Part 10
On prodiguait des consolations ironiques au malheureux délaissé; on cherchait le coupable de ce rapt sans le trouver. Personne ne manquait au whist et la table de bac avait ses fidèles.
On parlait donc d'Angèle et quand on parle d'une fille, du Vaudeville à la Madeleine et des salons de Verdier aux cabinets de Durand, sa fortune est faite, si elle y tient.
La fille de la poissonnière n'avait plus qu'à étendre la main.
Les vieux arrivés, au front chauve, du Jockey, des Mirlitons ou du Yacht ne demandaient pas mieux que d'accrocher des perles à ses oreilles et de bourrer son portefeuille d'utiles paperasses. Les jeunes étaient disposés à partager avec elle les pensions qu'ils tenaient de la munificence paternelle, et bien que l'espèce se raréfie, il ne manquait pas d'imbéciles à peine majeurs en possession hâtive de leur patrimoine, qui se seraient fait un point d'honneur de le donner à croquer à ses dents blanches.
Mais elle se souciait bien des convoitises qu'elle avait laissées derrière elle.
Les six semaines étaient passées et elle était toujours au Val-Dieu.
Peu à peu elle se laissait prendre, elle aussi, à la glu de l'amour, pour la première fois de sa vie et, détail étonnant, c'était un homme de quarante ans qui lui inspirait cette première passion.
A la vérité, ce n'était peut-être qu'une attraction plus violente, mais aussi éphémère que les autres.
Qui pourrait analyser et comprendre un cœur de femme?
Peut-être encore voulait-elle juger de sa puissance de séduction en attaquant comme une proie ce campagnard rustique, solide, coriace, défendu contre elle par toutes les cuirasses qui peuvent garder une poitrine d'homme et le préserver des tentations: une femme d'une beauté angélique, d'un esprit élevé, d'un charme exquis et ses filles, belles comme leur mère, qui jusque-là avaient été pour lui les seuls êtres dont son cœur ou ses yeux fussent épris.
Elle s'acharnait, sûre de sa victoire.
Leurs entrevues étaient toujours aussi secrètes, mais plus fréquentes.
Ils avaient combiné leurs plans.
Chazolles serait député.
C'était convenu. Elle l'avait converti à l'ambition.
La lutte était ouverte.
Le candidat s'agitait avec une activité que seul son amour lui donnait. Il n'avait qu'un concurrent peu dangereux, un homme de loi bilieux qui se présente à chaque élection, effrayant les paisibles populations de ses principes aussi inflexibles que confus. Tout ce qu'on y distingue, c'est qu'il hait tout le monde. En supposant qu'il se déteste lui-même, on ne serait peut-être pas loin de la vérité.
Le châtelain du Val-Dieu n'avait rien à craindre d'une telle rivalité.
Pour les habitants du Perche et de la Normandie, surtout dans ces parages où la culture du sol est l'occupation à peu près universelle, un visage épanoui, une main généreuse et loyale, un sourire franc aux lèvres primeront toujours les professions de foi les plus farouches.
Chazolles ne mettait donc pas son élection en doute.
Ses opinions étaient de nature à n'effaroucher personne. Ce n'était pas lui qui révolutionnerait le pays pour renverser l'ordre de choses établi. Sa devise était: Ne détruisons pas, perfectionnons. Elle ne compromettait rien et pouvait s'interpréter de diverses façons.
Son ami Duvernet était parti pour Paris, mais il reviendrait afin de lui prêter main-forte au moment utile. Ce moment ne tarderait pas à se présenter car le décret convoquant les électeurs était signé et la bataille devait se livrer aux derniers jours de septembre.
Chazolles entretenait de ses projets Angèle, qui résistait pour l'honneur et par suite de cette tactique savante des femmes qui exaspèrent une passion ardente en se faisant désirer.
Il s'arrangerait là-bas une existence en partie double pleine de joies inconnues.
Il meublerait pour sa maîtresse un appartement digne d'elle. La cage plairait à l'oiseau.
Mais il ne lui retirerait pas sa liberté. Elle irait chez sa tante autant qu'elle le voudrait. Elle continuerait à y habiter la plupart du temps comme par le passé. Chazolles ignorait les détails scabreux de l'existence d'Angèle. Elle lui avait dissimulé avec soin ce qui aurait pu froisser son amour et l'étouffer dès sa naissance.
Il ne savait rien de la liaison de la jeune fille avec ses premiers amants, le rapin des hauteurs de la rue Pigalle et le poète du Chat-Noir; rien de ses équipées à l'Élysée-Montmartre, de son éducation entreprise par le duc de Charnay et complétée par le juif Saller; rien de sa retraite de la rue de Londres et des amants qu'elle y recevait.
Dans la jeunesse de son cœur, dans l'aveuglement de son amour, Chazolles s'imaginait qu'il avait rencontré un trésor.
Angèle avait pour lui le charme suprême de la femme vicieuse qui sait dissimuler sa science, et qui, déjà profanée par les doigts hardis de ses amants, profite de son expérience sans laisser deviner les leçons qu'elle a reçues.
Elle étonnait Maurice de ses savantes naïvetés.
Elle l'étourdissait avec sa verve de rapin, son esprit caustique, à l'allure dégagée, aux sorties faubouriennes, où la phrase tournait court, juste à l'endroit qu'il ne fallait pas dépasser sous peine de choquer ce délicat, habitué aux réserves et aux ménagements de la famille.
Avec sa pénétration de femme pour qui l'amour n'a plus de secrets, elle avait compris tout de suite l'exaltation où sa vue seule jetait ce naïf assez spirituel pour être ombrageux, assez épris pour être aveugle.
Elle le transportait aux nues lorsqu'elle lui soupirait à l'oreille, le soir, dans leurs promenades à deux, perdus dans les champs de blés, hauts comme eux, où ils disparaissaient, ses plaintes sur l'impossibilité de trouver, dans le milieu où sa naissance l'avait placée, une âme capable de la comprendre et à laquelle elle pût se résoudre à associer la sienne. Elle lui peignait à grands traits, gaiement, avec de rares ombres de mélancolie, les rudes maraîchers de la banlieue uniquement occupés de leurs primeurs, se tuant, quoique riches, pour augmenter leur capital, par un labeur de mercenaires, se levant à deux heures du matin pour amener, couchés et somnolant sur d'énormes amas de carottes, de poireaux et de salades, leurs charrettes à ce colossal réceptacle où tout s'engloutit.
Elle lui montrait la foule nocturne des gens affairés grouillant autour des tas de poissons que les camions des chemins de fer jetaient aux halles, sous la lumière crue du gaz perdue dans l'aube qui blanchissait; ou encore l'hiver, dans la nuit morne, la tante Pivent acharnée, à son banc, malgré ses quinze ou vingt mille livres de rentes, disputant pied à pied ses affaires, prise de la fièvre du métier, sans autre souci, sans autre horizon que cet étal où les écrevisses se traînaient parmi les anguilles et les tanches dans la fontaine, où les paires de soles montraient leurs ventres roses et leurs dos bronzés, les rougets leur peau rugueuse couleur de chair, les aloses leurs écailles d'argent, nacrées, et enfin les maquereaux leurs échines verdâtres.
C'était là son univers.
Et sa joie venait des pièces d'argent mêlées de louis et de sous, qui tombaient dans les grandes poches pendantes à son côté, sous ses jupes de laine trempées au bas de l'eau des fontaines et des ruisseaux des halles.
Est-ce que franchement on pouvait se contenter d'une pareille vie?
Chazolles lui pressait les mains, ses petites mains frêles, qu'il aurait écrasées dans les siennes s'il n'avait pris garde, et il se penchait sur sa tête, qui lui venait au menton, pour respirer les odeurs de ses cheveux.
XV
C'était un soir de la fin d'août. Les blés étaient à moitié coupés et les travailleurs regagnaient leurs lits, d'où ils allaient se relever aux premières lueurs de l'aube. Les secondes pousses de luzerne séchaient sur le champ et les trèfles répandaient dans l'air leur parfum de miel.
La lune, rouge comme du sang, se levait au-dessus des futaies noirâtres qui bordent l'horizon.
Les perdrix s'appelaient au coin des haies où elles s'étaient blotties fuyant la faux des moissonneurs.
Pas un souffle de vent n'agitait les feuillages et pas un nuage ne courait sur le bleu sombre du ciel.
C'était une de ces nuits sereines qui portent à la rêverie et élèvent les âmes.
Angèle était sortie du chalet après dîner, seule. L'ancien courtier aurait bien voulu l'accompagner.
Mais il n'osait.
Herminie veillait au grain.
Elle tenait son Méraud sous une domination si solidement établie que l'esclave n'essayait même plus de secouer le joug.
Angèle était vêtue de sa robe de satinette, très ouverte et coiffée d'un chapeau de paille à la Marie Stuart sous lequel elle était à peindre.
Un rustre même se serait arrêté pour admirer la distinction de sa démarche, et c'était un plaisir de la voir, paresseuse et nonchalante, allant au rendez-vous qu'avec prudence, malgré le trouble où elle le jetait, le châtelain du Val-Dieu changeait chaque jour.
Elle suivait, d'un pas incertain, un sentier vert entre deux haies d'aubépine, s'appuyant sur une de ces grandes ombrelles qui servent de canne ou de bâton de promenade aux bains de mer, s'arrêtant à chaque instant, écoutant le vol d'un oisillon niché dans les branchages qui s'esquivait à son approche, ou le passage furtif d'un lézard qui se glissait entre deux touffes d'herbe.
Ce sentier vert conduisait aux étangs.
De ce côté, la campagne était déserte.
Les gens du hameau ou de la ferme, las d'un jour pénible sous le soleil ardent, s'étaient renfermés dans leurs dortoirs, sous leurs toits de tuiles violacées.
Les serviteurs de l'ancienne abbaye n'avaient pas coutume d'errer si tard de ce côté. Les promenades du soir, de la famille Chazolles, étaient limitées aux allées du parc.
Angèle frissonnait un peu dans cette solitude.
A mesure qu'elle s'approchait des étangs, une fraîcheur de marécages avec des odeurs de joncs séchés et de plantes aquatiques lui frappait le visage; elle s'enveloppa d'une mantille noire et continua son chemin.
Bientôt elle découvrit, à l'extrémité du sentier, une vaste étendue d'eau où des grouillements de poissons paissant aux bordages, comme des troupeaux dans les herbes et des battements d'ailes de hérons ou de canards qui s'envolaient au bruit de ses pas, lui vinrent aux oreilles.
A sa gauche, c'était la plaine d'eau unie comme un miroir sous les frondaisons luxuriantes de la forêt.
A droite, de l'autre côté d'une double rangée de peupliers et d'aulnes, s'étendait un champ de blés fauchés, couchés sur le sol et par places ramassés en gerbes prêtes à enlever.
A peine était-elle parvenue au pied d'un énorme tremble planté à l'angle du champ, sur le talus d'un fossé, qu'un pas rapide se fit entendre derrière elle et bientôt un homme se dirigea vers l'arbre au tronc duquel elle s'appuyait.
C'était Maurice.
Le candidat à la députation arrivait très vite comme un retardataire qui veut regagner le temps perdu.
Il avait besoin de se secouer et de se rafraîchir dans l'air humide de la nuit.
Pour la première fois, il avait surpris une inquiétude dans les yeux de sa femme.
Elle la lui avait manifestée à diverses reprises.
Au moment où il rentrait à cheval, avant le dîner, d'une excursion dans les deux cent cinquante hectares de terre qu'il faisait valoir, elle l'attendait à l'extrémité du parc, au bout de l'avenue des tilleuls.
En l'apercevant, il rougit légèrement.
--D'où viens-tu? dit-elle avec douceur.
--De la ferme.
--Par le village?
Il se troubla, hésitant à répondre.
Ce n'était pas le chemin le plus court; au contraire. Derrière l'église, il n'y avait que la forêt pendant des lieues entières.
--J'allais inviter le curé à dîner, dit-il.
C'était un mensonge, mais facile à réparer.
La vérité est qu'il avait fait ce qu'on nomme là-bas un crochet pour passer sous les fenêtres de son adorée.
Car il en arrivait à devenir amoureux comme un bachelier ne le fut jamais.
Au point d'exaltation où Angèle l'avait monté par ses coquetteries, il était capable de toutes les extravagances. Il aurait roucoulé des cantilènes sous le balcon, si elle en avait eu un, enrôlé des mandolines et des guitares pour lui donner des sérénades; il lui aurait dédié des sonnets et se serait déguisé en professeur ou en médecin pour se glisser jusqu'à elle, si elle avait été flanquée d'un mari jaloux ou d'un tuteur ridicule.
Madame Chazolles ne laissait échapper aucun signe d'impatience, mais intérieurement elle souffrait.
Son mari essayait en vain de se montrer plus prévenant, plus empressé que jamais; il était changé. Une préoccupation l'absorbait.
De quelle nature?
Ses affaires ne pouvaient lui donner aucune inquiétude. Il était au-dessus des événements. Sa candidature n'était qu'un jeu sans importance! Sa distraction était donc ailleurs.
Une femme ne se méprend pas sur l'origine de ces métamorphoses.
Il se jouait entre le mari et l'épouse un de ces drames intimes où les deux cœurs saignent: l'un du mal qu'il fait, l'autre de la blessure dont il souffre.
Pendant le dîner, on parla des progrès de Maurice dans le pays. La candidature allait bon train; elle était accueillie avec joie par les électeurs de toutes les opinions. Il arrivait à chaque courrier des encouragements très précis, des promesses d'appui sur lesquelles on pouvait faire fond.
Paroles de paysans!
Et, quoi qu'on dise, en dépit de la fâcheuse réputation traditionnelle des Normands, quand un paysan de l'arrondissement, Percheron ou Normand, a donné sa foi et engagé sa parole, il ne tourne pas comme une girouette.
Madame Chazolles pesait les chances.
Tout à coup elle s'interrompit.
--Maurice! fit-elle.
--Quoi?
--Qu'est-ce que cette jeune fille qui est chez les Méraud?
--Chez les Méraud!
--Oui.
Il s'empourpra sous le hâle dont l'été avait couvert son visage.
--Je ne sais pas.
--Tu ne l'as pas remarquée?
--Non. Il y a une jeune fille chez les Méraud?
--Oui, une beauté véritable. Une de ces têtes saisissantes qui plaisent tant aux hommes. Pâle, avec une abondance de cheveux qui lui fait comme une auréole dorée.
--Je ne sais pas, répéta Maurice. Si jolie que cela? Tu exagères. Une parente, sans doute. Je ne l'ai pas aperçue.
--Elle sort peu, mais le jour de l'assemblée, elle se promenait dans la foule.
Chazolles secoua la tête.
--Tiens! il faudra que je la voie, dit-il.
--Est-ce qu'elle va rester dans le pays? demanda Hélène.
--Je ne le suppose pas. Qu'y ferait-elle? Est-elle élégante?
--Trop pour une honnête fille, conclut madame Chazolles.
L'entretien en resta là.
Mais quand on sortit de la salle à manger, pendant que les petites jouaient dans le sable, devant le perron, auprès des corbeilles de cannas, de géraniums roses et d'héliotropes, Hélène posa ses deux mains sur les épaules de son mari et d'une voix tremblante où il y avait une plainte chastement étouffée:
--Tu es inquiet, lui dit-elle. Tu as quelque chose.
--Moi, non.
--Si; tu es bien changé.
Il essaya de sourire:
--En mieux ou en pis?
--Pas en mieux, dit-elle. Est-ce que cela se pourrait?
--Ce sera la politique, répéta-t-il. Nous avons eu tort d'écouter ce misérable Duvernet.
--Puisqu'il te faut une distraction!
--Tu m'en veux? Avoue-le.
--Non, dit-elle, en pesant ses paroles. S'il t'en faut une, j'aime mieux que ce soit la politique qu'autre chose. Me comprends-tu?
Il l'enlaça dans ses bras.
--Mauvaise! dit-il. Quelle abominable idée! Qu'ai-je à désirer? N'êtes-vous pas mes adorées toutes les trois? Est-ce que je ne songe pas constamment à vous? Ai-je autre chose en vue que votre bonheur?
--Dieu t'entende!
--Tu doutes de moi?
Il l'enleva jusqu'à sa bouche, comme un enfant, et leurs lèvres se confondirent dans un baiser.
--Non, soupira-t-elle.
Mais il y avait en elle une sorte d'affaissement, une résignation craintive qui n'échappa pas à Maurice.
Lorsqu'après avoir embrassé ses deux filles, il se dirigea vers la campagne:
--Il faut en finir, se dit-il. Elle se doute de ce qui se passe.
Il arrivait donc au rendez-vous fiévreux, agité, mécontent de lui-même et d'Angèle.
Il se reprochait cette intrigue qui détruisait la tranquillité des êtres pour lesquels il nourrissait une affection pure et tendre et causait la première larme qu'il avait vue obscurcir les grands yeux noirs de son Hélène, larme silencieuse que l'orgueil blessé de l'épouse refoulait au fond de son cœur.
Il ne distingua pas d'abord la jeune fille dont la svelte silhouette se confondait dans la demi-obscurité avec le tronc du tremble dont les feuilles s'agitaient comme les doigts d'un malade atteint d'une maladie nerveuse.
Il se tournait, cherchant dans le sentier vert l'ombre blanche qu'il attendait.
Elle, de sa voix d'espiègle, siffla discrètement:
--Coucou!
Et au même moment il sentit deux mains fraîches qui s'abattaient sur ses yeux.
--Vous étiez là? dit-il.
--Hélas! la première au rendez-vous.
Et elle ajouta en laissant retomber ses bras avec désolation:
--Déjà!
Alors il s'excusa.
A la fin sa femme se doutait de quelque intrigue et il serait au désespoir de lui causer la moindre peine.
Il était sincère. Malgré la passion furieuse que lui inspirait Angèle, il aurait renoncé à cette maîtresse qui n'était pas encore à lui, s'il avait dû compromettre à la fois cette sorte d'honneur bourgeois qui résulte d'une vie régulière et la paix des siens en affichant une pareille liaison.
Il fallait donc qu'Angèle se décidât à retourner à Paris, pas tout de suite, dans quelques jours seulement.
Il s'y rendrait d'abord, en simulant des affaires, et lui préparerait avant son retour un nid pour le bonheur qui les attendait.
Ce serait là qu'ils passeraient leur nuit de noces!
Si la lune avait éclairé le visage de la jeune fille, Chazolles aurait vu un sourire errer sur ses lèvres.
Leur nuit de noces! Ce mot soulevait en elle un monde de réflexions drôlatiques.
Elle en avait vu d'autres.
Certes, il lui plaisait, c'était incontestable, mais est-ce qu'il croyait que cette union serait éternelle et qu'on mettrait tant de cérémonie à une si mince affaire?
Il était vraiment trop de son village et naïf pour un futur gouverneur des peuples!
Mais il faisait noir. Les petites étoiles blanches, qui maintenant émaillaient le fond du ciel comme des marguerites des prés, jetaient seules leurs lueurs bleues sur les deux amoureux.
Chazolles énumérait les raisons qu'il imaginerait pour s'absenter et la rejoindre, car il ne pouvait plus se passer d'elle. Elle était devenue son espoir, sa vie. C'était une sorcellerie dont il ne se doutait pas. Jamais femme ne lui avait produit pareille impression. C'est à peine, jusque-là, s'il les regardait, indifférent et ne se demandant seulement pas si elles étaient bien ou mal faites.
Heureusement la politique était une inépuisable mine de prétextes. C'est la seule raison qui l'avait fait adopter avec enthousiasme les plans de son ami Duvernet, un bon pilote pour louvoyer dans ces passes où il ne se serait pas aventuré sans lui.
Sa candidature réussirait. Elle était nettement annoncée et il s'en occupait avec d'autant plus d'ardeur que l'amour était son unique mobile et que sa nomination serait la sauvegarde de leur liaison en lui permettant de garder sa maîtresse, sa bien-aimée, et de tromper aisément sa famille.
Il avait dressé son plan.
Il fallait à tout prix que le monde ignorât une union dont le mystère accroîtrait les délices.
En galant homme, il entendait sauver l'honneur en se ménageant le plaisir.
Le calcul était adroit et les moyens de réaliser ce double but fort simples.
Angèle écoutait avec étonnement ces déclarations étranges où il était question de politique, de famille, de maîtresse, d'épouse et d'amour violent.
Elle en était étourdie, mais l'homme lui plaisait.
Chazolles était si bon, si dévoué, si épris, et puis, il faut en convenir, il avait si haute mine, que la frêle Parisienne le trouvait de cent coudées plus émouvant que les jolis messieurs qui l'avaient courtisée jusque-là.
--Tu verras, lui dit-il, en baisant la main qu'il tenait, chaude dans les siennes, comme je te rendrai heureuse et quelle jolie prison je t'arrangerai.
--Mais ce sera une prison?
--D'où tu sortiras sans peine autant qu'il te plaira...
--Et si je refusais?
Il souleva mille objections et, réchauffé par le voisinage de cette fée de l'amour, enhardi par la douceur de sa voix, par les rayons de ses yeux qui perçaient l'obscurité, par le souffle parfumé de ses lèvres qui effleuraient les siennes, il devint plus pressant.
--Refuser? Est-ce que c'était possible? Ne comprenait-elle pas à quel point il lui appartenait? Il était prêt à lui sacrifier tout, à lui obéir comme à un tyran qui aurait le droit de disposer de son temps, de son avenir, de ses biens. Il lui offrait tout, tout sans exception. Ah! si, pourtant! Une seule, le repos de ceux auxquels il avait dû jusque-là la sérénité de ses belles années et l'estime de ses voisins, de ses amis, des gens de son monde.
--Et si j'exigeais ce sacrifice? dit-elle malicieusement.
Il se révolta. Elle ne le voudrait pas. Dans quel but? En quoi le mal des autres pouvait-il augmenter leur félicité à eux? Ce serait une méchanceté inutile; il n'irait pas au-delà de ce qu'il proposait.
Il défendit sa maison avec chaleur. Il fut presque éloquent. Il représenta à cette folle créature, à cette glu toute mignonne, volontaire et rieuse, ne songeant qu'à s'amuser, qu'un honnête homme comme lui pouvait l'aimer avec emportement, de toutes ses forces, presque sans bornes, mais en respectant encore celle qui portait son nom, la mère de ses enfants, la femme qui lui avait donné tant de preuves de dévouement et de tendresse.
Sur ce point, il fut inébranlable.
Il lutta pour l'honneur avec énergie.
Il ne voulait pas de malentendu au début d'une liaison qui durerait autant que lui et serait la fleur de son existence. Il aimait Angèle d'un amour sans rival. Toutes les fièvres du désir lui brûlaient les veines. Mais en même temps, il lui représenta l'horreur du scandale, la nécessité de maintenir la paix de sa maison et de marcher la tête haute. Si c'était pour lui un regret de ne pouvoir se parer aux yeux de tous de la beauté de sa maîtresse, il lui tiendrait compte de ses sacrifices, quand elle s'isolerait pour lui plaire, se tiendrait dans l'ombre et cacherait son amour comme ces fleurs délicates que la lumière flétrit et que tuent les rayons de soleil.
A cette heure tardive, il y avait dans l'air tiède encore d'une délicieuse soirée d'été, comme une langueur répandue, une odeur énervante de foins qui séchaient, de blés murs et de miel dont étaient imprégnés les trèfles et les sainfoins de la plaine.
Les plantes crépitaient, livrant à la terre leurs graines qui tombaient des coques entr'ouvertes.
Bientôt les deux amants ne parlèrent plus.
Chazolles tenait la jeune fille serrée contre lui, et il croyait sentir les palpitations du cœur d'Angèle, tant le sien battait avec force.
Elle, à peine troublée, flattée de son triomphe sur cette nature vigoureuse et droite, si supérieure à tout ce qu'elle avait rencontré dans ses folies, s'abandonnait entre les bras de son amant.
La nuit de noces n'était pas si éloignée que Chazolles l'avait cru.
--Allons-nous-en, dit-elle en soupirant.
Comme ils passaient auprès d'une meule de gerbes entassées, leurs yeux se rencontrèrent.
--Je suis lasse, murmura-t-elle. Je ne sais ce que j'éprouve. Un éblouissement!
Et mollement elle se laissa tomber sur la paille dorée, avec un doux sourire.
Et comme Chazolles se jetait à genoux auprès d'elle, elle lui passa ses bras autour du cou:
--Jure-moi, dit-elle très bas, que tu m'aimeras toujours.
--Oui, toujours!
Leurs lèvres se joignirent.
Et les petites étoiles blanches furent les veilleuses qui éclairèrent ce boudoir magnifique que l'amant d'Angèle n'avait pas rêvé.