Angèle Méraud

Part 22

Chapter 223,905 wordsPublic domain

Au pied du canapé garni de satin marron comme les chaises dont l'une était renversée près de la table couverte encore d'argenterie et de cristaux, gisait inanimé le corps, bientôt le cadavre du baron.

A l'aspect de l'homme de l'art, Angèle se redressa.

--Sauvez-le, monsieur, cria-t-elle. C'est horrible.

En effet, c'était affreux.

Le viveur débraillé, haletait sous une mortelle attaque d'apoplexie foudroyante. Ses yeux sanglants n'y voyaient plus. Dans la convulsion de l'agonie, il étendait au hasard ses mains qui battaient l'air.

Melchior Pavie en savait assez.

--Qu'on coure chez un de mes confrères, ordonna-t-il, mais ce sera inutile. Rien à faire.

Le baron eut un répit assez court que la mort lui accorda.

Il rouvrit les yeux, les promena autour de lui, et, à l'aspect de ces meubles soyeux, des dorures et du plafond bleu, il parut éprouver une impression fugitive de bien-être.

Ses lèvres, dans une grimace de satyre, sollicitèrent un suprême baiser de la belle fille penchée sur lui et on entendit ces mots saccadés et à peine articulés sortir de sa bouche:

--Bon, mourir ici! Adorable! Champagne! Lèvres rouges! Des yeux! Viens!

Une dernière convulsion le secoua et il demeura immobile, abattu sur le tapis comme s'il avait été frappé d'un coup de massue.

C'était fini.

Angèle poussa un cri.

--Il est mort, dit Melchior Pavie. Les secours de la science lui sont inutiles.

Le docteur Crestey, un voisin, très estimé de tous, qu'on venait de prévenir, arrivait à la hâte.

Il ne put que constater le décès.

--La fin du régent, dit-il.

Il n'y avait donc pas matière à discussion entre ces deux médecins, le faux et le vrai.

Angèle, effarée, allait passer dans un appartement voisin, lorsque l'agent l'arrêta.

--Madame, dit-il, voulez-vous nous donner l'adresse du défunt?

--Sans doute, dit-elle: le baron Germain, 37, rue du Colisée.

Elle se rajusta rapidement, mit au hasard son chapeau et s'enfuit par le grand escalier, sans qu'on songeât à la retenir.

Melchior Pavie n'avait pas besoin de son nom pour la connaître.

Il descendit lui-même dans la salle du rez-de-chaussée, solda son addition qui était aussi considérable que son dîner et disparut à son tour.

Cette mort étrange, qui rappelait en effet celle du régent dans une imprudente orgie avec la duchesse de Phalaris, fut commentée le lendemain par les journaux du matin.

Le baron Germain était un des jouisseurs les plus connus de Paris.

Son opinion faisait autorité en matière de plaisirs mondains, comme celle de Wolff au Salon, de Sarcey ou de Vitu au théâtre.

Il était de toutes les soirées, de toutes les petites fêtes du high life, et l'un des arbitres choisis sur les questions de point d'honneur.

On rechercha quelle était sa compagne de cabinet; il ne fut pas difficile de l'apprendre à son cercle où, entre intimes, il s'était laissé aller à des indiscrétions fort excusables, étant donnée la légèreté des mœurs de mademoiselle Méraud.

Les reporters, à l'affût des scandales, ne se gênèrent pas pour la désigner en toutes lettres, ou du moins à l'aide d'indications et d'initiales transparentes.

Angèle, au sortir du restaurant, se rendit droit à la rue du Colisée. Elle avait perdu la tête.

En entrant chez elle, elle trouva sa femme de chambre Michelle, qui dormait sur un divan dans le vestibule.

La Flamande fut étonnée de l'effarement de la jeune fille.

--Bon Dieu! madame, lui dit-elle dans sa langue spéciale, que vous êtes pâle!

--Oui. Tu trouves?

--Madame est blanche comme un linge.

--C'est l'émotion.

--L'émotion? Il vous est arrivé un accident?

Angèle vit qu'elle se trahissait.

--Non, pas à moi, fit-elle. Je revenais à pied; l'omnibus a écrasé un fiacre qu'il a accroché. Des cris terribles! J'ai eu une peur! Prépare-moi un verre d'eau! Je vais me coucher. Je ne me sens pas bien.

La Flamande obéit.

Angèle se laissa tomber sur un fauteuil.

--Qu'arrivera-t-il de tout ceci? pensa-t-elle. Pas de chance! Quelle horreur!

Elle tremblait de tous ses membres.

Comme elle se déshabillait, le bruit d'une voiture qui s'arrêtait à la porte la fit tressaillir.

Elle ouvrit une fenêtre sur la rue et se pencha pour voir.

C'était le baron que les garçons du restaurant ramenaient à son domicile.

En un instant, toute la maison fut sur pied.

--Madame, cria la Flamande, c'est le monsieur de l'entresol qui est mort.

La tête du baron, livide à la lueur du gaz, ballottait à droite et à gauche entre les bras des porteurs.

Angèle poussa brusquement la fenêtre et s'enfonça dans sa chambre.

--Couche-moi, dit-elle à Michelle. J'ai la fièvre.

Elle se mit au lit. Ses dents claquaient. Elle se représentait cette scène dont elle avait été l'actrice. La gaieté du baron au début du dîner, ses plaisanteries sur les maris trompés; plus tard ses ardeurs de vieux faune; les odieuses caresses qu'elle avait subies, et tout d'un coup, cet amant écroulé, murmurant des paroles incohérentes et s'affaissant sur le parquet, hideux, paralysé, les yeux hagards et l'écume aux lèvres.

Et elle était là, presque nue, muette de saisissement et frappée de stupeur, dans la honte de sa situation à la fois horrible et grotesque. Elle n'avait eu que le temps de se rhabiller et de sonner les domestiques.

Elle voyait toujours l'œil vitreux du mort qui la suivait, de quelque côté qu'elle se tournât.

--Ne me quitte pas, Michelle, dit-elle. Fais un lit pour toi. J'ai peur. Cet homme m'épouvante.

Il lui en venait des sueurs froides au front.

Et c'était pour ce Priape édenté qu'elle trompait son mousquetaire, comme elle appelait Chazolles.

La grosse Flamande essaya de la rassurer.

--Ce n'est pas votre faute s'il est trépassé, dit-elle. Vous ne l'avez pas tué, n'est-ce pas?

Elle souriait. Ce n'est pas un mort de plus ou de moins dans la maison qui lui aurait troublé le cerveau à ce point. Elle avait une autre force de caractère!

--Ne vous inquiétez pas, fit-elle. Je dormirai bien sur la chaise longue. Les nuits ne sont pas froides.

Vers onze heures et demie, Chazolles arriva. Il avait quitté la fête de son ami à son plus beau moment, alors que deux élégantes pensionnaires de la Comédie-Française récitaient les vers soporifiques d'un auteur plus célèbre que de raison.

En deux mots la concierge le mit au courant de ce qui se passait.

Mais c'est à peine s'il prêta quelqu'attention à l'accident de son locataire de l'entresol.

Le baron était mort. C'était un malheur qui arrive à tout le monde. Un peu plus tôt, un peu plus tard, il faut en venir là. Il était tombé sur la brèche, sans souffrir. C'était une chance au-dessus de ses mérites. Il aurait pu s'en aller à la suite de mois entiers de tortures, comme tant d'autres. Et il ne l'avait pas volé. Un vieux garçon qui avait troublé tant de ménages et dont la chronique scandaleuse s'occupait depuis vingt ans! Il n'avait pas à se plaindre et méritait mieux.

Ce fut l'oraison funèbre de ce viveur émérite.

Chazolles ne s'intéressait plus qu'à un être au monde. Angèle seule avait le privilège de l'occuper et elle l'occupait trop, car il en était réduit à souffrir les piqûres d'aiguille, les coups d'épée, toutes les douleurs lancinantes de la crainte et de la jalousie.

--Où est-elle? dit-il à madame Adrien en coupant court à ses doléances sur le baron.

--Mademoiselle Angèle?

--Sans doute. De qui voulez-vous que je vous parle?

--Pardon. Je ne sais où j'ai la tête. Elle est rentrée.

--Quand?

--A neuf heures environ.

--D'où venait-elle?

--Je l'ignore. Vous savez bien que ce n'est pas à moi qu'elle conte ses affaires.

Chazolles n'en écouta pas davantage.

Il courut à l'appartement de sa maîtresse.

Lorsque la Flamande l'introduisit, elle lui dit:

--Madame est malade.

--Depuis quand? demanda vivement Chazolles.

--Depuis son retour.

Le châtelain du Val-Dieu en deux pas fut au chevet de sa maîtresse.

--Qu'as-tu donc? lui dit-il.

--Rien! une émotion.

--A quel propos?

--Une peur dans la rue! un accident d'omnibus, et ce mort que j'ai vu si vivant, il y a deux ou trois jours.

--Le baron Germain?

--Oui; tu sais bien. Je le rencontrais quelquefois dans l'escalier ou le vestibule. Il était très poli, ce pauvre homme! Il me parlait toujours.

--Il avait ses vues, murmura Chazolles. Un viveur!

--Qu'est-ce que tu dis?

--Je dis un viveur. C'est leur métier d'être polis avec les jolies femmes. Tu souffres?

--Beaucoup; mais ce ne sera rien. L'affaire de la nuit.

--Veux-tu que je reste auprès de toi?

Elle le repoussa avec un geste caressant.

--Non, va-t'en, fit-elle. Je t'en prie. J'ai besoin d'être seule.

--Je te veillerai.

--Non, je ne veux pas. Je garde Michelle. Va-t'en!

Elle y mit tant d'insistance avec des câlineries adorables et des regards noyés, que Chazolles, mécontent, se disposa à sortir.

Au moment où il allait la quitter, elle lui passa ses deux bras autour du cou et lui dit:

--Que fais-tu demain?

--Je vais à Nevers.

--Pourquoi?

--Présider un banquet de comice. Cela rentre dans mes attributions. Pense donc! un ministre de l'agriculture.

--Et quand reviens-tu?

--Après-demain matin.

--Ton ami Duvernet, est-ce qu'il t'accompagne?

--Non! Il tient entre ses mains les destinées de la France pour le moment. Il ne les expose pas sur le P.-L.-M. C'est à moi la corvée! D'ailleurs, sans les comices et les concours hippiques ou de bestiaux gras, je ne vois pas à quoi je serais utile.

Il ajouta en poussant un soupir désespéré:

--Encore un jour sans te voir!

Et avec un geste tragique:

--Et tu me renvoies?

--Il le faut, dit-elle nettement. J'ai la fièvre. A ton retour je t'attendrai.

--Et tu m'aimes?

--Tu le demandes?

--Et tu n'aimes que moi, que moi seul?

--Je te le jure.

Il colla ses lèvres à celles de la jeune fille qui lui dit en lui serrant la main:

--Adieu! Maintenant, je me sens déjà mieux. Je vais dormir. Bonne nuit.

Une heure sonnait à la pendule de la chambre.

Il s'éloigna à regret de ce lit chaud et moelleux, regarda une dernière fois les flots de cheveux d'or épars, ces tresses où le baron avait passé ses doigts crispés par l'agonie, et sortit suivi de la Flamande qui verrouilla la porte derrière lui.

XXXV

Le train spécial qui emportait Chazolles et les personnages officiels au concours agricole de Nevers, filait avec une rapidité vertigineuse. Le salon ministériel était rempli d'une gaieté sereine.

On n'y parlait pas politique.

Les gens qui accompagnaient le ministre se sentaient inamovibles dans leurs sinécures.

Le quartier de l'agriculture est à l'abri des révolutions. Les mœurs paisibles et la posture effacée des gens qui émargent à son maigre budget ont l'heur de ne porter point ombrage aux esprits remuants de l'intérieur, de la guerre ou de la justice.

Aussi, il n'est point de personnage plus jovial que M. Olivier Plumartin, le quidam important, stable comme un roc, de ce département pacifique.

M. Olivier Plumartin est absolument nécessaire, indispensable au mouvement de son ministère comme le chauffeur à sa locomotive.

Il tient les fils de la routine dont on ne s'est départi dans son bâtiment à aucune époque et dont on ne se départira jamais.

Il a été élevé dans le sérail.

Il en connaît les abus et les respecte.

Il sait par cœur les formules usuelles des discours de circonstance, destinés à contenter les hommes simples qui les écoutent entre l'aloyau du dîner par souscription et le fromage obligatoire.

Il les souffle en temps opportun aux ministres égarés à la rue de Varennes et que le hasard des cabinets a cueillis dans l'horlogerie ou les sucres pour les placer à la tête des laboureurs de France. Ce sont eux qui sont l'espoir du pays, les nourriciers du peuple, la source féconde de cette richesse inépuisable que le monde nous envie. Ils soutiennent la patrie par le fer de la charrue et le fer de l'épée... _ense et aratro_.

Et en avant les musiques! Dzing! Dzing! Boum!

--C'est avec ces phrases, monsieur le ministre, et leurs similaires, qu'on frappe les imaginations et qu'on enlève les applaudissements des citoyens simples et forts, attachés à la glèbe! Et quand on a les ruraux, on a tout. Le reste, une minorité infime! Un soupçon de crême dans une barrique de thé.

Jusqu'à Fontainebleau, le salon se tordait aux facéties accoutumées d'Olivier Plumartin, mais on a beau être pétri d'esprit et débiter des sornettes du ton magistral d'un confident de tragédie, on ne peut pas entretenir une hilarité générale et bruyante pendant un voyage de cinquante lieues, fût-il accompli avec une vitesse de soixante-dix kilomètres à l'heure. Il y a des minutes d'accalmie même dans les plus terribles tempêtes.

Le ministre ne riait pas comme les autres; il avait repris, dans la poche de son pardessus, une lettre qui lui avait été remise au moment de son départ.

Elle était de ses deux filles.

La mère s'effaçait.

C'était comme un éloignement plus profond encore. Chazolles le sentit et baissa la tête. Le fossé qu'il avait creusé entre eux s'élargissait peu à peu.

Bientôt il serait infranchissable.

Évidemment elle avait inspiré la lettre, mais le post-scriptum qui contenait sa pensée n'en était que plus accablant.

«Monsieur le ministre, tu ne nous aimes donc pas que nous ne te voyons plus et que nous resterions sans nouvelles si les journaux n'en donnaient quelquefois à grand-père et à Denise qui nous les apportent?

»Nous venons de la ferme toutes deux, Marthe et moi, escortées de Castor,--c'était un terre-neuve énorme.--Les bêtes sont belles et la cour était pleine de trèfle vert, fleuri, et de feuilles de betteraves. Tu ne sais pas? Simon, le berger, et Nanette nous ont prises pour des garçons.

»Maman nous a coupé les cheveux.

»Elle dit que nous n'avons pas besoin d'être belles puisque tu ne viens plus!

»Et puis aussi c'est parce que nous en avions trop. C'était lourd, lourd, et Marthe en avait des migraines.

»Ils repousseront vite. Console-toi.

»Olga, la trotteuse, a une petite pouliche. Elle est dans le pré aux biches, et si tu voyais les gambades qu'elles font! Elles se portent bien toutes deux.

»Nous sommes revenues de la ferme par les champs et le village, toujours avec notre garde du corps.

»Méraud, le Parisien, venait de pêcher à la Forge. Il a pris un gros brochet de dix livres qui se chauffait dans la queue de l'étang et il riait avec sa bonne figure rougeaude.

»Il nous a embrassées comme du pain.

»Voilà les nouvelles.

»Pour les fouilles, ça va bien. Grand-père croit que c'est tantôt une chose et tantôt une autre.

»Adieu, père chéri, reviens donc! Quitte ce vilain Paris. Tu l'aimes donc mieux que tu nous le préfère? On est si bien ici! Les rosiers sont fleuris, tous, et les fraises sont rouges.

»Nous t'embrassons mille fois.

»Tes petites filles,

»MARTHE et THÉRÈSE.

»_P. S._--Maman est un peu souffrante. C'est elle qui nous a dit de t'écrire. Elle n'en a pas le courage.»

Elle n'en avait pas le courage. Non. Elle avait douté d'abord, espéré ensuite une rupture. C'était un caprice qui passerait. Elle attendait un retour sincère, sans réticence. On ne renonce pas à un amour si tendre, si dévoué, tout d'un coup, sans regret, sans raison. Quand elle se regardait dans les glaces, elle avait l'orgueil légitime de se dire qu'elle était belle encore, qu'elle n'avait rien perdu de cet attrait saisissant qui passionnait tant son mari jusqu'au jour de cette fatale rencontre au Val-Dieu, rien de cette splendeur de fleur épanouie qui allumait des flammes de convoitise dans les yeux des hommes de son monde, des campagnards eux-mêmes, flammes qu'elle éteignait avec la grâce de son sourire, si pur et si chaste qu'il s'élevait comme une barrière infranchissable entre elle et les plus hardis de ses admirateurs.

Par moments, cette âme blonde avait des colères subites. Elle se demandait ce qu'elle avait à se reprocher pour être délaissée de la sorte, frappée dans ses plus intimes affections! Elle était prise de haine violente contre cette rivale qui lui prenait tout ce qu'elle avait de plus cher et lui enlevait le compagnon de sa solitude, l'âme de sa vie.

A quoi donc servent la fidélité, le dévouement, les sacrifices et les résignations?

Elle avait tout révélé dans cette phrase à son mari et il la comprenait.

Elle n'avait même plus le courage de lui écrire.

C'était la séparation finale, la lassitude désespérée.

Pour la lui annoncer, elle avait eu la délicatesse de choisir les interprètes les plus aimées, les plus touchantes pour le cœur de cet égaré.

Il baissait le front sur sa main pendant que le train glissait comme un ouragan le long des plaines désolées de la Sologne que la voie côtoyait avant d'arriver à Briare.

Tout à coup, la voix stridente du chef de cabinet le tira de ses méditations.

Olivier Plumartin tapotait de l'index sur un journal qu'il tenait à la main.

--Sapristi, dit-il, quelle aventure singulière! Ce que c'est que nous! Une fumée, en vérité, un souffle! une vapeur! Vieux Bossuet, où es-tu?

--Qu'y a-t-il? demanda le chœur.

--Tiens! mais vous, Coignet, mon cher, vous avez bien connu le baron Germain?

--Je crois bien.

--Il est de mon cercle, dit un autre.

--Et quand y êtes-vous allé à votre cercle?

--Avant-hier, pas plus tard. J'y ai même gagné cinq louis, ce qui m'a fait plaisir.

--Vous avez gagné!

--Cinq louis au bac et c'est une surprise, car je perds tout le temps, des misères. Je ne suis pas joueur.

--Et le baron Germain, quand l'avez-vous vu?

--Mais! avant-hier. Il n'en sortait pas lui, du cercle! Un garçon! Il y aurait couché, s'il y avait eu des femmes, mais c'est défendu! malheureusement.

--Oh! défendu, fit Olivier Plumartin; si on veut. J'en connais qui tournent la difficulté. Eh bien! mon cher, vous ne le verrez plus, le baron Germain!

--Pourquoi donc?

--Il a rendu sa belle âme à son créateur, autrement dit, il a cassé sa pipe.

--Comme ça, tout de suite, sans crier gare?

--Plus vite qu'il ne pensait certainement.

--Je sais bien quelqu'un qui n'en sera pas fâché.

--Ses héritiers?

--D'abord. On est toujours content d'hériter... d'un oncle ou d'un cousin. Et puis Bonnard.

--Ah! oui, pour sa place de chef de bureau.

--Encore un emploi qu'on pourrait supprimer sans difficulté.

--Ce n'est pas l'avis de Bonnard. Y a-t-il assez longtemps qu'il tire la langue, le malheureux! C'était prévu, la fin du baron. Quel noceur! En a-t-il fait des victimes! Mais je ne croyais pas que ce serait si vite arrivé. Je ne sais pas comment il s'y prenait; il était laid, on peut le dire puisqu'il n'est plus là, détraqué, fini; il n'était pas généreux. On peut même employer le mot ladre pour le qualifier et pourtant il plaisait aux femmes, à toutes les femmes, puisqu'il les avait comme il voulait. Expliquez-moi ça! si vous pouvez. Ah! de fichues créatures!

Chazolles écoutait la conversation sans y prendre part, mais il n'en perdait pas un mot.

--Comment est-ce arrivé? demanda le nommé Coignet, un beau fonctionnaire, chauve et digne, orné de lunettes d'or.

--Comment? Voilà le curieux. Il était en partie fine.

--Où ça?

--Dans un cabinet, chez Durand. Il est mort sur le champ de bataille, presque en victorieux. Une congestion au moment psychologique, et patatras. C'était fini.

--Et la femme!

--La scène était curieuse. Éperdue--vous auriez été bouleversé comme elle, vous, Coignet, tout gravissime que vous êtes!--elle sonne, sans prendre la peine de se rajuster. Les garçons arrivent...

--Tableau!

--Oui, tableau! Le baron était à terre, au pied du divan! Ces coquins de cabinets! C'est machiné exprès! Siècle de corruption, va! La petite dans un costume... affriolant. Un médecin accourt. Deux médecins. Le baron était mort, et, ce qu'il y a d'étonnant, mort satisfait. Il a même expliqué son contentement en style télégraphique et de circonstance, si j'en crois cette gazette ordinairement bien informée.

--Mais la femme? répéta Coignet.

--Connais pas. Le journal la désigne sous ce signalement: blonde, petite, admirablement faite, des seins--qui poignardent le ciel--et très connue dans le monde où l'on aime... à se divertir.

--Rien de plus?

--Si; des initiales, mais de fantaisie, probablement.

--Quelles initiales?

--A. M. Mademoiselle A. M.

--Angèle Méraud, parbleu! dit le compagnon de cercle du baron.

Chazolles se mordit les lèvres jusqu'au sang.

--Qui ça, Angèle Méraud?

--Une fille, dont le baron parlait toujours. Elle demeure dans sa maison. Il en faisait un éloge enthousiaste. Elle est entretenue par un inconnu et le baron se flattait d'arriver à ses fins avec elle comme avec les autres. Il ne se vantait pas. Vous voyez bien.

--Et c'est fâcheux pour lui, conclut Olivier Plumartin. Il ne faut abuser de rien, même des truffes et du champagne.

Il passa le journal à ses collègues qui le parcoururent l'un après l'autre avec des exclamations variées.

--Très curieux!

--Une belle mort!

--Pauvre fille. Quelle passe!

Chazolles, enfoncé dans son coin, les lèvres serrées, les yeux fixes, était en proie à une colère indicible.

C'était donc la vraie cause du trouble d'Angèle, la veille, de sa fièvre, de la peur qui lui faisait garder sa femme de chambre auprès d'elle, comme si le mort avait dû se lever de son lit et la relancer jusque dans son alcôve.

Et c'était pour cette... malheureuse qu'il avait délaissé tout, sa femme, ses enfants, gâché sa vie!

La voix claire du chef de cabinet s'éleva de nouveau.

--Après tout, c'est vous, Bellemare, qui dites qu'il s'agit de cette fille. Rien ne le prouve. Il y a d'autres noms que le sien qui commencent par un A et un M et les reporters sont fantaisistes.

--Eh! naïfs, dit l'autre. Et après tout, qu'est-ce que cela nous fait?

Le train s'approchait de Nevers.

Le ministre se rattacha à cette épave que lui jetait, sans le savoir, son subalterne, et, faisant un effort, il se secoua et regarda la campagne, vaguement, en essayant de ressaisir ses idées qui lui échappaient.

XXXVI

Des fanfares à la gare, les rues pavoisées, les bœufs nivernais, ces grands bœufs blancs, nuance café au lait, rangés en bataille et passés en revue par le jury, les autorités se serrant autour des illustres personnages qui daignent honorer de leur présence cette grande solennité de la paix, Olivier Plumartin déployant sa faconde et tirant à la trois centième édition ses phrases stéréotypées sur la généreuse nourricière, l'agriculture; puis, le soir, les agapes fraternelles à huit francs par tête, les toasts se succédant pendant une heure, entrecoupés d'applaudissements, de hurrahs, du bruit des bouchons du champagne à cent sous la bouteille; enfin, l'événement attendu, le discours ministériel, très réussi, malgré les poignantes préoccupations de Chazolles, salué d'acclamations proportionnées au grade de l'orateur; et pour couronnement de la fête, le feu d'artifice obligatoire et peu coûteux tiré devant des milliers de paysans et de badauds qui attendent la dernière fusée pour se remettre en route, tel fut le bilan de cette journée pareille à toutes les réunions dont le prétexte est la distribution de prix aux bestiaux et à leurs éleveurs, et le but la petite causerie du candidat malin avec ses électeurs.

On donne une demi-douzaine de médailles en vermeil, grand module, à un louis la pièce, et on garde cinq ans son précieux mandat et ses chers émoluments.

La grande mine de Chazolles obtint un succès d'enthousiasme auprès des dames.

Il rappelait les chevaliers du temps des ducs de Nevers.

Ce moderne était taillé pour porter la cuirasse et l'épée et figurer aux tournois.

Et puis il était ministre.

A moins de manquer absolument de prestige, un homme qui est ministre paraît rarement laid à ses subordonnés.

C'est comme un diminutif de roi et le roi est toujours magnifique pour les duchesses de sa cour, fût-il scrofuleux comme les derniers Valois, vieux comme Louis XII quand il épousa Marie d'Angleterre, ou grotesque et fantasque comme le Hutin.

La dignité relève le physique du titulaire et Chazolles n'avait pas besoin de cette auréole.