Part 12
--On y pioncera à poings fermés, fit-elle en se relevant.
Elle flairait avec son nez aux ailes vibrantes, les bonnes senteurs du cabinet.
--C'est parfumé comme une chapelle, mais ce n'est pas l'encens qu'on renifle! Pristi! qu'est-ce que dirait ma tante si elle venait me voir là dedans! Et des cuvettes à mon chiffre, tout à mon chiffre! Il n'a rien oublié. Il se figure donc que je vas me cloîtrer là, tout le temps! Mais, ma bonne, ce que je m'y ferais vieille toute seule!
Elle allait d'un objet à l'autre, joyeuse, en sautillant comme une bergeronnette devant une charrue, maniant les flambeaux en vermeil, les riens entassés sur les étagères, sur les commodes à ventre rebondi, à coins de bronze doré.
Et soudain elle se retourna vers madame Adrien qui la considérait avec stupeur, tant son langage libre et populacier jurait avec sa physionomie de vierge, aristocratique à la prendre pour la fille d'une princesse.
--Vous l'avez vu ces jours-ci?
--Oui, monsieur a veillé à ce que rien ne manquât.
--Vous croyez donc qu'il m'aime, là, vraiment, cet être-là?
--Il me semble qu'il essaie de vous le prouver.
--Eh bien, je le trouve naïf, fit-elle, rêveuse. Moi, je ne comprends pas qu'un homme puisse aimer une femme de cette façon; surtout une femme comme moi.
--Pourquoi donc?
--Parce que je me connais et que je me rends justice, ma belle. Je ne vaux pas cher. Non, là, tout de bon, sans pose!
Elle disait vrai.
Le cocher qui l'avait amenée venait de remettre la malle de sa cliente à un commissionnaire qui stationnait à deux pas de là.
Elle arrivait cette malle, une jolie malle en cuir russe avec des initiales dorées, un cadeau du duc de Charnay, lors d'une excursion qu'ils avaient faite ensemble en Savoie, au pays des marmottes, comme elle disait dans son franc parler.
Elle tira de sa poche une pièce de cent sous et la donna au porteur:
--Tiens, fouchtra, fit-elle. Va boire à ma santé et à celle de ces dames.
--Est-elle chandille! dit la Flamande à la concierge.
Cet éloge, toujours flatteur à l'oreille d'une femme, décida de la sympathie d'Angèle pour sa bonne.
--Vous, dit-elle, vous n'aurez pas trop de mal. Je ne veux pas me claquemurer là comme une limace dans sa coquille. Vous pouvez manger votre dîner, en invitant des amis. Moi, je prends de la poudre d'escampette. J'ai ma famille à visiter; elle ne se consolerait pas de ma perte. Bonsoir, mes belles.
Mais elle se ravisa:
--Si vous voulez entrer en fonctions, mademoiselle Michelle, reprit-t-elle, je change d'avis. Je m'habille pour aller dîner dans le monde. Ensuite je rentrerai chez ma tante. Vous ne la connaissez pas, ma tante? C'est dommage. Madame Pivent, aux Halles, troisième rang, au coin, du côté de Saint-Eustache! Une crème. Vous verrez ça.
Au bout de dix minutes passées dans sa chambre, elle reparut avec la Flamande.
--Adieu, mes chéries, dit-elle. Je reviendrai un de ces jours.
La concierge et Michelle restèrent seules en face l'une de l'autre.
--Elle est trôle, dit la Flamande.
Madame Adrien écoutait à la porte du vestibule.
--Elle dégringole les escaliers en fredonnant des chansons. Où va-t-elle?
--Je ne sais pas.
--Elle n'a rien dit?
--Si. Qu'elle allait tîner à la Crante Chatte ou aux Ampassateurs.
--A la Grande-Jatte ou aux Ambassadeurs! s'écria la concierge, mais alors c'est une cocotte!
--Eh pien! fit brutalement la Flamande en découvrant une jolie soupière d'argent d'où s'échappa une délicieuse odeur de potage; qu'est-ce que fous foulez que ça soit? Une rocière!
Madame Adrien haussa les épaules.
Pauvre M. Chazolles, pensa-t-elle.
--Ma foi, dit la Flamande, si fous m'en groyez, nous allons tout ponnement mancher le tîner. Elle n'en aura pas un pareil à la Crante-Chatte ou aux Ampassateurs!
Madame Adrien était tentée par le parfum des sauces, mais elle hésitait à se commettre avec la valetaille de la maison où elle régnait.
Elle résista dignement aux sollicitations de son estomac, objecta que sa loge ne pouvait pas rester indéfiniment à la garde d'un voisin obligeant et s'éloigna de cette prison dorée déjà vide de sa fantasque pensionnaire.
XIX
Le dernier dimanche de septembre aurait été un beau jour pour la vanité de Chazolles, si le châtelain du Val-Dieu avait eu de la vanité.
Les campagnards étaient sur pied de bon matin pour soutenir leur candidat.
Chazolles n'avait pas perdu son temps. Ce qu'il avait parcouru de kilomètres les jours précédents est invraisemblable. On l'avait vu partout à la fois, envahissant les villages avec impétuosité, encourageant ses fidèles, réchauffant les tièdes, pressant les fervents, trottant par les chemins de traverse ou galopant avec une rapidité vertigineuse, visitant les gardes, les fermiers, les petites gens dans leurs chaumières et jusqu'aux charbonniers dans leurs gourbis de branchages.
Ce qu'il avait fait noircir de papier est invraisemblable.
On aurait pu semer des petits papiers pour une course au clocher d'Alençon à Brest avec les bulletins qu'on tirait pour lui.
Il publiait des journaux de renfort pour soutenir sa candidature. Toutes les feuilles de choux, à l'exception d'un _Progrès_ obscur mais hostile, chantaient ses louanges et poussaient aux roues de son char. Le bonhomme Percheron et les autres Bonshommes des localités voisines entonnaient des dithyrambes agrestes en son honneur.
Les _Glaneurs_, les _Avenirs_, les _Échos_ de toutes sortes s'étaient ralliés à lui.
L'homme de loi adverse le combattait cependant avec une opiniâtreté digne d'un meilleur sort et ne se rebutait pas devant les chances croissantes de ce dangereux rival.
Mais les hostilités se passaient galamment.
Jusque-là, la plume satirique de l'ennemi s'était bornée à dépeindre Chazolles comme un suppôt du despotisme, un partisan acharné des idées les plus rétrogrades, un esprit rebelle au progrès, un être pernicieux dont l'élection amènerait le triomphe des abus, la servitude des prolétaires et le prochain avènement de l'odieuse suprématie cléricale. On insinuait qu'il était ami de l'inquisition et ne serait pas éloigné d'admettre le rétablissement de la torture.
Mais on ne disait pas que Chazolles eût assassiné personne ni dépouillé les voyageurs forcés de traverser, la nuit, ses parages déserts.
La guerre se faisait donc en douceur et ne dépassait point les convenances.
Duvernet, d'autre part, était là pour le coup de feu de la fin, défendait son ami des ongles et du bec, de la parole et de la plume, et ripostait vertement.
Ce fut surtout à la veille du scrutin que la querelle s'envenima.
Les presses étaient réquisitionnées et ne manquèrent pas de besogne.
Le légiste usait ses dernières cartouches et mitraillait l'ennemi de son mieux.
Alors qu'il pensait que Chazolles avait désarmé, comme les troupes qui trempent la soupe après le dernier coup de canon, des afficheurs en manteaux couleur de murailles, se glissèrent dans l'ombre et collèrent aux portes mêmes de Chazolles, sur son territoire, des pancartes dans lesquelles on accusait le Val-Dieu d'être un foyer de conspiration contre les institutions et l'ordre de choses établi.
Mais Duvernet veillait par bonheur et sa vigilance n'était pas facile à mettre en défaut.
Les typographes amis vinrent à l'aide et dans de monstrueuses affiches de toutes couleurs mirent à néant cette coupable insinuation en en démontrant l'inanité.
Les percherons du châtelain emportèrent aux quatre coins du pays cette riposte sans réplique possible à cause du temps qui manquait, et Duvernet put dire à son ami:
--Enfin, nous avons le dernier!
Ainsi fut annulée cette manœuvre de la dernière heure.
Dans toute élection qui se respecte, il y a une manœuvre de la dernière heure.
Autrement la fête ne serait pas complète.
Chazolles avait déployé une activité dévorante.
Depuis la rentrée d'Angèle à Paris, il n'avait pas laissé passer trois ou quatre jours sans s'échapper vingt-quatre heures pour visiter son adorée dans le boudoir où elle l'attendait, grâce aux dépêches qui le précédaient comme des courriers ailés.
Dans ce frais appartement qu'il lui avait donné, il s'enivrait de l'amour élégant, neuf pour lui, libre dans ses caresses, ravivé par la science, habilement déguisée sous certaines minauderies ingénues, de cette fille qui l'irritait et l'énervait en l'amusant de ses saillies et de son esprit faubourien et primesautier.
Lorsqu'il revenait au Val-Dieu et que sa femme le revoyait plus empressé auprès d'elle, plus tendre pour ses enfants, elle ne lui demandait même pas les causes de ses absences et il se taisait, dans son horreur du mensonge et de la duplicité.
Le dimanche matin, la bataille cessa entre les adversaires.
Désormais, c'était au jury des électeurs à rendre son verdict.
Duvernet avait merveilleusement organisé le service.
Chazolles possédait le nerf de la guerre.
Il ne doutait pas qu'il ne fût battu dans les petites villes.
Les cloutiers, les fabricants de chaudrons, les tisserands et les chaufourniers étaient acquis au candidat avancé.
C'était de tradition.
Mais on attendait à la rescousse les ruraux qui forment une majorité imposante.
Le soir, vers sept heures et demie, à la chute du jour, les amis de Chazolles étaient réunis dans le salon, attendant les nouvelles.
On avait le cœur serré.
Décidément, l'amour-propre se mettait de la partie.
M. Châtenay lui-même, malgré sa passion, en oubliait ses collections d'antiques, ses fouilles, son oppidum et le reste.
Il prenait fait et cause pour son gendre, et on lui eût demandé une forte somme pour assurer la victoire, qu'il n'eût pas hésité une seconde à la verser en un bon chèque sur la Banque, pour abréger ces moments d'anxiété.
Hélène et Denise, très agitées, assises à une table en pleine lumière sous le lustre étincelant, se préparaient à noter les résultats qu'on attendait d'un instant à l'autre.
Duvernet seul était calme.
Chazolles se promenait à pas lents, la tête basse, sous l'allée de tilleuls, étudiant les bruits des chemins.
Des émissaires montant la cavalerie de labour ou de luxe du Val-Dieu, en station aux télégraphes, devaient apporter successivement les résultats connus.
Chazolles avait obtenu un premier succès sur son terrain.
Ses voisins l'avaient élu à l'unanimité, mais les nouvelles des petites villes assombrirent les visages.
Les cloutiers avaient voté pour le Robespierre de l'arrondissement. Les tisserands étaient douteux, les chaufourniers nettement hostiles, à l'exception des fournisseurs du Val-Dieu.
Hélène, qui se passionnait comme les autres, plus que les autres, car elle aurait voulu épargner, au prix de tous les sacrifices, une déception, une peine à son mari, se montrait inquiète.
Mais l'incertitude ne fut pas de longue durée.
Les gens de Bazoches, les éleveurs de Moulins, les fermiers de Saint-Maurice et de Tourouvre avaient tenu parole.
Les campagnards donnaient à leur collègue des majorités énormes.
Sur le coup de dix heures, la victoire se dessina, superbe, éclatante.
Alors M. Châtenay harponna le curé par un bouton de sa soutane et lui exposa ses projets.
Il donnerait son hôtel du Cours la Reine à son gendre, s'il était député.
Denise n'y perdrait rien.
Il lui en achèterait un autre dans le voisinage pour rétablir l'égalité.
Qui sait? elle épouserait peut-être aussi un homme politique.
Et il clignait de l'œil avec intention du côté de Duvernet livré à des calculs qui l'absorbaient auprès de la jeune fille triomphante.
De minute en minute, les chevaux de labour, les étalons percherons, les François, les Baptiste, les Jean, arrivaient en sueur au perron du manoir, las d'avoir pilé du poivre sur le dos des bonnes bêtes étonnées de cette activité inusitée.
Enfin, à onze heures précises, le résultat fut complet.
Les pur sang de Chazolles qu'on avait gardés pour la fin arrivaient les derniers.
Longny avait fait son devoir, Beaufay, Saint-Hilaire, à l'autre bout du territoire, s'étaient conduits comme il faut.
La campagne l'emportait sur toute la ligne.
Le triomphe du Marat de la sous préfecture était renvoyé aux calendes.
Il était outrageusement battu.
Dans le salon, autour de l'élu, la joie devint du délire.
Les petites filles grimpèrent sur son fauteuil et se pendirent à son cou.
Hélène embrassa passionnément son adoré en lui murmurant à l'oreille:
--Es-tu heureux au moins?
Il baissa la tête et n'osa répondre.
Et M. Châtenay, électrisé, versait de grands verres de champagne aux voisins accourus, à Méraud, au curé, aux domestiques rassemblés et s'écriait d'une voix émue:
--A notre député!
Ce fut dans la maison une fête, un tumulte, une explosion de joies et de fanfares; les cors sonnaient dans les cours; les chiens étonnés de ce tapage aboyaient, les enfants dansaient pendant que Maurice, devenu fou lui-même, envoyait son fidèle Jacques porter à franc étrier cette lettre au train poste.
«Ma mignonne,
»Nous avons réussi. Je suis nommé. Je ne m'en réjouis que pour toi. Tendres baisers et à bientôt. Je t'adore.
»MAURICE.»
XX
Les dix mois qui suivirent son élection furent pour Chazolles une série d'enchantements.
Il était en possession de la confiance de son arrondissement.
Elle est facile à conquérir dans cette contrée privilégiée.
Avec de bonnes paroles, une largesse faite à propos à une commune pauvre, un renseignement aux ignorants, une protection pour caser un parent d'électeur dans un pauvre emploi, maigrement rétribué, un congé obtenu par un jeune soldat atteint du mal du pays ou de la nostalgie de la ferme paternelle, on est porté aux nues.
Si on refuse, une aspersion cordiale d'eau bénite de cour suffit et le suppliant s'en va en disant:
--C'est un brave homme tout de même que notre député; mais il ne peut pas.
Chazolles se multipliait.
Non pas qu'il tînt énormément à son mandat.
Il s'en souciait comme un rajah de la justice.
Mais il en avait besoin pour masquer son aventure.
Il n'est pas déjà si aisé de se ménager des prétextes plausibles aux yeux d'une femme jalouse à juste titre, pour des absences de chaque jour, des soirées passées hors du domicile conjugal, et parfois des nuits entières.
L'activité de Chazolles expliquait tout.
Il voulait grimper aux cimes, escalader aussi son ministère.
C'était lui maintenant qui gourmandait Duvernet de son inaction.
Le député du Havre grandissait chaque jour, mais n'arrivait pas à la place Beauvau, son but.
Il avait déjà vu trois cabinets tués par ses batteries et une quantité d'Excellences déconfites.
Et il refusait tout ce qu'on lui proposait, la préfecture de police, les travaux publics, la justice même.
Quand Chazolles se révoltait contre ses temporisations, Duvernet se contentait de hausser les épaules.
--Notre heure n'est pas venue, disait-il.
En attendant, sa verve caustique, son éloquence sûre d'elle-même, très mesurée, très parisienne, son bon sens, sa modération adroite, ménageant toutes les opinions et n'en froissant aucune, lui ralliaient des amis qui devaient nécessairement l'amener au pouvoir.
A la tribune, il plaisait aux femmes. Il était leur leader de prédilection. Il y apportait une sorte de grâce mondaine qui les séduisait.
On voyait souvent aux places de choix une jeune fille d'une vingtaine d'années, blonde, grande, mise avec une extrême élégance, surtout les jours où Duvernet devait prendre la parole.
C'était mademoiselle Denise Châtenay.
Malgré les millions de son père et de nombreuses demandes, elle résistait à toutes les instances.
--Je ne veux pas me marier, disait-elle. Rien ne me manque.
Rien ne lui manquait en effet.
L'élection de son beau-frère avait été une vraie joie pour elle.
Maintenant elle n'était plus confinée à Grandval dont les sites pittoresques ne suffisaient pas à conjurer les ennuis de la solitude.
Toute la famille demeurait à l'hôtel du Cours la Reine.
De là on allait et venait à la campagne.
Mais Chazolles très affairé avait toujours une raison pour rester à Paris.
Il était de toutes les commissions, de tous les dîners officiels. Pas de soirées diplomatiques sans lui.
Et, le matin, c'étaient des correspondances à lire qui lui arrivaient par paquets de son arrondissement pour des vétilles; il fallait répondre à tout, aller au Val-Dieu rapidement ou à la préfecture pour en revenir au galop.
Les heures, les heures bénies du tête-à-tête avec Hélène étaient passées.
D'ailleurs à l'hôtel on ne s'apercevait de rien.
Le beau-père s'était remis à collectionner avec fureur et ses recherches l'absorbaient.
Pas de jour qu'il n'enrichît ses magnifiques collections,--superbes celles-là--de tableaux, de coffrets, de bronzes, de meubles, de tapisseries, de quelque merveille nouvelle.
D'un autre côté, il s'était mis en tête d'achever son grand ouvrage sur les antiquités normandes. Il voulait aussi son illustration.
L'excellent homme tenait table ouverte pour créer des relations à Chazolles qu'il aimait comme un fils.
Chaque soir, c'étaient des réceptions d'intimes, des dîners fins où les deux amis invitaient leurs collègues.
Les deux amis! Car Duvernet avait droit de commander dans la maison qui était comme son quartier général et sa place forte, son oppidum, comme il le disait en plaisantant à l'antiquaire.
Chazolles s'était acquis de puissantes sympathies aux Chambres. Sa fortune, son savoir, la cordialité de ses manières, la facilité d'une parole dont il n'abusait pas, l'avaient porté aux premiers rangs.
L'hôtel du Cours la Reine était donc habité en apparence par une heureuse famille.
Les domestiques crevaient de santé; le cuisinier était soufflé comme une crème fouettée, les femmes de chambre n'avaient rien à craindre de l'anémie, les cochers étaient ronds comme des muids, à l'exception de Jacques qui faisait des armes à Paris comme au Val-Dieu avec son maître.
Hélène tenait la maison silencieusement, dirigeant tout en maîtresse accomplie.
Denise remplissait l'hôtel de sa gaieté et du bruit de son piano.
Ses deux nièces, Thérèse et Marthe, grandissaient fraîches et roses sous l'aile de leur mère.
Seul, un cœur souffrait, mais sans un murmure, sans une plainte, sans que personne, ni père, ni sœur, ni amis, pût voir couler les gouttes de sang qui s'en échappaient lentement, une à une.
C'était le cœur d'Hélène.
Et cependant son visage était toujours aussi calme; seulement malgré elle, en dépit de ses efforts, sa physionomie avait revêtu une teinte de mélancolie qu'elle était impuissante à effacer.
Quand on la questionnait à ce sujet, elle répondait doucement, en essayant de sourire:
--Que voulez-vous? on ne peut pas toujours être jeune!
Sa consolation était de s'occuper de ses enfants.
Excellente musicienne, élève de Lecouppey, elle donnait elle-même des leçons à ses fillettes qu'elle ne confiait pas à des mains étrangères.
Duvernet seul avait depuis longtemps percé à jour l'intrigue de son ami.
Mais comme Chazolles ne lui en avait pas dit un mot, il évitait avec délicatesse de lui laisser entrevoir qu'il connaissait une partie de son secret.
Toutefois, il était devenu plus affectueux encore vis-à-vis d'Hélène.
Cette admirable femme qu'il sentait souffrir, dont il saisissait, avec son expérience du monde, les plus secrètes palpitations, lui imposait un respect sans bornes et une sorte d'admiration exaltée.
Il l'adorait comme une sainte, comme une martyre du devoir, mais une martyre qui n'était pas soutenue par les applaudissements de la foule et qui subissait sa torture dans les ténèbres, sans défaillance et sans orgueil.
Le mari, avec la cruauté des gens heureux, à qui rien ne manque, étouffait les remords qui parfois grondaient en lui à la pensée de cette souffrance imméritée.
Mais il était tout entier à la fièvre de cette vie nouvelle qui l'étourdissait.
Quand il rentrait dans ce splendide hôtel, plein de bruit et de lumières, où il délaissait sa victime, il n'y trouvait que l'accueil gracieux qu'on ne lui refusait jamais.
Tout était à sa place.
Madame Chazolles recevait, sans détourner la tête, le froid baiser de son mari.
Les petites, quittant leurs jeux ou leur ouvrage, se levaient et couraient à leur père.
C'est à peine s'il entendait un mot de reproche sortir des lèvres de ses enfants, jamais de la bouche de la mère.
--Il y a bien longtemps qu'on ne t'a vu, père.
--Où étais-tu donc, hier?
--Pourquoi n'es-tu pas venu dîner?
Encore ces hardiesses de la blonde et de la brune étaient-elles aussitôt réprimées par un geste d'Hélène.
Denise aussi commençait à s'étonner des fréquentes absences de son beau-frère, et parfois elle le taquinait à ce sujet.
Mais Maurice était si prévenant pour elle, il allait si bien au devant de ses volontés; il la menait si souvent et au moindre signe, dans le monde, au théâtre, qu'elle n'avait pas le courage d'approfondir ce qui se passait et d'en vouloir à un être si gai, si bon enfant, d'une sorte d'indifférence dont, après tout, elle n'avait pas la preuve et qu'elle rejetait sur le compte de la vie parisienne, cette vie si fiévreuse, si agitée, si pleine que les jours et les nuits passent avec une rapidité vertigineuse.
A la longue pourtant, elle fut mise sur la trace de la vérité.
Souvent madame Chazolles conduisait ses filles à l'Opéra-Comique. C'était aux jours où l'on donnait de vertueux ouvrages, d'une innocuité consacrée par le temps, comme le _Chalet_ par exemple ou les _Noces de Jeannette_; quelqu'une de ces honnêtes berquinades qui ne remuent pas le cœur violemment et ne prédisposent point les jeunes personnes à la névrose.
La famille alors se divisait en deux bandes.
Denise accompagnait son beau-frère à des théâtres plus joyeux, aux Variétés ou aux Bouffes.
Presque toujours, de sa loge, il leur arrivait d'apercevoir à quelque distance, au balcon d'en face, une jeune femme à la taille élégante et fine, divinement mise, fort belle et toujours seule.
Cette figure d'une blancheur éclatante, ces formes accomplies l'étonnèrent.
Et, à diverses reprises, il lui sembla surprendre quelques signes d'intelligence presque imperceptibles, entre cette jeune femme et Maurice.
Était-ce une illusion?
L'inconnue était trop saisissante pour qu'on dût l'oublier aisément.
Ses traits restèrent gravés dans la mémoire de Denise qui s'habitua à les revoir au théâtre en face d'elle, jamais aux rares circonstances où sa sœur les accompagnait.
Était-ce l'effet du hasard ou le résultat d'une entente?
L'esprit frappé, elle étudia ce problème, sans rien révéler à personne, et s'efforça de le résoudre.
Peu à peu l'idée fit du chemin et Denise en vint à s'imaginer qu'elle surprenait une partie du mystère de la vie de son beau-frère.
C'était là cette rivale d'Hélène, la cause de sa tristesse.
A dater de cette découverte, elle commença contre l'ennemi une guerre d'escarmouches.
Ce fut elle qui porta le premier coup à Chazolles et par elle qu'il souffrit la première torture de l'atroce jalousie qui lui mordit le cœur.
A ce moment, il était fou d'Angèle.
L'année qui venait de s'écouler avait été pour lui, grâce à l'adresse de sa maîtresse, une succession de plaisirs presque sans remords et sans nuages.
Cette plébéienne des Halles, si admirable qu'une femme pouvait être belle autrement mais non l'être davantage, si drôle dans ses expressions qu'elle aurait déridé un condamné à mort, s'était efforcée d'épaissir le bandeau que l'amour avait étendu sur les yeux de Maurice, et de le rassasier de toutes les jouissances dont une fille de vingt ans, fraîche, ardente et spirituelle, est la source vive pour un amoureux qui a franchi les sommets et descend le revers de la montagne.
Maurice, avec la simplicité des gens qui aiment passionnément, croyait en elle.
Il ignorait tout de son passé et comment l'aurait-il connu?
Il ne fréquentait aucun des mondes où elle avait pris ses premiers amants, les plus infimes et les plus élevés.
Elle expliquait ses absences par la nécessité de vivre avec sa tante sous peine de perdre ses bonnes grâces et de se montrer d'une noire ingratitude envers elle.