Angèle Méraud

Part 13

Chapter 133,857 wordsPublic domain

Elle racontait à Chazolles qu'elle avait dû confesser à madame Pivent sa chute et ses faiblesses pour un amant dont elle lui cachait le nom; que la poissonnière, après avoir jeté feu et flamme, avait fini par s'adoucir et pardonner.

Angèle semblait si sincère, ses histoires étaient si naturelles, ses mensonges se mêlaient à tant de vérités; elle les enveloppait de tant de miel comme une pilule roulée dans le sucre, que Chazolles croyait tout ce qu'elle voulait, trop fier pour l'espionner.

Est-ce que ces yeux limpides qui se fixaient droit sur vous avec tant d'assurance pouvaient mentir? Est-ce que cette figure de vierge pouvait servir de masque à une âme vicieuse?

Cet homme fort, énergique, vraiment intelligent, était dominé par cette fille frêle et pâle, languissante par moments, qui s'était emparée de lui et dont il ne pouvait plus se passer.

D'ailleurs, sage jusque dans ses folies, il ne se ruinait pas pour elle.

Angèle ne l'aurait pas voulu et, au fond, Chazolles, avec sa nature restée paysanne en quelques détails, aurait résisté à la pente et enrayé à temps avant de dégringoler dans les abîmes.

Cette maîtresse brillante, soumise, facile, ne lui coûtait pas plus d'une trentaine de mille francs par an.

Elle ne demandait rien, prenait ce qu'il donnait, mais ne prononçait jamais ce mot qui lui semblait odieux: l'argent.

Il faut reconnaître qu'elle n'était pas de la race des femmes qui estiment l'amour une marchandise à vendre avec un bénéfice énorme, dressent leurs inventaires avec régularité et calculent le moment où elles se retireront des affaires, munies de bonnes rentes, ayant des terres, des valeurs et pignon sur rue, comme un bon boutiquier dont la fortune est faite.

Par son détachement des richesses, elle se distinguait de la génération présente.

Elle retardait, pour le moins, d'un demi-siècle, et c'est son éloge.

C'était, d'ailleurs, le seul qu'on pût faire d'elle.

Mais Chazolles la jugeait sans défauts comme un brillant de la plus belle eau.

Le premier doute lui vint de Denise.

Un soir, ils étaient à la Renaissance.

On jouait le _Petit Duc_.

L'essaim des amoureux de la diva s'était abattu aux fauteuils d'orchestre, sous les armes, le gardénia à la boutonnière des habits noirs.

Duvernet et un rentier de ses amis occupaient avec Chazolles et Denise l'avant-scène de droite.

En face d'eux, au balcon, Angèle brillait au premier rang, à l'angle le plus rapproché de la scène.

Elle accaparait l'attention de la jeunesse dorée de l'orchestre, dans sa robe paille à rubans bleu clair, très ouverte. A ses oreilles, des modèles de délicatesse, deux superbes saphirs entourés de diamants étincelaient sous les feux du lustre.

Ce n'était plus une femme, mais une constellation.

Denise, espiègle comme une pensionnaire en congé, se pencha sur l'épaule de son beau-frère.

--Dieu! la jolie femme! dit-elle.

Chazolles se laissa aller à ce mouvement de joie vaniteuse de l'homme qui entend louer l'objet de sa passion, mais un signe imperceptible de Duvernet qui avait dressé l'oreille, un coup d'œil, l'avertirent de se tenir sur ses gardes.

--Où ça? fit-il en ayant l'air de ne pas comprendre.

--Ne faites pas l'ignorant, monsieur; en face de nous.

--Je t'assure...

--Là, devant toi.

--Ah! reprit-il, oui; cette grande brune en robe caroubier.

--Mais non, cette blonde en robe paille avec des rubans couleur du ciel, quand il fait beau.

--Je ne trouve pas. Très ordinaire.

Pour le coup, c'était trop fort. Le seigneur du Val-Dieu se moquait d'elle.

Vivement elle donna sur le bras de Duvernet un léger coup d'éventail.

--Dites donc, vous, fit-elle, venez çà et écoutez-moi.

--J'écoute.

--N'est-il pas vrai que cette dame là-bas, au balcon, la robe paille, est admirable.

--Hou! hou! fit Duvernet, qui avait reconnu vingt fois en pareille occurrence la Parisienne du Val-Dieu.

--Vous êtes dégoûtés, vous autres! peste!

--Vous savez, chère miss, les hommes n'ont pas sur cet objet les yeux des femmes.

--Prenez garde, fit Denise, vous! A force d'être si difficile, vous ressemblerez dans quelques années au héron de la fable.

--Ce qu'elle a de mieux, ce sont ses boucles d'oreilles, dit Duvernet, rompant les chiens. C'est ce que je vois de plus clair.

--Des saphirs de toute beauté. Quand je me marierai, je voudrais que mon mari m'en offrît de pareils.

--De plus beaux, dit Valéry, je lui rappellerai ce vœu, si j'ai l'honneur de le connaître.

--Vous le connaîtrez certainement.

--Je l'espère.

--Car vous ne pouvez faire moins que d'être un des témoins de ma noce.

--Qui aura lieu?

--Le plus tard possible. Je ne sais pas si je me trompe, mais il me semble que je passe le plus heureux temps de ma vie.

--Ce n'est pas flatteur pour le futur.

--Oh! les hommes, vous savez, fit Denise, en jetant un regard à Chazolles, pour ce qu'ils valent, il n'y a pas tant à se presser de courir après.

Duvernet s'inclina:

--Merci.

--Je voudrais aussi, continua Denise, connaître les fournisseurs de cette belle. Sa toilette est d'un goût que je qualifierai d'exquis, tout: la robe, la polonaise, le chapeau. Quel chien! Il est vrai qu'il faudrait avoir aussi ses cheveux de cuivre rouge et son cou de neige. Pas vrai, Maurice?

Chazolles se tut.

Il fit seulement un léger mouvement des épaules qui marquait son indifférence.

--Qu'est-ce qu'il a donc ce soir qu'il est muet? demanda Denise à Duvernet.

Le député comprenait bien ce silence. Chazolles était absorbé dans la contemplation de son bien.

Ils étaient habitués à rencontrer, aux théâtres où ils allaient ensemble, ce minois séducteur toujours en pleine lumière en face d'eux, et Valéry saisissait les relations magnétiques entre les deux sujets, relations dont il comprenait à la fois la force et le danger.

--Tenez, reprit Denise, puisque vous dites que les hommes ne jugent pas les femmes avec les mêmes yeux que nous, je vais vous prouver qu'il y en a qui pensent comme moi au sujet de ma blonde.

--Comment donc?

--Regardez à l'avant-scène, devant nous.

--Le duc de Charnay, dit l'ami qui accompagnait Duvernet.

--Ah! c'est M. le duc de Charnay, ce petit jeune homme aux diamants. J'aurais dû m'en douter. Je ne suis pas fâchée de le voir. C'est un curieux type. Vous le connaissez?

--Il est de mon cercle, dit l'ami.

--Recevez mes compliments, cher monsieur. Les femmes se tuent pour les membres de votre cercle. C'est flatteur.

--Pour celui-là, observa l'ami.

Denise lorgna le duc un instant.

--Eh bien, cela m'étonne, fit-elle. En vaut-il vraiment la peine?

--Aucun homme ne vaut qu'une femme se tue pour lui, affirma gracieusement l'ami.

--Et je crois que la réciproque est vraie, ajouta Duvernet silencieusement.

--Vous vous trompez, cher monsieur, dit Denise. J'en sais au moins une.

--Vous, peut-être?

--Oh! non. Moi, qu'on se contente de m'aimer! C'est tout ce que je demande.

--Qui donc alors?

--Ma sœur Hélène.

--Ne l'aime-t-on pas aussi? dit Duvernet.

Denise pinça le bras de son beau-frère.

--Écoutez ça, vous, fit-elle.

Et regardant Duvernet:

--Je le croyais; maintenant je n'en sais rien. Mais nous nous éloignons de notre sujet.

--L'étoile du balcon?

--Revenons-y.

--Le duc de Charnay est de mon avis sur son compte. Depuis le commencement de l'acte, c'est-à-dire depuis qu'il est arrivé, il la dévore des yeux.

--Ah! fit Chazolles.

--Et, mon cher, je crois qu'il y a entre eux des correspondances, des effluves comme disent les romanciers à la mode. Il en est affolé.

--Et la jeune personne? demanda Duvernet.

--Elle se cache sous son éventail et sourit. Je suis sûre qu'ils s'entendent à merveille. Regarde donc, Maurice.

Chazolles abaissa les coins de ses lèvres d'un air dédaigneux.

--Qu'est-ce que cela me fait? dit-il.

Mais une étrange jalousie venait de lui serrer la poitrine dans un étau.

Elle avait peut-être raison, cette Denise.

--Le duc n'est pas le seul à manifester son admiration, reprit-elle.

--Comment, il y en a d'autres? dit perfidement Valéry.

--Oui.

--Où ça?

--A l'orchestre.

--Qui donc?

--Ce vieux monsieur, au crâne nu, en œuf d'autruche, avec une petite couronne de cheveux comme un capucin et qu'il ramène! au troisième rang!

--En effet. Il se tourne à chaque minute.

--Est-il décati pourtant! Un débris! Une ruine!

--Il est tout jeune, dit le financier.

--Vous le connaissez?

--Parfaitement, il est de mon cercle.

--Ah! çà, fit Denise, ils sont donc tous de votre cercle, les admirateurs de cette petite?

--Dame! quand il y en a un qui connaît une jolie femme, il s'en vante et donne envie aux autres de la connaître aussi.

--C'est comme les officiers d'un régiment alors, observa Duvernet.

--Qu'est-ce que vous voulez! Le monde! Il est le même partout.

--Alors vous la cultivez?

--Moi, non. Je sais seulement qu'elle demeure rue de Londres. Je suis du cercle, mais j'y vais à peine. Je ne compte pas.

--Rue de Londres? répéta Chazolles qui tressaillit.

--Oui. Du moins elle y est souvent et on l'y trouve, à ce que j'entends dire.

--Et il se nomme ce vieux-là? demanda Denise.

--Il n'est pas vieux, je vous dis, quarante ans au plus.

--Et si décrépit, mon Dieu! Qu'est-ce qu'il a fait?

--Il a cultivé les femmes dont on parle au cercle.

--Il y en a donc beaucoup? insinua Duvernet.

--Pas mal, dit avec son flegme le clubman.

--Attendez donc; je le connais; c'est le baron Germain. Il est du ministère des finances.

--Oui, chef de bureau, mais il y va si peu.

--Sa façade est en bien triste état!

--Mais on refait les plâtres de temps en temps, dit l'ami.

--Et c'est là un homme à bonnes fortunes? demanda la jeune fille.

--Trop, hélas! vous le voyez bien. Il est au mieux avec la petite du balcon.

En effet, le baron était très bien avec Angèle.

Elle ne se gênait même pas pour lui envoyer, de temps en temps, un petit salut de connaissance, malgré la présence de Chazolles, dont les pieds brûlaient sur les planches de l'avant-scène.

--Qu'est-ce que tu as? lui demanda Denise. Tu ne peux pas rester en place.

--Cette opérette m'assomme.

--Tu es difficile. Du Meilhac assisté de son ami Ludovic, musique de Lecocq.

--Et Granier est très gentille, affirma l'ami.

--Sois tranquille, ce sera bientôt fini.

On était au dernier acte.

Le petit duc dans sa tente roucoulait avec sa duchesse le langoureux duo de leur nuit de noces qui s'était fait bien attendre.

Le supplice de Chazolles touchait à son terme, mais les réflexions de sa belle-sœur, une enfant terrible, avaient mis le feu aux poudres et fait sauter la chaumière où il s'endormait de confiance sur un cœur dont il se croyait sûr.

XXI

Le baron Germain est un célibataire comme il y en a beaucoup dans les entresols des quartiers aristocratiques de Paris.

Fils d'un préfet de la monarchie parlementaire, il a hérité des habitudes d'ordre et de parcimonie de ce régime bourgeois.

Il est né vers mil huit cent trente-huit, comme Chazolles, et, son père étant mort peu de temps après son entrée dans le monde, il fut élevé par un vieil oncle, garçon et sectateur d'Épicure, dans les principes les plus larges pour ce qui concernait les jouissances de ce monde éphémère, les plus étroits pour ce qui avait trait à l'administration de sa fortune.

Elle était convenable.

Le baron qui n'avait d'autre charge que sa propre guenille, qui lui était très chère, jouissait d'une cinquantaine de mille livres de rentes, en valeurs sûres, à l'abri des éventualités.

Il réglait son existence avec une sagesse exceptionnelle et un ordre admirable. Il dressait son budget avec plus de prévoyance que celui de n'importe quel État du globe et ne livrait rien aux hasards.

Le baron savait choisir ses officieux. Il en avait deux; un cocher qui soignait son cheval et son coupé, un valet de chambre attaché à sa personne et qu'il avait baptisé lui-même du nom de Jasmin.

Il connaissait la plupart des femmes de Paris et possédait cet esprit facile qui court les rues et qu'on ramasse partout, sur l'asphalte où les gamins le laissent tomber, dans les journaux, au théâtre, surtout dans les salons, et qui s'enflamme comme une allumette par le frottement, au choc des conversations.

Ce célibataire spirituel occupait à l'entresol de la maison de Chazolles un appartement de cinq mille francs très sévère et très confortable.

Sa sagesse aurait été sans défaut, comme une cuirasse modèle, s'il avait moins adoré le sexe contraire.

Mais le baron était d'une nature aussi inflammable que le bois mort, la paille sèche ou l'amadou.

Il ne pouvait voir trotter sur l'asphalte un petit soulier cambré, avec un bas bien tiré, de soie et même de fil ou de coton, sans s'acharner à sa poursuite.

Les épaules nues des femmes du monde lui causaient des titillations étranges et il se pâmait d'aise devant une cantatrice à la poitrine haletante qui se penchait sur la rampe pour lancer une déclaration au public en roucoulant son grand air.

La femme, c'était la crevasse de ses tuyaux, la fissure de son amphore, la lézarde de sa muraille.

Aussi, à quarante ans, alors que Chazolles était d'une vigueur de cariatide, il marchait, le dos voûté, en toussant à chaque minute et sa tête branlait au moindre coup de vent, mal soutenue par un cou tremblant comme celui d'un octogénaire usé et décrépit.

A chaque pas, malgré ses efforts pour se tenir droit, il penchait comme un navire affalé sur la côte, prêt à échouer.

Il ne résistait à la décadence qu'à force de cosmétiques, de maquillage et grâce à l'habileté de son tailleur, de son chemisier et aux talents de Jasmin.

Et pourtant il avait encore une foule de succès auprès des femmes, de succès dangereux et imprudents.

Il vivait sur sa réputation d'esprit, car pour le reste il était jaugé comme une vieille futaille, qui fuit d'usure et se mange aux vers.

Certes, il ne semblait pas, pour qui n'était point au courant de sa vie, un rival à redouter.

Cependant, le duc de Charnay causa moins d'inquiétude à Chazolles que ce ramolli vacillant et caduc.

Dans l'esprit du châtelain du Val-Dieu, Angèle, qui demeurait sous le même toit que le baron Germain, avait dû le rencontrer plus d'une fois.

Évidemment ce jouisseur s'était épris des charmes de sa voisine et la courtisait. Il était en passe d'obtenir ses faveurs et s'entendait au mieux avec elle, puisqu'ils se donnaient rendez-vous au théâtre.

Il ne supposa pas un instant que le hasard fût entré pour quelque chose dans cette rencontre.

Elle était l'effet d'un concert entre eux.

Cependant, soit qu'Angèle se fût aperçue de l'attention dont elle était l'objet, soit pour toute autre cause, Chazolles ne saisit aucun signe suspect entre les deux coupables présumés.

Vainement le baron se retourna plusieurs fois vers la jolie blonde du balcon.

Elle s'abritait nonchalamment sous son éventail et l'étendait entre elle et cet adorateur compromettant, comme un bouclier.

Lorsque la pièce s'acheva au milieu des applaudissements de la salle qui rappelait le petit duc de Parthenay et sa suite, Chazolles aurait voulu attendre à la sortie sa maîtresse pour tenter une explication, la première, car jusque-là il avait eu foi en elle, mais il fut contraint d'échanger seulement à la dérobée un regard avec Angèle.

Denise le retenait.

Il lui donna le bras et la conduisit à son coupé qui l'attendait à la porte.

--Nous accompagnes-tu? dit-il à Duvernet.

Il essaya de l'entraîner.

Mais l'autre objecta un rendez-vous au café de la Paix.

Il suivrait le boulevard avec son ami le clubman, en prenant l'air.

Il serra la main de Chazolles avec une énergie significative et lui glissa ces deux mots:

--Sois prudent!

Puis le futur ministre referma, comme un simple ramasseur de bouts de cigares, la portière de la voiture qu'un excellent carrossier anglais emporta rapidement sur le macadam.

Duvernet suivit des yeux le coupé qui disparut bientôt dans l'encombrement des fiacres qui s'éloignaient dans toutes les directions.

La Porte-Saint-Martin, l'Ambigu fermaient et des milliers de spectateurs regagnaient leurs logis.

Le député du Havre, au bras du clubman, s'en allait tranquillement après avoir allumé un cigare.

La soirée était d'une douceur exceptionnelle.

On touchait au printemps.

Les cafés, éclairés par des milliers de lumières, étaient pleins de buveurs. On aurait pu se croire au mois de juin, par une nuit d'été.

Duvernet songeait à la figure si loyale de Denise, à ce bon sourire aux dents blanches, à ses beaux cheveux châtains, à ses couleurs de pêche veloutée et rougissante.

Franchement, elle était bien tentante.

Et il croyait deviner que, malgré sa calvitie naissante, il ne déplairait pas.

Mais le mariage, c'était bien aléatoire.

N'avait-il pas un exemple de plus sous les yeux?

Chazolles, son meilleur ami, l'homme le plus droit, le plus digne qu'il connût, finissait comme les autres.

La satiété était venue, malgré les qualités si touchantes de cette admirable Hélène, et lui aussi, il trompait sa femme, toujours belle pourtant, toujours séduisante, entourée de ses fillettes, deux perles, rehaussant le charme d'une mère qu'on aurait pu prendre pour leur sœur aînée.

Et pour qui?

Pour une fille de rien, car un Parisien de vieille date ne pouvait s'y méprendre. Angèle Méraud n'était qu'une femme galante que tous les gilets à cœur de l'orchestre et les habitués des avant-scènes courtisaient avec ensemble.

Chazolles en était épris au point de n'oser en parler même à son intime.

C'était donc grave!

Il entourait cette mystérieuse passion de silence et d'ombre!

Comme il s'éloignait rêvant à cette bizarrerie du cœur humain qui fait qu'on délaisse le bien pour le pire, et qu'on quitte les belles routes droites et faciles pour les chemins de traverse où l'on s'enfonce en pataugeant dans les fondrières, un coupé passa rapidement auprès de lui.

Ce coupé, petit, était attelé d'un cheval alezan très vite, et au vasistas de la portière, Duvernet crut entrevoir, comme dans un éclair, la jolie figure de la jeune fille du balcon.

--C'est une commandite, pensa-t-il.

Et après un moment de réflexion, il ajouta:

--A moins pourtant que cet imbécile de Chazolles ne lui ait donné une voiture.

Et il soupira:

--Pauvre Hélène!

Place de l'Opéra, il entra au café de la Paix.

Le baron Germain était assis à une table dans la grande salle, à droite.

Duvernet s'approcha de lui et lui tendit la main. Son compagnon l'imita.

--Seul? dit-il.

--Oui! c'est notre lot! De vieux garçons!

--Oh! fit le clubman, il y a des compensations. N'étiez-vous pas à la Renaissance?

--Ce soir? En effet, j'en sors.

--Et vous entreteniez une correspondance télégraphique avec une charmante personne...

--Au balcon? N'est-ce pas qu'elle est ravissante. Un galbe! Un montant!

--C'est vrai.

--Vous avez cru, reprit le baron, que je suis du dernier bien avec elle?

--Dame!

--Vous vous tromperiez. C'est une amie simplement, même pas une amie, une connaissance, une voisine.

--Ah! fit Duvernet intrigué.

--Elle demeure dans ma maison.

--Depuis quand?

--Dix-huit mois.

--Diable! pensa l'ami de Chazolles, le drôle n'a pas perdu de temps. Aussitôt vue, aussitôt enlevée.

--Je viens même de la renvoyer chez elle dans ma voiture. Une complaisance...

--Désintéressée? fit le clubman.

--Provisoirement, riposta le baron. Pour l'avenir, on n'en peut pas répondre.

Duvernet vit clair dans le passé.

D'un mot le baron Germain l'avait illuminé.

Ainsi Chazolles était fou de cette fille, car s'il avait changé d'avis en quelques jours, s'il s'était fait nommer député, s'il avait quitté la maison, le pays où il se plaisait depuis son mariage, depuis quinze ans, c'était à cause d'elle.

C'est pour elle qu'il avait transformé sa vie; pour elle qu'il délaissait ses enfants, pour elle qu'il faisait subir à sa femme les tortures de la jalousie, les amertumes de l'abandon.

Cette fille l'avait rendu égoïste de bon qu'il était, injuste, cruel, impitoyable. Il lui sacrifiait tout, famille, devoir, repos, et n'avait fait qu'un marché de dupe, car elle le trompait odieusement et se moquait de lui.

En un instant, il la prit en haine à cause du mal dont elle était la source.

--Elle doit être au mieux avec le duc de Charnay, dit-il au baron.

--Pourquoi le supposez-vous?

--Pour rien. Des coups d'œil échangés! Des gestes éloquents!

--C'est bien possible, fit le ramolli avec indifférence. Elle mérite qu'on s'en occupe, mais ses fredaines ne me regardent pas. C'est l'affaire du monsieur qui l'entretient.

--Il n'a pas mal choisi au physique. Sait-on qui?

--Non. Un inconnu qui vient rarement et qu'on ne voit pas. Elle n'en parle jamais.

En effet, grâce à la complicité de la concierge, il était difficile qu'on rencontrât Chazolles dans la maison, car il ne s'y glissait qu'avec les plus grandes précautions et lorsque madame Adrien s'était assurée qu'il pouvait monter sans être aperçu.

--Oh! pensa Duvernet, il faut le tirer de là.

Mais par quel moyen?

Le baron et son collègue du cercle se levaient.

Duvernet en fit autant, les salua et s'en alla lentement du côté de l'avenue Montaigne.

Arrivé chez lui, dans sa chambre où un bon feu flambait, il s'assit dans un excellent fauteuil, étendit ses jambes devant le foyer et prépara, à propos de la politique extérieure, un discours sur lequel il comptait pour ébranler le ministère déjà chancelant sur sa base et peut-être le jeter par terre.

--Attendons un peu, se dit-il en pensant à Chazolles, je prendrai l'intérieur. J'aurai la police à mes ordres et je saurai--pour rien--ce que je veux savoir. Ensuite à nous deux, ma petite Méraud! Vous n'aurez qu'à vous bien tenir.

XXII

Chazolles, en montant en voiture, avait fait du doigt un signe à son cocher.

Ce signe voulait dire:

--Allez vite.

L'ordre était facile à exécuter en quittant le boulevard encombré de voitures de toutes sortes.

Le cocher fila par la tangente.

Denise manifesta son étonnement de ce nouvel itinéraire.

--Les boulevards sont trop étroits, dit laconiquement Maurice. Dans dix ans on sera forcé de les élargir.

La jeune fille se rencogna dans son angle et garda le silence.

Son beau-frère lui semblait bien préoccupé.

Elle repassait dans son esprit les incidents de la soirée, et se disait que le trouble du mari d'Hélène n'était pas naturel, mais avec sa réserve, elle pressentait qu'en essayant de pénétrer un secret qu'on lui cachait, elle outrepasserait son droit.

Elle rentra chez elle mécontente, se laissa embrasser froidement, contre son ordinaire, par Maurice et disparut.

Chazolles rendu à sa liberté, traversa la chambre de ses enfants, souleva les rideaux de l'alcôve où les deux sœurs dormaient dans leurs lits jumeaux blancs et bleus, du paisible et frais sommeil des cœurs ignorants, passa chez Hélène qui fermait les yeux, la contempla une seconde, posa ses lèvres sur sa main qui pendait hors du lit, puis il descendit par le petit escalier desservant l'aile qu'il habitait, ouvrit une porte étroite sur la rue, et, parvenu à l'avenue d'Antin, héla un fiacre qui passait et lui donna l'adresse:

--66, rue du Colisée.

Il lui était impossible d'attendre une minute de plus.

Il lui fallait son explication.

Les soupçons que Denise avait semés dans son esprit y germaient avec une effrayante rapidité.

Pour la première fois, il comprit à quel point cette Angèle était devenue nécessaire à son existence, avec quelle puissance elle s'était emparée de tout son être et la place qu'elle tenait en lui.

La seule pensée qu'elle le trompait lui faisait bondir le cœur dans la poitrine, bouillir le sang dans les veines.

Il voyait trouble.

Jusque-là cette affection avait été tranquille. Il avait puisé dans la nouveauté de cet amour facile, rieur et jeune, parfumé comme une branche de lilas, des jouissances qu'aucune préoccupation n'avait altérées. Il avait pu croire que son secret était ignoré de tous, que rien n'en transpirait ni dans son intérieur ni au dehors.