Angèle Méraud

Part 11

Chapter 113,828 wordsPublic domain

Chazolles ne devait plus oublier jamais, jamais, cette tête pâle renversée sur les gerbes blondes avec lesquelles la chevelure de la jeune fille se confondait, ces bras satinés qui le serraient dans un spasme fiévreux, ces yeux entr'ouverts baignés dans une humidité nacrée, le fixant, éperdus et noyés, et ces mains douces qui le caressaient, se livrant sans réserve et sans regret.

Ce fut la minute de volupté qui marquait la fin de sa vie heureuse et commençait pour lui cette existence nouvelle, mêlée de tourments incessants, acharnés, d'agitations cruelles, de bonheurs rares et courts et de jalousies atroces que l'amour d'une femme née avec des nerfs de courtisane et des instincts de fille, entraîne à sa suite.

Le passé, pur et bleu comme un ciel de printemps, s'effaçait en se voilant.

L'horizon de l'amant d'Angèle,--car maintenant, il était bien son amant,--allait s'assombrir et recéler des orages.

Le contrat était paraphé.

Seulement le châtelain du Val-Dieu était seul de bonne foi.

XVI

Au numéro 66 de la rue du Colisée, se trouve une vaste maison de rapport formant un quadrilatère massif, construit par quelqu'un de ces richards parisiens qui ont un gros sac et ne regardent pas à la dépense quand ils savent que le revenu la suivra.

La cour est spacieuse, pavée de dalles carrées très épaisses, liées par du ciment bleuâtre.

Les cinq étages de la maison ouvrent leurs fenêtres sur cette cour comme des yeux immenses et, l'hiver, les femmes de chambre, les cuisinières, les cochers s'y livrent à leurs caquetages.

L'été, cette maison est presque toujours vide.

Les locataires sont riches et prennent leur volée vers les châteaux de province, les bains de mer ou les stations thermales qu'il est de bon ton de fréquenter.

Deux jours après la scène que nous venons de raconter, Chazolles, vers six heures du soir, entrait dans la cour de cet important immeuble.

Il lui appartient.

C'est la dot de sa femme.

M. Châtenay l'a donné à sa fille Hélène avec quelques accessoires, mais les soixante-dix mille francs de rentes nettes que produit cette maison constituaient déjà un assez notable apanage.

Au moment où Chazolles pénétra dans le vestibule, une femme d'une quarantaine d'années, aux traits agréables encore, mince, svelte, mais d'un aspect qui révélait dans l'ensemble une lassitude maladive, était assise ou plutôt étendue dans un large fauteuil, au seuil d'une loge qui aurait pu rivaliser pour le luxe avec plus d'un salon de notaire de province.

Cette femme avait des cheveux châtains très abondants, collés aux tempes en bandeaux, le teint rosé aux pommettes, blafard ailleurs, de cette nuance des plantes et des femmes étiolées par une température de serre, l'air étouffé qu'elles respirent et le défaut d'exercice sous le ciel libre, dans les champs ou les bois, au milieu des odeurs de résine et des richesses d'une féconde et vigoureuse végétation.

Elle semblait sommeiller, laissant errer ses regards vagues aux plafonds à caissons ou sur la colonnade de cette entrée vraiment monumentale, colonnade aux fûts cannelés couronnés de chapiteaux à feuilles d'acanthe.

C'était madame Adrien, la concierge de la maison, veuve d'un ancien valet de chambre de Chazolles, mort quelques années auparavant.

Malgré la difficulté pour une femme seule de gérer une maison de cette importance, Maurice avait eu pitié d'elle et, comptant avec raison sur l'intelligence très vive de la jeune veuve, il lui avait laissé sa place en augmentant les émoluments.

Madame Adrien lui en avait gardé une très profonde reconnaissance et, pour elle, Chazolles était un dieu qui tenait la première place dans son esprit et son cœur.

A son aspect, elle se leva vivement.

--Vous, monsieur, dit-elle.

--Oui. J'ai à vous parler, madame Adrien.

Et lui montrant la porte de la loge:

--Entrons.

Madame Adrien s'effaça pour laisser entrer le maître, étonnée de la gravité inaccoutumée de son abord.

Que se passait-il donc d'extraordinaire? Et qu'allait-elle apprendre?

Elle approcha un fauteuil de la fenêtre et en offrit un autre à Chazolles, qui avait fermé la porte pour plus de sûreté.

Très intriguée et légèrement émue, car une pauvre femme seule, placée à Paris, en servitude chez les autres, peut toujours trembler, ne fût-ce que de la crainte de perdre sa place, son gagne-pain, si difficile à retrouver.

--Je vous inquiète, ma chère madame Adrien, avec mes façons de conspirateur, commença Chazolles, mais n'ayez pas peur. Il ne s'agit de rien qui puisse vous atteindre. Au contraire, j'ai un service à vous demander, un grand service.

La concierge respira.

--Parlez, monsieur, dit-elle. Vous savez bien que je suis toute à vous.

--Avez-vous un appartement libre dans la maison?

--Monsieur ne s'en souvient donc plus? Un seul, depuis le terme de juillet.

--Au quatrième?

--En effet.

--C'est un peu haut.

--L'escalier est très doux.

--Et l'appartement!

--Très joli.

--En bon état?

--En parfait état.

--De combien?

--Il était loué quatre mille cinq cents francs à M. le vicomte de Férolles. Il l'a quitté...

--Parce qu'il se mariait. Je sais. De quoi se compose-t-il?

--Vestibule, deux salons dont l'un servait de cabinet de travail à M. le vicomte, et deux chambres à coucher; de la plus petite, il avait fait son cabinet de toilette; salle à manger et les accessoires. Le tout très vaste et décoré avec goût. Chambres de bonnes au sixième.

--Pour une femme, ce serait convenable?

--Pour une femme seule? demanda la concierge en hésitant.

--Sans doute. Ne vous ai-je pas dit que je venais vous demander un service?

Madame Adrien inclina la tête en signe d'assentiment.

Elle comprenait.

--Je sais que je puis compter sur vous, reprit Chazolles. Je vais donc tout vous dire. C'est une folie, je le confesse, mais on en fait à tout âge et je voudrais être raisonnable. Je ne peux pas. J'ai une faute à cacher. Dans cette maison qui est à moi, où je ne viens jamais, où je ne viendrai que rarement, le soir, en secret, on me soupçonnera moins qu'ailleurs. C'est toujours où la preuve se trouve qu'on ne va pas la chercher. Je sais que les malins agiraient autrement; ils iraient à l'autre bout de Paris dérober leur sottise. Je me fie à vous et je la mets ici sous votre garde.

L'hôtel de mon beau-père est au Cours-la-Reine; nous devons y venir demeurer tous, sans doute dans cinq ou six semaines. Je vais être nommé député. Du moins j'y compte. C'est un prétexte de séjour à Paris, d'absences pour des commissions, des rendez-vous. Il me sera facile de consacrer quelques instants à cette petite. Vous la verrez, une fille charmante, madame Adrien, et digne qu'on s'intéresse à elle, ce que je fais. Maintenant vous savez tout. Je serais au désespoir que madame Chazolles, une femme admirable et que j'aime toujours, pas de la même façon, se doutât de ma trahison, car bel et bien c'en est une et je me la reproche. Vous serez là pour parer aux inconvénients, s'il en survenait. Je connais votre intelligence. Vous êtes bonne et vous êtes femme. Vous comprendrez ma faiblesse et vous l'excuserez.

La concierge avait écouté, sans donner aucun signe d'approbation, le petit discours du maître. Le respect lui liait la langue.

--Et que faut-il faire? demanda-t-elle.

--Ah! voici. Vous allez chercher un tapissier dans le quartier.

--Bien.

--Il y a peu de locataires dans la maison en ce moment?

--Le baron Germain seulement.

--A l'entresol?

--Oui. Les autres sont aux eaux ou chez eux, à la campagne.

--Le baron passe peu de temps chez lui, dans la journée?

--Il y dort... quelquefois. Pour le reste, il vit aux Mirlitons.

--Bon.

--Le cocher et le valet de chambre sont rarement ici. Le cocher est marié et vit chez sa femme qui tient un petit magasin de modes à cent pas, dans la rue du faubourg Saint-Honoré. Le valet de chambre, son service fait, va je ne sais où, mais il ne reste pas à la maison.

--C'est parfait. Nous aurons donc peu d'indiscrétions à redouter. Vous ferez meubler l'appartement pour une femme jolie, très jolie et toute jeune.

--Blonde ou brune?

--Blonde. Comme c'était pour M. de Férolles. Les deux salons très coquets. Une des chambres à coucher en boudoir. Pas de clinquant. Du vrai, du solide et du beau.

--Quelle somme monsieur veut-il dépenser?

--Ce qu'il faudra. J'ai amassé des économies depuis quinze ans à la campagne. Ce sera la première somme que je jetterai par la fenêtre dans un but d'amusement. Je peux me permettre un extra.

--De l'argent mal placé, pensa la concierge; mais son visage resta impassible.

--Pour vous mettre à l'aise, reprit Chazolles en comptant sur ses doigts certaines fournitures, vous pourrez aller jusqu'à une quarantaine de mille francs. Est-ce suffisant?

--C'est trop.

--Tant mieux. Pensez à la chambre surtout. Je vous la recommande. Qu'elle soit très bien.

--Si monsieur voulait, j'irais chercher le tapissier et sans paraître s'intéresser à la chose il assisterait à la conversation. Je dirai que c'est pour une dame étrangère qui doit arriver... Quand?

--Dans une huitaine.

--C'est bref, mais il n'y a rien d'impossible.

--Ah! j'oubliais, cette jeune fille a sa tante à Paris. Elle demeure chez elle. Elle s'absentera souvent. Il faut une femme de chambre intelligente, honnête surtout, pour garder l'appartement et l'entretenir. Vous en trouverez une. Je m'en rapporte à votre choix. Je donnerai à cette enfant, car c'est une enfant, madame Adrien, vingt ans à peine, deux mille francs par mois pour sa maison. Est-ce assez?

--C'est trop, répéta nettement la concierge.

--Je vois que vous êtes pour les économies. Elle vaut mieux que cela, chère madame Adrien; elle vaut tous les trésors du monde! C'est un trésor elle-même!

Madame Adrien sourit.

--Enthousiaste comme un collégien, pensait-elle. Quelles déceptions il se prépare! C'est dommage. Un si brave homme!

Elle songeait à un mot du baron Germain, un blasé qui lui faisait quelquefois l'honneur de s'arrêter dans sa loge et de lui causer une minute par hasard.

--Il n'y a que les imbéciles qui entretiennent des maîtresses pour les autres!

Chazolles n'était pas un imbécile pourtant, mais il était épris et il devenait aveugle parce qu'il aimait.

La concierge se leva et jeta sur sa robe noire une visite de cachemire.

--Vous allez chez le tapissier? dit Chazolles.

--Il y en a un à quelques maisons d'ici. Je serai de retour dans un instant.

--Je m'en vais. Je ne veux pas être vu. Vous ferez pour le mieux. Je connais votre goût et suis sûr de votre bonne volonté. C'est tout ce qu'il me faut.

--Puisque vous l'exigez, c'est bien. Quand reviendrez-vous?

Il s'était levé et jouait avec ses gants, prêt à sortir, l'air préoccupé et mécontent comme s'il avait compris qu'il s'engageait dans une impasse. Il y avait dans l'attitude de la concierge, son obligée pourtant, comme un reproche et un blâme.

--Quand ce sera prêt, répondit-il.

--Dans huit jours alors. C'est autant de délai qu'il en faut et ce sera fini, je vous le garantis.

Elle le reconduisait jusqu'à la grande porte de la rue.

Sur le seuil il s'arrêta.

--C'est un sacrifice que je sollicite de vous, je le sais, dit-il. Consentez-vous à vous l'imposer?

Elle le regarda bien en face, de ses yeux limpides et intelligents.

--Pour vous, oui, dit-elle en appuyant sur chaque mot. Ne vous dois-je pas tout, moi? Que pourrais-je donc vous refuser?

--Merci.

Un fiacre l'attendait. Il y monta et disparut au tournant des Champs-Élysées.

--Le malheureux! songea madame Adrien. Dans quel guêpier il se fourre, lui si bien partagé par le sort!

Et en rentrant dans sa loge, elle ajouta mentalement avec un soupir:

--Et si digne d'être aimé!

XVII

Trois semaines après, les murailles de l'arrondissement étaient bariolées d'affiches multicolores annonçant aux populations de la circonscription--un mot sauvage, décidément!--la candidature de leur féal et dévoué serviteur, Maurice Chazolles.

L'homme indépendant et libre s'était déguisé en un plat solliciteur. Il briguait les suffrages de ses concitoyens les plus humbles, mendiants même, traînards et gueux de toute sorte. Ses professions de foi élaborées avec un soin méticuleux pour contenter les électeurs des opinions les plus ondoyantes et diverses étaient placardées jusque sur les piliers des grilles et les sacro-saintes murailles des églises.

Chazolles, aidé de son ami Duvernet, accouru à la rescousse, menait rondement la campagne.

Il avait écrasé de besogne les typos de la circonscription--un mot à écorcher le larynx!--fait gémir toutes les presses, soudoyé les paresseux, les braillards, les politiques d'estaminet, les gardes champêtres et les facteurs ruraux pour répandre ses bulletins et semer la bonne parole dans les moindres recoins des localités les plus écartées du pays.

Il n'avait négligé aucune chance et n'abandonnait rien au hasard.

Il voulait réussir, et tout ce qui l'entourait était dévoré du même enthousiasme.

M. Châtenay lui-même s'échauffait.

Il en était arrivé à négliger ses collections de tessons de bouteilles et de poteries informes, ses études, ses fouilles, et jusqu'à son oppidum, qui était peut-être un camp romain.

Il l'avait cru d'abord, mais il lui venait parfois des doutes. Un antiquaire de bonne foi en a toujours.

Ce phénix des beaux-pères offrait de participer à la dépense et de payer une partie des frais de la guerre.

Il devenait ambitieux pour son gendre.

Duvernet électrisait tout le monde.

Dans les embrasures il tenait des conciliabules avec Denise.

--Nous réussirons, lui disait-il.

Les aubergistes et cabaretiers avaient ordre--discrètement--de ne point refuser de liquides à ceux qui leur en demanderaient aux frais du candidat et de tenir table ouverte pour les affamés.

Maurice lui-même aurait mis ses chevaux sur la paille, si les vaillantes bêtes avaient été moins solides.

En voiture ou en selle, il parcourait les bourgs et les villages et jusqu'aux fermes isolées pour gagner les électeurs et les convaincre de ses bonnes intentions.

Le peuple souverain ne dédaigne pas les flatteries.

Avant de payer ses mandataires, il les humiliait déjà. Depuis qu'ils sont à sa solde, c'est encore pis et il n'a pas tort.

De ce côté, il est vraiment roi et il le prouve.

Chazolles lui passait la main sur l'échine comme un bon écuyer sur le dos d'une monture rétive.

Du reste il faut reconnaître que naturellement affable et cordial, il accomplissait ces démarches--tranchons le mot--ces corvées sans répugnance, avec entrain et gaieté.

Il poussait, selon son expression, sa charrette électorale avec un courage extrême et une bonne humeur intarissable.

Il voulait vaincre--pour sa dame!

Et certes, ce n'était pas le désir des honneurs qui lui donnait tant d'énergie.

Son concurrent n'avait qu'à se bien tenir.

Ce concurrent, vaincu d'avance, était bilieux, malingre et jaloux, universellement détesté et partant peu redoutable.

Il maniait très adroitement une arme toujours dangereuse--la calomnie--mais elle avait peu de prise sur un campagnard comme Chazolles dont la vie était à jour et la maison de verre.

Si quelques brouillons des petites villes se montraient disposés à soutenir ce jurisconsulte blafard, les ruraux, la masse indifférente qui se laisse aller au courant, travaille et veut avant tout l'ordre et la tranquillité, devaient l'emporter dans la lutte et amener le triomphe facile de leur ami du Val-Dieu.

Malgré ses courses, malgré ses tracas, Chazolles trouvait le temps d'aller à Paris, sous les prétextes les plus variés, une ou deux fois par semaine.

En cinquante minutes ses chevaux le conduisaient à la gare, où il prenait l'express de Paris et à cinq heures il descendait de fiacre à la porte de sa maison de la rue du Colisée.

Le tapissier avait accompli sa besogne avec une rapidité incroyable et un goût parfait.

C'était simple et flatteur.

Le vestibule tendu d'étoffes japonaises, la salle à manger avec ses verdures et ses crédences hollandaises, le salon en peluche vieil or, étaient frais et coquets.

Mais la merveille, comme l'avait voulu Chazolles, c'était la chambre à coucher, un réduit printanier et enchanteur, où l'amour devait se plaire, où tout était harmonieux et doux.

Tous comptes faits, l'heureux amant d'Angèle avait à peine excédé son chiffre.

Les mémoires s'élevaient à quarante-cinq mille francs.

Chazolles ne regrettait pas son argent.

Les nuits riantes qu'il passerait là valaient bien cette faible somme qui n'entamait pas sensiblement ses vieilles économies.

Qu'avait-il dépensé au Val-Dieu?

Peu de chose. Son bonheur si parfait de là-bas ne lui coûtait rien, au contraire.

Il était donc tout entier à la joie de posséder son idole.

Angèle, il faut lui rendre cette justice, s'était montrée à la hauteur du sacrifice accompli pour elle, non du sacrifice d'argent qui n'était rien, mais de la violence que son amant s'était faite pour rompre les liens si forts qui l'attachaient au Val-Dieu.

Il est vrai qu'elle était elle-même sous le charme.

Il était impossible, maintenant que la glace était rompue, de ne pas subir l'ascendant de ce grand et naïf paysan, si distingué, si énergique dans sa passion, si délicat dans l'expression de ses sentiments, de l'amour qui le dominait et le jetait aux pieds de cette jeune fille, cent fois plus faible que lui, comme un croyant sur la pierre d'un temple.

Maintenant Chazolles pouvait sans trop d'illusions se croire sincèrement aimé.

Il l'était en effet.

Angèle oubliait dans la nouveauté de cette liaison qui la laissait libre comme l'air et ne lui apportait ni lassitude ni satiété, son rapin de l'Élysée-Montmartre et son poète du Rat-Mort et du Chat-Noir.

Elle oubliait les désœuvrés qui l'avaient eue sans attacher d'autre prix à sa conquête que celui qu'on met à une distraction, à une aquarelle qui plaît, à un cheval de hautes allures. Ces oisifs l'avaient prise pour passe temps, sans conviction, au hasard, comme un voyageur altéré qui abat la pomme suspendue aux branches d'un pommier sur un chemin normand et poursuit sa route.

Elle prenait en pitié le petit duc de Charnay et les bijoux avec lesquels il se mirait dans les glaces comme une vieille coquette; Abraham Saller et ses phrases dans lesquelles il étalait sans cesse les millions de la caisse paternelle, la seule raison plausible qu'une femme pût avoir de s'attacher à lui.

Ce rural robuste, actif, à la fois violent et plein d'attentions, impérieux et tendre, l'avait subjuguée à son tour.

Il le sentait et, en la trouvant si souple devant ses volontés, si empressée à lui plaire, si doucement soumise, si chatte et si caressante, il se berçait d'un espoir de longs jours tranquilles et d'un bonheur inconnu, âcre et délicieux, soigneusement tenu dans l'ombre et bien gardé.

Madame Adrien n'avait pas les mêmes illusions.

Dès leur première entrevue elle avait été fixée.

D'un coup d'œil, à la première minute, elle avait jugé, sans se tromper, cette jolie fille à laquelle dès la première heure aussi, elle voua une aversion de femme jalouse qui ne se démentit pas.

Voici ce qui s'était passé:

La concierge avait exécuté les instructions du maître.

Elle avait surveillé le tapissier et son œuvre.

Elle avait aussi choisi la femme de chambre demandée.

C'était une grosse et fraîche Flamande aux vives couleurs qui venait de Rosendaël, près de Dunkerque, le pays des roses, ainsi nommé sans doute par ce qu'on n'y cultive que des choux et des navets.

Elle se nommait Michelle et se servait, pour l'expression de ses pensées, d'un langage inconnu des polyglottes de la capitale.

Madame Adrien l'avait prise à cause de ce détail. Elle serait moins facilement indiscrète qu'une autre.

Lorsque tout fut prêt dans la cage pour la réception de l'oiseau, Chazolles en annonça l'arrivée à sa femme de confiance par un mot laconique.

A l'entendre, c'était une jeune fille toute mignonne, douée d'instincts de duchesse, un peu vive, aimant à rire. Mais n'était-ce pas de son âge?

Elle descendrait à la rue du Colisée vers l'heure du dîner.

Le billet se terminait par ces mots, qui résumaient le programme:

--Mystère et diplomatie!

XVIII

A l'heure dite, un fiacre s'arrêta à la porte de la maison.

La Flamande était sous les armes.

Avec une complaisance de bonne à tout faire, elle avait cuisiné de petits plats très appétissants, qui répandaient des odeurs suaves.

Puis, en tablier blanc bordé de dentelles écrues, travestie en camériste du Gymnase, elle avait préparé dans la salle à manger un couvert d'un goût exquis.

Sur la nappe éblouissante au chiffre d'Angèle un service de porcelaine, des cristaux toujours à son chiffre, et une argenterie artistique flattaient les yeux sous une suspension de Lerolle, un artiste digne de la grande époque des Florentins.

Le cabinet de toilette sentait bon. La chambre fraîche éveillait une nichée de désirs de sommeil et de volupté.

La pendule Louis XVI du style le plus pur ne devait marquer, à ce qu'il semblait, que des minutes joyeuses.

Elle sonnait sept heures lorsque le timbre de la porte retentit.

Madame Adrien, que la curiosité avait attirée dans ce bijou d'appartement, s'effaça pour laisser passer une jeune voyageuse en robe claire, son waterproof anglais sur le bras, qui, en entrant, se jeta sur un divan chinois placé dans le vestibule.

--Ouf! fit-elle en s'épongeant le front, nous y voilà. Ce n'est pas sans peine. C'est haut comme la colonne Vendôme! On ne loge pas ici, on perche.

Madame Adrien fut scandalisée.

Si haut! Pour une péronnelle, une sans le sou, une pas grand'chose que la faveur du maître relevait seule, c'était encore bien bon!

Pourtant, tandis que la descendante des poissonnières s'éventait avec son mouchoir de la batiste la plus souple, la concierge contemplait ses traits fins, adorables, pleins de grâce et de distinction.

Elle s'étonnait moins de l'entraînement de Chazolles et sa jalousie s'en irritait.

Angèle était bien tentante en effet!

On comprenait qu'un homme dût se laisser prendre à tant de charmes.

D'ailleurs, la jeune fille, le premier moment de lassitude passé, jeta un regard satisfait autour d'elle:

--C'est assez gentil cette boîte, fit-elle. L'escalier est propre.

Madame Adrien fut enlevée par un soubresaut involontaire. Elle faillit manquer aux instructions du maître.

--L'escalier propre! Comment, propre, mademoiselle! mais il est superbe et d'une douceur.

--Oui, mais il est trop long. Après tout, pour ce que je le monterai!

Elle ajouta avec un geste de gavroche:

--Je m'en fiche!

Et avant que madame Adrien eût le temps de revenir de sa surprise, Angèle qui s'était dégantée fit craquer son ongle rose sur ses quenottes blanches et ajouta en riant:

--Comme de ça!

Quelle éducation, juste ciel! D'où sortait cette espèce?

Angèle se leva.

Du vestibule elle passa dans le salon ouvert sur la salle à manger.

--Sainte Gomme! dit-elle, quel luxe!

--Monsieur a voulu que vous puissiez vous plaire chez vous, observa la concierge.

--Attention aimable! Mince de genre!

Et apercevant la table mise:

--Pour qui ça? demanda-t-elle.

--C'est votre dîner que la femme de chambre vient de servir.

--Ah! j'ai une femme de chambre?

--C'est moi, madame, murmura Michelle dans un langage inintelligible.

--Qu'est-ce que vous dites?

La concierge intervint.

--C'est une Flamande, fit-elle. Elle sait peu de français.

--Eh bien! si elle sait le javanais, dit tranquillement Angèle, nous pourrons nous entendre. Elle s'appelle?

--Michelle.

Et s'adressant à la Flamande qui la suivait de ses grands yeux effarés:

--Vous croyez donc que je vas m'ennuyer à dîner là toute seule? Ce serait crevant. Je mourrais d'inanition. J'aime mieux aller chez ma tante. Voyons le reste.

Lorsqu'elle entra dans la chambre, elle ne put retenir un cri de plaisir.

--Ah! ça, par exemple, c'est galbeux, fit-elle émerveillée. Amour d'homme, va! Un bijou, ce grand lit avec son baldaquin. Je serai là dedans comme un saint-sacrement sous un dais.

Elle s'étendit sur la couverture de satin bleu et se balança sur le sommier qui craquait.