Part 24
--Je crois bien. Tous à la campagne, des richards. C'est drôle. Je ne me vois pas du tout plantée sous un arbre, les bras croisés! J'aime encore mieux mon banc et mes cuisinières! On cause, on se querelle, on se tiraille, c'est la vie, ça, mame Adrien. Ça va bien? Il y a longtemps que je ne vous ai vue. Je n'aime pas à venir prendre des nouvelles, vous savez bien pourquoi?
--De mademoiselle Angèle?
--Bien sûr. Quand je suis deux jours sans la voir, cette enfant, j'ai des vapeurs comme les petites dames. Et pourtant Dieu sait si je devrais seulement lui ouvrir ma porte! Mais d'abord, laissez-moi me sécher. Je suis en nage, ma bonne mame Adrien! Un fichu coup de soleil! Ça prend tout d'un coup! On fond en eau. Mâtin! Il ferait bon être poisson, ma parole, comme les animaux qui me passent sous la main.
En voilà qui ont de la chance quand les pêcheurs ne les tracassent pas! hein! Ce qui va aller ces jours-ci, c'est la limonade! Elle va gagner des sommes! Ce n'est pas comme nous autres. La marée on n'en vient pas à bout, d'une pareille chaleur. Et des odeurs, mame Adrien! Il y a de quoi sentir les maquereaux des buttes Chaumont à Montrouge. De sacrées affaires, ma pauvre dame!
--Oh! ce n'est pas l'argent qui vous taquine, vous, madame Pivent. Vos vendanges sont faites. Vous en avez amassé de ces rentes! Vous voilà à l'abri pour le reste de votre existence. Ce n'est pas comme moi.
--Ne vous plaignez pas. La loge est bonne. Une fière maison et de bons bénéfices.
--Euh! il n'y a pas de quoi mettre des mille et des cents de côté à la fin de l'année et quand on a noué les deux bouts!... Pourtant il y en a de plus malheureuses que moi et si je n'avais peur de l'avenir...
--Bah! Laissez donc! Il ne faut pas penser aux neiges de décembre quand on cuit au soleil. Et l'enfant, qu'est-ce que vous en faites?
--Je n'en sais rien. On ne la voit pas souvent.
--Ni moi non plus! C'est-à-dire que je me demande où elle peut passer tout son temps. Encore, ma pauvre mame Adrien, j'aime autant ne pas creuser ces choses-là.
La concierge leva les yeux aux chapiteaux des colonnes et ne répondit pas.
--Voyez-vous, mame Adrien, reprit la poissonnière, il y a des fatalités. C'est plus fort qu'elle. Elle pouvait être heureuse en vivant honnêtement avec moi ou même avec un ami. Je lui passerais ça, car il faut de l'indulgence en ce monde. On n'est pas parfait. Mais c'est plus fort qu'elle. Tout le sang de son gredin de père! Il faut qu'elle coure! Et pourtant, voyez-vous, il y a quelque chose qui m'attire, moi! Elle a des moments où elle est bonne comme défunte ma pauvre sœur, une brebis du bon Dieu! On ne peut pas la haïr, moi du moins. Je me jetterais au feu pour elle. Cette gamine-là me remue quelque chose sous mon corset. Où croyez-vous qu'elle soit, mame Adrien?
--Elle ne le dit pas.
--Et quand elle le dirait, allez, autant de paroles, autant de couleurs!
La bonne dame tira de sa vaste poitrine un énorme soupir.
--Encore une qui a mal tourné, mame Adrien. Mais ce n'est pas trop leur faute, à ces jeunesses. D'abord, il y a les hommes, les jolis cœurs qui leur tournent la tête. Et puis les boutiques, les étalages, les bijoux, les lingeries, les robes, les figures de cire chez les coiffeurs avec des perruques! Si ça devrait être permis, ces tentations-là, ma pauvre dame. Comment voulez-vous qu'elles résistent! Tenez, voulez-vous mon opinion? Si elle ne vous fait pas de bien, elle ne vous fera pas de mal. Je suis de l'avis de mon cousin Méraud. Paris, une sale ville pour les filles! Pas moyen d'y rester tranquille, à moins d'avoir la tête solide comme votre servante et de tomber sur un mari comme Pivent, un brave homme, mais ce sont toujours ceux-là qui partent les premiers, tandis qu'un tas de vauriens, des propres à rien, ma chère dame, que je pourrais mettre à mon étalage, ont la vie dure comme des crabes. Ainsi elle n'est pas là, mais elle se porte bien, dites?
--Très bien, madame Pivent.
--Je vais donc m'en retourner tranquille.
Elle aperçut son panier qu'elle avait oublié.
--Suis-je assez sotte, fit-elle. Cette petite me tournera la tête comme à mon pauvre homme. Je laisse là dedans ce que je vous apportais, et par ce temps d'orage!
Elle tira de son panier en jonc, très finement travaillé, une petite langouste cuite à point et de couleur cardinalesque.
--C'est à votre intention, mame Adrien. Vous êtes d'une pauvre santé, et pour vous éviter de la peine, ma bonne, Brigitte, l'a mise dans un court-bouillon de première. C'est frais comme une rose.
Elle s'était levée; elle déposa le crustacé sur une assiette, dans le salon de la concierge, près de la fenêtre.
--Vous m'en direz des nouvelles quand je reviendrai.
Madame Pivent avait cette qualité qui donne de la grâce au plus laid des visages. Elle aimait fermement ce qu'elle aimait. Elle était bonne autant que rude.
Elle tira sa montre, une petite machine microscopique, attachée à une lourde chaîne très luisante, enroulée autour de son cou.
--Comme le temps passe auprès de vous, mame Adrien, dit-elle. Cinq heures déjà et je vous fais perdre votre après-midi avec mes bavardages. Je m'en vais. Je retourne à ma rue du Cygne. Ce n'est pas beau comme ici, dame non! C'est laid, c'est triste, c'est sombre, mais je m'y plais; l'habitude! Et je suis toute portée le matin pour la criée!
La concierge écoutait, parlant peu, par phrases courtes, comme si elle avait eu peur de se fatiguer.
--Pourquoi y allez-vous? dit-elle. Vous êtes riche.
La marchande de poissons fit claquer sa langue:
--Voilà! Qu'est-ce que je deviendrais? Le temps me durerait, toute seule. Si encore j'avais ma petite à cajoler. Mais non. Elle ne trouve pas la maison assez soignée pour elle.
Elle avait remis son panier à son bras et rajusté ses jupes en les faisant bouffer d'un tour de main.
--Bonsoir, mame Adrien, dit-elle. Ne lui contez pas que je suis venue! Une ingrate! Je cours prendre l'omnibus dans l'avenue. A la revue.
Elle s'en alla et la concierge resta seule dans sa maison vide.
XXXVIII
Angèle avait annoncé que la séance serait longue à la Chambre, elle ne s'était pas trompée. C'était à supposer qu'elle avait consulté une pythonisse lucide.
L'ordre du jour était chargé de quelques menues affaires telles que votes d'emprunts ou tarifs de douanes, qui furent expédiées avec une rapidité vertigineuse.
Mais la grande question était la lutte d'un énergumène des extrêmes partis contre l'Arpin de la place Beauvau. Tout le Parlement était sens dessus dessous pour une femme de mœurs faciles, arrêtée dans l'exercice de ses fonctions.
Il s'agissait de savoir lequel des deux forts tomberait l'autre.
Partout ailleurs le succès de Duvernet n'eût pas été douteux, mais dans un pays où la foule est toujours du parti du voleur contre le commissaire, c'était différent. Il fallait voir.
Ce fut une belle bataille.
La tribune trembla sous les coups de poing du champion des hétaïres à dix francs l'heure et les voûtes du palais retentirent de ses accents d'ophicléide enrhumé.
Mais il développa ses conclusions avec une prolixité qui compromit sa cause.
Les estomacs des législateurs demandaient grâce, quand, vers l'heure du dîner, l'orateur descendit de la tribune en laissant le champ libre à son adversaire.
Chazolles, étranger à ce qui se passait autour de lui, relisait, au banc des ministres, le rapport de Melchior Pavie, et une colère effrayante s'amassait en lui.
Le président du conseil fut bref, incisif et cruel pour la cliente de son adversaire.
Il démontra qu'elle pratiquait, quoique mariée, une industrie pour laquelle son conjoint lui laissait les plus larges libertés et dont il encaissait les recettes.
Un monde intéressant!
Puis prenant les choses de plus haut, il s'éleva contre les manœuvres de certains êtres hargneux, querelleurs et amis du trouble, qui jetaient incessamment des cailloux sur les rails du train gouvernemental, au risque d'amener un déraillement et d'effrayer nos paisibles populations. Il soutint qu'il fallait aborder les grandes réformes, un mot magique! travailler utilement sans s'attarder à des questions oiseuses. Il observa qu'on perdait ainsi un temps précieux et n'oublia pas d'insinuer que c'était manquer de respect et d'égards envers des collègues que de les astreindre pour des vétilles, et des querelles méprisables, à prolonger au delà du nécessaire les séances déjà trop chargées et à ne trouver à leur retour qu'un de ces repas flétris par l'auteur de la _Gastronomie_:
Un dîner réchauffé ne valut jamais rien.
Il fut mordant, hautain et autoritaire, et d'acclamation il enleva un vote favorable, grâce surtout à l'heure avancée et au vers de Berchoux.
Mais il était huit heures et demie.
Chazolles se fit conduire chez sa maîtresse.
La femme de chambre causait dans la loge avec la concierge.
--Eh bien?
--Madame est revenue. Elle a changé de toilette; elle est repartie.
Une maîtresse Benoiton!
Chazolles frappa le parquet de sa canne.
--Mais madame a laissé une lettre pour monsieur.
--Où donc?
--Sur le bureau du petit salon. Si monsieur veut...
--Non, j'y vais.
Il monta rapidement à l'appartement d'Angèle.
La lettre l'attendait.
Il la parcourut avec avidité et la rejeta en la froissant à terre.
--Elle se moque de moi, pensa-t-il. C'est clair.
Dans le boudoir et la chambre à coucher, on sentait des odeurs de jolie femme, de poudre de riz, d'essences légères et discrètes.
Au dehors, la nuit tombait, une belle nuit d'été, claire, argentée par des lueurs d'étoiles scintillantes dans l'azur sombre et profond.
Affaissé sur un fauteuil bas, Chazolles promenait ses regards, pendant que ses lèvres exprimaient la désillusion et le dégoût, sur les tentures de satin du lit, doublées de dentelles crémeuses, sur les murs chatoyants où, dans la soie et le velours, il avait cru enfermer et retenir un bonheur qui lui échappait, comme l'oiseau qui sort du nid dès que ses ailes lui sont poussées.
Il entendit un bruit de voiture s'arrêtant dans la rue.
Son cœur battit avec une violence extrême.
Il y porta ses doigts crispés avec un geste furieux:
--Amour ignoble, pensa-t-il, est-ce que je ne pourrai pas t'arracher de là?
Il laissa retomber son bras, découragé.
Non, il ne pouvait pas.
Il était contraint de courber la tête et de s'avouer vaincu.
Malgré ce qu'il savait, il se sentait assez lâche pour pardonner encore si Angèle se jetait à ses genoux.
Il se planta devant un portrait, le seul tableau qui est suspendu aux murailles capitonnées, et à la lueur d'une bougie qu'il promenait devant lui, il le considéra longtemps.
Cette toile, un chef-d'œuvre de Carolus Duran, rendait admirablement le blond bizarre des cheveux à reflets fauves, de ces cheveux magnifiques qui ruisselaient sur les épaules nues, d'une blancheur de neige, éclatante comme un rayon de lune.
Les bras minces au poignet se rattachaient à l'épaule par une liaison harmonieuse; les mains délicates étaient faites pour les caresses.
Le sourire de la bouche, petite et mignonne, et des lèvres de pourpre, sanglantes, appelait les baisers. Les yeux clairs, d'un bleu glauque, brillaient sous des sourcils plus foncés que les cheveux.
Il y avait dans l'ensemble, je ne sais quel attrait mystérieux, charnel, qui la rendait désirable, enivrante, un charme passionnant qui s'emparait de l'homme, une sorte de volupté tyrannique dont elle était comme imprégnée et qui grisait en s'infiltrant dans le cœur et les sens, en dépit de toutes les résistances.
En vérité, elle était de cette beauté insolente, idéale et saisissante qui fascine et fait commettre les crimes.
Ce n'était pas une femme, c'était la femme dans son incarnation la plus vraie, dans sa toute-puissante et dominatrice faiblesse.
Le ministre resta abîmé longtemps dans une douloureuse contemplation.
--Que m'a-t-elle donc fait, dit-il en se redressant, que je ne peux pas m'en défendre et que je deviens une chose à elle, le jouet de ses caprices, le complice de ses hontes, une manière de valet à ses ordres! Ah! je suis trop lâche! Il faut en finir.
Et tout d'un coup, il se souvint qu'il n'avait pas dîné, en se rappelant la péroraison de son ami Duvernet. C'était un moyen de tuer le temps.
--Elle me donne rendez-vous à minuit, dit-il; soit, j'y serai.
Il traversa les appartements plongés dans l'obscurité et sortit en fermant violemment la porte.
XXXIX
Les passants qui arpentaient les trottoirs du faubourg Saint-Honoré en flânant aux boutiques et qui croisaient ce beau garçon brun, grand et taillé en hercule, ne se doutaient guère qu'ils avaient devant eux un des personnages en vue dans les hautes régions du pouvoir.
Chazolles allait machinalement devant lui, au hasard, comme un corps sans âme, ou un poète qui poursuit la rime capricieuse et oublie le monde entier, des nuages où il s'est envolé.
Chazolles ne songeait ni aux passants, ni aux jolies femmes qu'il frôlait, ni aux palais qui se dressaient à sa droite et à sa gauche.
Son esprit était fixé sur un seul point: cette fille qui avait dérangé sa vie, et s'était emparée de lui au point de le rendre insensible à tout ce qui n'était pas elle.
Par quel philtre l'avait-elle enivré? De quelle puissance magique était donc douée sa prunelle vague et troublante? Quel parfum l'attirait vers cette chair pâle, pétrie pour le vice et l'orgie?
Il aurait voulu être à cent lieues d'elle, s'enfuir, et il était enchaîné à sa suite par un lien impossible à rompre, retenu par un aimant irrésistible et magnétique.
Et il ne se dégagerait pas de cette étreinte mortelle, avilissante!
Il en était arrivé à des confidences de domestiques, à des stations chez les concierges, à des abaissements inconnus!
A cette idée, il était pris de rage.
Tout à coup, il se trouva à l'angle de la rue Royale, en face du café Durand brillamment éclairé.
C'était là qu'était mort le baron Germain.
La curiosité le poussant, il entra.
Au dehors, les buveurs de bière étaient nombreux. Des couples élégants, aux tables de la terrasse, jouissaient, en se rafraîchissant, de la beauté de cette soirée superbe et de la vue des promeneurs qui se rendaient aux Champs-Élysées.
La plupart des dîneurs étaient déjà sortis du restaurant.
Quelques-uns seulement achevaient leur repas ou fumaient en causant.
Par un hasard étrange, il s'assit à la table où Melchior Pavie avait dîné quelques jours auparavant.
Les garçons s'empressèrent.
Chazolles était de haute mine et de ceux pour lesquels on redouble de politesse.
Il commanda un dîner banal et se plongea dans la lecture des journaux du soir.
C'est à peine s'il voyait les lettres s'aligner devant lui.
Sa pensée était vagabonde.
Elle cherchait dans Paris, furetant dans tous les coins et se demandait où se trouvait Angèle.
L'idée qu'elle se donnait à d'autres lui était insupportable.
Un habitué, qui digérait dans une encoignure, en savourant à petits coups, de temps à autre, une liqueur qui devait être excellente, à en juger par ses mines de gourmet ravi, appela le maître d'hôtel, en habit noir, qui errait dans les salles vides.
L'habitué était un monsieur très bien, aux cheveux gris qui semblaient poudrés, à la figure pleine, la moustache effilée et cirée aux extrémités en dards de hérisson.
On aurait dit un marquis Louis XVI descendu de son cadre.
--Vous étiez là l'autre jour, dit-il. Vous avez vu l'accident?
--Oui, monsieur le comte.
--Le baron Germain était de mes connaissances. Je l'avais prévenu. Il passait les nuits au jeu, courtisait les femmes. Il brûlait la bougie par les deux bouts. Et la petite femme vous l'avez vue?
--Oui, monsieur le comte.
--Vous avez du goût, Joseph! Vous êtes un connaisseur. Donnez-moi votre avis. Comment était-elle?
--Ah! monsieur le comte, une ravissante personne! Une bague au doigt d'un millionnaire!
--En vérité?
--Oui, monsieur le comte. Je ne crois pas qu'il y ait dans Paris une plus mignonne femme! Des yeux, des dents, des lèvres, des cheveux surtout! Des cheveux comme il n'y en a pas! Et le reste!
Le maître d'hôtel leva le bras droit avec un petit bruit sifflant qui s'échappa de sa bouche et valait un poème.
--Vous ne m'étonnez pas, Joseph! Le baron Germain était un expert, un raffiné. Ce qui me surprend, c'est qu'une si belle fille ait pu s'accommoder d'un débris pareil. Il craquait de toutes parts. Il devait s'écrouler.
Le maître d'hôtel eut un sourire fin.
--Monsieur le baron était peut-être très généreux?
--Lui! trop égoïste! un pingre!
--Alors, acheva le maître d'hôtel, c'est que monsieur le baron achevait les éducations et lançait ses élèves. C'est un métier qui rapporte.
Chazolles étouffait dans sa peau.
Oh! ce Paris! Quel gouffre et tout son bonheur s'y était englouti.
Hélène, sa femme, s'en était éloignée comme d'une ville de pestiférés, emmenant ses filles pour les soustraire à l'influence maligne de l'air qu'on y respire.
Lui, il s'y débattait comme un malheureux enlisé dans les tangues d'une baie perfide, étouffé par l'eau boueuse qui lui envahit la bouche.
Pour les autres, il était un favori de la fortune! Pour lui, il n'était qu'un mari justement odieux à sa femme, traître à ses promesses, renégat de son passé. L'amour d'une coquine roulée dans toutes les fanges de Paris, le tenait encagé dans cette passion odieuse et déshonorante comme un criminel attaché au pilori.
Un flot de dégoût lui montait à la gorge. Et cependant il n'avait encore, en dépit de la dénonciation flagrante qu'il tenait à la main, malgré les mille preuves qui éclataient autour de lui comme des bombes de dynamite et réduisaient en pièces ses croyances et ses illusions imbéciles, qu'une seule volonté: la revoir; qu'un seul désir: l'entendre confesser, avec des cris d'effarement, les quelques légèretés que la malignité du monde transformait en trahisons grossières et sans excuse.
L'habitué avait fini par se lever, prendre son chapeau, endosser son pardessus gris en homme méthodique et qui redoute les fraîcheurs des soirs d'été. Il se dirigea vers la porte non sans adresser le salut de connaissance à la gracieuse patronne qui siégeait à la caisse.
Chazolles, resté seul, imita l'homme aux cheveux poudrés et à la moustache pointue, prit son chapeau et suivit l'habitué.
Sur le boulevard, après avoir fait quelques pas au hasard, ne sachant où se diriger ni comment se distraire jusqu'à minuit, il prit un fiacre et se fit conduire aux Variétés.
C'était une idée.
Peut-être Angèle s'y trouvait-elle. Il la surprendrait ou se rendrait ailleurs jusqu'à ce qu'il l'ait découverte.
Il ignorait ce qu'on jouait, mais que lui importait le spectacle?
Il voulait chercher partout. Il aurait fouillé les théâtres l'un après l'autre, en brûlant le pavé avec un cocher de bonne volonté, quitte à payer la rosse fourbue, si une certaine pudeur ne l'avait retenu.
Il était dix heures et demie.
Le deuxième acte de _Niniche_ touchait à sa fin.
Chazolles, indifférent à ce qu'on jouait et aux acteurs en scène, à Judic, Baron et Dupuis, malgré leur incontestable attraction, sonda toutes les loges, toutes les baignoires de la lorgnette qu'il emprunta à l'ouvreuse. Il ne négligea pas un coin et parcourut des yeux le balcon et les avant-scènes.
Rien.
A l'entr'acte, il fit le tour du foyer, mais inutilement.
Angèle n'était pas là.
Il sortit rapidement, courut aux Nouveautés et de là au Vaudeville, où il offrit aux caissiers le spectacle inouï d'un curieux qui prend son billet au moment précis où le rideau tombe sur des amants dont les feux ont été traversés par trois actes de contrariétés et qui vont célébrer leur mariage dans les coulisses, à la satisfaction du public qui s'écoule.
Là, il recommença son manège de mari jaloux.
Mais ce fut aussi vainement qu'ailleurs.
Pas de robe caroubier, pas de chapeau caroubier, pas de plume caroubier contournant de splendides cheveux d'or.
C'était désespérant.
Le ministre se rongeait les doigts de colère.
Où était-elle donc? Où?
Ceux qui ont aimé avec passion, avec rage, ne fût-ce qu'un jour, qu'une heure, peuvent seuls comprendre le point d'exaltation où il montait par degrés.
C'était jour d'Opéra.
Il lui restait encore un espoir.
Au sortir du Vaudeville, il se trouva sur les degrés du monument de l'illustre Garnier sans savoir comment il y était venu.
Les premiers groupes commençaient à défiler pour la sortie et à l'angle gauche de la façade, au coin de la rue Auber, en se tournant, il aperçut, mais ce fut comme une ombre qui s'efface, une robe d'un rouge sombre qui s'engouffrait dans un petit coupé.
Il se précipita.
Mais, au même instant le coupé fila vers le boulevard Haussmann; une main s'abattait sur l'épaule de l'Excellence et une voix se fit entendre à son oreille.
Cette voix était celle de Duvernet qui disait:
--Enfin! c'est donc toi! Que diable fais-tu là?
Chazolles voulut se dégager en lançant un énergique:
--Laisse-moi donc, imbécile!
Mais l'autre le retint par un pan de sa redingote.
--Imbécile est vif! Où as-tu l'esprit?
Le coupé était loin.
Il fallait prendre son parti.
--La soirée était belle à l'Opéra? dit-il machinalement.
Le président du conseil passa son bras sous celui de son ami.
--Oh! fit-il avec indifférence. Pour le temps! Assez. Du monde. Pas mal de diplomates! De la finance. Quelques toilettes. Rien d'extraordinaire. Ah! si! Le petit duc de Charnay, ton ennemi.
Chazolles tressauta.
--Déjà guéri?
--Parfaitement. Tu le regrettes?
--Oui, je voudrais l'avoir laissé sur le carreau.
--Ah çà! mais, cher ami, tu deviens féroce. Je ne te reconnais plus.
--Il était seul? demanda Chazolles.
--Je l'ignore. Il m'a paru dans sa baignoire dérober au public quelques amours nouvelles, mais pas moyen de pénétrer l'obscurité de cette caverne.
--C'était lui, pensa l'amant d'Angèle. Elle lui donne sa revanche.
--Tu as lu mon factum? dit Duvernet. Il est instructif! hein?
--En effet.
--Tu ne me remercies pas, ingrat?
--Si.
--Vois-tu, mon pauvre Maurice, plus je vais, plus je vois que ceux-là seuls sont heureux qui ne s'attachent à aucune femme si ce n'est à la leur, eût-elle de légers défauts, qui vivent en philosophes, jouissent de la comédie que le monde leur donne, et qui, après avoir usé de tout, abusé de tout peut-être--c'est notre cas à nous deux... maintenant!--se renferment dans la sagesse d'une vie calme, libérés des grandes passions qui troublent tout, contents des petits bonheurs du foyer et de la famille, entre une femme indulgente, et des enfants qui prennent leur place peu à peu et les repoussent dans les espaces inconnus d'où nous venons et où nous retournons tous, les uns en omnibus, les autres à pied, quelques rares privilégiés dans une bonne voiture capitonnée et suspendue. Nous sommes de ceux-là. Ne nous plaignons pas. Bonne nuit. Je vais écrire une grande lettre de quatre pages à Denise et lui annoncer ma visite. Nous irons ensemble.
Sans attendre la réponse, il serra la main de Chazolles et s'éloigna.
Il s'en allait à pied par les boulevards, respirant à pleins poumons, la tête haute, regardant les étoiles qui scintillaient, blanches et diamantées, dans la voûte profonde, léger comme un homme arrivé au comble d'un désir et dont les rêves sont réalisés, en se disant qu'après avoir gravi le Capitole il le descendrait comme les autres, mais sans blessure, en se ménageant une chute moelleuse sur un lit étendu à l'avance.
--Pauvre Maurice! pensait-il. Il a eu sa crise, tardive. Elle n'en est que plus violente. Espérons qu'elle va finir.
Chazolles, dès que son ami se fut éloigné, retomba dans ses rêveries sombres.
Décidément, cette fille se jouait de lui avec une rare impudence.
Et quel personnage elle lui préférait, à lui, si généreux, si prévenant pour elle.