Angèle Méraud

Part 21

Chapter 213,999 wordsPublic domain

Quand une femme, douée de toutes les séductions, belle de cette beauté qui attire, énerve, tentatrice et splendide, veut exalter la passion d'un homme à l'imagination jeune encore, dans la force culminante de la vie; lorsqu'elle a pour armes l'expérience de la faiblesse des autres, la conscience de l'aveuglement incurable des amants, de leur lâcheté, de leurs colères soudainement écloses et plus vite éteintes sous une pluie de larmes savantes, elle est terriblement dangereuse, et, à moins d'être blasé comme Duvernet par vingt ans d'études sur le vif, usé comme le baron Germain par les abus du plaisir à outrance, infatué de sa personne comme le duc de Charnay, et incapable d'éprouver plus de sensations qu'un coffre-fort inerte, sottement bondé d'écus et de liasses de billets volés, comme le jeune Abraham Saller, la victime de cette femme, après s'être endormie sous les fleurs dont elle l'accable, se laisse mener au sacrifice sans songer à rien, sinon à la douceur de la main qui la conduit.

Depuis le soir où Angèle était revenue à la rue du Colisée, Chazolles était plongé dans une extase amoureuse qu'elle prolongeait à l'aide des ressources de son esprit et surtout par la toute-puissance de sa printanière beauté.

Pendant la première entrevue, elle s'était montrée humble, soumise, passionnée, repentante.

Elle avait pleuré de vraies larmes.

--T'exposer à te faire tuer pour moi! Est-ce que j'en vaux la peine? Je ne me le pardonnerai jamais. Et pour une folie, un caprice, le besoin de poser, de faire enrager les autres femmes. Tu ne comprends pas ces choses-là, toi!

Est-ce que je l'aime, ce duc de Charnay? Pas du tout! Ce n'est pourtant pas faute qu'il ne me fasse la cour, car voilà des semaines qu'il s'acharne après moi. Il était là, tout prêt, chez mon amie que j'allais voir à la rue de Londres. Il m'a offert de me conduire dans sa voiture avec elle, tu entends! avec elle. Au pesage, elle nous quitte un instant; elle venait de rencontrer une de ses connaissances qui l'a emmenée dans les tribunes. Moi, je suis restée avec le duc, tout naturellement. Je n'allais pas le planter là comme une ordure!

Tu arrives! Tu ne veux rien entendre. Tu te précipites sur ce pauvre Charnay, un être qui n'a que du sirop dans les veines, et tu l'envoies culbuter à quinze pas. Tableau! Comme tu t'emportes! Moi, j'ai eu peur et encore plus de honte! Je me suis sauvée. Et pourtant j'étais bien heureuse!

Elle grimpait sur les genoux de Chazolles qui l'écoutait attentivement, les dents serrées, ne sachant que croire dans ce flot de paroles.

Elle l'enlaçait de ses bras potelés et roses sortant de ses manches courtes.

--Comme j'aurais été fière d'être à ton bras, de me promener dans les groupes en disant: Vous voyez bien ce grand garçon-là, c'est mon amant; il m'appartient, au lieu de ce criquet de Charnay! Mais tu ne veux pas sortir avec moi. Je ne suis pas assez grande dame! Tu me trouves laide peut-être, indigne de toi, surtout depuis que tu es devenu M. le ministre! Il faut donc bien que j'aie recours aux autres, car c'est ennuyeux à la fin d'errer toute seule dans le monde comme une âme en peine, comme une pauvre petite abandonnée que je suis! Et tu te fâches! Est-ce raisonnable? Voyons! parle!

Elle s'engageait dans des demi-confidences sur son passé, risquant des aveux pleins de ténèbres.

--Tu ne sais pas ce que c'est que l'isolement dans cette fourmilière de Paris, car c'est être seule que de se voir forcée de passer ses journées près d'une fenêtre, à la rue du Cygne, en attendant que sa tante ait vendu sa marchandise. Tu ne connais pas la rue du Cygne? Un joli trou. Rien que des petits camions chargés de légumes qui circulent tout le temps et des voitures à bras pleines de moules ou de poissons de quatre sous.

C'est bon à voir une heure, mais une semaine seulement, c'est impossible.

On a voulu me marier. Me vois-tu la femme d'un jardinier de Clamart ou d'un marchand de beurre, même en gros, rue Coquillère. C'était pourtant ce que j'aurais trouvé! Pas mieux! J'aimerais autant être morte. Je ne sais pas pourquoi. Ils ne sont pas pires que d'autres; peut-être même qu'ils valent des notaires ou des avoués, mais le cœur ne m'en dirait pas! Toi, quand je t'ai vu, tu m'as plu tout de suite. Ah! tu es mieux que tous. Tu ressembles à d'Artagnan, et les yeux doux, tout vifs qu'ils sont. J'ai bien compris aussi que je ne te déplaisais pas. Tu t'es retourné dix fois dans ton allée pour regarder si je restais à la fenêtre. Est-ce que les femmes se trompent à ces choses-là? Je devais partir le lendemain; mais c'était fini. Je ne pensais plus à m'en aller. Est-ce que tu as eu besoin de me prier? Je suis allée te chercher à ta porte et j'ai fait tout ce que tu as voulu. Je me serais coulée dans un terrier de lapin pour te plaire.

Chazolles, s'abandonnant au charme, écoutait cette musique avec ravissement. Ce soir-là, Angèle était arrivée à son appartement longtemps avant lui.

Elle avait fait pour cette entrevue décisive, où elle voulait obtenir son pardon et consolider son pouvoir en en mesurant l'étendue, une de ces toilettes que, seule, une de ces fées de l'amour sait imaginer.

Elle était à moitié déshabillée dans un peignoir de satin rose, garni de nœuds de malines.

Son cou ferme et blanc, où de petites veines bleues couraient sous la peau lactée, sa gorge de vierge, attiraient le regard de Chazolles et le retenaient en y allumant tous les feux du désir.

Des bas de soie mince, au point d'être transparente, se collaient aux jambes, dessinant les attaches fines; le pied cambré sortait à demi de petites mules qui ne le cachaient pas.

Ses cheveux en désordre, un désordre calculé, se répandaient en ondes dorées sur la nuque, et des parfums de violette et d'héliotrope s'en échappaient.

Les yeux nacrés lançaient des flammes puis se fermant à demi semblaient mourir pendant que les lèvres entr'ouvertes s'offraient aux baisers.

C'était bien la tentation vivante, idéale, irrésistible, que les ascètes les plus sévères ont connue dans leurs rêves, quand les démons leur soufflaient, au fond des cellules, les désirs combattus en vain des voluptés terrestres.

Peu à peu, elle se serrait avec plus d'abandon auprès de lui, à mesure qu'elle sentait sa colère se détendre et les mains de Maurice chercher les siennes.

--Et quand j'aurais eu des amis avant toi, reprit-elle, quand j'aurais écouté ces paroles trompeuses des désœuvrés qui courent après nous et nous persécutent de leurs offres et de leurs fourberies, où serait le mal? Est-ce que je ne suis pas à toi tout entière? Est-ce que je te demande compte de ce que tu as fait? Oh! ces jaloux qui ne sont pas contents de ce qu'on leur apporte, cherchent dans le passé des sujets de reproches et n'estiment rien ce qu'on leur donne s'ils supposent que d'autres ont pu l'avoir avant eux! Est-ce qu'un louis vaut moins parce qu'il sort de la poche d'un voisin? Est-ce que je suis jalouse des femmes qui t'ont aimé et que je ne veux pas connaître? Tout ce que je peux te jurer, tout ce qu'il t'importe de savoir, c'est que je n'aime que toi, que les hommes me paraissent petits, laids, mesquins et ridicules; que seul tu me remues l'âme et que s'il fallait renoncer à toi, je préférerais me jeter du haut du pont des Arts dans la Seine, même un de ces soirs où il pleut de la neige fondue, dans l'eau noire qui roule des glaçons. Et cependant rien que d'y penser, j'en ai le frisson! Brrr!

--C'est bien vrai, ce que tu me dis là? fit tout à coup Chazolles.

--Si c'est vrai! crois-tu par hasard que ce soit pour ton argent que me voilà ce soir? Crois-tu que j'y tienne à ton argent? Que j'en aie besoin? Tu m'en donnes trop; je ne sais qu'en faire. Tu m'as apporté des titres de rentes qui me font riche. Les veux-tu? Ils m'embarrassent. J'y tiens si peu que je les jetterais au feu, si tu pensais que c'est pour eux que j'essaie de te convaincre.

Ah! l'argent, c'est lui qui m'est égal, par exemple. Je le foule aux pieds, l'argent; je le jette par les fenêtres, l'argent! Il ne me colle pas aux doigts. J'aurai bien assez de celui de ma tante Pivent, si je vieillis. Mais je mourrai jeune. J'ai consulté une somnambule qui m'a prédit une fin tragique, dans la fleur de l'âge. Elle s'est servie de ce mot. Et j'y crois, à sa prédiction. Je ne tiens donc pas aux économies. Non, je t'aime pour toi, parce que tu vaux mieux que les autres, tout brutal que tu es. Si tu savais comme ils sont mesquins, ladres, idiots, tu comprendrais qu'une femme préfère être battue par toi plutôt que cajolée par eux. Je n'ai rien aimé avant toi, je te le jure, rien, je te dis. Mais toi, tu ne m'aimes pas. Tu me l'as dit, mais tu ne le pensais pas. J'étais un jouet et rien de plus. Et maintenant tu en as assez. Avoue-le et je m'en vais, et je n'emporterai rien d'ici, pas même un bijou, pas une robe, pas un liard. Non, monsieur! Je veux de vous tout ou rien. Choisissez.

Elle s'était posée devant lui, droite, frémissante, plongeant ses yeux dans ceux de Maurice qui avait relevé la tête.

--Eh bien! effaçons le passé! dit-il. Je ne te demande rien; je n'en veux rien connaître. Mais, si tu es sincère, promets-moi...

--D'être fidèle? Des bêtises? Celles qui le promettent ne le tiennent pas.

--Jure-le!

--Tu le veux?

--Oui, ou bien...

--Achevez, monsieur!

--Ou bien je ne réponds plus de moi, non, sur ma parole!

--Et que ferais-tu donc?

--Je ne sais pas. Je justifierais la prédiction de ta somnambule.

--Tu me tuerais, toi?

--Pourquoi pas?

--Tu ferais cela?

--Peut-être.

--Alors tu veux donc que je le croie? Tu m'aimes?

Il étendit les bras, électrisé par les rayons qui s'échappaient des yeux d'Angèle, et l'attirant contre lui, il la serra à l'étouffer.

--Si je t'aime! dit-il. Peux-tu en douter? Oui je t'aime ardemment; je te veux, mais à moi seul. Je suis jaloux, atrocement jaloux de ceux qui te regardent, qui te touchent, qui te parlent. Je suis jaloux de la fille qui te sert et du lit où tu dors, de tout ce qui t'approche! J'oublie pour toi le monde entier, mais ne te fais pas un jeu de me torturer le cœur. Ne me condamne pas à des bassesses, à me ravaler par des démarches qui m'humilient, des espionnages qui m'avilissent. A dater de cette minute, je ne tournerai pas la tête en arrière; tu as raison, le passé n'est rien, le présent tout. Comprends-moi donc; il ne me reste que toi. C'est à peine si j'ai une famille. C'est à cause de toi que je l'ai froissée et qu'un jour elle s'est éloignée et sans retour. Il y a des injures qu'une femme n'oublie pas et ne peut pardonner. Si je t'aime! Oui, je suis assez fou pour t'adorer; je ne sais pas ce que tu as dans les yeux, mais je voudrais t'oublier et je ne peux pas!

Elle s'était jetée sur lui, le prenant par le cou, l'enlaçant dans ses bras, le couvrant de baisers, à demi-pâmée, et s'abandonnant comme une bacchante ivre.

--Ah! lui dit-elle, pourquoi ne m'as-tu pas toujours parlé ainsi? Tue-moi si tu veux. J'aurai donc été aimée une heure dans ma vie comme je le voulais!

Elle était sincère.

Les paroles de Chazolles l'avaient remuée jusque dans ses fibres les plus secrètes. Elle sentait qu'il ne jouait pas la comédie, que son irritation s'était fondue à l'ardeur de ses caresses, et que la passion qu'elle lui inspirait était assez forte pour lui arracher le pardon d'une tromperie dont il n'était pas la dupe.

Mais elle était de celles dont les nerfs ont des crises rapprochées et changeantes.

Au bout de trois jours, cette exaltation tomba; l'ennui et le désœuvrement la reprirent et bientôt, tout en entourant son amant de l'atmosphère tiède de son amour, elle recommença le train ordinaire de sa vie, ses visites à la rue de Londres, consola le duc de Charnay de sa mésaventure, promit au baron Germain tout ce qu'il voulut, et ne fit plus que de courtes apparitions à la rue du Cygne.

Seulement chaque soir, Chazolles à l'heure convenue la trouvait dans son boudoir, pelotonnée comme une chatte sur sa chaise longue, un roman à la main, ou sommeillant dans la chaleur lourde de Paris qui brûlait au soleil de juillet.

XXXIV

Il y avait réception au ministère de l'intérieur; c'était fête dans les salons de l'hôtel Beauvau; Chazolles n'avait pu se dispenser d'assister son ami en cette occurrence. Le ministère entier s'épanouissait autour de son chef. Tout le monde officiel était là.

Du reste, Duvernet était dans la lune de miel d'un pouvoir frais encore. Il n'avait pas d'adversaires visibles. On n'abat pas une maison le jour où les maçons viennent d'y planter leur drapeau. Il faut du temps à toute besogne.

Peu à peu les tarets se glissent dans les charpentes, les rats creusent leurs galeries sous les tentures, les cours d'eau souterrains minent les fondations, les infiltrations des toits pourrissent les murailles et l'édifice s'écroule dans les catacombes qui cèdent ou sur la place publique au risque d'écraser les passants.

Le cabinet Duvernet n'en était pas là.

Il se tenait ferme sur ses bases, jusqu'à nouvel ordre. Les tarets et les rats parlementaires ne s'étaient pas mis en campagne. Ils se recueillaient en cherchant des fissures.

Chazolles promenait dans les salons sa mine ennuyée en étouffant un bâillement.

La veille il avait été retenu fort tard au ministère par un dîner qu'il offrait, en garçon, à ses collègues.

Lorsqu'il était arrivé à la rue du Colisée, madame Adrien lui avait appris qu'Angèle, sortie dans l'après-midi, n'était pas de retour.

Il l'avait attendue et elle n'était rentrée que vers une heure du matin, les cheveux en désordre, lasse et maussade.

Il ne l'avait pas questionnée, car les scènes de jalousie trop souvent renouvelées depuis quelques jours lui faisaient horreur.

Mais elle était allée au-devant d'une explication.

Sa tante avait du monde, par extraordinaire; ses amis de Clamart. On l'avait gardée de force, malgré sa résistance. Elle était très fâchée d'abord de cette exigence mais, ensuite, elle avait pensé que M. le ministre--il y avait une pointe de moquerie dans la façon dont elle prononçait ce mot--retenu par ses graves affaires ne rentrerait que fort tard ou peut-être pas du tout.

La vérité, c'est qu'elle avait passé la soirée au Chat Noir. Il lui revenait par bouffées des envies de ses escapades d'autrefois, une nostalgie de cette atmosphère de fumée épaisse, d'odeurs de caporal, de bière ou de whisky, un besoin de ce bruit de bocks, de dominos remués sur les tables de marbre, de discussions transcendantes et embrouillées sur l'esthétique et la philosophie, sur les poètes et les prosateurs de tous les temps et de tous les pays, et de querelles, en argot échevelé, d'impressionnistes à classiques, des adeptes de l'école et des élèves de la simple nature.

Son apparition dans cette taverne pleine, à tout prendre, de jeunesse, de gaieté et d'esprit, parmi les rapins arrivés ou en chemin et les poètes en herbe ou déjà parvenus, produisait toujours son effet.

On l'acclamait comme la déesse de la forme, le parangon des perfections féminines.

Elle venait d'obtenir son triomphe.

On ne l'avait pas élevée sur un pavois, mais bien sur un guéridon, au milieu de la brasserie, et un jeune lui avait récité un sonnet, langoureux et dithyrambique au début, mais qui finissait, selon la poétique nouvelle, sur une chute des plus naturalistes.

Le sonnet avait été vigoureusement applaudi, et l'héroïne n'était parvenue à s'échapper que fort tard, très inquiète, et craignant d'être devancée chez elle par le ministre.

Son explication achevée, elle passa dans son cabinet de toilette et jeta à la hâte sa robe dans le fond d'une armoire, car elle était imprégnée d'un parfum qui trahissait le milieu d'où elle sortait.

Il est vrai qu'elle pouvait le rejeter sur les maraîchers de Clamart.

Au fond, elle était lasse de la surveillance à laquelle elle se sentait soumise. Elle avait soif de liberté.

Habituée à traiter le jeune Abraham Saller avec un dédain marqué et le duc de Charnay lui-même sans façon, elle regrettait les droits qu'elle avait laissé prendre à Chazolles.

Sa flamme était déjà tombée, comme celle d'un foyer où le bois manque, sauf à renaître de ses cendres et à ressusciter tout à coup sans raison. Certainement, elle avait un faible pour son amant ténébreux, ou plutôt elle était sans force devant lui. Sous le feu de ses grands yeux noirs, elle palpitait comme une colombe fascinée par le vol circulaire d'un milan, mais elle était faite pour ne supporter aucune gêne, nulle contrainte; ce qu'elle s'en imposait pour mentir, pour déguiser à Maurice ses aventures, lui pesait horriblement. En son absence, elle éprouvait des rages d'émancipation; elle se disait avec un petit air crâne en posant devant les glaces, qu'elle aimait bien Chazolles, mais, qu'après tout, il y avait encore un bien plus précieux que cet être jaloux et soupçonneux: l'indépendance.

Présent il redevenait le maître; absent, elle jetait son bonnet par dessus les toits, avec des gamineries mutines de gavroche faubourien.

Dans quelle rage elle serait entrée, la veille, si dans un coin du Chat Noir, elle avait aperçu un homme attablé en face d'une demi-douzaine de bocks vides et l'étudiant avidement.

A ses cheveux courts, à son visage glabre enfariné de poudre, à sa mise râpée, on pouvait le prendre pour un cabotin de province en quête d'engagement. Physionomie honnête d'ailleurs, très incolore et qui ne devait porter ombrage à personne.

Cet homme était entré avec elle; lorsqu'elle sortit, il se leva sans bruit et se mit à sa suite, sans affectation, à distance.

Il ne l'avait quittée qu'au moment où la porte cochère de la rue du Colisée se refermait sur elle.

Un grand garçon, le poète lyrique qui avait déclamé des vers en son honneur, l'avait escortée jusqu'au faubourg Saint-Honoré.

Ils marchaient familièrement bras dessus, bras dessous et Dieu me pardonne! elle l'avait embrassé sans façon, en se séparant de lui.

Le cabotin en disponibilité avait même entendu distinctement ces mots qu'il avait transcrits avec soin sur son carnet, un instant après, à la lueur d'un bec de gaz:

--Pas ce soir, impossible! A bientôt.

Le lendemain Chazolles était moins libre encore que la veille.

Les honneurs lui semblaient lourds. Il aurait cédé son portefeuille pour rien au premier venu. Dîners, réceptions, saluts humbles des solliciteurs, compliments, coups d'encensoir lui donnaient sur les nerfs.

Il lui était resté de la nuit une vague inquiétude. Il avait peur comme un locataire qui habite une maison dont les poutres craquent et s'affaissent.

Angèle en le quittant avait eu un sourire frondeur:

--Amusez-vous bien, monsieur le ministre!

On aurait dit, quand elle se penchait sur la balustrade de l'escalier, pour le voir plus loin, d'un oiseau sur une branche, prêt à prendre sa volée.

En effet, à sept heures, au moment où les portes de la magnifique salle à manger de l'hôtel Beauvau s'ouvraient à deux battants pour les invités de M. le président du conseil, une victoria stoppait à la porte du célèbre restaurant de la place de la Madeleine, au coin de la rue Royale, en face du grand escalier qui conduit aux splendides salons du premier étage.

Le baron Germain en descendit plus courbé en deux, plus cassé qu'à l'ordinaire. On aurait juré d'un vieillard de soixante-dix ans, à sa démarche.

La figure restait plus jeune que le reste, grâce aux ressources de la science et à l'art consommé avec lequel le vieux beau réparait les dégâts et les avaries du temps sur sa personne.

Il dit quelques mots à son cocher et la victoria disparut du côté du boulevard Malesherbes.

Cinq minutes après, une fenêtre s'ouvrit au premier, laissant entrevoir le lustre élégant qui tombait du plafond d'un cabinet particulier, très doré, avec un ciel et des amours joufflus, et le baron vint s'accouder à l'appui de cette fenêtre.

Si les passants avaient pu comprendre sa pensée, ils auraient su qu'il pestait contre les femmes en général qui sont rarement exactes et se font trop attendre.

Ils auraient su encore qu'il était travaillé d'une anxiété poignante, car jusque-là, soit hasard, soit mauvais vouloir, ses batteries avaient échoué devant la place qu'il attaquait.

Sous divers prétextes, Angèle, pour laquelle il s'était épris d'une de ces vives passions de blasé qui ont la durée d'un feu de paille, avait manqué à la parole donnée.

Il se répétait avec une visible surexcitation:

--Viendra-t-elle?

Elle l'avait promis.

Par malheur, elle devait se souvenir de sa promesse.

Un fiacre, un simple fiacre fermé s'arrêta à la place laissée vide par la voiture du baron, pendant qu'une victoria de l'Urbaine arrivait à sa suite et faisait halte de l'autre côté de la chaussée.

Une jeune femme sauta du fiacre et se glissa comme une ombre dans le grand escalier du restaurant avec un froufrou de satin sur les moelleux tapis dont il est garni.

A sa vue, les lèvres du baron s'agitèrent dans une expression papelarde et gourmande et il disparut derrière la fenêtre qui se referma.

Dans l'Urbaine se prélassait un monsieur d'une cinquantaine d'années, d'aspect grave, avec des favoris blonds, d'une mise correcte.

Sa course était terminée, sans doute, car il consulta sa montre, solda le cocher et alla s'asseoir à la porte du café où il se fit servir un madère.

Sur son carnet il nota quelques mots:

«Chez Durand à sept heures trente-cinq, baron Germain des finances. Cabinet. Attendue.»

Et comme on peut être de la police secrète et dîner dans un restaurant de grand style, et qu'après tout le poste d'observation serait plus sûr et moins fatigant à l'intérieur qu'à l'extérieur, il entra dans les salles du rez-de-chaussée et s'assit à une table isolée en face de l'escalier intérieur qui conduit aux cabinets.

Melchior Pavie se trouvait là dans la meilleure société et il faut reconnaître à sa louange qu'il y tenait fort bien sa place.

Tenue très distinguée, l'air d'un pur gentleman, cheveux blonds que la poudre argentait, mains soignées, il était méconnaissable et l'observateur le plus fin n'aurait pas deviné en lui le comique de province du Chat Noir.

Il étudia avec patience la carte pour gagner du temps et se commanda des huîtres, un potage, une sole normande et du bordeaux.

Puis il se plongea dans la lecture d'un journal du soir, sous lequel il se dissimula.

De son poste, il dominait les deux sorties:

Celle du grand escalier donnant sur la place de la Madeleine, à l'extérieur.

Celle de l'escalier intérieur par où une femme en rupture de contrat peut dissimuler sa sortie.

La position stratégique était donc admirablement choisie.

Mais Melchior Pavie l'avait dit à Son Excellence: Il aimait à gagner ses batailles.

Près de deux heures s'écoulèrent.

Le baron n'avait pas reparu et l'agent était à bout d'expédients pour prolonger son séjour dans le restaurant que peu à peu les clients avaient déserté.

Il avait entassé l'entremets sur le rôti; la glace sur l'entremets et les fraises sur le chester.

Le café absorbé, il avait allumé un cigare de la Havane, et demandé son addition, par pudeur, quand tout à coup un garçon très ému se précipita par l'escalier intérieur en s'écriant d'une voix étouffée:

Un médecin!

C'était un coup du sort.

Melchior se précipita au-devant du garçon.

--Qu'y a-t-il?

--Monsieur est médecin?

--Le docteur Pavie.

Le garçon s'inclina.

Ce nom de Pavie ne jouit pas dans la Faculté d'une célébrité comparable à celle des Récamier ou des Trousseau, mais en un danger pressant, on ne discute pas ces valeurs.

Au surplus, l'homme était d'une respectabilité parfaite, selon les apparences. Les barbiers de village et les charlatans de foire ne s'attablent pas chez Durand.

--C'est dans un cabinet, dit le garçon. Venez, monsieur.

L'agent ne se fit pas prier.

Un spectacle effrayant s'offrit à ses yeux.

Angèle, à demi défaite, les cheveux en désordre, le corsage ouvert, les bras nus, était à genoux sur le tapis de Smyrne, aux tons éteints, de ce délicieux réduit du plaisir.