Part 19
--Que faut-il lui répondre?
Elle cacha son visage sur l'épaule de son père.
--Ce que vous voudrez, murmura-t-elle.
--Non, c'est à toi de décider.
Sans relever son visage, elle tendit la main à Duvernet par un geste charmant de pudeur et de grâce.
--Vous voyez bien, dit le financier. Les enfants sont ingrats; ils n'ont rien plus à cœur que de nous quitter.
--Mais, dit-elle, en se jetant au cou de son père, j'espère bien que nous ne nous quitterons jamais! N'est-ce pas, monsieur?
--Nous ne pouvons pourtant pas nous installer au ministère, objecta le collectionneur.
--Oh! fit Duvernet, pour le temps que j'ai à passer dans cette auberge! Je ne me fais pas d'illusions.
--Quand le mariage? demanda le banquier.
--Quand il vous plaira.
--Vous vous connaissez il y a bien longtemps déjà. Il est inutile de retarder des mois entiers votre bonheur.
--Vous en fixerez vous-même l'époque.
--Eh bien! vers le milieu de juin. Cela fait six semaines d'attente. Est-ce trop?
--Vous êtes la bonté même, dit le ministre qui déposa un baiser sur les doigts de sa fiancée.
--Ah! s'écria Denise étourdiment, et Hélène qui veut partir.
--Partir? Où va-t-elle?
--Au Val-Dieu.
--Quand?
--Demain.
--Comme cela, tout de suite! fit M. Châtenay.
Hélène s'était approchée.
Chazolles feuilletait toujours le volume des antiquités normandes.
--Oui, mon père, dit-elle.
--Pourquoi ce départ?
--Je suis inquiète, troublée, malade.
--Et tu me le cachais?
--Ce n'est pas grave. Là-bas, je me remettrai.
--Nous ne la laisserons pas partir seule, père, dit Denise.
--Comment, vous abandonnerez deux membres du gouvernement et un fiancé? objecta Duvernet. Sans remords? Et nous ne nous verrons plus?
--Nous nous écrirons, dit Denise. Si ma grande sœur nous le permet. N'est-ce pas elle qui m'a servi de mère?
--Soit, dit Duvernet. Nous nous écrirons et je déposerai dans les pages que je vous enverrai les plus douces, les plus précieuses sensations de ma vie.
Il avait compris à la parole décidée, triste d'Hélène, à son air sombre, le chagrin qui la dévorait et aussi que sa résolution était inébranlable.
Il tremblait qu'une indiscrétion ne la mît au courant de ce qui s'était passé, du duel de Chazolles et de son indigne liaison dont il espérait le guérir.
M. Châtenay saisit avec empressement la porte qui s'ouvrait devant lui.
Il n'était pas fâché de posséder seul pendant quelques semaines, un délai de grâce, ses deux filles, ses deux trésors, comme il les appelait, et il était chatouillé agréablement en outre par l'idée de son oppidum dont il allait pousser vigoureusement les travaux, quitte à ajouter un appendice en cas de succès à son livre.
Et puis le soleil de mai l'attirait.
Ils allaient revoir tous ensemble ces magnifiques ombrages du Val-Dieu, si négligés depuis que l'ambition en avait chassé les propriétaires, ces élèves si choyés autrefois, l'orgueil de Chazolles, ces bons mufles de bêtes à cornes étendues sur les herbes grasses, au bord des clôtures, des haies de charmes et d'épines ou des lisses peintes en blanc qui traçaient des lignes harmonieuses dans la verdure des prairies.
Maurice ne disait rien. Il semblait absorbé par l'examen minutieux des gravures du grand ouvrage, gravures de haut mérite d'ailleurs et qui faisaient honneur au talent des artistes.
M. Châtenay n'avait rien négligé pour la beauté de son œuvre.
Intérieurement, Maurice était heureux de la détermination de sa femme.
Il se sentait en face d'Hélène dans la situation d'un accusé devant son juge. Il aurait voulu tomber à ses pieds, par moments, lui avouer tout et lui demander grâce. Mais parfois aussi il désirait qu'elle l'accablât de reproches, et elle se taisait. Alors il se sentait pris d'aversion pour cette femme sans défauts dont la supériorité l'écrasait et qui était un obstacle entre lui et l'indépendance dont il avait soif. Il était astreint à des devoirs de famille qui le clouaient à la maison du Cours-la-Reine quand il aurait voulu être auprès d'Angèle et ne pas la quitter, surtout depuis le jour où il l'avait soupçonnée d'infidélité.
Maintenant il éprouvait pour sa maîtresse une sorte d'emportement, une rage d'amour mêlée de haine et de désirs farouches. Quand le sentiment de sa dignité lui ordonnait de ne plus la revoir, de l'abandonner à l'existence décousue et désordonnée qui lui plaisait, de n'écouter ni ses excuses ni ses explications, il ressentait au contraire une envie exaspérée de la rejoindre, de l'accabler d'injures et de lui faire payer par l'expression de son mépris les tromperies dont elle l'avait rendu victime.
L'amant qui éprouve de pareilles colères est bien épris encore. C'est un vaincu. Et quel que soit son orgueil, il n'attend qu'une parole de regrets, qu'une excuse menteuse, qu'un regard suppliant pour se jeter aux genoux de la femme qui le tient, qui le trompe, et qu'il serait désespéré de perdre.
Le départ de sa famille allait donc lui rendre cette liberté après laquelle il aspirait.
Madame Chazolles serait allée au-devant de ses désirs qu'elle n'aurait pas agi autrement.
Au moment où elle allait se retirer avec ses filles, il se leva, ferma l'in-quarto et s'approcha d'elle, l'air soucieux et embarrassé:
--Ainsi, tu veux partir? lui dit-il à voix basse.
--Oui.
--Pourquoi? Tu es souffrante?
--Oui.
--Crois-tu que l'air du Val-Dieu te guérisse?
--Non.
--Mais alors reste ici.
--A quoi bon? Tout ce que je vois me froisse et me blesse.
--Que vois-tu donc? dit-il en hésitant.
Elle lui remit un carnet, tombé de sa poche sur le parquet de sa chambre.
Il frissonna.
Dans ce carnet, il y avait une photographie d'Angèle et des lettres.
--Je suis entrée ce matin dans votre chambre. J'étais inquiète. Vous êtes sorti de bien bonne heure. J'ai aperçu ce carnet et l'ai ouvert par mégarde; je ne vous espionne pas, Maurice. Vous êtes libre. Tantôt au Bois, le landau s'est trouvé pris dans un embarras de voitures. Une victoria élégante est passée près de nous. J'étais avec mes filles. Dans cette victoria, il y avait une jeune femme très belle qui en accompagnait une autre, plus jolie encore. La dernière était l'original de ce portrait. Je vous le rends. Vous y tenez sans doute.
--Hélène! dit Chazolles d'un ton suppliant.
--Il y a autre chose et c'est plus grave. Lisez.
Elle lui tendit un journal: la _France_.
Dans ce journal, se trouvait un entrefilet mystérieux ainsi conçu:
«Un personnage très en vue dans le high life, dont le père a occupé, sous le gouvernement déchu, une haute position, le duc de C... s'est battu en duel ce matin, à Auteuil--nous précisons--dans les conditions les plus extraordinaires.
»Son adversaire, M. C***, un député de Normandie, était assisté d'un autre député, son ami intime, qui sera ministre demain et qui vient de gagner sa bataille d'Austerlitz à l'heure où nous mettons sous presse.
»Le duel avait pour cause une querelle aux courses de Longchamp--nous précisons encore--amenée par une rivalité au sujet d'une jeune fille du demi-monde qui fait beaucoup parler d'elle et dont la beauté réelle produit partout une véritable sensation.
»Le duel a eu lieu à l'épée.
»Le duc est un des plus brillants élèves de l'excellent professeur Georges Reboul, mais son adversaire a un poignet de fer et la prestance d'un maître sous les armes.
»Après un combat d'un quart d'heure, le duc de C*** a reçu un coup d'épée à l'épaule. Sans mettre sa vie en danger, cette blessure le dispense pour quelques jours de courtiser les belles-petites et l'oblige à garder la chambre et à s'entourer des lumières de la Faculté.
»Les deux adversaires se sont comportés en parfaits gentlemen.
»Amour, tu perdis Troie!»
Rien n'est plus difficile à garder qu'un secret... si ce n'est une belle fille. Les reporters aux yeux de lynx avaient éventé la mine.
Chazolles courba la tête sous cette roche qui se détachait de la montagne et roulait sur lui.
--Ainsi, dit Hélène, vous en êtes venu là d'exposer votre vie, sans songer à vos enfants, à votre... famille, car c'est bien de vous qu'il s'agit, n'est-ce pas?
Il se tut.
--Et c'est là que Paris nous a conduits! Et vous vous étonnez que je le quitte! que je prenne la fuite! Ah! vous ne me connaissez donc pas, Maurice, après quinze ans de vie commune, de bonheur inoubliable, de joies permises et d'une paix que rien ne troublait! Et vous croyez que je pourrais assister ici, sans me trahir, à l'effondrement de ce bonheur, à la perte de tout ce que j'aimais, de tout ce que j'estimais! Non! C'est un sacrifice que vous ne pouvez pas exiger de moi. Vous êtes trop généreux encore, mon ami, pour m'imposer une pareille tâche! Elle est au-dessus de mes forces, et voilà pourquoi je m'éloigne!
--Hélène, dit encore Chazolles...
--Non! N'essayez pas de me retenir. Ce serait en vain. Si vous le voulez, j'imiterai Denise, je vous écrirai... quelquefois, pour vous donner des nouvelles des enfants. D'ailleurs, vous allez être bien occupé, mon ami. Les distractions vous arriveront en foule. Guérissez-vous. Pour moi, je souffre beaucoup, car j'ai perdu la foi que j'avais en vous, et presque celle que j'avais en Dieu! C'est sans doute une fatalité. C'est l'air qu'on respire dans cette malheureuse ville qui corrompt ceux qui l'habitent. Je vais là-bas, où tous les arbres, toutes les plantes me rappelleront des souvenirs si purs; où pas un coin isolé ne se trouve qui ne nous ait vus nous tenant la main et marchant côte à côte, confiants, heureux, comme j'espérais l'être jusqu'à la fin.
C'était un rêve.
Il s'est envolé, évanoui. C'est fini. Il n'en survit rien.
Mes enfants me restent.
Elle eut un sourire mélancolique et doux, d'une douceur ineffable.
--Vous pouvez être sûr, Maurice, que je ne leur apprendrai rien qui puisse les détacher de leur père. J'ai un désir: c'est qu'ils partagent également leur affection entre nous et qu'après avoir été le gage d'un amour que je croyais éternel, ils soient encore le lien qui nous réunisse... le seul. Maintenant, mon ami, j'ai tout dit. Si vous avez jamais de grandes peines, confiez-les-moi. Je ne suis plus votre femme...
Elle prononça ces mots, agitée par un tremblement convulsif qui la secoua une seconde...
--Mais je serai toujours votre meilleure amie.
Chazolles fit un mouvement pour lui prendre la main.
Elle retira la sienne.
--Ne nous attendrissons pas, dit-elle, les yeux pleins de larmes; le mal est fait et il est sans remède.
Denise, qui causait avec son père et Duvernet, vint à sa sœur:
--Ah! çà, dit-elle joyeusement, que faites-vous là depuis une heure? Vous nous intriguez avec vos allures mystérieuses.
--Les ministres devraient être comme les confesseurs, célibataires, dit l'antiquaire. Ils ne conteraient pas les secrets d'État à leurs femmes.
--Ce serait bien pis, objecta Duvernet, ils les conteraient aux femmes des autres.
Hélène tenait toujours à la main le journal.
--C'est bien intéressant la _France_, ce soir, que vous la lisez ensemble? demanda M. Châtenay, en avançant la main pour le prendre.
Madame Chazolles froissa négligemment le journal entre ses doigts; elle en fit une boulette et la jeta au feu.
--Au contraire, dit-elle. Il ne vaut pas les deux sous qu'il coûte. Rien de neuf. Pas une ligne à lire.
Et passant son bras sous celui de Duvernet:
--Achetez-le ce soir, vous, reprit-elle. Vous verrez pourquoi je le cache à mon père.
Duvernet porta la main d'Hélène à ses lèvres.
--Vous êtes un ange, ma sœur, dit-il, et vous méritez qu'on vous adore. On vous adorera ou j'y perdrai mon latin.
--Hélas! soupira-t-elle. Il n'est plus temps.
Et précipitamment, elle s'éloigna et, s'enfermant dans sa chambre, elle laissa couler les larmes qui l'étouffaient.
XXXI
Il était dix heures du matin. L'hôtel du Cours-la-Reine était vide et morne. Les persiennes closes attestaient l'absence de ses hôtes.
La petite porte du pavillon habité par Chazolles et donnant sur le quai s'ouvrit sans bruit.
Un homme correctement vêtu d'une redingote boutonnée sortit et, avant de fermer cette porte, se retourna.
--Je ne sais à quelle heure je rentrerai, ni si je rentrerai.
--Monsieur ne va pas avoir une autre affaire au moins?
--Sois tranquille.
--Monsieur veut-il que j'aille le retrouver au ministère?
--C'est inutile. Merci.
La petite porte se referma derrière le fidèle Jacques, qui suivit du regard son maître en restant sur le quai.
--Je ne sais pas ce qu'a monsieur, pensa le cocher, mais il est triste et il ne dit plus quatre paroles par jour, lui si gai, si plein d'entrain et de belle humeur. L'air de cet endroit-ci ne lui est pas sain. Et pourtant, le voilà ministre! Ministre! Monsieur est ministre! Nous sommes ministres!
Pour l'ancien maître d'armes du 2e dragons, être ministre, c'était dépasser les autres pékins de vingt coudées; c'était poser son pied superbe sur le front du menu peuple; c'était s'élever si haut, si haut qu'on marchait dans sa gloire, la tête dans les nuages, et qu'on devait se sentir inaccessible aux misères humaines.
Et pourtant Chazolles, au moment où il était parvenu au comble des ambitions satisfaites, n'en éprouvait pas la moindre jouissance.
Il se trouvait au contraire plus petit, plus inutile, plus impuissant.
Il rongeait son frein de colère vaine, et tout lui échappait.
Sa famille, sa femme, ses enfants l'avaient abandonné, sans plainte, sans cri, sans murmure même; mais il sentait que c'était bien fini, que le mal était irréparable. Entre Hélène et lui la rupture était complète. C'était pour le monde qu'elle avait le courage de conserver son secret en elle comme un martyr à qui un serpent enfermé dans sa tunique rongerait la poitrine.
Elle savait tout ou du moins elle en savait assez pour n'avoir plus ni estime ni amour pour lui. Il lui faisait horreur puisqu'elle s'éloignait en toute hâte, ne voulant pas rester un jour de plus sous le même toit que lui.
Et cette Angèle qui n'était pas revenue!
Elle n'avait pas reparu. Sans doute on ne la reverrait plus.
Tout s'en allait donc à la fois, sa femme froissée par l'outrage qu'il lui avait infligé, sa maîtresse qui ne l'aimait pas et ne l'avait jamais aimé.
Et pourtant, en ce moment même, malgré la certitude de la fausseté de cette blonde aux yeux languissants, malgré le rôle ridicule qu'elle lui imposait et l'odieuse comédie dont il avait été la dupe, malgré le flot de rage qui lui montait au cerveau et le suffoquait, il se sentait plus épris que jamais des charmes de cette rouée élégante et perverse qui le plantait là, sans façon, sans regret et ne lui donnait même pas signe de vie.
Il ressemblait au buveur d'opium. Il en mourait et il en voulait.
Il consulta sa montre.
Il devait se rendre à l'Élysée à dix heures.
Il était déjà en retard, et faire attendre ce qu'on appelle le gouvernement, dont il était, ses collègues et son chef, c'était grave.
Néanmoins, il ne put résister au désir de parler d'Angèle et se dirigea à grands pas vers la rue du Colisée.
--Elle n'est pas revenue? dit-il à la concierge.
--Non, monsieur, répondit madame Adrien.
Et comme elle remarqua l'abattement de son maître:
--Ayez donc plus de courage, fit-elle, vous, un homme comme vous! se faire tant de mauvais sang pour une...
--Pour une quoi? dit-il vivement.
--Pour une fille comme il y en a tant à Paris! Laissez donc! Elle reviendra bien, attendez. Les femmes, c'est bizarre. Plus on les néglige, plus elles vous adorent; plus on court après elles, plus elles vous tyrannisent.
Il sortait lorsqu'il heurta, au détour de la porte cochère, la boîte d'un facteur qui entrait dans le vestibule.
--Une lettre pour M. Chazolles, dit le modeste fonctionnaire, en s'adressant à la concierge.
Le ministre entendit son nom et revint.
Le facteur arpentait déjà le trottoir.
--C'est pour vous, dit madame Adrien, et c'est d'elle, sans aucun doute. Vous voyez bien. Elle revient!
Chazolles prit la lettre et s'éloigna.
Il n'osait rompre le cachet.
Enfin il s'y décida.
La lettre était écrite sur du papier parfumé, satiné, teinté d'azur, avec une initiale sur l'enveloppe.
C'était bien du papier de femme.
Le ministre l'ouvrit et descendit lentement le faubourg Saint-Honoré.
En savourant cette prose, il oubliait le président, ses collègues, son ami et les affaires publiques.
Le char de l'État pouvait s'embourber dans les ornières, il n'y songeait guère.
Le billet était d'Angèle, en effet.
La capricieuse fille n'était pas restée chez sa tante. Elle n'était pas assez stable pour passer trois jours dans le même lieu, fût-il égayé par la présence de son cousin Gaspard Méraud et de l'excellente madame Pivent.
Elle avait exploré de nouveau les hauteurs de la rue Pigalle et du boulevard de Clichy. Elle avait visité les amis du Rat Mort et du Chat Noir, mais elle les avait trouvés lugubres.
Sa grâce jeune, ses fraîches toilettes, ses cheveux blonds comme les blés et sa blancheur détonnaient dans ce milieu banal et dans ces orgies d'estaminet enfumé. Elle en avait eu assez au bout d'une heure.
Et puis elle était mécontente.
Au fond, elle aimait Chazolles.
S'il l'avait gardée auprès de lui, sans la livrer à elle-même, il l'aurait dominée de sa force, de son attraction, du feu de ses grands yeux brillants qui la fascinaient... quand il était là.
Seule, elle avait besoin de s'étourdir et d'oublier.
Elle était donc redescendue à la Chaussée-d'Antin. Là, elle rencontra le jeune Abraham Saller, mais sa conversation l'écœura.
La mode et les ministres pouvaient changer.
Ce jeune financier ne changeait pas.
Il était toujours aussi empesé, aussi vain, aussi fade, et aussi gonflé de ses mérites que par le passé.
Elle courut prendre des nouvelles du duc de Charnay.
Il n'était pas en danger, mais la fièvre se déclarait et la porte était défendue pour tout le monde.
Restait le baron Germain. Mais pour le moment le caprice de la jeune fille s'envolait ailleurs.
Elle voulait revoir ce mousquetaire, cet intrépide, ce ferrailleur au bras d'acier qui l'avait conquise par son grand air et reconquise par ses victoires.
Il n'y a que les sœurs de charité qui aillent aux blessés, aux pauvres, aux malades ou aux faibles.
La femme est au victorieux, au triomphant.
Angèle appartenait à Chazolles.
Mais comment le revoir? Elle n'osait se retrouver en face de lui sans une explication préalable.
Elle écrivit donc.
Le visage du ministre s'éclairait en parcourant ces lignes folles qu'elle avait tracées à la hâte, dans l'énervement d'une heure de désir et d'excitation fébrile.
«Mon adoré Maurice,
»Tu as dû me croire coupable. Je ne t'en veux pas. Les apparences étaient contre moi. Cependant elles te trompent. Le duc de Charnay est lié avec une de mes amies et m'avait offert son bras pour un instant. Que vous êtes violent, monseigneur! Est-ce donc un crime d'être au bras d'un homme de son nom et de sa figure dans un lieu public, encombré d'hommes et de chevaux? Tu es un sauvage et tu n'entends rien à la vie parisienne. Autrement tu saurais que tous les jours cela se fait et qu'on cause à un monsieur qui ne nous est rien mais qui est l'ami de nos intimes. Tu t'emportes comme une soupe au lait et tu m'as fait une révolution!
»Ah! vous êtes un homme terrible, monsieur, avec qui il ne faut pas plaisanter. Ce pauvre Charnay en est quitte à bon compte, s'il n'en a que pour deux mois à garder la chambre. Quel bretteur vous faites! Le duc m'est indifférent et je donnerais toute sa personne pour votre petit doigt, jaloux! Mais je vous en veux de vous exposer à vous faire tuer quand votre vie m'appartient! J'espère que vous allez me pardonner ma légèreté à cause de la peur que j'ai eue, dès que vous aurez reçu cet aveu de votre Angèle!
»Si tu m'en veux toujours, dis-le moi, sans rien me cacher de tes sentiments et je me jette à la Seine ou je me couche dans ma chambre avec un seau de charbon comme une fleuriste qui en a trop de son métier. Il paraît que c'est une mort douce et j'ai dans l'idée que je serai réduite un jour ou l'autre à en finir de cette façon, par votre tyrannie, oui, monsieur le despote. Que c'est laid! Fi! A ce soir, si tu m'aimes encore, sinon tu ne me reverras plus jamais, jamais, jamais, ni toi, ni personne! Ne m'écris pas de méchancetés! Si tu veux me gronder, viens! dis-moi tout ce qui te plaira, accable-moi d'injures, mais viens! Je t'aime, je t'aime, je t'aime!
»Ton ANGÈLE.»
»_P.-S._--Il paraît que tu es devenu ministre depuis ces derniers événements. Sans doute, tu ne me trouveras plus assez belle pour être ta maîtresse.
»Pourtant, je serai tout ce que tu voudras, ton esclave, ta servante; tu peux me commander ce qui te passera par la tête! Je suis à toi, entends-tu, toute à toi, et tant que tu daigneras me garder. Viens.
»A. M.»
Chazolles fut réconforté du coup.
Il respirait à pleins poumons; le ciel, qui était gris, lui semblait aussi radieux que le firmament de Naples ou d'Alger; les passants lui produisaient l'effet d'habitants de Lilliput. Depuis qu'il tenait dans ses mains cette bienheureuse lettre, il avait grandi étonnamment. Sa tête était pour le moins à la hauteur des corniches d'un premier étage.
Il ne pesait pas plus à terre que s'il avait eu des ailes.
La vue du factionnaire aux portes de l'Élysée le rappela aux banales réalités de la vie.
Il traversa la cour du palais, la tête haute, et les gens de service purent croire qu'il était, comme beaucoup d'autres, enflé de son élévation aux honneurs.
Il n'en était rien pourtant.
C'est à peine si son portefeuille comptait dans son existence.
Il passa devant l'huissier de service, traversa quelques salons aux vives dorures et fut introduit dans un immense cabinet aux rideaux de damas fanés, où plusieurs groupes d'hommes noirs causaient avec animation dans les coins.
Une table couverte d'un tapis vert tenait le milieu de cette vaste pièce et des fauteuils confortables tendaient les bras aux personnages chargés, pour le moment, des destinées de la France.
Dans une embrasure, Duvernet, pimpant, le triomphe sur le visage, causait avec un monsieur au teint pâle, flegmatique, qui l'écoutait patiemment, mais avec une indifférence stéréotypée sur ses traits effacés.
--Bonnes nouvelles, monsieur le président, disait le nouveau chef du cabinet. La Bourse a monté hier soir. Le cinq a fait un joli saut. C'est une hausse d'un franc.
Le personnage au teint pâle secoua la tête:
--C'est toujours comme ça, dit-il, au début. Le salut d'usage.
--Je crois que le pays accueille avec sympathie le nouveau ministère, un ministère jeune, vigoureux, bien intentionné.
--Le pays ne les accueille pas autrement.
--La presse est unanime. Le ministère Ramet n'avait décidément pas de partisans.
--Un ministère tombé, pensez donc, mon bon ami!
--Vous êtes sceptique, monsieur le président!
--Non; je suis vieux! Que j'en ai vu passer! Si nous travaillions un peu, mon cher ministre!
Duvernet mit son binocle à cheval sur son nez et compta ses collègues.
Ils étaient au complet.
Il se fit un bruit de fauteuils et les Excellences se rangèrent autour du tapis vert.
Un silence régna, silence de recueillement. Les visages se consultèrent.
Il y en avait de rudes, à la moustache grisonnante, aux sourcils en broussailles, aux cheveux revêches, ramenés avec effort, en virgule, au-dessus des oreilles évasées. Ils représentaient la force armée.
Il y en avait de rasés, aux courts favoris, à la lèvre supérieure dégagée, aux rides en éventail aux coins de la bouche et à l'angle externe des yeux.
C'était l'élément civil et judiciaire.
La magistrature et le barreau.
Le barreau domine dans ces assemblées. La toge mène à tout. _Cedant arma._
Les uns et les autres s'observèrent pendant une minute. On s'épiait. Le cabinet était jeune et fort, selon l'expression de Duvernet, mais il n'était peut-être pas encore parfaitement homogène.
Un cabinet est rarement homogène; il contient toujours quelqu'habile homme qui prend ses précautions et songe à faire partie de la combinaison prochaine.