Angèle Méraud

Part 17

Chapter 173,915 wordsPublic domain

--A quoi bon aller si loin! dit le commandant Des Brosses. Est-ce que le duel serait un crime sur notre bon territoire français? Nous ne sommes plus au temps où florissaient les édits du Cardinal.

--Le bois est bien banal, objecta Kergor et on s'expose à être dérangé par la police.

--Oh! dit Duvernet, elle n'est pas bien gênante!

--Voulez-vous, reprit le marquis, accepter Auteuil? J'y possède une villa plantée dans un immense jardin. Je réponds du mystère.

C'était un moyen. Duvernet le saisit avec enthousiasme. Il pensait à son discours.

En deux minutes, on fut d'accord:

Six heures du matin. La maison du marquis, à Auteuil, rue Boileau. Chacun y arriverait de son côté, et les adversaires se serviraient d'épées de combat, neuves, que les témoins du duc se chargeaient d'apporter.

Le contrat fut signé galamment, sans bruit et sans aigreur.

Lorsque le commandant Des Brosses et Duvernet firent part des conventions à Chazolles, il sourit avec indifférence.

--Je compte sur ta sagesse, dit Valéry. Le duc passe pour une fine lame. Toi, je te connais. Sauve mon ministère. Une égratignure à jouer et rien de plus. L'honneur sera sauf et tu n'auras la mort de personne sur la conscience. Et quant à ce soir...

--Où dînes-tu?

--Chez ton beau-père. Je ne te quitte pas d'une semelle. Le secret est difficile à garder dans ce Paris; mais avec de l'adresse, on peut obtenir du silence et il nous en faut à tout prix.

Il était cinq heures.

Les deux amis et le commandant se serrèrent la main et se séparèrent.

XXVII

Gaspard Méraud venait de débarquer à Paris.

Les Parisiens quand ils ont passé un an à leur caisse, à leurs comptoirs, dans l'air épais et lourd des boutiques ou la poussière de leurs bureaux ont besoin d'aller se retremper au bord de la mer, de se refaire à l'aide d'eaux ferrugineuses, de puiser une nouvelle force en gravissant des montagnes en Suisse ou en Savoie, ou de respirer les vapeurs iodées des plages bretonnes.

L'ancien courtier, lui, éprouvait le besoin de se retremper dans la bonne odeur des amoncellements de poissons et de nourritures.

Les bruits de la criée, le tapage des camions amenant la marée, le roulement des guimbardes de maraîchers encombrées de légumes, le grondement du Paris lointain qui s'éveille à peine, quand les gens des Halles ont déjà fini leur besogne, toutes ces activités, ce tapage, ce tumulte lui manquaient.

Il avait donc laissé là-bas, au Val-Dieu, dans sa villa, Herminie, ses lignes à pêcher, son fusil inoffensif et il était tombé à l'improviste chez sa cousine, madame Pivent.

Le pauvre femme vivait comme à l'ordinaire, partageant son temps entre son banc des Halles et son appartement de la rue du Cygne où elle contemplait avec un attendrissement désolé la chambre blanche de sa petite Angèle qui devenait rare.

Gaspard, à son débarquement, le jour même où Chazolles avait eu cette querelle imprévue, avait vainement demandé la nièce aux échos de l'appartement de la tante.

Brigitte, la bonne à tout faire, tricotait seule pendant que sa maîtresse était occupée à détailler les mannes de soles, les saumons et les turbots à sa clientèle qui ne faisait que croître et embellir.

Il s'était informé:

--Et Angèle, où est-elle?

--Je ne sais pas, monsieur.

--Comment, tu ne sais pas?

--Non, monsieur.

--Elle ne vient donc pas tous les jours chez sa tante?

--Oh! monsieur Méraud, il s'en faut; non, pas tous les jours, pas souvent même.

--Mais c'est une ingrate, une pas grand'chose! Une femme si bonne pour elle... Où perche-t-elle?

--Madame Pivent va vous le dire. Du côté de l'Élysée.

--Bigre! Un quartier de la haute! Il lui est donc tombé des rentes, à cette petite?

--Je vas vous dire, monsieur Méraud. Elle a quelqu'un!

Avoir quelqu'un! Ce mot-là était gros de révélations. Il aurait fait bondir un honnête père de famille breton ou cauchois. Mais Méraud était d'une autre pâte. Il avait bu la corruption ambiante avec ses premiers canons sur l'étain du mastroquet. Il ne s'étonna donc pas.

--Ça ne fait rien, dit-il. C'est mal de négliger des parents qui nous aiment. Je lui dirai son fait à l'enfant.

Il sortit et alla flâner du côté de la rue Montorgueil pour causer aux amis, Dubourdeau, le marchand de salaisons, qui étalait ses charcuteries de tous les pays, ses jambons de Bayonne et de Francfort, ses saucissons de Bologne, et aussi ses morues et ses caques de harengs saurs et d'anchois, dans un immense magasin, ouvert sur la rue, à cause des odeurs, en face des _Fabriques de France_; Cadinet, l'épicier de la rue Mondétour, avec lequel il avait fait de si bonnes parties autrefois, un joyeux compagnon, qui avait toujours le mot pour rire; Courapied, le roi des marchands de beurre et de fromages, un autre compère à qui tout réussit et qui était en train de se faire construire un immeuble superbe au coin de la rue Pierre Lescot, à la place de masures branlantes, qu'il avait jetées bas, après les avoir eues pour un morceau de pain. Un riche marché. Mais c'était un animal qui avait de la veine comme pas un.

Les trois copains, débauchés par l'arrivée de ce vieil ami, allèrent lamper des bocks à la brasserie des frères Lebigre et arranger une partie fine pour le lendemain.

Puis, avec des libations copieuses, Gaspard retourna chez la cousine qui devait être rentrée depuis longtemps et avec qui il avait promis de dîner.

Ce fut Angèle qui lui ouvrit la porte...

Elle tomba dans ses bras et tout fut oublié pour un instant de câlineries de cette fée de la grâce et de l'amour.

--Tu es encore embellie, ma mignonne, lui dit-il, après l'avoir regardée à loisir et fait danser sur ses genoux comme lorsqu'elle était petite. Et une toilette! Etourdissante! Du velours! Tu restes avec nous, au moins, ce soir!

Elle pensa que le baron Germain l'attendrait au Café Anglais; elle était indécise et aurait bien voulu ne pas manquer à sa parole.

Elle était de celles qui ne craignent pas de duper dix amants et ont horreur d'en faire attendre--elles disent faire poser--un nouveau dix minutes.

Bonnes natures!

--Je suis invitée, dit-elle. Quel contretemps!

--Par ton... ami? fit Méraud.

Elle ne rougit pas.

--Non, par un ami, rectifia-t-elle effrontément.

--Et tu vas nous planter là?

--Oh! ma foi! tant pis, s'écria-t-elle. Je reste.

--C'est gentil ça, dit Méraud.

--Je cours envoyer une dépêche pour qu'on ne m'attende pas, et dans une minute je suis là.

Elle remit sa toque sur sa tête, et descendit l'escalier quatre à quatre, avec une légèreté d'oiseau.

Elle s'était enfuie des courses au moment de la querelle du duc et de Chazolles et s'était jetée dans un fiacre en disant au cocher:

--A Paris.

D'abord elle voulait rentrer chez elle.

Mais elle eut peur de son amant. Il lui avait lancé des regards si farouches qu'elle en tremblait malgré son intrépidité difficile à ébranler. A la rue de Londres, le duc serait venu la relancer. Alors elle songea au baron Germain qui allait être enchanté de la recevoir et de la dérober, pendant le premier moment, à la colère de cet hercule normand qui d'un revers de main envoyait les gens sur le dos à quinze pas dans la poussière. Mais le baron ne rentrait guère que vers les trois heures du matin et lui avait donné rendez-vous au Café Anglais. D'autre part ce serait répandre dans la maison le bruit de son incartade avec le locataire de l'entresol.

Elle était donc venue se réfugier tout droit rue du Cygne, dans le giron de sa tante.

C'était encore le parti le plus sage.

Au bureau du télégraphe, elle prit une carte fermée et écrivit ce qui suit:

«Mon cher baron,

«Il me tombe un cousin de Normandie sur les bras. Impossible de souper ce soir. C'est partie remise. Choses promises sont dues et je suis une honnête femme... comme vous les voulez.

»Soyez tranquille, je vous indemniserai.

»Un baiser.

»ANGÈLE.»

Puis elle rentra toute joyeuse à la rue du Cygne, dîna gaiement entre son cousin Méraud et sa tante, et dormit comme un loir dans ses rideaux blancs, où madame Pivent vint jeter plus d'une fois son regard de mère attendrie.

Chazolles avait quitté le cabinet de son ami Duvernet après le départ des témoins, dans un état de surexcitation indicible, mais il avait assez d'empire sur lui-même pour n'en laisser rien paraître sur ses traits.

Ce n'était pas la perspective du duel qui le troublait; il aurait voulu en avoir une demi-douzaine et qu'ils eussent lieu sans plus tarder pour lui détendre l'esprit et le corps.

Il était dans une de ces crises où on a besoin de casser quelqu'un ou quelque chose.

Il pensait à Angèle et par un effet bizarre, mais fatal, de sa tromperie, il éprouvait pour elle un sentiment plus violent, sinon plus tendre, une sorte de rage haineuse, mêlée de désirs de possession, une volonté de se prouver à lui-même qu'elle était encore sa chose, son bien, et que les autres n'y toucheraient plus.

Il fit quelques pas dans l'avenue des Champs-Élysées et se dirigea du côté du Cours-la-Reine, puis brusquement, il remonta, comme poussé par une tentation irrésistible vers la rue du Colisée.

Lorsqu'il entra dans la loge de la concierge, une grosse dame, attifée comme une harengère dans l'exercice de ses fonctions, en sortait, un panier au bras.

--Je reviendrai, ma bonne madame Adrien, disait-elle, je reviendrai. Je n'y peux plus tenir, il faut que je la voie. Je reviendrai.

--Quelle est cette personne? demanda Chazolles.

--C'est madame Pivent, la tante.

--Elle reviendra, pourquoi?

--Pour voir sa nièce.

--Elle ne la voit donc pas chez elle?

--Sans doute.

Chazolles s'assit familièrement. Cette circonstance lui permettait d'entrer en matière, sans chercher une explication qui lui venait d'elle-même.

--Alors, madame Adrien, quand cette petite s'absente et qu'elle vous dit qu'elle va chez cette dame, elle ment.

--La visite de la tante l'indiquerait.

La fierté de Chazolles se révoltait aux questions qui lui venaient aux lèvres. Ce rôle d'espion lui répugnait.

--Alors, où va-t-elle donc? balbutia-t-il.

--Une femme ne se trahit pas aisément. Paris est grand et mademoiselle Méraud est trop fine pour donner des rendez-vous ici, si elle donne des rendez-vous, ce que j'ignore.

--Elle n'est pas rentrée?

--Non, monsieur. Du moins je ne l'ai pas aperçue et j'ai des yeux! mais voilà la femme de chambre.

En effet la Flamande entrait dans la loge.

--Votre maîtresse n'est pas chez vous, Michelle? demanda la concierge.

--Non, Matame est sordie fers teux heures et n'est pas refenue, baragouina la bonne.

--Elle ne vous a rien dit?

--Rien.

--Elle ne doit pas rentrer pour dîner?

--Matame ne rendrera pas. Elle tine chez sa dande.

--C'est bien, dit la concierge en échangeant avec le maître un regard d'intelligence. Vous sortez, Michelle?

--Che fais chercher mon tîner.

--Vous voyez, reprit madame Adrien, quand la femme de chambre fut dans la rue, ni elle, ni moi, ni personne, nous ne saurons rien. Oh! les femmes!

--Vous êtes sûre de cette Michelle?

--Parfaitement sûre; mais il y a quelqu'un en qui j'ai plus de confiance encore!

--Qui donc?

--Moi. Eh bien! monsieur, je ne sais pas si je me trompe, mais j'ai l'instinct que cette petite Méraud vous causera des peines, à vous qui êtes si bon, si généreux.

La concierge mit un grain de passion dans le ton avec lequel elle prononça cette phrase.

Certainement, son propriétaire lui inspirait un sentiment plus vif que la reconnaissance.

Chazolles n'y prit pas garde tant il était absorbé par la pensée de cette perfide Angèle qu'il avait sous les yeux, rayonnante dans sa toilette des courses.

Enfin, vous ne savez rien, madame Adrien? dit-il.

--Rien du tout. Elle se méfie. Elle comprend avec raison, j'en conviens, que je lui suis hostile, sous les formes de la plus grande politesse d'ailleurs; et dans sa légèreté--car elle doit être bien légère, monsieur Maurice!--elle a cette habileté, cette astuce des femmes qui trompent leur amant ou leur mari et ne veulent pas qu'on s'en doute. Elle se tait. Quand elle sort, elle se borne à me saluer d'un: Bonjour, madame Adrien, vous allez bien?

Et sans attendre la réponse, elle se sauve en me criant: Vous savez, je m'ennuie!

La plupart du temps elle se sert d'une autre défaite:

--Je vais chez ma tante.--Sa tante? C'est son paravent, son parapluie, son paratonnerre! Vous concevez bien que je n'en suis pas la dupe, de la tante, la meilleure des femmes, à qui sa nièce cause bien des désagréments, par parenthèse.

Chazolles tira sa montre. Elle marquait six heures et demie.

Il quitta la concierge au moment où elle lui disait en manière de conclusion:

--Ah! si j'étais comme vous, monsieur; si je pouvais quitter ma loge et m'informer. Je saurais bien vite tout ce que j'ignore!

Il ne répliqua rien, salua madame Adrien avec un sourire triste et s'en alla.

--Ah! pensa-t-il quand il fut dans la rue, c'est dégradant à la fin. Questionner des bonnes, des portières; espionner une femme! Faut-il en être tombé là!

Il regagna l'hôtel Châtenay par l'avenue Montaigne.

Lorsqu'il arriva au quai, les fenêtres de la maison resplendissaient et du salon ouvert des bruits de musique s'échappaient comme des envolées de cloches d'un campanile de village, un matin de grande fête.

XXVIII

C'étaient Denise et sa nièce Thérèse qui jouaient à quatre mains l'ouverture de _Giralda_.

Les deux têtes se penchaient l'une vers l'autre, la nièce interrogeant des yeux la tante, lorsqu'une difficulté la mettait dans l'embarras.

Accoudé sur le piano, Duvernet contemplait le tableau de genre de cet intérieur paisible.

Lorsque Chazolles entra, d'un geste qui contenait tout un enseignement, son ami lui indiqua la différence de la vie qu'il se créait au dehors avec l'existence enchantée que le privilège de sa fortune et une divinité propice lui avaient octroyée.

Par la porte de la salle à manger, on apercevait Hélène, sa petite Marthe la suivant attachée à ses jupes comme le faon derrière la biche, qui veillait aux préparatifs du couvert.

Jamais elle n'abandonnait entièrement ce soin aux domestiques. C'était elle qui donnait le dernier coup d'œil, celui de la maîtresse de maison, attentive, qui veut que tout soit à sa place et surveille les détails, les corbeilles de fleurs, l'argenterie, le menu.

Lorsque la dernière mesure de l'ouverture résonna sur le piano, Denise leva les yeux sur son unique auditeur.

--Est-il vrai que vous renversez demain le ministère Ramet? demanda-t-elle.

--Les uns disent: Qui sait? Et les autres: Peut-être.

--Mais vous?

--Moi je dis: Je l'espère.

--Alors vous voilà forcé de prendre femme.

--Pour quelle cause?

--Vous allez être ministre, président du conseil.

Duvernet secoua la tête.

--Rien de moins certain.

--Vous parliez cependant tout à l'heure encore de ces événements probables avec une grande animation.

--Où donc?

--Dans la tribune du président, aux courses.

--Vous m'avez vu?

--Non, une de nos amies me l'a rapporté. C'est le bruit du jour.

--Soit. Mais ce mariage et sa nécessité?

--Vous ne pourriez pas recevoir les dames, si vous êtes président du conseil, quand vous donnerez des fêtes, des soirées. Un célibataire!

--En effet.

--Ce serait une lacune. Pensez donc! Pas de bals, pas de toilettes. Rien que des habits noirs! Ce serait d'un lugubre!

--J'y songerai. Mais c'est si difficile...

--Quoi?

--De rencontrer une femme accomplie.

--Il y a longtemps que vous la cherchez?

--Dix ans.

--Et vous n'en avez jamais vu?

--Si. Une.

--Voulez-vous me la nommer?

--Certes. Elle est là, près de nous.

--Hélène?

--Oui, Hélène.

--Ah! mon cher, elle n'est plus libre et, vous avez raison, c'est un roman qui n'a pas de deuxième volume.

--Vous vous trompez; j'en connais un.

Denise rougit légèrement.

Chazolles s'était approché et sa fille aînée, Thérèse, venait de s'asseoir sur ses genoux. Les boucles de ses cheveux caressaient les lèvres de son père.

--Voyons, soyez franc, cher monsieur, dit Denise; aimerez-vous votre femme, au moins, vous!

Elle montra d'un coup d'œil son beau-frère à Duvernet.

--Si je l'aimerai! De toute mon âme, car il faut bien aimer une femme pour l'épouser, pour lier son existence et l'enchaîner pour toujours à la vie d'un autre, pour se dire: Je fixerai sur cet être fragile toute mes affections, tous mes désirs; nos deux âmes n'en formeront qu'une, et nous marcherons côte à côte, la main dans la main, n'ayant qu'une même foi, qu'un même honneur, une même fortune, jusqu'au bout, jusqu'à la fin, jusqu'à la tombe.

--Voyons, mon ami, dit Denise, ne vous attendrissez pas. Gardez votre éloquence pour demain.

--Et il faut ajouter, reprit Duvernet: cette enfant qu'on me livre, cette jeune fille pure et sans passé, c'est moi qui dois être son guide, son appui. Je serai le pilote de cette corvette qui n'a pas navigué et ne connaît rien de la mer ni de ses dangers! Pour se hasarder à prendre une si grave responsabilité, il faut avoir le pied marin et s'être livré à l'étude d'une certaine géographie spéciale qui ne s'apprend pas en un jour.

--Mais vous avez vingt ans de navigation, vous, mon ami! objecta Denise très railleuse.

--C'est vrai, et je m'en glorifie. Ce n'est pas de trop! Si j'avais eu l'honneur d'être un législateur comme Justinien ou le vénérable Lycurgue, j'aurais interdit expressément aux citoyens mâles de contracter mariage avant huit lustres révolus.

--Et aux filles?

--Oh! quand elles auraient voulu. Leur raison est plus précoce ou ne vient jamais.

--Alors, il faut que je refuse le prétendu qui se présente?

--Encore un?

--Encore un. Cela vous surprend, cher monsieur?

--Pas du tout. Ce qui m'étonnerait, c'est que M. Châtenay ne fût pas assailli de requêtes. Elles doivent pleuvoir ici comme la grêle. A-t-il huit lustres, ce prétendant?

--Non!

--Renvoyez-le sans autre examen.

--C'est fait. Et pourtant jeune--les femmes sont moins exigeantes que vous sur le chapitre de l'âge!--très bien, élégant, trop élégant même et titré, cher monsieur, un duc.

--De la vieille roche?

--De la vieille roche. Et il doit avoir le pied marin!

--Peste! Il se nomme?

--Puisqu'il est éconduit, je n'ose vous dire...

--Osez!

--Ah! tant pis. Le duc de Charnay.

Chazolles et Duvernet se touchèrent du coude.

--Et qui a fait cette demande?

--Un notaire; maître Blondeau.

--Il ne vous a pas confié la situation de son client?

--Il est duc, et maître Blondeau pense qu'un nom pareil vaut la dot de toutes les bourgeoises de la finance.

--C'est un sot. Le titre vous flatte?

--Trouvez une femme qu'une couronne sur ses mouchoirs de poche laisse indifférente.

--Alors vous acceptez?

--Mon père a refusé nettement. Je n'ai plus d'avis à donner.

--C'est très beau, l'obéissance; mais, ma chère Denise, avec ce système invariable, vous découragerez les intrépides et vous coifferez...

--Sainte Catherine, fit la jeune fille. Non, j'ai foi en mon étoile.

--Et cette étoile vous a dit?...

--Que j'épouserai un personnage!

Un bruit de portes se fit au salon, et M. Châtenay opéra son entrée avec une certaine expression d'orgueil répandue sur sa bonne face de savant.

Il tenait sur sa poitrine un in-quarto relié somptueusement, avec des fers gothiques et au centre les armes des ducs de Normandie.

--Enfin le voilà, s'écria-t-il. Le voilà cet ouvrage auquel j'ai consacré dix ans de soins et de labeurs.

Il déposa sur le piano dont la queue était recouverte de soieries japonaises le respectable volume, son œuvre tant caressée.

C'était en effet un superbe livre imprimé avec luxe par les Didot et tiré sur papier de Chine avec des dessins des plus remarquables illustrateurs du temps.

--C'est mon troisième enfant, fit-il gaiement.

--Je crois bien, père, dit Hélène, que vous sacrifieriez les autres pour lui. Convenez-en!

--Quelle idée! Je brûlerais la Bibliothèque nationale plutôt qu'un des cheveux de ta tête!

--Toi, dit Chazolles à Duvernet, si tu deviens chef du cabinet et que tu ne fasses pas décorer M. Châtenay!...

--Je ne peux pas. On m'accuserait de partialité, de népotisme, que sais-je! On crierait à l'iniquité, à l'injustice! Est-ce que je ne suis pas de la famille?

--Puritain!

--Mais je pourrai faire la cour au ministre de l'instruction publique. C'est lui qui endossera la responsabilité. D'ailleurs, est-ce que vous y tenez, monsieur Châtenay, à ce bout de ruban?

--Eh! eh! je ne serais pas de mon pays, si je pensais autrement que les autres. Et c'est une question d'économie domestique. Avec un bout de ruban, un vieil habit semble toujours neuf.

--Et l'oppidum? Est-ce qu'il est décrit là dedans?

--Les travaux n'avancent guère et ce qu'on découvre me plonge dans une grande incertitude. Mais patience. Les monuments d'archéologie ne se font pas en un jour. Tout vient à point...

--On sait le reste.

Le domestique prononçait, en ouvrant la porte à deux battants, le sacramentel:

--Madame est servie!

Duvernet offrit son bras à Hélène, et la conduisit à sa place.

--Est-ce que vous étiez aux courses? lui dit-elle.

--En effet.

--Une de mes amies, madame de Fresnes, qui en arrivait il y a une heure, me contait une fâcheuse histoire.

--Bah! De quelle nature?

--Une querelle entre deux messieurs du meilleur monde.

--Elle vous les a nommés?

--Un seulement que tout Paris connaît pour ses excentricités. Le duc de Charnay!

--Le duc de Charnay? Un querelleur. Il a des discussions pour rien, avec tout le monde. C'est d'ailleurs, avec ses bijoux de mignon ridicule, sa seule manière d'attirer l'attention. Vous savez qu'il a demandé votre sœur en mariage?

--Oui. Denise a trop de bon sens pour vouloir de cet écervelé. Il lui faudrait un homme sage, rangé, raisonnable...

--Spirituel, bon, doux, ferme, amusant et pourtant grave; toutes les qualités, toutes les herbes de la Saint-Jean, n'est-ce pas, et aucun défaut!

--Non, un homme simple et qui l'aimerait longtemps.

--Toujours?

--Oui, toujours, dit-elle en frissonnant; mais c'est impossible à rencontrer.

--Ce serait un phénix.

--Et ils n'existent pas. C'est ce que vous voulez dire.

--C'est vrai. Vous me devinez.

Hélène parlait avec lassitude. Après avoir montré tant de fermeté au début de son abandon, elle commençait à se désespérer. Elle se révoltait à la fin contre cette cruauté du sort qui la frappait comme les autres, quand elle avait tout fait pour mériter un amour sans bornes et alors qu'elle n'avait ni une minute d'oubli, ni un mouvement d'humeur, ni même une ride à se reprocher.

L'amertume débordait de son cœur et tremblait au bord comme la liqueur d'un vase trop plein qui va se répandre.

--Allez, dit doucement Duvernet, je vous entends, mais consolez-vous. L'hiver passé, le soleil reviendra et avec lui les fleurs d'un printemps qui se renouvelle pour tout le monde.

Elle le regarda avec son angélique sourire.

--Dieu le veuille! murmura-t-elle, si bas que Duvernet ne devina les mots qu'au frémissement des lèvres.

Le soir, les visiteurs affluèrent à l'hôtel où l'on s'attendait à rencontrer le futur ministre.

Ramet était abandonné par ses plus fidèles partisans. Ils se tournaient vers l'aurore nouvelle et pourtant ils n'étaient pas vertueux. Il s'en fallait.

A onze heures du soir M. Châtenay, triomphant, avait fait admirer son ouvrage sur les antiquités normandes à plus de soixante thuriféraires, qui l'avaient déclaré simplement un monument de science, d'esprit et de goût.

Duvernet avait passé une heure à pointer les votes présumés d'où il ressortait qu'il obtiendrait une majorité de plus de deux cents voix, certaine, écrasante.

Denise l'aidait dans ce calcul.

Au moment où ils se quittèrent, Duvernet lui baisa les doigts avec une passion qui fut un aveu.

--C'est vous qui m'avez fait ambitieux, dit-il.

Dans l'escalier, la jeune fille porta à son tour ses doigts à ses lèvres.

O joies du premier amour!

Hélène et ses enfants étaient remontées chez elles avant que le salon ne fût vide.

Chazolles appela Jacques, son fidèle Jacques.

--Tu m'éveilleras demain à cinq heures, lui dit-il.

--Monsieur peut compter sur moi.

--C'est pour une affaire grave.

--Un duel, peut-être, dit le domestique qui comprit.