Part 9
Pierre se déshabille en faisant un peu la moue. Il tient enfin ses habits sous son bras, et le beau monsieur le fait promener en chemise dans le rond en criant toujours:--Examinez-le, messiou et dames, vi voyez ché ce n'est pas oun squelette; le petit drôle est gras et dodu... God dem... quand zou l'ai choisi, zou n'avais pas remarqué sa rotondité!... c'est égal, quelques livres di piou ou di moins! zou n'y regarde point pour être agréable à la souziété.
Cette promenade en chemise n'amuse point Pierre, qui veut quitter son conducteur; celui-ci s'arrête de nouveau et l'examine.
--Mon petit homme, ce n'est point tout encore!... tou as des cheveux d'oune longueur extrême, et cela ne me serait point agréable au goût; la souziété il sait bien que per avaler le morceau le piou délicat, il ne faut pas trouver dessus quelque chose qui répugne! perché, petit, zou ne pouis pas manzer tes cheveux. Holà! Domingo, venez couper les cheveux à l'enfant.
Un des nègres arrive avec des ciseaux... Pierre hésite...--Laisse-toi faire, dis-je à mon frère... quoique je commence à m'impatienter de la longueur de cette plaisanterie; mais reculer maintenant serait honteux, on se moquerait de nous. Encouragé par mes signes, ce pauvre Pierre se laisse couper les cheveux; en trois minutes le nègre l'a mis à la Titus... Et j'aperçois un monsieur de la société qui ramasse les belles boucles blondes de mon frère et les fourre vivement dans sa poche.
Pendant que l'on tondait Pierre, le signor Fougacini se serrait le ventre, tâtait et retâtait sa mâchoire, et faisait mille grimaces, comme pour se préparer à ce qu'il avait annoncé qu'il ferait.
Mon impatience était au comble, car je voyais la frayeur de mon frère augmenter à chaque instant. Enfin, quand le nègre s'est éloigné, le signor Fougacini court sur Pierre en lui faisant des yeux effrayants, et, le saisissant par le bras, commence à lui mordre légèrement l'épaule droite... A peine Pierre a-t-il ressenti une légère douleur, que, poussant des cris affreux, il s'échappe des mains du beau monsieur; ce qui ne lui est pas difficile, car celui-ci ne demande qu'à le voir se sauver. Se jetant à travers la foule, poussant des pieds et des mains, Pierre parvient à se faire jour; il se met à courir de toutes ses forces, tondu, en chemise et avec ses habits sous le bras, tandis que la foule le poursuit en criant: Ah! c'est un compère!... c'est un compère!...
Au premier cri de mon frère, j'ai voulu voler à son secours, mais la foule nous sépare; je me débats au milieu de tous ces badauds qui cornent à mes oreilles:--C'est un petit compère; il s'entendait avec l'autre!... Je regarde de tous côtés, je ne vois plus mon frère. J'appelle:--Pierre!... Pierre!... où es-tu?... Il ne répond pas. Quelques personnes me montrent le chemin qu'il a pris; je cours aussitôt de ce côté en appelant toujours:--Pierre! et à chaque instant je me sens plus inquiet, plus tourmenté.
Je ne sais où je suis... j'ai parcouru beaucoup de rues; pour comble de malheur le jour baisse, je ne sais plus de quel côté me diriger. Je demande aux personnes qui passent:--Avez-vous vu mon frère? On ne me répond pas, ou l'on me dit:--Qu'est-ce que c'est que ton frère?...--C'est Pierre... il se sauvait en chemise... parce qu'un monsieur en habit rouge lui a fait peur... On me regarde en souriant, on s'éloigne sans me donner de renseignements, ou l'on me dit froidement:--Va chez vous, tu l'y trouveras.
--Chez nous... hélas!... nous en sommes bien loin!... et ici nous n'avons pas encore d'asile. Où donc pourrais-je chercher mon frère?... mon pauvre Pierre! que fera-t-il sans moi?... ma mère qui m'avait tant recommandé de ne point le quitter!... Ah! pourquoi l'ai-je engagé à écouter ce beau monsieur, qui est sans doute un voleur!... Mon Dieu! mon Dieu! qui me rendra mon frère?
Je pleure amèrement, je n'ai point de courage pour supporter un pareil malheur. Il est nuit, et je n'ai pas retrouvé Pierre. Je m'assieds sur une borne, car je suis bien las. Je n'ai point mangé depuis le matin, mais je n'ai pas faim; j'ai le coeur si gros! Je pleure à mon aise; personne ne me dit rien, on ne me demande pas ce que j'ai.
Je veux faire de nouvelles recherches. Je me remets en marche... Cette ville est immense!... comment y retrouver mon frère?... Ah! ce n'était pas la peine de sauter de joie en apercevant Paris!...
Je ne sais pas où je vais, mais souvent je m'arrête et j'appelle encore Pierre!... Ma voix n'a plus de force!... j'ai tant pleuré! Il est sans doute bien tard, car je ne rencontre plus personne dans les rues. La fatigue m'accable, je ne puis aller plus loin. Je me jette à terre dans un coin, devant une petite porte... c'est là que je passerai la nuit. Demain, dès qu'il fera jour; je recommencerai mes recherches, et je serai peut-être plus heureux.
Le sommeil me gagne, il ne tarde pas à venir suspendre mes chagrins; je veux encore appeler mon frère, mes paupières se ferment, et je m'endors en prononçant son nom.
CHAPITRE X
LE PORTEUR D'EAU.--LES BONNES GENS.
Je suis éveillé par une voix qui me crie:--Prends garde, petit, tu barres le passage de notre allée, qui n'est déjà pas trop grande... Comment, tu dors encore, mon garçon!... Est-ce que tu as couché là, par hasard?
On me secoue fortement le bras; j'ouvre les yeux: il fait grand jour, et je vois devant moi un homme vêtu à peu près comme l'était mon père, en pantalon et veste de laine brune, avec un chapeau rabattu sur la tête, et qui porte, pendu après des courroies de cuir, un cercle auquel sont attachés deux seaux.
La figure de cet homme respire la franchise et la bonté; il est arrêté devant moi et m'examine avec intérêt. En m'éveillant, ma première pensée est pour mon frère; je le cherche auprès de moi et mes yeux se remplissent encore de larmes.
--Eh ben! petit, tu ne réponds pas?--Ah! monsieur, auriez-vous vu mon frère?...--Qu'est-ce qu'il fait, ton frère? quel âge a-t-il? est-ce qu'il demeure dans ce quartier? C'est peut-être une de mes pratiques?--Mon frère a sept ans, il s'appelle Pierre, il est Savoyard comme moi; nous sommes arrivés d'hier seulement à Paris; nous venons de chez nous, de Vérin, auprès de l'Hôpital; notre père est mort il y a quelques mois, et notre pauvre mère ne pouvait plus nous nourrir, car nous avons encore un frère, le petit Jacques, qui est resté avec elle. Il a bien fallu partir; mais j'avais promis à ma mère de ne jamais quitter mon frère et de toujours veiller sur lui, parce qu'il n'est pas aussi hardi que moi. Hier, en arrivant à Paris, nous nous sommes arrêtés devant un monsieur bien mis, qui avait deux domestique et qui offrait de manger un enfant et de lui donner douze sous s'il se laissait faire... Moi j'ai cru que c'était pour rire...--Par Dieu! mon garçon, tu avais raison, c'était un faiseur de tours qui voulait se moquer des imbéciles qui l'écoutaient!--Il a choisi mon frère, et moi je lui ai dit tout bas:--Laisse-toi faire... c'est pour jouer. Cependant il a fait déshabiller Pierre, il lui a coupé les cheveux, et puis ensuite il a sauté sur lui en faisant une grimace si horrible que Pierre a eu peur et qu'il s'est sauvé sans penser à moi. J'ai voulu le rattraper, j'ai couru bien longtemps! mais je ne l'ai pas retrouvé! Enfin, il faisait nuit, et j'étais si las que je me suis couché devant cette porte, où j'ai dormi jusqu'à présent.
A mesure que je parlais, je lisais dans les traits du porteur d'eau l'intérêt et l'attendrissement. Quand j'ai fini, il passe sa main sur ses yeux, et me considère encore pendant quelques instants.
--Tu n'as pas menti, petit?--Oh! non, monsieur, je ne mentirai jamais, je l'ai promis à ma mère.--Et que comptes-tu faire ce matin?--Chercher mon frère... Il faut bien que je le retrouve...--Ça n'est pas aussi facile que tu le crois!... Paris est une ville bien grande!... Et dans quel quartier as-tu perdu ton frère?--Mon Dieu! je n'en sais rien, monsieur... C'était une grande place... entourée de maisons...--Ah! ce n'est pas ça qui mettra sur la voie... Mais, au fait, arrivés d'hier, ces pauvres enfants ne peuvent connaître aucun quartier...--Est-ce que je ne le retrouverai pas, monsieur?--Dame! ça sera peut-être long!... Et pendant que tu chercheras ton frère, tu ne pourras pas travailler. As-tu de l'argent pour vivre?--Mon Dieu, non, monsieur, mais j'en suis bien content!--Pourquoi cela?--C'est que nous avions encore sept sous, et au moins, c'est mon frère qui les a!
Le porteur d'eau passe encore sa main sur ses yeux, puis il me donne une petite tape sur la joue en ma disant:--Tu es un bon garçon... tu aimes bien ton frère; mais console-toi, mon petit, il ne faut pas toujours pleurer, ça n'avance à rien. Tu n'as pas déjeuné, tu dois avoir faim?--Oui, monsieur, car je n'ai pas mangé depuis hier trois heures; mais je vais aller crier dans la rue, on me fera ramoner, et puis je déjeunerai.--Ah! oui! tu crois qu'on trouve comme cela tout de suite une cheminée pour son déjeuner! Mais, mon petit, il y a diablement de ramoneurs à Paris, et avec ton estomac vide tu ne pourras pas crier bien fort. Allons, allons, monte avec moi... Il n'est que cinq heures et demie... D'ailleurs, les pratiques attendront un peu, voilà tout.
En disant cela, le brave homme se débarrasse de ses seaux, qu'il laisse dans un coin de l'allée, puis il monte l'escalier en me faisant signe de le suivre. Je grimpe derrière lui; l'escalier n'est pas large, et on ne voit pas très-clair, mais je me tiens à la rampe. Nous montons jusqu'au haut de la maison, et lorsqu'il n'y a plus de marches, mon conducteur s'arrête enfin et frappe à une porte en criant:--Manette! Manette!... Allons, dépêche-toi!
Une petite fille, qui me paraît être de mon âge, nous ouvre la porte. Elle n'est pas mise comme celle qui a dormi dans notre chaumière; ses traits ne sont pas aussi délicats, et ses vêtements sont grossiers; mais elle a des yeux si vifs, une figure si ronde, des joues si fraîches et un air si gai, que l'on a du plaisir à la regarder.
--Tiens!... c'est toi, papa, s'écria Manette en nous ouvrant; puis elle me regarde avec étonnement.--Allons, ma petite, dit le porteur d'eau en me faisant entrer chez lui, cherche vite ce que nous avons de reste de déjeuner et donne à manger à ce petit, qui doit en avoir besoin.
Pendant que la petite fille fait ce que lui dit son père, je regarde autour de moi: l'appartement du porteur d'eau me rappelle un peu notre chaumière, l'ameublement n'est guère plus élégant. Nous sommes dans une grande pièce dont la moitié est mansardée; au fond est un grand lit, puis, des ustensiles de ménage; à gauche, j'aperçois un petit cabinet avec une croisée et un autre lit, et j'ai vu tout le logement de mon protecteur.
Manette a mis sur une table du pain, du fromage et du boeuf; je ne me fais pas prier pour manger: à huit ans, si le chagrin fait oublier l'appétit, il ne l'ôte pas entièrement.--Oh! comme il avait faim! dit la petite en me regardant manger; et son père sourit en répétant:--Ce pauvre garçon!...
Mais, au milieu de mon déjeuner, je m'arrête... Une pensée subite ne me permet plus de continuer:--Si Pierre n'avait pas de quoi déjeuner, lui!... dis-je en levant les yeux au ciel--Ne crains rien, mon petit, me dit le porteur d'eau, on ne le laissera pas non plus mourir de faim; d'ailleurs n'a-t-il pas sept sous?...
--Je l'avais oublié, mais ce souvenir me rend l'appétit.--Écoute, mon garçon, me dit le père de Manette lorsque j'ai fini de me restaurer, je m'intéresse à toi... Ta figure franche, ton attachement pour ton frère... pour tes parents... Enfin, je veux t'être utile, si je puis. Je ne suis pas de ton pays: je suis Auvergnat, moi; mais, en Auvergne, nous sommes de braves gens aussi!... Et le père Bernard est connu comme tel dans le quartier; ma réputation est nette comme ce verre... Je ne suis pas riche, je n'ai plus de tonneau!... La maladie de feu ma pauvre femme m'a coûté de l'argent!... Mais je puis te loger sans que cela te coûte rien. Tiens, vois-tu cette soupente?... c'est là où couchait mon frère... Il est reparti pour le pays il y a six mois; eh ben! je te mettrai là un matelas, de la paille fraîche!... Eh! morbleu! tu seras couché comme un prince... tu travailleras de ton côté; puis, tu mangeras chez nous. Je n'ai avec moi que Manette, qui a huit ans, mais qui commence déjà à savoir faire la soupe; et puis il y a une voisine qui se charge de notre cuisine; si tu retrouves ton frère, il viendra loger avec toi!... La soupente est assez grande pour vous deux. Eh ben! petit, cela te convient-il?
--Oh! oui, monsieur, vous êtes bien bon! dis-je au père Bernard, mais je voudrais bien retrouver Pierre!...--Tu le chercheras tout en travaillant; de mon côté, je vais demander partout, m'informer dans chaque quartier...--Ah! monsieur, je vous en prie, n'y manquez pas!...--Sois tranquille, mon petit, et console-toi. Mais voilà six heures, il faut que j'aille emplir mes seaux... Descends avec moi, je vais te montrer comment on ouvre la porte de l'allée... Et si tu te perdais dans Paris, tu demanderais la Vieille rue du Temple, auprès de la rue Saint-Antoine... Le père Bernard! D'ailleurs tu reconnaîtras bien la maison.
Je reprends mon sac, mon grattoir, je fais un petit signe de tête à Manette, qui me rend cet adieu en souriant, comme si nous avions déjà passé six mois ensemble. Je descends derrière le bon porteur d'eau; j'ai toujours le coeur bien gros, la figure bien triste; et le brave homme, qui s'en aperçoit, me répète à chaque instant:--Allons, prends courage, petit, tu retrouveras ton frère!... et d'ailleurs, il y a une Providence; elle a veillé sur toi, elle en fera autant pour lui.
--C'est vrai, me dis-je tout bas, et puis Pierre a sept sous! et avec cela on va loin.
--A propos, me dit le père Bernard quand nous sommes dans l'allée, je ne t'ai pas encore demandé ton nom?--Je m'appelle André... et mon frère Pierre.--Oh! ton frère! je le sais... André, regarde bien notre porte, notre rue, Vieille rue du Temple, entends-tu?... Suis tout droit, tu iras au boulevard: ne va pas te perdre aussi, et ne reviens pas trop tard, mon garçon; dès que le jour baisse, il faut rentrer manger la soupe. Va, mon petit; moi, je vais faire mes pratiques et m'informer de ton frère.
Le père Bernard me quitte, et me voilà seul dans la rue. Je ne m'éloigne qu'après avoir bien examiné l'extérieur de la maison où l'on vient de me donner un asile. Mon pauvre frère! me dis-je en marchant, si je te retrouvais, que nous serions heureux chez ce bon porteur d'eau, qui veut bien nous loger pour rien! Allons, ne pleurons plus; je le retrouverai. Pierre a sept sous... il a de quoi vivre quelque temps; d'ailleurs il est gentil, Pierre, et sans doute il aura trouvé aussi quelqu'un qui l'aura logé pour rien.
J'avance dans cette ville, où je ne suis que depuis vingt-quatre heures; mais déjà tout ce qui frappe ma vue a perdu une partie de son charme de la veille. Je vois maintenant d'un oeil indifférent ces belles boutiques, ces étalages brillants, ces beaux boulevards et toutes ces curiosités que je ne pouvais me lasser d'admirer hier. Mais mon frère n'est plus auprès de moi pour partager mon plaisir!... C'est lui que je cherche partout où je vois du monde rassemblé. A peine si j'ai le courage de crier de temps en temps:--Ramoner la cheminée!... et cependant la journée s'écoule, et je n'ai rien gagné. J'aperçois des enfants de nos montagnes qui jouent entre eux, ou courent en dansant devant les passants pour en obtenir quelque chose; mais je n'ai point envie de les imiter, il me serait impossible de danser maintenant, et d'ailleurs, je ne chercherai jamais à obtenir quelque chose à force d'importunités, quoiqu'on m'ait dit cependant que c'était comme cela que l'on faisait fortune à Paris.
Au milieu du boulevard j'entends le son du cor, de la clarinette et des tambours... C'était une musique comme celle que faisaient les domestiques noirs de ce beau monsieur qui mangeait du marbre et des enfants. Je cours du côté de la musique... J'aperçois un monsieur habillé en Turc qui porte une énorme pièce de bois sur le bout de son nez. Ah! l'on avait bien raison de me dire qu'à Paris on voyait des choses extraordinaires. Mais, dans tout ce monde qui se regarde, je ne trouve pas mon frère; et comme le Turc annonçait qu'il allait enlever un enfant par les cheveux sans le faire crier, je prends mes jambes à mon cou, de crainte qu'il ne lui prenne envie de me choisir pour amuser la société.
Le jour baisse, il faut retourner chez le père Bernard. Je demande la Vieille rue du Temple. Une fois dedans, je retrouve facilement la maison; mais quand je suis dans l'allée, je songe que je n'ai rien gagné de la journée, et je n'ose plus monter l'escalier. Cependant mon estomac crie: le porteur d'eau est si bon! ils m'attendent peut-être; il faut toujours rentrer pour me coucher, je n'ai pas besoin d'argent pour cela. Je monte donc, je pousse la porte, et je vois le père Bernard et Manette déjà assis devant une table sur laquelle est le dîner, qui sert aussi de souper, parce qu'on se couche de bonne heure, afin d'être levé de grand matin.
--Arrive donc, André, nous t'attendions, me dit le porteur d'eau; je commençais à craindre que tu n'eusses oublié le nom de notre rue. Et puis, ce Paris est si grand! il faut de l'habitude pour marcher dans toutes ces rues et à travers ces voitures, qui ne se gênent pas pour écraser le pauvre monde.
J'entre d'un air honteux, et je vais m'asseoir dans un coin de la chambre quoique l'odeur du dîner redouble ma faim.
--Eh bien! qu'est-ce que tu vas faire là-bas, petit? est-ce que tu ne vois pas que nous dînons?--Oh si! je le vois bien...--Pourquoi donc ne viens-tu pas te mettre à table?--C'est que... je n'ai pas faim, monsieur Bernard.--Tu n'as pas faim? tu as donc dîné en chemin?--Non... je n'ai rien mangé.--Et tu n'as pas faim? C'est bien drôle, ça!
Le porteur d'eau m'examinait, et mes yeux, qui se tournaient souvent vers le dîner, ne lui paraissaient pas d'accord avec ma bouche.--Morbleu! je veux que tu dînes, moi, reprend-il au bout d'un instant: faim ou non, tu mangeras.
--Mais, c'est que... c'est que... je n'ai rien gagné de la journée! dis-je en m'avançant lentement vers la table. A ces mots, le père Bernard court à moi, me porte sur une chaise à côté de la sienne.--Comment, petit imbécile, c'est pour ça que tu ne voulais pas dîner!... Est-ce ta faute, si tu n'as rien trouvé à faire? n'en faut-il pas moins que tu dînes? et tant que j'en aurai pour moi et ma fille, n'y en aura-t-il pas aussi pour toi?... Mange! mange, morbleu! et ne t'avise plus de me dire encore de pareilles bêtises, ou je te donnerai des coups pour te rendre l'appétit.
Et le brave homme me bourre de soupe, de pain, de bonne chère; il m'étoufferait si je le laissais faire, tant il a peur que je ne satisfasse pas mon appétit.
--Mon garçon, me dit-il, dans tous les états il y a de bons et de mauvais jours. Tu arrives au commencement de l'automne: la saison n'est pas encore bonne pour les cheminées; mais quand tu connaîtras mieux Paris tu feras des commissions, tu porteras des lettres. Quand on est intelligent et honnête on parvient à gagner de l'argent. Mais, je te le répète, plus de façons comme aujourd'hui; tant mieux quand tu auras été heureux! tant pis quand tu auras fait chou-blanc! nous n'en serons pas moins tes amis... Rappelle-toi, mon petit, que je t'ai offert un asile sur ta bonne mine et ton amour pour tes parents, et que je ne t'ai pas demandé si ta bourse était bien garnie.
J'embrasse ce bon Auvergnat qui me témoigne tant d'amitié; et dans ses bras je sens que je ne suis plus seul à Paris. Manette vient aussi se jeter sur le sein de son père; tout en l'embrassant, elle me sourit. Je lis dans ses yeux qu'elle veut m'aimer aussi, et je la regarde déjà comme ma soeur. Les bonnes gens! que je suis heureux de les avoir rencontrés!... Ah! mon pauvre frère, puisses-tu, comme moi, t'être endormi devant quelque allée obscure, demeure de l'ouvrier honnête et laborieux! cela vaut bien mieux que de se coucher sous le portique d'un palais, d'où vous chassent le matin des valets insolents.
Le soir, le père Bernard me donne quelques renseignements sur Paris, sur les quartiers voisins. Je l'écoute avec attention, car je veux profiter de ses avis afin d'être bien vite en état de gagner de l'argent comme commissionnaire. Il s'est informé de mon frère dans toutes les rues où il a été; mais ainsi que moi, il n'en a appris aucune nouvelle. Où donc Pierre s'est-il fourré?
Quand on a porté de l'eau toute la journée, on a besoin de repos le soir. Bientôt le père de Manette fait signe à la petite, qui va se coucher dans le cabinet; je monte à la soupente, où l'on m'a arrangé un lit; j'avais dormi la veille sur le pavé; on doit juger si je me trouvai bien dans ma nouvelle chambre à coucher.
Le lendemain en m'habillant, je laissai sortir de dessous ma veste le médaillon que je portais toujours sur moi; j'avais oublié de parler de ce portrait au père Bernard. Il aperçoit le bijou, sa figure se rembrunit, et il me fait sur-le-champ signe d'approcher, tandis que Manette tend le cou et ouvre de grands yeux pour mieux regarder le portrait.
--Qu'est-ce que cela, petit? d'où cela te vient-il? depuis quand as-tu ce bijou? et pourquoi ne m'en as-tu pas parlé?
Je m'empresse de raconter au porteur d'eau l'histoire du portrait. A mesure que je parle, ses traits reprennent leur expression de bonté habituelle; et quand j'ai fini, il m'embrasse en me disant:--Pardon, mon petit; c'est que, vois-tu, la vue de ce bijou... Allons, tu es un brave garçon.
Manette grille de considérer à son aise le portrait; je l'ôte un moment, et le donne à son père. Tous deux l'examinent longtemps. La jolie dame! dit Manette, la jolie figure!... la belle robe!...--Oui, dit le porteur d'eau en me rendant le bijou, c'est une belle femme, mais il y en a tant dans Paris, et qui sont mises comme cela! Va, mon cher André, je crois bien que le portrait te restera; car tu pourrais habiter Paris pendant vingt ans sans rencontrer celui ou celle à qui il appartient.
--Moi, je conserve l'espérance de trouver le petit monsieur borgne, et je remets précieusement le médaillon sous ma veste. Puis je sors avec le père Bernard pour commencer ma journée et chercher encore mon frère.
Je ne suis pas plus heureux du côté de Pierre; mais du moins j'ai eu deux cheminées à ramoner, et je rentre tout fier présenter au porteur d'eau le fruit de mon travail. Il le prend en souriant et me dit: Au bout de l'année, mon garçon, je te donnerai ce qui te restera pour ta mère.
Cet espoir double mon courage; en peu de temps je connais différents quartiers de Paris; j'ai de la mémoire; on me trouve de l'intelligence, et on m'emploie souvent. Plus d'un beau monsieur me donne à porter un billet bien plié, et qui sent le musc ou la rose.--Va, cours, me dit-on; tu demanderas la dame: si c'est un monsieur qui t'ouvre la porte, tu diras que tu viens voir si l'on a des cheminées à faire ramoner, et tu ne montreras pas la lettre!... Ne va pas faire des gaucheries!... Je fais exactement ce qu'on me dit; quand je rapporte une réponse, les beaux messieurs se montrent généreux; quand je n'en ai pas, je reçois peu de chose; et quand je rapporte la lettre, je ne reçois quelquefois que des reproches. Les jeunes filles sont plus justes; elles me payent toujours, lors même que la réponse paraît les affliger; mais elles m'accablent de questions; et il faut une grande mémoire pour les satisfaire:--Y était-il?--Lui as-tu remis la lettre à lui-même?--Que faisait-il?--Que t'a-il dit?--Était-il seul?--A-t-il eu l'air content en la lisant? Telles sont les questions que ne manque jamais de m'adresser la demoiselle ou la dame qui vient de me faire porter une lettre à un monsieur.