Angèle Méraud

Part 16

Chapter 163,975 wordsPublic domain

--Pourquoi pas? J'ignore si je ferai du bien, je suis certain de ne pas faire de mal. C'est le principal. Mon cher, les grands généraux dormaient avant la bataille, à ce qu'on assure. J'en ai toujours douté. Je ne dormirai pas, moi; je ne suis pas de cette trempe-là. J'ai la fièvre dans les doigts; je ne peux pas tenir en place. J'ai besoin de mouvement, de bruit, de musique, de grand air. Allons nous promener. Tous ces conjurés qui clignent de l'œil avec des mines futées, qui s'abordent avec des signaux de reconnaissance, qui se trompent avec une cordialité réciproque, me prennent sur les nerfs. Allons-nous-en.

--Tu as ta voiture?

--Deux heures. Elle doit être là.

--Où allons-nous?

--Où tu voudras. Aux courses?

--Volontiers.

La victoria de Duvernet, attelée d'un cheval bai, très bon, stationnait en effet à la porte du café.

Les deux amis y montèrent et, sur un ordre du maître, elle fila rapidement vers le Bois, par les quais ensoleillés, sur le macadam uni comme une allée de parc.

L'air était doux et limpide. C'était une de ces belles journées de mai où l'on ressent un besoin d'expansion, comme la nature qui se féconde et se dilate pour laisser échapper de son sein des fleurs, des feuillages et des moissons de toutes sortes.

--Ainsi tu crois au succès? dit Chazolles.

--J'en suis sûr. Je n'ai pas d'illusions. Je suis froid, patient, et je regarde autour de moi pour savoir d'où vient le vent. Il souffle pour nous. Profitons-en. C'est notre tour. Celui des autres viendra.

Il se fit un silence.

Vers le Trocadéro, Chazolles dit machinalement:

--Est-ce un vice, l'ambition?

--Je ne sais pas. Cela dépend des moyens qu'on emploie pour la satisfaire. Moi, je trouvais Ramet insupportable, prétentieux, cassant. Il avait à mes yeux tous les défauts, puisqu'il me déplaisait. Je l'ai attaqué par la base, à petits coups, comme un bûcheron qui abat un arbre. Il cède et tombe. Tant pis pour lui. D'ailleurs, c'est le sort commun. Je voulais sa place. C'est peut-être un vice, mais qui n'a le sien? Ainsi toi, tu en as un.

--Ah!

--Immense.

--Lequel?

--Tu me permets d'être franc?

--Je t'en prie.

--Tu es marié...

--Serait-ce un crime?

--Laisse-moi finir... Et tu trompes odieusement ta femme.

--Qui te l'a dit?

--Qui? Personne. Je l'ai bien vu. D'autres aussi. Et c'est justement parce que je ne suis pas seul à deviner ton secret que je t'emmène avec moi, en ce moment, et que nous allons tous deux en tête-à-tête du côté de la cascade et de Suresnes, quand tu préférerais peut-être courir ailleurs, seul, on ne sait où.

La voiture roulait maintenant dans la rue de la Faisanderie, à peu près déserte et arrivait à la porte Dauphine.

Les feuilles d'un vert tendre poussaient aux taillis du Bois où la victoria allait entrer; les lilas étaient en pleine floraison aux bosquets des villas et des hôtels qui bordent l'avenue.

Chazolles était fort attentif au spectacle frais et printanier qui se déroulait devant lui, si attentif qu'il ne répondit pas aux propos de son ami.

Duvernet fit un geste de résignation.

Son ami, si expansif sur toutes sortes de sujets, si ouvert, si franc, cadenassait son cœur et y enfermait son secret.

--J'aborde un sujet délicat, reprit l'Excellence du lendemain. Tu me connais assez pour savoir que ce n'est pas pour mon plaisir, mais bien pour te servir. Je ne te blâme pas, je te plains. Tu n'as pas commis un crime mais une sottise. Et malgré ton esprit, elle ne m'a pas étonné. Elle était fatale.

--Je ne te comprends pas.

--Voyons, ne prolonge pas ton obstination. Tu ressembles en ce moment à l'autruche qui cache sa tête sous son aile et se croit à l'abri du danger parce qu'elle ne le voit pas. Ton secret est celui de Polichinelle. S'il ne l'est pas encore, il le sera demain. Tu t'es amouraché d'une petite qui en vaut la peine, je le confesse. Elle est ravissante, tout à fait. C'est un Chaplin de la bonne manière, très réussi. Je l'ai vue.

--Où donc?

--Au Val-Dieu, d'abord, où tu t'endormais dans une sécurité facile et trompeuse. Avant son arrivée, il n'y avait pas d'ennemis. Tu l'as vue et tu as été vaincu. Je te le répète, c'était fatal. Comment as-tu été élevé? Par un père très distingué, mais trop raide. Au sortir du collège où nous cultivions ensemble les racines grecques, après quelques escapades insignifiantes les jours de sortie, une ou deux aventures de soubrettes à la campagne, et encore je les suppose, tu te maries dans la fougue printanière d'un cœur qu'aucun amour sérieux n'avait effleuré, dans la primeur ingénue d'un être qui s'épanouit et que les premières brises du mois d'avril ont à peine agité.

La curiosité d'un esprit comme le tien fut peu satisfaite par la monotonie de ton histoire. On veut connaître, on cherche, on rêve des plaisirs étranges, des voluptés qui n'existent pas; l'imagination travaille et, un beau jour, on tombe sur une de ces créatures attrayantes qui sont venues enchanter notre sommeil; on se figure qu'elles réalisent un idéal sublime et recèlent en leurs flancs toutes les laves de la passion, comme le Vésuve qui vomit des torrents de feu.

On s'enflamme pour elles, sauf à reconnaître, l'expérience faite, qu'elles n'ont pas les supériorités dont on les ornait, et le tour est joué. Mais dans l'intervalle, on a foulé aux pieds des cœurs tendres, dédaigné des mérites qu'on apprécie trop tard à leur valeur et empoisonné une vie dont les voisins étaient jaloux et à laquelle rien ne manquait, pas même cet idéal de voluptés qu'on allait chercher bien loin quand on l'avait chez soi.

Conclusion: Ce sont des études qui coûtent plus cher qu'elles ne valent et qu'il faut entreprendre avant le mariage, et non après, mon pauvre Maurice, comme toi. Je ne te rabaisse pas, je ne me glorifie pas, car en ceci, c'est le hasard qui a tout dirigé, nous ballottant à son gré et nous menant par des chemins que nous n'avons pas choisis, vers un but qui nous échappe et qu'on ne voit qu'au moment où on le touche.

--Ainsi, dit Chazolles assombri, tu crois qu'on sait tout?

--On? Qui ça?

--Mon beau-père.

--M. Châtenay, ton beau-père et le mien, car, si je suis ministre, je brûle mes vaisseaux, je demande la main de ta divine belle-sœur, et j'espère qu'elle ne me refusera pas, malgré mon excès de lustres--au pluriel--M. Châtenay, cet excellent M. Châtenay est trop enfoncé dans ses bibelots pour penser à autre chose. D'ailleurs, on lui déguiserait la vérité, s'il avait des craintes, et comme il t'adore, il accepterait toutes les explications qui tendraient à démontrer ton innocence. Tu as une veine! Hier soir, il me disait encore: Je suis inquiet.--Pourquoi?--Au sujet de mon gendre.--J'ai tremblé une seconde, mais il a pris soin de me rassurer.--Il travaille trop, a-t-il ajouté.--J'ai failli lui rire au nez, mais mon amitié pour toi m'a évité cet accès intempestif.--Il est de toutes les commissions, en effet, ai-je dit. On abuse de sa complaisance et de sa facilité de travail.--J'ai même expliqué qu'à mon sentiment, tu te surmenais.--Alors M. Châtenay m'a parlé d'autre chose; il s'est lancé dans une longue dissertation sur les fondeurs de bronze du dix-huitième siècle.

Elle durerait encore, si je n'avais pris la fuite à la faveur de l'entrée du baron Servière--un autre maniaque--qui possède une superbe collection de boutons de pourpoints, hauts-de-chausses, habits, guêtres et culottes, tant civils que militaires, depuis les âges les plus reculés jusqu'à nos jours, la plus riche qui existe en Europe et probablement dans l'univers. C'était une bonne fortune pour M. Châtenay, et j'en ai profité pour me dérober aux divagations de ces deux savants.

--Denise?

--Denise est trop jeune et trop inexpérimentée pour deviner les détails d'une liaison dont elle ne comprend ni la gravité ni les conséquences. Elle peut avoir des soupçons,--elle en a,--saisir un indice et se douter d'une intrigue, mais sans en approfondir les mystères et surtout sans se rendre compte du mal qu'elle cause.

--Hélène? murmura Chazolles.

--Oui, Hélène. Et cependant elle ne dit rien. Elle ne laisse échapper ni un geste ni un mot qui puissent révéler les blessures d'un cœur qui t'est trop dévoué pour ne pas souffrir horriblement du mal que tu lui fais. Cette souffrance est d'autant plus vive qu'elle n'admet pas de confidents et ne s'épanche nulle part. Au contraire, elle te défend. C'est elle qui répond à M. Châtenay, quand parfois il s'étonne de tes absences, et toujours elle invente de bonnes raisons pour t'innocenter. Mais justement parce qu'elle ne peut se résoudre à t'accuser, parce qu'elle garde son mal pour elle, il en est plus cruel, et je suis sûr que la nuit, quand elle est seule, son oreiller reçoit de terribles aveux et entend des plaintes amères.

Ah! comme elle t'aime! Comme elle jette des regards d'angoisse sur la porte, quand, le dîner servi, tu tardes à rentrer; comme ses yeux s'emplissent de larmes refoulées quand tu sors du salon, le cigare aux lèvres, souriant, léger, comme quelqu'un qui a la conscience libre, après avoir distraitement donné le baiser du soir à tes deux petites filles qu'elle pousse dans tes bras, avec l'espoir qu'elles te ramèneront du côté de la mère qui t'a donné ces anges du ciel! Comme tout son être s'élance vers toi, malgré la trahison et l'abandon dans lequel tu la délaisses! Et c'est cette femme que tu négliges! Mais rien qu'à la voir, à la comprendre, à l'estimer, elle m'a rendu amoureux de sa sœur.

Je me suis dit: Quand Denise n'aurait que la centième partie des vertus de son aînée, ce serait assez pour combler de toutes les félicités l'homme qui aura le bon esprit de s'attacher à elle en l'attachant à lui. Je la rendrai heureuse, moi, Denise. Je ne ferai pas comme toi et je n'y ai pas de mérite. J'aurai vidé la coupe jusqu'à la lie avant le mariage, ce qui me dispensera d'y tremper mes lèvres après. Denise n'épousera pas--si elle accepte ma main--un mari de la première fraîcheur, un jouvenceau aux joues veloutées d'un duvet tentateur, un cœur jeune et plein d'idées poétiques, bleues et roses, mais du moins elle n'aura pas à craindre les explosions de désirs inassouvis et de passions tardives.

Je lui serai fidèle, malgré les séductions de ce Paris qui ne me tente plus, parce que j'en connais trop les dessous, malgré les ministères et les flatteries du pouvoir, et après m'être rassasié de tout, de femmes, de libertés, de puissance; après avoir apaisé mes appétits, je finirai par où tu as commencé et par où tu finiras toi-même, en m'ensevelissant avec mon adorée dans un lieu solitaire, là-bas, à Grandval, où je cacherai ma tranquille félicité aux jaloux qui seraient tentés de la troubler, en haine d'un ménage meilleur que les autres. Est-ce que je n'ai pas raison et penses-tu que j'exagère?

Chazolles se mordit les lèvres et ne répondit pas.

--Voilà pour le premier point, reprit Duvernet. Je suis méthodique comme un dominicain en chaire. Tu trompes la meilleure des épouses et la meilleure des mères. J'ajoute la plus attrayante des femmes, car elle est extrêmement jolie, ta femme! C'est la splendeur du beau.

Pour ceux-là même qui aiment les chlorotiques, tu as pris soin de la rendre plus pâle à force d'insomnies. Rien ne lui manque. Et maintenant, pour qui la trompes-tu? C'est mon second point.

Chazolles fit un geste d'impatience.

--Tu m'entendras jusqu'au bout. Mon cher, je n'ai pas fait ce pas pour reculer. Je poursuis.

--Va donc!

--Cette petite Angèle Méraud est connue dans le monde où l'on ne s'ennuie pas. Tu as vu à la Renaissance, l'autre soir, le baron Germain, ce replâtré, le duc de Charnay, ce mignon sans dague ni rapière, qui lui souriaient comme de vieux amis. Ce qu'il y a entre eux, je ne le sais pas, ni ne veux le savoir. Mais crois-tu, de bonne foi, que cette Parisienne qui s'est livrée à toi sans résistance, se soit mieux défendue contre les autres?

--Valéry!

--Je ne lui en veux pas. Je ne suis point de ceux qui lapident les femmes tombées. J'ai pour elles des miséricordes infinies et leur pardonne des faiblesses dont nous profitons, mais enfin quand on achète un plaisir au prix de son repos, au prix du bonheur de ceux qu'on aimait, qu'on aime encore--car tu as trop de cœur pour les oublier--et dont on a charge, il est bon de se renseigner et de savoir si ce plaisir vaut les sacrifices qu'il coûte, les peines qu'il nous impose à nous et à d'autres et les biens qu'il nous fait perdre. Je ne veux pas examiner de plus près tes affaires et je tiens à ne pas m'initier à des aventures dont tu ne m'as point fait le confident, mais je suis ton ami et tu m'estimes trop pour en douter.

Réfléchis. Examine par tes yeux. Observe et agis selon ton inspiration. Moi j'ai flairé un précipice et je t'ai crié: Gare! Il y a une vipère sous les fleurs. N'y touche pas ou tu te piqueras les doigts.

La victoria descendait la pente qui arrive à Longchamp. Elle longea le moulin à vent et les villas pseudo-gothiques qui sont de l'autre côté de l'allée, à l'extrémité du champ de courses; puis elle roula pendant un instant entre deux pelouses et s'arrêta à la porte du pesage.

Les deux amis descendirent et entrèrent.

XXVI

Il régnait une animation extrême dans l'enceinte réservée.

Les bookmakers criaient les cotes. Les parieurs se pressaient aux estrades, prenant les chevaux qui leur paraissaient avoir des chances. Les femmes à la mode affichaient les toilettes les plus extravagantes tandis que les piqueurs promenaient en main les chevaux qui allaient courir ou qui venaient de quitter la piste.

Bientôt, pendant que les deux amis se promenaient dans la foule en se tenant le bras, un landau sans escorte pénétra dans le pesage et s'arrêta à la porte de la tribune présidentielle.

Un vieux monsieur, enveloppé dans un pardessus gris, à la figure impassible, blanche et ridée, en descendit appuyé sur un homme plus jeune que lui, solide encore, à la moustache poivre et sel, et de tournure militaire.

Chazolles et son ami s'étaient trouvés pris dans la foule des curieux qui se groupaient autour du landau.

Le regard terne et morne du vieux monsieur tomba sur le député du Havre auquel il adressa un pâle sourire presque imperceptible.

Et d'un geste amical il lui fit signe d'approcher.

Duvernet quitta le bras de Maurice et obéissant à cette invitation, disparut avec le vieux monsieur dans l'escalier de la tribune d'honneur, pendant que le landau allait se ranger au fond du pesage.

Chazolles resta seul.

Il errait au milieu des groupes, ennuyé, mécontent.

Les paroles de Duvernet lui sonnaient aux oreilles comme une crécelle importune.

Qu'est-ce qu'on avait donc à se mêler de ses affaires? Après tout, elles ne concernaient que lui et ses tracas d'intérieur n'intéressaient pas les autres.

Sa femme, son Hélène, passe. Elle avait le droit de lui adresser des reproches, mais elle se taisait et franchement Duvernet abusait des licences de l'amitié pour s'occuper d'une intrigue sur laquelle il aurait bien pu fermer les yeux.

Il est vrai qu'il allait être de la famille s'il épousait Denise.

C'était sa première confidence sur ses projets.

Chazolles en ressentait comme une attaque subite de ce mal qui lui était inconnu auparavant: l'envie.

Ah! certes, ce politique avait été plus fin que lui. Il avait épuisé les plaisirs, les jouissances de la jeunesse; mené une joyeuse existence qui ne lui laissait rien à apprendre désormais. Il devait avoir dans ses secrétaires des cases pleines de portraits de femmes, de billets parfumés, de lettres d'amour.

Il ne s'était rien refusé et maintenant il s'offrait, lorsque lui, Chazolles, était obligé de demander de nouvelles joies à une liaison illégitime, des plaisirs délicats dans un mariage qu'il pourrait publier à grand renfort de trompettes, sur lequel on le féliciterait de toutes parts et qui jetait dans ses bras une jeune fille belle, riche, pure et ornée de tout ce qui donne le charme, excite l'enivrement et flatte l'orgueil, l'esprit et les sens d'un homme.

Ce Duvernet avait toutes les chances!

Chazolles s'en allait à la dérive, parmi les bookmakers, les chevaux, les femmes et les jockeys, ne songeant ni aux uns ni aux autres, ne saisissant aucun détail de ce panorama mouvant et bigarré qui se déroulait sur l'hippodrome, dans les tribunes et le long de la piste.

Des clameurs se firent entendre, à étourdir comme à Athènes, les corneilles du stade: Bariolet! Dublin! Bariolet! Camériste! avec un redoublement de fracas et, tout à coup, elles s'éteignirent.

La course était finie.

Bariolet l'avait emporté d'une tête sur Camériste.

Mais le châtelain du Val-Dieu ne s'en occupait pas.

En un clin d'œil les tribunes se vidèrent comme par enchantement et la foule se précipita au pesage.

Chazolles se trouvait au tournant et s'appuyait à l'angle du mur, lorsqu'une jeune femme en toilette de velours bleu sombre, fraîche comme une pervenche éclose le matin, avec ses cheveux d'or, sa toque Henri II, crânement posée sur sa tête mignonne, rayonnante de gaieté et d'animation, déboucha auprès de lui, au bras d'un gentleman sanglé dans un veston étroit, une rose à la boutonnière et le stick à la main.

Instinctivement Chazolles arrêta la jeune femme au passage en lui posant brusquement sa main sur le bras.

Elle étouffa un cri.

Et au même moment, la canne du jeune monsieur effleura le visage du député.

D'un mouvement rapide comme un éclair, Chazolles avait paré le coup et brisé le stick en morceaux.

D'un coup de poing il envoya l'homme au veston à quinze pas, rouler sous les pieds de Bariolet, le cheval victorieux qui rentrait lentement au pesage et se cabra.

La femme était Angèle.

L'homme était le duc de Charnay.

La scène avait été si rapide que les voisins même de ce groupe querelleur n'avaient vu que la chute du duc, sans en deviner la cause.

Chazolles était resté immobile à sa place.

--Monsieur, dit le duc en se relevant, furieux, nous nous reverrons.

Chazolles lui tendit sa carte sur laquelle il écrivit rapidement au crayon: Chez M. Duvernet, avenue Montaigne, 26.

--Quand vous voudrez.

--Mes témoins seront chez vous dans une heure, dit Charnay.

Et il s'éloigna seul.

Vainement, il chercha des yeux sa compagne, la cause évidente de cette algarade où il avait éprouvé la force du biceps de son rival.

Elle avait disparu.

Chazolles, resté seul sur le champ de bataille, semblait aussi calme que si rien de fâcheux ne lui était survenu, mais intérieurement, une violente tempête bouillonnait en lui.

Il lui montait à la tête des rages d'écraser entre ses doigts le hautain personnage, le triomphant adversaire qui lui avait pris cette maîtresse à laquelle il vouait un mépris mortel. Quand elle l'avait regardé avec des yeux suppliants, il avait détourné la tête et ses lèvres s'étaient crispées de dégoût.

Il ne la reverrait pas.

Ainsi, Duvernet avait raison. Pour qui trompait-il sa femme, l'ange du foyer domestique qui lui avait donné de longues années de bonheur, quand tant d'autres n'ont pas été à l'abri des peines, des inquiétudes, des privations, des misères de toute espèce, même l'espace d'un jour, du lever au coucher du soleil?

Et il n'était pas content de son lot! Que voulait-il donc?

Pendant cinq minutes il se livra aux réflexions les plus sages; il redevint l'homme du Val-Dieu; il fit les projets les plus sensés. Il s'éloignerait; il quitterait Paris et recommencerait sa vie dans ces lieux où tout lui rappelait les enchantements du passé, les poésies de la nature, la tranquillité des bois et des champs.

Il avait oublié le duc, les courses, les jockeys maigres qui passaient près de lui, leur selle sur le bras, allant aux balances ou en sortant, lorsqu'on lui frappa sur l'épaule.

C'était Duvernet avec sa figure d'une impassibilité diplomatique.

--Eh bien! fit machinalement Chazolles.

--D'où sors-tu? On dirait que tu rêves! Je te cherchais. Tu n'as pas bougé?

--Non.

--On va courir le prix du Printemps.

--Qu'est-ce que cela me fait?

--Diable. Tu es bien détaché des choses de ce monde?

--Allons-nous-en.

Duvernet le considéra curieusement.

--Tiens! dit-il, qu'as-tu donc? Ta figure est bouleversée.

--J'ai un duel!

Duvernet tressauta comme s'il avait marché sur la queue d'un aspic.

--Un duel? Pourquoi?

--Pour une querelle.

--Toi, le plus doux des hommes?

--Ça ne fait rien.

--Avec qui?

--Avec un jeune monsieur très bien...

--Qui se nomme?...

--Le duc de Charnay.

Duvernet réfléchit et fit claquer sa langue avec impatience.

--Histoire de femme, sans doute! Diantre! voilà une tuile qui tombe mal. A la veille d'une séance décisive à la Chambre! Au moment où tu allais être ministre. Tu déranges mes combinaisons. Un scandale!

--Que veux-tu? C'est fait. Le vin est tiré...

--Il faut le boire. C'est amer. Et on ne pourrait pas arranger l'affaire?

--Non.

--C'est donc grave?

--Je ne sais pas. Cela dépend de la façon dont le duc comprend les choses. Il a levé sa canne pour me frapper et je l'ai envoyé d'un coup de poing rouler sur la ravine, dans l'allée.

--Mais la raison de cette insulte?

--Inutile de l'expliquer; les faits sont là. Ils suffisent.

--Il va t'envoyer ses témoins.

--Sans nul doute.

--Chez ton beau-père! Tu n'y songes pas. Il faut éviter à tout prix ce tapage.

--Je ne peux pourtant pas lui faire des excuses. Sois tranquille; comme tu es garçon, j'ai donné mon adresse chez toi, avenue Montaigne. Ses témoins y seront dans un instant.

--Et les tiens?

--Je compte sur toi.

--Et mon discours demain?

--On peut terminer le tout dès le matin. Ce n'est qu'un coup d'épée à donner ou à recevoir, sans bruit, dans un coin, en cinq minutes.

--Spadassin, va!

Duvernet se grattait le front avec embarras. Cette complication le chiffonnait.

--Tu as raison; allons-nous-en, dit-il.

Au moment de monter en voiture, il se ravisa:

--Tu n'as pas un second ami, ici, pour hâter la solution et ne pas remettre aux calendes les témoins du duc?

--Je n'ai vu personne. Et toi?

--Si, Des Brosses. Il est dans la tribune du président. C'est un brave à tous crins. Enchanté de te rendre ce service. Et il sera discret.

--Emmenons-le.

Le commandant Des Brosses est un militaire mondain des plus corrects, très scrupuleux sur le point d'honneur.

En deux mots, Chazolles lui expliqua l'algarade du pesage sans insister sur le motif.

Très lié avec Duvernet, Des Brosses accepta sans peine la mission dont on le chargeait.

On mènerait les choses rondement, une petite saignée à la Broussais est hygiénique de temps en temps.

--Mais j'y pense. Vous êtes campagnard, dit-il à Chazolles. Aux champs on passe plutôt son temps à tuer des lapins qu'à faire des armes. Savez-vous tenir une épée?

--A peu près.

--C'est la seule arme digne d'un gentleman. Bâti comme vous êtes, vous devez avoir un poignet du diable.

--Le duc en sait quelque chose, dit Valéry.

Les deux amis enlevèrent le commandant, et la victoria du futur ministre fila d'un train d'enfer vers l'avenue Montaigne, où elle arriva juste une heure après la querelle.

Au moment où elle passait sous la porte cochère, une autre victoria s'arrêtait au bord du trottoir.

Le duc n'avait pas perdu de temps.

Deux messieurs en descendirent et sonnèrent à l'entresol de Duvernet, qui les reçut dans son cabinet.

Les deux messieurs étaient des amis de Charnay, fort gracieux d'aspect, souriants et d'une extrême politesse.

--Je pense, dit le plus âgé, le marquis de Kergor, qui n'avait pas trente ans, que notre affaire se traitera aisément. M. Chazolles a gravement offensé notre ami, le duc de Charnay. C'est à nous qu'appartient le choix des armes. Nous croyons vous être agréables en prenant l'épée.

--Accordé.

--A moins qu'on ne veuille nous adresser des excuses.

--Jamais. Quand fixez-vous la rencontre?

--Le plus tôt sera le mieux, dit Kergor.

--Comme cela se trouve, pensa Duvernet.

Et tout haut:

--Nous sommes dans la belle saison; le temps est superbe.

--Nous pourrions prendre le train ce soir, proposa le marquis.