Angèle Méraud

Part 18

Chapter 183,852 wordsPublic domain

--Silence et pas un mot à personne!

Chazolles en montant chez lui, traversa la chambre de ses enfants.

Elles dormaient étendues sur leur lit et leurs souffles se confondaient.

Il les embrassa longuement.

Hélène l'entendit qui s'approchait et ferma les yeux.

Il se pencha sur elle et au moment où ses lèvres allaient se poser sur son front, elle tourna la tête doucement avec un long soupir, et le baiser se perdit dans ses cheveux.

Puis il s'enferma et s'endormit à son tour, d'un sommeil lourd et peuplé de songes funèbres comme des oiseaux de nuit.

XXIX

Le duc de Charnay est un gentleman froid et flegmatique comme tout adepte du _pschutt_ doit être quand il a la plus simple notion de sa dignité.

Le flegme, en toute circonstance, est infiniment pschutt.

Il rentra à son hôtel, très nerveux, et après avoir confié à ses deux amis le soin de son honneur, il envoya chercher son professeur d'escrime, le célèbre maître d'armes, Georges Reboul, une des classiques épées de Paris.

L'illustre bretteur arriva en même temps que les témoins du duc, retour de leur ambassade.

Ils rapportaient la convention arrêtée.

L'épée, le lendemain, sept heures du matin, dans le jardin de Kergor à Auteuil, un lieu commode pour ferrailler où personne ne dérangerait les combattants.

Le jeune duc, en tête à tête avec son professeur, expliqua ses vues.

Il avait reçu une injure grave.

Un butor, député de province, l'avait irrespectueusement lancé d'une bourrade de brute, entre les pattes d'une haridelle, devant témoins, au pesage des courses.

Il ne pourrait plus se montrer en public après un pareil outrage, s'il ne le lavait dans le sang de ce pataud, auquel il voulait apprendre à vivre en l'envoyant dans l'autre monde. Il lui fallait un coup qui fît honneur à son maître dans l'art noble de l'escrime.

--Vous ne voulez pas tuer votre homme? dit Georges Reboul, débonnaire comme les gens vraiment forts.

--Non sans doute, fit le duc irrésolu; pourtant ce grossier personnage mérite une correction.

--Vous la lui donnerez aisément, je présume, monsieur le duc. Les campagnards connaissent mieux la charrue que l'épée.

--Qui sait?

--Vous n'aurez en tout cas pas de peine à vous défendre. Voulez-vous que nous répétions quelques coups?

--C'est dans ce but que je vous ai prié de venir.

Les deux hommes passèrent dans une salle basse autour de laquelle des fleurets, des masques, des plastrons et quelques épées de combat étaient accrochés.

Pendant une heure ils s'escrimèrent avec entrain.

Le duc était une fine lame, plus dangereuse qu'on n'aurait pu le supposer, à le voir débile et fluet.

Il avait de la tenue, du poignet et une bonne vitesse.

--Je suis content de vous, dit Reboul; je crois que nous pouvons dormir en paix. Vous serez encore de ce monde demain soir et je voudrais en dire autant de votre adversaire. Bonsoir, monsieur le duc.

Cette précaution prise, Charnay monta en voiture et se fit conduire au cercle, où il joua et gagna une centaine de louis en quelques instants, puis chez Bignon, où il dîna avec appétit. De là, il rentra pour dormir et apaiser ses nerfs surexcités par la scène des courses et surtout par l'effort auquel il se livrait pour paraître aussi insouciant qu'un spleenétique Anglais qui va se suicider.

Duvernet était plus agité que les deux ennemis.

Cette aventure pouvait causer un éclat fâcheux et compromettre son succès. Il avait hâte de la voir terminée.

Dès cinq heures il était sur pied.

A sept, il arrivait dans un landau de louage à la rue Boileau, en compagnie de son ami Chazolles et du commandant Des Brosses, un vaillant ferrailleur, qui souhaitait que la mode fût conservée entre les seconds de dégainer pendant que les combattants étaient aux prises.

Malheureusement ces mœurs primitives ont fait place à d'autres et force était au brave commandant de se contenter du rôle pacifique de spectateur.

Le duc et ses témoins étaient déjà au rendez-vous.

La maison du marquis de Kergor, une vraie folie de grand seigneur du dix-huitième siècle, destinée aux fredaines galantes, est invisible de la rue.

Une simple grille assez étroite donne accès par un chemin couvert, sous les lilas et les cytises, dans un parc admirablement dessiné et dont on peut à peine soupçonner l'existence du dehors.

Au fond, une élégante villa à l'italienne, pareille à celles qui bordent le lac Majeur, s'élève blanche avec ses persiennes grises, fermées, car la propriété est presque toujours inhabitée.

Le ciel était clair et sans nuage.

--Si vous m'en croyez, dit le marquis, vous vous placerez sous cette allée de charmes. C'est un endroit on ne peut plus convenable pour se couper la gorge.

Des gens qui vont se tuer doivent, pour suivre les règles, se tenir dans les limites d'une politesse extrême.

Les deux adversaires s'étaient salués courtoisement.

Kergor avait pris des épées chez son armurier.

Le duc épiait Chazolles.

Maurice était fort calme.

A la façon dont il prit son arme et en essaya la pointe sur le sol, Charnay reconnut qu'il n'avait point affaire à un novice.

Il en fut encore plus certain dès que, placé en face de cet ennemi qu'il ne connaissait pas la veille, il le vit se mettre en garde.

Les lames s'engagèrent et, après quelques tâtonnements, le duc essaya une feinte qui ne lui réussit pas.

Il redoubla; même insuccès.

L'épée de Chazolles, retenue par un poignet de fer, menaçait constamment sa poitrine.

On s'anima.

Bientôt il devint évident pour les témoins que le jeu du rural était de lasser son pétulant adversaire.

Charnay, qui le comprit, mit en œuvre toute sa science. Il porta à Chazolles des bottes rapides qui furent déjouées par l'épée inflexible du Normand.

Alors la colère gagna le duc. En face de ce rude et robuste gaillard, qui demeurait tranquille et presque souriant, il devint agité, nerveux, inégal. Il perdit son sang-froid et tenta des coups extravagants, dont à plusieurs reprises Chazolles aurait pu profiter pour l'embrocher comme un poulet.

Finalement, après deux reprises, entre lesquelles le redoutable agriculteur lui laissa le temps de se remettre, il se jeta lui-même sur le fer de l'amant d'Angèle, qui n'eut que le temps de le détourner.

Grâce à cette indulgence, visible pour les témoins, la pointe de l'épée, au lieu de lui trouer la poitrine, pénétra dans l'épaule de quelques centimètres seulement.

Charnay poussa un léger cri et laissa tomber son arme en s'affaissant dans les bras de ses témoins.

Le docteur Guérin, qui assistait les combattants, examina la blessure.

--Une misère, dit-il. Le blessé en sera quitte pour quelques jours de repos.

--Vous en répondez, docteur? demanda Duvernet.

--Sur ma tête.

Charnay, remis de sa première émotion, sourit à son adversaire.

--Vous êtes un brave homme, monsieur, lui dit-il, et une rude lame. Vous avez un poignet! Vertudieu!

--Monsieur le duc, dit Chazolles, croyez que je ne vous souhaite aucun mal.

Charnay lui fit signe de s'approcher et lui tendit la main:

--C'est votre maîtresse, cette petite Angèle? lui demanda-t-il.

--Pourquoi cette question?

--Pour rien. Si vous y tenez, cher monsieur, mettez-la sous les verrous. Et encore, je ne sais pas si vous réussirez à la garder! Les femmes! Adieu, monsieur.

Il souffrait beaucoup et fit une grimace involontaire.

--Ce ne sera rien, répéta le docteur. Nous allons vous reconduire à votre hôtel. Un peu de courage, monsieur le duc.

Duvernet était aux anges.

En s'en allant, il complimentait son ami.

--Un beau coup, mon cher, disait-il. Ni trop ni trop peu, et vite fait. Tu as comblé mes vœux. Nous allons tâcher maintenant d'expédier le Ramet.

--Et le secret, y crois-tu? demanda Chazolles inquiet.

--Si j'y crois! Comment donc. L'affaire s'est passée à sept heures du matin, à huis-clos, entre quatre murs. Les adversaires sont gens d'honneur, les témoins aussi. Tu comprends que le duc va publier son exploit--un duel pose--mais il m'a promis de taire ton nom. C'est l'important! Ce soir tous les journaux vont contenir le récit détaillé de l'aventure, sans te désigner, à moins que ces damnés reporters...

--Mais alors, Hélène?

--Hélène ne lit pas les journaux.

--Et Denise?

--Elle se taira.

--Et M. Châtenay?

--Tu lui diras que tu t'es battu pour une discussion à propos de terres cuites ou de vieilles croûtes. Il en serait bien capable, lui.

--Donc cette sottise sera étouffée. Je respire.

--Je l'espère, mais ne la recommence pas! Cette fois, c'est le duc qui paye. Que la leçon te profite! Je te disais hier: Pour qui trompes-tu ta femme? Ce matin, je te dis: Pour qui te bats-tu? Ne me réponds pas, je ne te demande rien! Conclus! Et maintenant à nous deux, mons Ramet!

XXX

Ce jour-là, autour du Palais-Bourbon, il régnait une animation extraordinaire.

On aurait dit une fourmilière dans laquelle un passant distrait a mis son soulier ferré et que les actives ouvrières s'empressent de réparer. A l'intérieur, c'était une ruche pleine de bourdonnements et de fièvre.

A la dernière minute les chefs rassemblaient leurs troupes et excitaient leur zèle.

Duvernet, joyeux et de belle humeur, brillant et le regard clair, respirait le triomphe.

Il était fort entouré et la foule allait à lui tout naturellement comme au distributeur désigné des largesses et des places, comme à l'arbitre de la ruine ou de l'avancement d'une nuée de fonctionnaires.

L'avancement! mot magique qui hante incessamment la cervelle de l'employé, depuis le garçon de bureau ou l'huissier à chaîne qui reste à l'antichambre et végète dans sa maigre sinécure, jusqu'au préfet ou au receveur des finances grassement salariés qui veulent monter encore, monter toujours et surtout émarger!

Dans la salle, c'était comme au théâtre, un jour de première, le public des grandes soirées.

Les toilettes étourdissantes, les jolies têtes, les frais visages roses et poudrés emplissaient les tribunes.

Hélène n'était pas là. Elle se confinait dans sa solitude.

Mais Denise et M. Châtenay étaient venus assister au triomphe de Duvernet dont on ne doutait pas.

Lorsqu'on expédia d'abord quelques affaires sans intérêt, les conversations particulières couvrirent la voix des orateurs.

Le public était distrait. Il attendait la fameuse discussion sur la politique extérieure.

Toutefois un incident inattendu se produisit; un ministre ayant eu, dans l'énervement de la chute attendue, un mot sarcastique sur l'agriculture et ses infortunes, à propos d'un minime crédit demandé pour les haras, Chazolles, agacé lui-même par les tribulations dont il avait été assailli depuis quelques jours, demanda la parole et s'élança à la tribune.

Un murmure d'ennui courut dans les rangs de l'assistance.

On aurait volontiers voué ce fâcheux aux dieux infernaux.

Vraiment il était outrecuidant de retarder la petite fête. Jusqu'à Duvernet qui le contemplait d'un air navré.

--La clôture! la clôture!

On criait de tous les côtés, de la droite extrême et de la droite tempérée, du centre droit et des autres centres, des gauches de toutes les catégories, sages, intransigeantes et radicales, de la vallée, des plaines et de la montagne:

La clôture! la clôture!

Il tardait à tous de voir aux prises le ministère usé, vieux, tombant en ruines, miné de tous côtés, et le ministère jeune, fort et impétueux, montant à l'escalade, et jetant l'autre par quartiers, par débris, par loques au pied du Capitole.

Mais Chazolles n'était pas un cavalier facile à désarçonner. Il voulait parler, il avait le droit de parler; il parlerait bon gré, mal gré.

Quoique Normand, il était têtu comme un Breton triple et renforcé, un Bas-Breton du Finistère, un pêcheur de sardines habitué aux orages, un nocher de la mer sauvage que rien n'étonne et qui tient tête à tous les coups de vent sur sa coquille de noix.

Il attendit, et quand ses contempteurs furent las de crier, comme le petit duc de Charnay s'était fatigué de tenir son épée, il commença _ab irato_ son discours.

Une révélation!

On fut étonné d'entendre sortir de la bouche de ce Porthos des paroles claires, piquantes et sensées, modérées dans leur vigueur, courtoises dans leurs duretés énergiques. Il éleva le débat. Il fustigea les luttes byzantines, les querelles frivoles, les batailles de mots inopportunes dans lesquelles on s'usait en combattant pour l'amour-propre, la vanité, les appétits de pouvoir, les intérêts personnels et jamais pour la France.

Il adjura tous les partis de s'unir dans un même amour, celui du sol natal, de la mère patrie. Et par une de ces brillantes transitions qui fondent la fortune d'un orateur, il passa à l'agriculture, cette source de richesses éternelles, à laquelle on demandait toujours, à qui on ne rendait rien, qu'on laissait se tarir au profit d'étrangers, en l'obstruant d'entraves, de gênes, en l'accablant de charges trop lourdes comme un mourant qu'on ensevelirait avant le dernier soupir sous la pierre de son caveau.

Il peignit à grands traits cette mère nourricière délaissée, sans enfants puisque la conscription les enlève à la charrue, cultivant péniblement les parties les plus ingrates de son territoire, épuisée par vingt siècles de production et de travail, tandis que nos rivaux possèdent d'immenses espaces vierges, d'une fécondité sans égale, des pâturages d'une incalculable fertilité. Il montra la concurrence rendue terrible par l'aisance et la rapidité des transports, les flottes à vapeur, les étrangers défendant leurs rivages par des tarifs et des prohibitions ruineuses pour le commerce des autres, tandis que nos ports et nos côtes sont ouverts comme des villes démantelées. Il invoqua les intérêts de trente millions de laboureurs compromis et laissés sans défense, les fermes abandonnées, les populations rurales ruinées, les paysans découragés, et il jeta un cri d'alarme éloquent et passionné dans une cause dont personne ne voulait s'occuper.

Il fut entraînant, et les mains gantées des dames applaudirent ce vaillant qui parlait d'abondance une langue d'une pureté exquise avec des accents sonores et vibrants qui forçaient l'attention.

Malgré l'indifférence des juges, malgré l'attente d'une discussion qui occupait les esprits, il captiva son auditoire pendant une heure, amusant, spirituel, naturellement et sans effort, touchant la corde sensible; il entraîna la majorité hostile et obtint tout ce qu'on peut obtenir dans une cause perdue d'avance et condamnée à l'éternel sacrifice, parce qu'elle est la cause des petits et des absents, et qu'ils ne sont pas là pour se lever en masse et protester contre l'arrêt qui les frappe.

Il enleva le crédit dédaigneusement abandonné par le ministre qui tombait.

C'était un événement.

Et ce fut celui de la journée.

On le remarqua d'autant plus qu'il était imprévu.

Duvernet n'en ressentit pas de jalousie; il avait pour Chazolles une amitié exempte de ces bassesses.

En montant à la tribune, il serra la main de son ami:

--Mon cher, lui dit-il, tu as conquis ton ministère. Tu auras l'agriculture.

Néanmoins il ne put maintenir la discussion au diapason où son fidèle Labadens l'avait élevée.

Heureusement pour lui, le chef du cabinet en déconfiture fut au-dessous du médiocre.

Il s'abîma au milieu de l'indifférence générale, comme une outre gonflée, où un coup de couteau aurait ouvert une large déchirure.

Sa chute était désirée et ne surprit personne, pas même Ramet. L'attitude glaciale de la Chambre, écoutant dans un silence lugubre ses explications diffuses tournées en excuses ambiguës et maladroites, lui signifiait son congé.

Ses phrases tombaient comme des cailloux dans un puits sans fond.

Il s'écroulait sans dignité comme plus d'un de ses prédécesseurs à la chute desquels il s'était acharné avec son travail de taupe fouillant dans les ténèbres souterraines.

Il avait eu son heure de triomphe; il eut son heure d'angoisse et d'humiliation, cette heure où l'orgueil gît pantelant devant l'ennemi, comme un lièvre mourant assailli par une bande d'oiseaux de proie.

Il fut enseveli avec ses collègues sous un ordre du jour de blâme voté par une majorité de trois cents voix.

Le vainqueur était acclamé et porté sur le pavois comme un Mérovingien appelé au trône.

Deux heures plus tard il fut chargé de constituer un nouveau cabinet.

Le soir, à l'hôtel du Cours-la-Reine, dans un dîner de gala, Duvernet, électrisé, se plut à faire l'éloge de son ami.

--Voyez-vous, dit-il, cet animal-là qui nous enfonce tous! Ah! ton début a été un coup de maître! Tu m'as rappelé le Chazolles de notre rhétorique et du grand concours! Admirable, mon bon! Compliments. Et vous n'y étiez pas! ajoutait-il en regardant madame Chazolles.

Hélène était pensive.

--Ton mari a été superbe, ma chérie, disait Denise. Il a remporté un vrai succès. J'aurais donné dix jours de ma vie pour que tu fusses là.

--On ne m'avait pas convoquée.

--C'est, reprit Duvernet, que son début s'est fait impromptu. Il a escaladé la tribune comme on saute à cheval. Ah! si vous l'aviez vu! Vous auriez été fière. N'est-ce pas qu'il était beau, monsieur Châtenay? J'en ai été jaloux, ma parole, et il y avait de quoi. Aussi, sois heureux, mon cher! Je te confine à l'agriculture par politique. C'est un portefeuille effacé! Tu ne m'éclipseras pas; je veux garder mon prestige.

--Qui désirez-vous donc subjuguer? dit Denise.

--C'est mon secret.

--Soyez généreux, confiez-le-moi!

--J'ai besoin d'abord d'en conférer avec M. Châtenay.

Denise rougit. Un flot de sang empourpra ses joues et se perdit dans la racine de son éclatante chevelure.

--Oh! alors se serait grave, dit-elle.

--Très grave!

Elle se mordit les lèvres et lança un coup d'œil suppliant à sa sœur, qui ne le vit pas.

Elle semblait concentrer sa pensée sur un point fixe, unique, qui l'absorbait.

--Qu'as-tu donc, Hélène? demanda la jeune fille.

La sœur aînée sortit de son engourdissement.

--Rien.

--Cela ne t'égaye pas d'être la femme d'une Excellence?

--Non.

--Tu es bien détachée des pompes de la terre.

--Oui.

--Diantre! tu as des idées noires, ma chérie.

--En effet.

--Elles vont s'envoler tout à l'heure.

--Peut-être.

Chacun des mots de madame Chazolles tombait sur le cœur de son mari comme un charbon enflammé.

Pour la première fois, il y avait dans l'accent bref, saccadé, incisif de la pauvre femme, comme une rébellion flagrante contre l'ingratitude de l'homme qu'elle avait tant aimé et qui l'écrasait de son mépris, la délaissant dans un coin comme une loque inutile et fripée.

Il y avait aussi dans ces yeux si brillants jadis une sorte de fatigue, d'abattement, de colère dévorée et vaincue.

Ils étaient soulignés d'une raie bleue creusée et meurtrie par les insomnies.

La pauvre femme avait lutté jusque-là, mais elle sentait que le sacrifice du silence dépassait ses forces.

Son être se révoltait contre cette injure qui lui était infligée. Elle ne comptait plus dans la vie de son mari. Maurice, avec la cruauté des cœurs pleins d'une autre image, avait peu à peu perdu l'habitude de ces attentions délicates, de ces douceurs de langage dont il se gardait maintenant comme d'une tromperie indigne de lui. Plutôt que de se défendre et de s'excuser par des mensonges, il préférait s'éloigner sans retour.

Après le dîner, Duvernet prit M. Châtenay par le bras et l'entraîna dans un coin du salon, pendant que Denise, enlaçant sa sœur de ses bras, la conduisait au piano où elle la contraignit à s'asseoir.

--Jouons un morceau à quatre mains, dit la jeune fille. Quelque chose de gai, de vif.

--Non. Je suis triste.

--Moi, c'est le contraire. Pauvre sœur!

Hélène soupira; elle aussi avait eu des heures, des jours de joie débordante; elle avait cru qu'ils dureraient autant qu'elle.

Denise prit la valse des fleurs, de Ketterer.

Les deux sœurs la commencèrent, mais tout à coup Hélène s'arrêta. Des larmes lui troublaient la vue. C'était un des morceaux préférés de Chazolles au Val-Dieu. Il forçait sa femme à le répéter souvent, le soir, pendant qu'il se promenait dans le parterre, devant le perron, en fumant son cigare, ou en hiver quand il tisonnait, le nez sur les charbons de la vaste cheminée.

--Qu'est-ce que tu as? murmura Denise, en embrassant sa grande sœur.

--Du chagrin.

--Pourquoi?

Madame Chazolles se raidit. Son secret allait lui échapper.

--Pour rien, dit-elle. Je m'ennuie.

Et elle répéta avec une vivacité inaccoutumée:

--Oh! ce Paris, je le hais! Je voudrais en être loin.

En être loin!

Ce mot éveilla en elle de nouvelles idées.

--Mais tu ne peux pas le quitter, objecta Denise, maintenant que ton mari est ministre!

--Qu'est-ce que cela me fait!

--Et les honneurs, ma bonne! Le salon du ministère!

--Que m'importe!

--Oh! fit Denise, je ne te reconnais plus! Tu as tes nerfs. Voyons, recommençons.

Cette fois madame Chazolles enleva la valse avec une virtuosité et une verve excessives. Les vitres en tremblaient.

--Je ne t'ai jamais vue comme ça, murmura Denise. Tu vas casser le piano. Il vaut mieux s'en tenir là. Il ne lui resterait pas une corde.

--Je suis malade, dit Hélène. J'ai besoin de changer d'air. Décidément, il me faut la campagne. Je partirai demain. Oui, je partirai.

--Dis donc, Maurice, cria Denise à son beau-frère qui feuilletait l'in-quarto de M. Châtenay étalé sur un guéridon, ma sœur qui veut partir demain.

--Pour aller où?

--Au Val-Dieu, dit Hélène.

--Mais je ne peux pas vous y accompagner, ma chère, objecta Chazolles.

--C'est juste, le ministère! fit-elle amèrement. Eh bien! Je partirai seule avec mes filles et nous vous y attendrons. Vous viendrez là-bas quand vous n'aurez plus besoin à Paris. Cela ne sera peut-être pas très long.

--Les ministres passent si vite! fit en riant Denise. C'est comme les morts de la ballade. Un coup de vent les élève, un tourbillon les renverse. Patatras! On les croyait solidement vissés à leur portefeuille. Il pleut et ça se décolle.

Chazolles, embarrassé, essaya des objections.

Il aurait fallu prévenir les jardiniers, envoyer en avant les domestiques pour ouvrir les appartements, ranger les meubles.

--C'est fait, affirma péremptoirement Hélène. Nous y serons fort bien.

--Viens-tu avec nous, ma tante? dit Thérèse en prenant la main de Denise.

--Je ne sais pas. Ça dépend de mon père.

Et regardant M. Châtenay et Duvernet qui étaient plongés dans un entretien fort animé:

--Qu'est-ce qu'ils ont donc, pensa-t-elle, à se parler si longtemps?

Elle s'en doutait bien un peu.

--Avez-vous fini, messieurs? leur dit-elle.

--Non, répondit l'antiquaire.

--Et cela ne regarde pas les petites filles, ajouta Duvernet.

--En êtes vous sûr? fit-elle avec malice.

Le chef du cabinet au berceau ne répliqua pas.

Voici ce qu'il avait dit à M. Châtenay:

--J'ai quarante ans. Je suis un peu mûr. Mes cheveux s'en vont; mais vous me connaissez; je suis un honnête homme comme mon père l'était avant moi. J'adore votre fille Denise et je vous promets de travailler beaucoup plus à son bonheur qu'à la satisfaction d'une cupidité dont je suis entièrement exempt et d'une ambition qui s'éteint et dont le pouvoir qu'un hasard me livre me fait comprendre le néant. J'aurai essayé de tout avant de l'épouser. Je vous jure qu'après son mariage elle restera mon unique passion. Voulez-vous m'accorder sa main?

L'ancien banquier était ému.

Denise était sa seule compagnie au Grand-Val. A Paris, il en avait une autre: sa galerie de bric-à-brac, ses buires, ses cloisonnés, ses bronzes, ses vieilles faïences, ses vieilles horloges; ses Téniers, ses Van Huysum, ses Ruysdaël et les autres, lui tenaient compagnie. Il en était fou. Cependant il aurait donné ses bougeoirs les plus précieux, ses épées du quinzième siècle, ses plats de Bernard Palissy, ses consoles, ses paravents, ses chenets, pour garder sa Denise.

Et il fallait s'en séparer.

L'heure était venue.

--Qu'elle vous réponde elle-même, dit-il à Duvernet.

Il appela d'un signe la jeune fille, qui épiait la scène avec ses yeux en coulisse.

--Denise, dit-il avec une certaine solennité, voilà M. Duvernet qui nous fait l'honneur de demander ta main.

Elle baissa la tête, rouge comme une cerise.