Angèle Méraud

Part 2

Chapter 23,844 wordsPublic domain

--Pour jouir de ce plaisir divin: voir les hommes à mes pieds, les sentir humiliés et prêts à toutes les bassesses pour obtenir une faveur quelconque. C'est une satisfaction d'un genre spécial que je tiens à me procurer pour compléter mes études. Je mettrai ensuite sur ma carte: «ancien ministre», et il me restera après ma première récolte de jouissances, lorsque je serai tombé à mon tour, car on finit toujours par là, et d'ordinaire ce n'est pas long, cette seconde volupté: la joie des souvenirs, qui me sera ce qu'est la vaine pâture de tes champs après l'enlèvement des gerbes, ou le regain de tes prairies après la coupe des foins. Voilà.

--Peuh! fit Chazolles, tout cela est bien creux, mon pauvre Valéry. Veux-tu que je te donne un conseil?

--Soit. Mais écoute-moi d'abord.

--Va, dit le châtelain du Val-Dieu.

--Tu as quarante ans.

--Sonnés. Nous sommes du même mois et de la même année.

--Tu arrives comme moi à la période des ambitions. Fais-toi député.

--Jamais.

--La campagne a son charme, et j'en conviens, au Val-Dieu surtout, un charme indicible, mais elle ne te suffira pas toujours.

--Erreur. J'ai là--et Chazolles mit sa main nerveuse sur celle de sa femme en admiration devant lui, tout ce qu'il faut pour m'y plaire et n'y rien regretter de l'univers entier.

--D'accord, dit galamment Duvernet; mais la députation te constituerait un avantage de plus sans nuire aux autres. Cela occupe, distrait, intéresse.

--Jamais.

--Bien. Tu es le maître. Ton conseil?

--Je te renvoie ta phrase. Tu as quarante ans.

--Sonnés, dit Duvernet.

--Comme les miens. Tu es seul. Jusque-là tu as vagabondé dans le monde. Tu n'y es vraiment pas établi. Il est temps de te ranger. Tu touches à l'âge de la lassitude. Plus tard, ce sera pis. Profite de l'exemple que je te donne depuis si longtemps. Marie-toi.

--Avec qui?

--Avec la première bonne et jolie créature qui consentira à s'unir à tes restes, très présentables encore, à soigner tes rhumatismes...

--Je n'en ai pas.

--Ils viendront... à se plier aux exigences d'un caractère refroidi, solidifié, durci; à flatter tes manies rugueuses de vieux garçon, à devenir ta garde-malade!

--Montre m'en une qui ait tant de vertus!

Le galop de chasse d'un cheval se fit entendre sur le sol élastique des allées empierrées de grès sous la couche de sable qui les recouvrait et, au même moment, la tête intelligente d'un arabe pur sang, d'un blanc de porcelaine, teinté de rose, se montra dans l'encadrement de la fenêtre.

Une jeune fille svelte, rieuse, blonde comme Cérès, la déesse de Chazolles, le montait en écuyère consommée.

Elle n'avait pas plus de dix-huit ans. Ses traits, un peu chiffonnés, étaient empreints d'une gaieté qui ne devait pas être facile à éteindre.

--Bon appétit, vous autres, dit-elle.

--Tiens, Denise! s'écria Maurice.

Duvernet, à cette exclamation, se retourna.

Madame Chazolles, en le regardant, avait sur les lèvres un sourire énigmatique.

III

Denise Châtenay avait alors quinze ans de moins que sa sœur, avec laquelle elle forme un contraste frappant.

Hélène était rondelette, largement épanouie, très brune.

Denise mince, élancée, très blonde.

Hélène était sérieuse, tendre, contemplative.

Denise pleine d'entrain, d'une gaieté exubérante, aimant le plaisir, les fêtes, les chasses derrière les meutes hurlant à pleine voix, les cavalcades.

Hélène était simplement mise, tout en ayant un soin extrême--nous dirions excessif--de sa personne, s'il pouvait y avoir excès dans l'entretien de cet objet de luxe qui se nomme la femme.

Denise était mondaine dans sa toilette; elle ne dédaignait pas d'affecter un certain amour des belles choses, et sa nature l'emportait, comme les ailes d'un oiseau, vers ce centre de plaisirs et de somptuosités qui s'appelle Paris.

Elle l'aimait de toute l'ardeur de sa jeunesse, de toute la vivacité d'un sang généreux, de son énergie de fer cachée sous les formes délicates et grêles en apparence d'une blonde que dans son adolescence les princes de la science taxaient d'anémie--cette maladie à la mode--et qu'ils avaient exilée à la campagne.

C'était même à cause de la santé de sa fille, que M. Châtenay, qui l'adorait, s'était confiné dans son domaine de Grandval, au sein d'un pays perdu, au milieu de landes, de bruyères et de taillis où on voit passer plus de hardes de biches et de cerfs que de diligences antédiluviennes ou de caravanes de voyageurs.

L'ancien maître d'armes était accouru et emmenait aux écuries le cheval de la jeune fille quand elle entra dans la salle à manger du manoir.

Madame Chazolles la montra d'un geste à son voisin Duvernet.

--Quelle métamorphose! dit-elle.

--En effet. Une fraîcheur! un éclat! murmura le député qui s'était levé.

Mais Denise le contraignit à se rasseoir.

--Si on bouge, je décampe, dit-elle. Je ne veux gêner personne.

Elle était fort bien prise dans son amazone, qui la dessinait nettement avec des lignes de statue grecque. La rapidité de sa course lui avait donné une animation, un coloris de pêche mûre qui l'embellissait.

Elle secoua avec énergie la main de son beau-frère, appliqua deux baisers retentissants aux joues de ses petites nièces, Thérèse et Marthe, passa ses bras autour du cou de sa grande sœur qui se renversait en arrière et lui colla ses lèvres longuement sur le front.

--Deux roses qui se becquètent, dit Chazolles en riant, une blanche et une pourpre.

Et regardant son ami:

--Décidément, ça ne te donne pas envie de te marier?

--N'insiste pas, dit gaiement le député.

--Tu lui ferais commettre une sottise, affirma l'espiègle avec une moue de dédain. Et les hommes d'État n'en commettent pas facilement. Ils sont forts les hommes d'État! Humph!

--Voilà la guerre qui commence, dit Hélène. M. Duvernet et Denise ne peuvent se souffrir!

--Et ils s'adorent, ajouta Chazolles.

--C'est mademoiselle qui a tiré la première, dit le député. Je constate un fait. Voyons, pourquoi m'en voulez-vous? Serait-ce parce que vous supposez que je hais le mariage?

--Peuh! répliqua la jeune fille qui s'était assise auprès de son beau-frère, qu'est-ce que votre aversion pour le mariage peut bien me faire? Est-ce que je l'aime tant que cela, le mariage? J'ai dix-huit ans, oui, monsieur, dix-huit ans accomplis, et pas d'hier encore, depuis le premier mai, s'il vous plaît. Or, on m'a demandée plusieurs fois, oui, monsieur, plusieurs fois et pas les premiers venus. Et j'ai toujours refusé net. Il y avait pourtant un marquis authentique, fort bien, ma foi, le marquis de Beauchêne, un joli nom, n'est-ce pas? Un voisin de papa, lequel voisin est toujours à Paris, et du Jockey, à ce qu'il affirme. Il est très soigné de sa personne, vétilleux même, et il a un très bon tailleur, Alfred ou Édouard, je ne sais pas. Et ce qu'il sent bon, cet être-là! C'est comme un flacon de Lubin ou de Rimmel. A vrai dire, je le crois décavé, à fond, et c'était plutôt ma dot qui lui tirait l'œil, mais enfin j'aurais été marquise, oui, monsieur, marquise, et c'est flatteur.

--En effet, mademoiselle.

--Il y a aussi ces messieurs de Pontpercé, un drôle de nom, mais ils ne l'ont pas fait, n'est-ce pas?--noblesse antique, des hobereaux sans le sou, mais très intéressants! Ils m'ont demandée tous les deux, successivement bien entendu. J'ai refusé. Une demi-douzaine d'autres encore parmi lesquels un préfet...

--Oh! fit dédaigneusement Duvernet.

--Très sérieux le préfet, et bel homme! Et un général donc! J'aurais commandé la force armée d'un département voisin. Il était un peu mûr, mais très bien conservé pour un guerrier. J'ai refusé, toujours. Ce n'est donc pas parce que vous détestez le mariage que je ne vous aime pas, quoique vous ayez tort, c'est parce qu'il y a antipathie entre nous, voilà.

--Mais enfin, d'où vient-elle, cette antipathie, mademoiselle?

--Je ne sais pas au juste. Ça se sent, ça ne s'explique pas ces choses-là.

--Mais encore?

--D'abord vous êtes moqueur.

--Oh!

--Vous êtes ironique, il n'y a pas à le nier; vous êtes très ironique. C'est peut-être parce que vous ne croyez à rien.

--Oh! mademoiselle! vous me calomniez. Il y a beaucoup de choses auxquelles je crois.

--Citez-les.

--D'abord je crois à mes électeurs.

--Vous voyez bien! L'ironie! Toujours!

--Ensuite, quand je viens au Val-Dieu, je crois au bonheur!

--A quel bonheur? Il y en a de tant de sortes.

--A celui que j'ai sous les yeux, à ce bonheur calme des champs, au bonheur de la famille dont Chazolles me donne le consolant spectacle.

--Mais dont vous ne voulez pas!

--C'est-à-dire dont je suis indigne.

--Et après?

--Je crois à la beauté dont vous êtes l'incarnation!

--Oh! des madrigaux! L'ironie! Plus que jamais! C'est dans le sang. On ne s'en guérit pas!

--A la poésie des bois chantés par les bardes du dix-neuvième siècle, par Lamartine entre autres, et à mille choses encore...

--Dont nous parlerons plus tard. Enfin vous voilà. C'est toujours bien gentil d'être venu. Nous allons donc nous amuser; on imaginera des parties pour vous délasser de vos travaux--comment dit-on?--parlementaires, de vos luttes oratoires. Mes compliments, cher monsieur! Les trompettes de la renommée apportent vos louanges jusqu'au fond de nos retraites! Mon père me communique chaque matin un récit succinct de vos exploits. Vous faites du chemin et un de ces jours nous allons apprendre que M. Valéry Duvernet, qui daigne nous honorer de son amitié...

--Dites de toute son affection, mademoiselle, car mon ami Chazolles et vous tous, vous êtes ce que j'aime le mieux au monde.

--Ah! c'est bien cela, dit la jeune fille, dont la peau se colora d'un nuage rose. Salue, Maurice, salue, Hélène, et vous, les petites, levez-vous, et allez embrasser tout de suite notre hôte! Je disais donc que nous allons apprendre au premier moment que vous êtes promu à des dignités extraordinaires, que vous êtes bombardé sous-secrétaire d'État, ou mieux, qui sait? président du conseil peut-être. Le ministère Duvernet! Ce jour-là, monsieur, il y aura fête au Val-Dieu et à Grandval. On boira à la santé de Votre Excellence, à la bonne franquette.

Elle leva son verre à la hauteur de son nez.

--Au fait, ajouta-t-elle, rien ne nous empêche de commencer séance tenante. Maurice, buvons au maroquin de M. Valéry et sortons.

Un hourrah de joie accueillit cette proposition.

Les verres se choquèrent, les bras s'allongeaient sur la table pour se rencontrer; les deux petites firent le tour leurs coupes à la main.

Duvernet eut un éclair d'inspiration.

N'était-ce pas là le bonheur en effet? Et il était à portée de ses lèvres, comme le vin couleur de topaze qui tremblait dans son verre.

Il avait trop d'expérience pour ne pas deviner que la guerre malicieuse et taquine que lui déclarait l'adorable blonde cachait un entraînement secret, que leurs interminables disputes n'étaient que le prélude d'une entente qu'elle désirait peut-être; que d'ailleurs tout s'accordait pour cette union, si Denise en manifestait la volonté. Leurs fortunes étaient à peu près égales et le fossé que la différence d'âge pouvait creuser entre eux était comblé par ce prestige de l'homme arrivé à une certaine renommée et en passe d'aspirer aux dignités les plus considérables de son pays.

Mais Paris le tenait; il avait contracté dans sa vie de garçon des pratiques de liberté avec lesquelles il lui en coûtait de rompre.

Paris l'attirait par une aspiration incessante et irrésistible. Il aimait ses lumières, son éclat, son bruit, et jusqu'à ses odeurs fétides auxquelles il était habitué. Il en aimait les distractions et presque les vices, comme un amant aveuglé par sa passion aime jusqu'aux défauts d'une maîtresse adorée.

Et Denise avait touché du doigt une des plaies de son âme lorsqu'elle avait dit qu'il ne croyait à rien.

A cette époque de doute universel où mille exemples, d'en haut et d'en bas, font nier par des esprits inquiets et remplis de trouble le devoir, le droit et la vertu, il en était arrivé à redouter les protestations muettes de cet amour pur qu'il soupçonnait, comme une fleur qu'on ne voit pas encore, mais dont on respire déjà le parfum; il en éprouvait une sorte d'effroi comme d'un marché dans lequel on risque d'être trompé par un adversaire de mauvaise foi.

Il refoula donc l'envie délicieuse qui lui montait au cœur à l'aspect de cette félicité suave et l'attendrissement involontaire qu'elle lui causait, et comme on levait le siège, il offrit son bras à madame Chazolles.

Denise s'était suspendue à celui de son beau-frère.

--Je me marierai, lui dit-elle à l'oreille, quand on me donnera un mari qui te ressemble.

Hélène l'entendit et jeta à celui qu'elle aimait de toutes les forces de son âme, et qui avait été son unique passion, un regard chargé de caresses et presque de reconnaissance.

C'était son remerciement pour quinze ans de bonheur sans nuage.

--Viens nous montrer tes bêtes, Maurice, reprit la jeune fille.

Et commandant avec un geste impérieux le départ, elle fit signe aux deux petites, qui mettaient sur leurs têtes de grands chapeaux de paille grossière, d'ouvrir la marche.

--En avant, les poupées!

Le cortège traversa les allées du parc, sous les arceaux de verdure des charmilles, où les disciples de saint Bernard ont jadis promené leurs méditations.

Le ciel était d'une sérénité merveilleuse.

Des myriades d'hirondelles volaient dans l'air à ces hauteurs prodigieuses qui indiquent une série de beaux jours. Elles avaient suspendu leurs nids en guirlandes aux fenêtres romanes des communs, sous les feuillages des glycines et des lierres d'où on se serait fait un crime de déloger ces hôtes accoutumés qui reviennent à chaque printemps établir leurs familles au même lieu, comme si le Val-Dieu était pour eux une maison de campagne hospitalière et sûre.

Dans les gazons, les corbeilles de verveines, de géraniums ou d'héliotropes étalaient leurs couleurs joyeuses.

Les arbres résineux mêlaient leurs feuillages sombres aux verdures plus tendres des platanes, ou des bouleaux au tronc argenté.

C'était un véritable paradis terrestre où on ne pouvait éprouver une minute d'ennui, à la condition d'avoir auprès de soi une Ève complaisante qui sût animer ce paysage vraiment grandiose.

Hélène soupira.

--Et dire que cette vie ne vous sourit pas! fit-elle tout à coup en s'arrêtant pour cueillir une branche d'églantier chargée de petites roses sauvages. Voilà ce que je ne peux comprendre!

--Vous êtes donc vraiment bien heureuse? lui demanda Duvernet.

--Trop.

--Pourquoi donc? L'est-on jamais trop?

--Oui, j'ai peur. Il me semble parfois que nous prenons, Maurice et moi, un peu de la part des autres et que nous aurons notre lot de chagrins! Pensez donc! Quinze ans sans une peine, sans une ombre. Deux filles ravissantes! un père bon comme du pain, qui n'aime que ses enfants! Denise qui devient belle comme le jour! Maurice de plus en plus... indulgent pour moi, pour nous tous, aimé de tout le pays! Nous n'avons que des amis! Nous sommes riches, trop riches; nous habitons une terre qui s'embellit chaque jour, un lieu béni où tout se rencontre, tout ce qui peut plaire!

--Eh bien! dit le député, vous êtes la première femme à qui j'entende vanter sa félicité et surtout son mari! Et, en effet, je crois fermement que vous êtes la seule femme heureuse que j'aie rencontrée.

Hélène ne répondit pas, mais elle avait dit vrai. Elle était épouvantée de la continuité de son bonheur qui coulait comme l'eau d'une source vive dans un lit de sable fin où rien ne l'interrompt, ni rochers, ni cailloux, ni racines envahissantes.

IV

Derrière un rideau de peupliers, au bord d'un ruisseau, ou plutôt d'un mince filet d'eau qui s'échappe d'une source à mi-côte pour aller se jeter, après avoir serpenté à travers le parc, dans les étangs, au fond de la vallée, les bâtiments de la ferme élèvent leurs murailles de grison étayées par de rustiques contreforts de granit.

Cette ferme est une vraie merveille et l'orgueil de Chazolles.

Elle forme une enceinte d'étables, de bergeries, de granges et autres constructions rurales plus anciennes que l'abbatiale et dans laquelle on accède par un porche ogival dont la clef de voûte, produit de l'imagination en délire d'un artiste du treizième siècle, est un mascaron grotesque qui tire la langue effroyablement aux passants.

--Venez, monsieur le sceptique, dit Denise qui s'était arrêtée, à son ennemi Duvernet, et admirez. Si vous ne comprenez pas les beautés de cette exploitation--c'est le mot,--vous êtes indigne de vivre aux champs et vous n'avez qu'à retourner dare dare à votre vilain Paris.

Et, se suspendant à son bras, elle lui glissa ces mots à l'oreille, d'un ton plaintif:

--C'est joli la campagne, mais on s'y ennuie bien quelquefois, allez.

--Je m'en doutais.

--Moi, pas les autres.

--Que faire?

--Tâchez donc que Maurice et Hélène aillent un peu à Paris pour m'emmener.

--Eh! précisément, s'il était député, fit Duvernet.

--Oh! quelle idée; mais oui. Est-ce que cela se peut?

--Sans doute.

--Alors, chut! Vous êtes un sauveur! Suivez la troupe et ne ménagez pas votre admiration.

La cour, immense, était tenue avec une propreté de parterre.

Au milieu verdoyait un gazon ayant à son centre une fontaine jaillissante.

L'aspect général rappelle les fermes d'opéra-comique.

La mare aux fumiers est honteusement reléguée dans un enclos spécial où ils se dérobent à la vue et à l'odorat des visiteurs.

Le châtelain du Val-Dieu est fier de son œuvre et montrait ses élèves avec une vanité de créateur et d'artiste.

Il en avait le droit.

Dans les écuries, une douzaine d'étalons percherons se prélassaient, bien campés sur leurs jambes solides comme des piliers de halles, avec leurs larges croupes et leurs naseaux d'où sortaient des hennissements pareils à des sonneries de trompette.

Plus loin c'étaient les vacheries, où il y avait place pour soixante laitières; mais les étables étaient vides pour l'instant. Les bonnes bêtes pâturaient dans les trèfles et les regains de luzernes ou de sainfoins.

Duvernet en déplorait l'absence.

Mais Denise le rassura.

--Soyez tranquille, dit-elle. Maurice ne vous fera pas grâce d'un veau et vous traînera à sa suite jusqu'à ce que vous ayez tout vu. C'est un bouvier idyllique!

Ailleurs, les moutons se reposaient à l'ombre autour des crèches, où pendaient à travers les barreaux polis des fourrages verts auxquels ils ne touchaient pas, saouls qu'ils étaient de leurs festins du dehors.

Il y avait là des mérinos à laine fine, à la toison blanche, des southdowns ou des dishley au museau roux; des béliers primés aux comices agricoles et des brebis d'une beauté remarquable... pour les connaisseurs.

Duvernet s'extasiait.

--C'est idéal, disait-il.

Mais Denise le rembarrait:

--Taisez-vous, cher monsieur. Vous êtes un profane. Pas deux liards de sincérité.

Mais c'est surtout devant les porcheries que son enthousiasme ne connut plus de bornes.

Il aperçut des animaux qui n'avaient que des groins aussi courts que possible, avec de petites jambes grosses comme rien du tout, supportant un corps énorme, rond comme un immense boudin et où l'on sentait que rien ne devait être perdu.

C'était un perfectionnement des races anglaises absolument prodigieux.

Des saucisses ambulantes.

Ces cochons affectaient des airs de sybarites et leurs yeux, enfouis dans la graisse, fort expressifs, annonçaient le contentement béat d'une vie de paresse et de bien-être ininterrompus.

Les petits avaient des mines spirituelles.

--Je crois, mon cher ami, dit Chazolles avec quelque fatuité, que c'est là le dernier mot de l'art.

--Du lard, rectifia Duvernet.

Denise lui lança un regard foudroyant.

--Vous voyez bien, dit-elle; vous ne serez jamais un campagnard sérieux.

Les murs étaient couverts de médailles obtenues dans les concours régionaux où Chazolles jouissait de l'estime de ses confrères, les cultivateurs, d'abord parce qu'il était des leurs, ensuite, parce qu'il ne leur refusait jamais aucun service, leur donnant ses élèves, prêtant ses étalons, ou trinquant au cabaret quand il allait aux marchés et foires de l'arrondissement.

--Et tu ne profites pas de tes avantages, dit Duvernet.

--Pourquoi faire?

--Pour parvenir aux grandeurs.

--Je les méprise.

--Tu irais aux astres comme un autre.

--Tu m'ennuies; je ne suis pas au courant du métier.

--Ah! mon cher, que dis-tu? mais c'est le seul auquel on soit propre sans l'avoir étudié. Si tu crois, pour gouverner le monde, qu'il faut avoir inventé le picrate, tu te trompes. Le premier venu ne peut pas être horloger, tailleur ou savetier. Tout s'apprend. Pour guérir ou tuer les gens, il faut prendre ses grades. Pour plaider, il est nécessaire d'avoir payé un certain nombre d'inscriptions et subi quelques examens; pour passer maître laboureur, il convient de tenir d'abord deux ou trois ans les mancherons de la charrue. Ton berger n'est pas devenu d'emblée le pasteur de ton troupeau, et la vachère qui fait ton beurre a reçu des leçons de sa mère ou de sa tante. Pour un pasteur des peuples, on n'en demande pas tant. D'un décret inséré à l'_Officiel_, on devient par miracle apte à diriger des départements dont on ne soupçonnait pas l'existence, et la faveur du chef de l'État vous improvise, en dix minutes, homme de guerre, financier, ingénieur ou magistrat. C'est merveilleux. J'ajouterai même que le ministre le plus... infime a du génie pour son armée de subordonnés depuis l'heure de sa nomination jusqu'à la minute précise où un vote de défiance le jette à bas de son piédestal.

Denise intervint de nouveau:

--Incorrigible! Je vous y prends encore. Toujours sardonique! C'est agaçant à la fin.

--Je vous jure que je n'exagère pas. Et pourtant, je suis ambitieux, je vous le répète. On peut m'offrir le portefeuille qu'on voudra, les postes et les télégraphes, les travaux publics, les cultes, ou l'intérieur. Je le prendrai, là, d'emblée, sans hésiter, et tous mes confrères des Chambres me ressemblent. J'ai dit.

Le cortège, les fillettes en tête, était entré dans les champs.

Les blés mûrissaient. Les trèfles répandaient de bonnes odeurs de miel.

Les liserons et les bleuets penchaient leurs corolles sous la chaleur qui les altérait.

Dans les luzernes aux fleurs violettes, des faucheurs couchaient sur le sol de larges andains que les faneuses étendaient avec leurs fourches en bois.

Des attelages de bœufs bariolés, au pas tranquille, labouraient les sillons d'où les récoltes étaient enlevées.

Les pommes de terre couvraient d'énormes carrés, mêlant le lilas pâle des fleurs aux tons foncés de leur feuillage, et on découvrait de petites pommes vertes aux pommiers.

Thérèse et Marthe s'arrêtaient çà et là, cueillant des bottes de bleuets ou de coquelicots dans les blés et se perdaient dans les seigles plus hauts qu'elles.

Hélène s'était suspendue au bras de son mari, suivant sa sœur qui maintenant discutait tout à l'aise avec Duvernet. Le député la trouvait singulièrement embellie et ne la reconnaissait plus.

Denise, en effet, après avoir été lente à se former, de chrysalide était devenue papillon presque subitement, comme le Parisien mièvre et blême qui passe six mois au régiment et que l'air de la province, les fatigues et l'exercice ont soudainement bronzé, dégourdi et rendu robuste et solide.

--Ainsi, disait le député, on vous a beaucoup demandée en mariage depuis quelque temps?

--Oui.

--Ce n'est pas étonnant.

--Vous dites?...

--Que ce n'est pas étonnant. Le contraire me surprendrait.

--A cause de ma dot? fit malicieusement Denise.

--A cause de votre dot d'abord, c'est possible.

--Vous n'êtes pas galant!

--Je parle pour les autres. Le siècle est positif. A défaut d'autres majestés, sa majesté l'argent est fort adulée.

--C'est un roman de Montépin que vous me contez là.

--C'est de l'histoire. M. Châtenay possède une si belle fortune qu'elle doit éblouir les adorateurs du veau d'or. A propos, où est-il, M. Châtenay? Nous l'avons bien oublié, il me semble.

--Où voulez-vous qu'il soit, sinon à sa grande affaire.

--A ses fouilles mystérieuses?