André le Savoyard

Part 8

Chapter 84,069 wordsPublic domain

--Un homme chez ma nièce!... ah! quelle horreur... quel scandale!... Qui êtes-vous?... d'où venez-vous? que faisiez-vous?

L'amant ne répond qu'en faisant faire une pirouette à la tante, puis descend quatre à quatre les escaliers. Madame Durfort, qui n'a point fait de pirouettes depuis le jour de ses noces, perd l'équilibre, et se laisse choir sur le carré, dans un désordre qui ne ressemble point à un effet de l'art. Les voisins, attirés par les cris de mon frère et de la vieille tante, sortent de chez eux pour savoir ce qui se passe. Les hommes s'empressent de relever madame Durfort, les cuisinières demandent ce qui est arrivé; le vieux portier accourt avec son balai à la main. La tante continue de pousser des exclamations; et mon frère, voyant que cela ne l'avance à rien de se rouler, et qu'il n'y a pas dans toutes les chambres de la liqueur répandue sur le parquet, se relève, et se met à danser la savoyarde en poussant des _you! piou, piou!_ et en battant des mains.

Aglaé, qui ne comprend rien à cette musique, se décide à se lever, et commence par donner une paire de soufflets au Savoyard qui se permet de danser ainsi dans sa chambre. Pierre, qui s'attendait à recevoir des gâteaux, reste tout saisi. Dans ce moment, la tante entre chez sa nièce, suivie du portier et de quelques cuisinières; Aglaé feint d'ignorer le motif de la colère de sa tante, et montre le petit ramoneur qui est arrivé là sans qu'elle sache par où. Mais le portier reconnaît mon frère; il le prend par les oreilles, et le fait sortir de la chambre en lui demandant ce qu'il fait là, lorsque depuis une heure il le cherche dans sa cheminée.

Pierre, qui a déjà reçu des soufflets et qui se sent tirer les oreilles, descend les escaliers en pleurant; arrivé dans la cour, il est arrêté par le jeune officier qui feint de descendre de chez lui et de s'informer de la cause du tumulte, mais qui applique une demi-douzaine de coups de pied à mon frère en lui disant:--Ah! petit drôle! tu t'amuses à descendre par les cheminées!... Tu mets toute une maison sens dessus dessous! Tu fais lever les tantes à sept heures du matin! Tiens, voilà pour t'apprendre à te tromper de cheminée... Et si je te rencontre encore, je te coupe les deux oreilles.

Après avoir tiré vengeance de mon frère, le jeune homme rentre chez lui. Les cuisinières, qui croient qu'il ne s'agit que d'un ramoneur qui s'est trompé de cheminée, retournent à leur ouvrage. Mais madame Durfort n'a pas oublié le jeune homme qu'elle a vu sortir de chez sa nièce, et qui lui a fait faire cette pirouette qui l'a étendue sur le carré; devant le monde, elle ne dit rien à Aglaé; mais en tête-à-tête elle lui demande quel est cet audacieux qui sortait de chez elle; Aglaé feint le plus grand étonnement, et jure à sa tante qu'elle ne l'a pas vu; elle finit en disant que, puisqu'il est tombé dans sa chambre un ramoneur, il n'y a rien d'étonnant à ce qu'il soit tombé aussi un jeune officier; la tante ne répond rien à cela; mais, pour qu'il ne tombe plus personne chez sa nièce, elle la fait coucher à côté d'elle, ne lui laisse plus faire un pas seule, et, malgré tout ce que peut dire la jeune fille, on donne la volée à Fifi.

J'attendais mon frère dans la rue, assis sur le banc que je lui avais désigné; j'avais depuis longtemps fini mon ouvrage, et je ne concevais pas ce qui pouvait le retenir, lorsque tout à coup je le vois arriver tout en larmes, les yeux gonflés et portant une de ses mains à un endroit où il paraît souffrir.

--Eh ben! qu'as-tu donc, Pierre, que t'est-il arrivé? lui dis-je en courant à lui. Mais il me prend par la main et me tire en me disant:--Viens, André, viens vite... Allons-nous-en... ne restons pas dans cette ville...--Pourquoi donc partir si vite?... Qui te fait ainsi pleurer?...--Viens, mon frère... sauvons-nous... ou l'on me couperait les oreilles!...--On te couperait les oreilles?...--Viens donc, mon frère... Je ne veux pas rester ici.

Pierre m'entraîne toujours; nous voilà loin de Lyon, et il regarde encore en arrière pour voir si l'on ne nous suit pas.

CHAPITRE IX

NOTRE ARRIVÉE A PARIS.--ÉVÉNEMENT IMPRÉVU.

Ce n'est qu'à plus de deux lieues de Lyon que Pierre, un peu remis de sa frayeur, consent à s'arrêter et à me répondre.

--Pourquoi pleurais-tu? que t'a-t-on fait? lui dis-je.--Mon Dieu, André, je ne sais pas ce que tous ces gens-là avaient contre moi; j'ai voulu faire comme chez le pâtissier: il n'y avait pas de trou à la cheminée, je suis entré par en haut dans un autre tuyau; puis, quand j'ai été en bas, je me suis roulé en criant... comme j'ai fait chez cette dame... et je disais: On va me donner des gâteaux et des gros sous... eh ben! pas du tout: une demoiselle m'a donné des soufflets, le vieux qui tenait un balai m'a tiré les oreilles, et puis, dans la cour, un monsieur à moustaches m'a donné des coups de pied... ici... en me disant qu'il me couperait les oreilles s'il me revoyait!...--Mon pauvre frère!...--Dis-moi donc, André, pourquoi les autres m'ont-ils caressé là-bas?... et pourquoi ai-je été battu à Lyon pour avoir fait la même chose?--Je n'en sais rien; mais, vois-tu, Pierre, il ne faut plus t'amuser à changer de cheminée quand tu iras ramoner quelque part. Moi, je n'ai pas eu de compliments à Pont-de-Beauvoisin, mais aussi je n'ai pas reçu de coups à Lyon, et on m'a payé mon ouvrage. Tiens, mon frère, fais comme cela, cela vaut mieux.

Pierre me promet d'être plus sage dorénavant et de descendre par la même cheminée où il aura monté. Nous continuons notre route; nous avons hâte d'arriver à Paris: on nous a tant parlé de cette grande ville! Mon frère ne rêve que marionnettes, sauteurs, lanternes magiques; moi, je porte la main au portrait qui est caché sous ma veste, et je pense au monsieur borgne, à la jolie petite fille; je suis tout fier de pouvoir leur rapporter le bijou qu'ils ont laissé dans notre chaumière, et je crois que je vais les rencontrer dès que je serai à Paris.

Il ne nous arrive plus rien d'extraordinaire en route; quand nous sommes employés dans les villes où nous passons, Pierre ne va plus tomber dans les cheminées voisines de celle qu'il a ramonée. Le peu que nous gagnons nous suffit pour continuer notre voyage. Enfin nous en apercevons le but... Les édifices immenses de la grande ville se dessinent au loin dans l'espace. Cette vue ranime notre courage.--C'est Paris! nous écrions-nous mon frère et moi; c'est là qu'on gagne beaucoup d'argent!... c'est là qu'on s'amuse!... qu'on voit des spectacles!... des marionnettes!... qu'on mange de bonnes choses et qu'on fait fortune!...

Et nous nous mettons à danser, Pierre et moi, nous jetons notre bonnet en l'air, nous poussons des cris de joie!... Il nous semble qu'une fois à Paris, tout doit nous réussir, et qu'il suffit d'habiter cette ville pour être heureux!... Mais je n'ai encore que huit ans, et mon frère n'en a que sept.

Avant de faire notre entrée dans Paris, je crois utile de faire encore un petit sermon à mon frère.--Pierre, lui dis-je, souviens-toi de ce que nous a dit notre bon père: dans cette grande ville, il n'y a pas que des honnêtes gens, il y a aussi des fripons et des voleurs; c'est dommage, mais il paraît que ça ne peut pas être autrement. Il y a des gens qui se moquent de ceux qui arrivent de leur pays, qui leur font tout plein de tours et qui leur prennent leur argent. On ne nous prendra pas notre argent, parce que nous n'en avons point; on ne se moquera peut-être pas de nous, parce que nous ne sommes que des enfants, cependant il faudra faire attention, et ne pas croire à tout ce qu'on nous dira, entends-tu, Pierre?--Oui! oui!... oui!... Oh! tu sais bien que je ne suis pas bête!...

Je n'étais pas bien certain de cela, mais je ne voulais pas le dire à Pierre. Nous voici enfin dans Paris. Quel singulier effet produit sur nous l'intérieur de cette ville immense! car nous étions entrés à sept heures du matin dans un des faubourgs de Lyon, et nous en étions sortis au bout d'une heure, sans regarder derrière nous. Ici, quelle différence! il est trois heures de l'après-midi lorsque nous nous trouvons dans Paris; c'est l'heure où chacun fait ses affaires. Les rues sont encombrées de monde; les voitures circulent avec rapidité et se croisent autour de nous. Les boutiques sont dans tout leur éclat, les marchands ambulants crient et mêlent leurs voix à celles des marchands de légumes, des porteurs d'eau, des ventes à prix fixe; les orgues se font entendre d'un côté; de l'autre, c'est le violon d'un aveugle; un peu plus loin, ce sont des chanteurs qui s'accompagnent avec des guitares. Je tire Pierre pour le faire avancer... Il ouvre de grands yeux... Il reste la bouche béante... ses yeux ne peuvent suffire à tout ce qu'il aperçoit. Je suis à peu près comme lui; cependant, je veux tâcher d'avoir l'air moins bête. Nous sommes tout étourdis du bruit des voitures et des cris:--A trois sous et demi, choisissez dans la boutique; à trois sous et demi!--A l'eau! à l'eau!--Deux pièces pour quinze sous!... voyez, messieurs et dames!... des couteaux, des ciseaux, des lotos, des jeux de dominos!...--Régalez-vous, mes enfants, ils sont tout chauds, ils sortent du four!--Des chaînes pour les montres, messieurs; assurez vos montres!--Voulez-vous les règles du jeu de piquet et de l'écarté?--Je vais vous chanter la complainte de ce fameux criminel très-connu dans Paris, qui a empoisonné toute sa famille, sur l'air: _C'est l'amour! l'amour! l'amour!_--Voilà le restant de la vente!--A tout coup l'on gagne; tirez, mademoiselle! etc., etc.

Plus nous avançons, plus le bruit augmente, et plus nous sommes entourés de gens qui vont et viennent. Déjà Pierre a été jeté deux fois par terre, parce qu'il s'arrête pour regarder dans les boutiques, et qu'alors il ne voit pas devant lui et ne se range pas pour laisser passer le monde. Il va encore se cogner le nez contre un beau monsieur, habillé comme un seigneur, qui a des bottes bien luisantes, un habit bleu avec des boutons qui brillent comme des miroirs, un pantalon bien plissé, des cheveux bien frisés, une cravate qui a l'air d'être en carton, et des gants comme un marié. Le beau monsieur repousse mon frère en s'écriant:

--La peste étouffe le Savoyard! le petit drôle m'a tout sali le genou! On ne peut plus marcher dans Paris sans être assailli par cette canaille!

Mon frère s'est sauvé de l'autre côté de la rue, et en regardant si le beau monsieur ne le poursuit pas, il va se jeter sur l'éventaire d'une marchande d'oranges et fait rouler la marchandise sur le pavé.

--Prends donc garde, Savoyard! s'écrie aussitôt la marchande. Est-ce qu'il ne voit pas clair, ce petit imbécile! qu'il vient se jeter à corps perdu sur ma boutique?... Ramasse-moi bien vite mes oranges, et s'il y en a une de gâtée, tu me la payeras.

Je m'empresse d'aller aider mon frère à ramasser les oranges, et je l'emmène en lui disant:--Fais donc attention, Pierre, regarde donc devant toi... Mais Pierre est tellement étonné de tout ce qu'il voit, qu'il ne sait où il en est. Il me montre du doigt ce qui le frappe. Tiens, André, les beaux habits... les beaux miroirs... les belles chaises... C'est pour de vrai tout ça, n'est-ce pas, André?

J'ai de la peine à tirer Pierre de devant la boutique d'un pâtissier. Bientôt mon frère me tire doucement par ma veste en me disant tout bas:--André, as-tu douze sous?--Non, pourquoi cela?--Est-ce que tu n'entends pas? Tiens, v'là un petit monsieur qui vend douze cents francs pour douze sous... Faut les acheter, André, et puis nous irons chez le pâtissier nous régaler.--Laisse donc, Pierre, c'est pour se moquer de nous que ce monsieur crie ça... Tu sais bien que je t'ai averti qu'à Paris on faisait tout plein de tours...--Bah! tu crois que c'est pour rire!--Est-ce qu'on peut vendre douze cents francs pour douze sous?... Ah! il faut qu'il nous croie bien bêtes!...

Nous voici devant la boutique d'un marchand d'estampes; nous restons près d'une heure en admiration devant toutes ces images, jamais nous n'avons rien vu de si joli; ce n'est pas sans peine que nous nous décidons à quitter cette boutique. Mais un peu plus loin, beaucoup de monde est rassemblé devant une petite maison de toile, et Pierre y court en criant:--Ah! André... un chat! Polichinelle! le diable!

Je suis mon frère: nous sommes devant un spectacle de marionnettes, dans lequel un chat fait le compère de Polichinelle et se bat avec Rotomago. J'admire la patience de ce pauvre chat, mais cela ne me surprend pas, car on m'a dit qu'à Paris on voyait des bêtes si adroites!... Ce spectacle attire beaucoup de monde; nous sommes entourés de curieux: ce sont des bonnes qui font voir le chat à des enfants tout en causant avec des soldats; ce sont des demoiselles qui regardent souvent derrière elles. Comme les jeunes filles ont l'air aimable à Paris! Et puis voilà des messieurs qui viennent se placer derrière ces demoiselles et qui leur marchent sur les talons... ça n'est pas poli, cela. Ah! j'en vois un qui glisse sa main sous le tablier d'une jeune fille... J'ai envie de crier: Au voleur! Mais la jeune fille se retourne, et le regarde en souriant; il paraît que c'est un monsieur de sa connaissance.

Enfin le chat est vainqueur, le diable disparaît, non dans les entrailles de la terre, mais au fond de la maison de toile, qui s'ébranle et va un peu plus loin amuser les passants. Je prends Pierre par le bras, et nous nous remettons en marche. Nous ne savons pas encore où nous irons, ni ce que nous demanderons; mais Paris nous offre tant de merveilles, qu'il nous semble naturel de donner le premier moment au plaisir d'admirer toutes ces belles choses qui frappent nos yeux. Cependant, parmi tout ce monde qui se croise devant moi, je cherche le monsieur qui a passé une nuit chez nous, et la belle dame dont j'ai le portrait; je cherche aussi la jolie petite fille... Mais je ne les vois point, et je commence à penser qu'il ne me sera pas aussi facile de les rencontrer que je le croyais avant d'être dans Paris.

--Mon Dieu, que c'est grand! me dit Pierre à mesure que nous parcourons la ville. Dis donc, André, on pourrait bien se perdre ici!--Certainement. Ça n'en finit pas ici!... Ah! tiens, v'là des arbres... C'est une promenade! Viens de ce côté; c'est encore plus joli, et nous n'aurons pas toujours ces voitures sur notre dos.

Nous gagnons les boulevards, car ce sont eux que je viens d'apercevoir. Il y a déjà bien longtemps que nous marchons, mais nous ne sentons pas la fatigue, tant nous sommes occupés de ce que nous voyons. Ici ce sont des bagues en or, des épingles en brillants à deux sous pièce.--Achetons-en, me dit tout bas Pierre.--Non, mon frère; c'est encore une attrape, c'est pour se moquer de nous. Un peu plus loin un monsieur, placé à la porte d'une petite maison de bois, frappe une toile avec une baguette en criant que le fameux _Antiantocolophage_ va avaler des serins, des anguilles, des épées et des sabres pour la modique somme de deux sous. Pierre veut entrer voir cela.--N'y allons pas, lui dis-je, c'est encore pour se moquer du monde qu'on dit cela. Souviens-toi donc que nous sommes à Paris.

J'ai bien de la peine à retenir Pierre, qui, avec sept sous que nous avons en poche, voudrait tout voir et tout acheter. Mais où court ce monde? pourquoi cette musique? Nous suivons le torrent: nous apercevons un cabriolet arrêté au milieu d'une grande place, et dans ce cabriolet, qui est découvert, un monsieur en habit rouge, galonné en or, coiffé en poudre, avec une grosse queue, ayant une culotte de nankin avec des bottes à la hussarde et deux chaînes de montre auxquelles pendent de grosses boules rouges.

Derrière ce beau monsieur sont deux hommes qui ont la figure noire comme des nègres, quoiqu'ils aient les mains comme tout le monde. Ces deux hommes sont habillés d'une façon singulière: ils ont des pantalons larges comme des jupons, de petites vestes de soie puce, des ceintures brodées, et sur la tête quelque chose de roulé comme un mouchoir; ce sont eux qui font cette musique que nous entendions de loin. L'un a un cor de chasse, l'autre une clarinette; sur leur tête sont attachés des triangles avec des sonnettes, et devant eux sont deux gros tambours sur lesquels ils frappent avec des baguettes fixées à leurs genoux. Comme ces deux messieurs ne restent pas un moment en repos et qu'ils font constamment aller leur tête, leurs genoux et leur bouche, cela produit un effet superbe et étourdissant. Pierre, qui n'avait jamais entendu une aussi belle musique, se sent électrisé; parvenu contre le cabriolet, il se met à danser la savoyarde en poussant des _you! you!_ et des _piou! piou!_ mais un de ces messieurs à figure noire prend un énorme fouet et en distribue quelques coups à Pierre pour le faire tenir tranquille.

--Tu vois bien, dis-je tout bas à Pierre, qui fait la grimace en regardant le musicien qui l'a fouetté, ce n'est pas pour nous faire danser qu'on fait une si belle musique... Tiens-toi tranquille, ou l'on va nous renvoyer.--André, c'est un seigneur ce monsieur en habit rouge tout couvert d'or!--Dam', il a l'air ben riche!--Et ces deux vilains noirauds?--Tu vois ben que ce sont ses domestiques. Chut! attends, ce beau monsieur va parler.

En effet, l'homme en habit rouge se lève, fait un signe aux musiciens qui se taisent, et, après avoir essuyé sa figure avec un vieux mouchoir tout troué, se dispose à parler. Tout le monde se presse pour mieux l'entendre; mais Pierre et moi nous nous trouvons sur le premier rang, et nous ne perdons pas un mot; malheureusement ce seigneur a un accent étranger qui ne nous permet pas de bien saisir ce qu'il dit; mais je crois que la société qui nous entoure ne le comprend pas plus que nous, et cependant chacun l'écoute avec attention. Le beau monsieur est debout dans son cabriolet, et, après avoir craché au hasard sur la foule, il commence en ces termes:

--Messieurs et mesdames, signora et mistriss, salut. Vi voyez il signor Fougacini, dont vi devez avoir entendu parler; _perche_ depouis deux ou trois siècles ze souis très-connu dans toutes les capitales; si signor, per les cures que j'avais terminées avec le divin baume pectoral inventé par mon génie! _If you please_, messieurs et milords, c'est un baume pour l'estomac, qui fait vivre cent ans et quelquefois davantage, c'est suivant les caractères. D'ailleurs, quand on a fini la boîte, z'en pouis donneri d'autres, z'en ai toujours au service des amateurs, _God dem_, signor, ze souis capable de vi donner à tous des estomacs d'autruche ou autres bêtes quelconques; mon baume il fait digérer des pierres, du marbre, de la mousse, des cailloux, du pain rassis, des perles, du cuivre, des radis noirs et des diamants! Perche, vi en comprenez tout de souite l'outilité; et per provar, d'un moment à l'autre, messiou et dames, vi pouvez vi trouver dans oune pays où vi n'auriez per toute nourriture que des pierres et des diamants!... alors vi prenez de mon baume... _Omne tulit punctum_... Vi manzez des cailloux, comme si c'étaient des petits pois! et _wery good_, signors.

Tout le monde, se regarde:--C'est un Allemand, disent les uns.--C'est un Anglais, disent les autres.--Eh! non, c'est un Turc! vous voyez bien qu'il a des nègres, dit une vieille cuisinière; il aura trouvé son baume dans quelque sérail. Ces Turcs, ça fait de fiers hommes!--Non, ma chère, dit une autre, ce n'est pas un Turc, c'est un Italien, et j'en suis sûre, il a dit _Wery good_... D'ailleurs, je dois savoir un peu l'italien, j'ai fait pendant trois mois le ménage d'une chanteuse des _Bouffa_.

--André, me dit tout bas Pierre, est-ce que ce monsieur va nous faire manger des cailloux?--Eh! non, c'est un baume dont il veut nous faire cadeau, à ce que je crois. On n'entend pas trop bien ce qu'il dit; mais taisons-nous, le voilà qui va encore parler.

--Je pourrais, messiou et dames, per vi _provar_ l'efficacité de mon baume, vous dire allez vi en informer à Londres, à Rome, à Constantinople, à Madrid, à Pékin, en Égypte, en Syrie, en Arabie; mais non, zou ne veut point vi envoyer si loin. Je me contenterai de vi montrer, _coram populo_, ces deux nègres d'Afrique, qui, grâce à mon baume, ne se nourrissent que de pierres, de mousse et de marbre.

Le beau monsieur nous désignait les deux musiciens, dont l'un mangeait alors un gros morceau de pain et un cervelas.

--Vi voyez, signors, comme ils se portent!... Eh bien! le piou jeune il a quatre-vingt-dix-neuf ans, et l'autre est dans sa cent onzième année! ma tout cela n'est rien encore. Je veux vi donner sous les yeux à tous la _provar_ de la bonté de mon estomac, et pour cela ché vais-je manzer? un caillou? de la terre? un diamant? Non, messieurs!... ce serait oune bagatelle trop facile! Je vais, devant vos yeux, manzer un jeune enfant de sept à huit ans, mâle ou femelle, le premier qui se présentera.

A ces mots chacun pousse un cri d'étonnement; et Pierre me dit tout bas:--Comment, mon frère, ce beau monsieur va manger un enfant!--Eh non, c'est pour rire!... C'est encore un tour qu'on va faire!... Tu vois ben que ce monsieur plaisante.

Cependant le seigneur Fougacini est descendu de son cabriolet, un de ses nègres fait ranger la foule en agitant un bâton devant le nez des curieux, qui répètent à chaque minute:--Oh! ça serait fort, ce tour-là...--bah! ça n'est pas possible!--Je voudrais bien voir ça, moi.

Pierre et moi nous nous trouvons toujours sur le premier rang: le nègre a fait former un grand rond dans lequel le monsieur en habit rouge se promène en se dandinant et jetant des regards fiers autour de lui; mais aucun enfant ne se présente pour être mangé. Tout à coup le signor Fougacini s'arrête devant Pierre, et le considère longtemps avec attention. Mon frère devient rouge et interdit, mais je le pousse en lui disant, tout bas.

--N'aie pas peur... tu sais bien que c'est pour rire.

--Avance, petit! dit le monsieur en faisant signe à Pierre. Je le pousse, et le voilà au milieu du rond.--Quel âge as-tu?--Sept ans, monsieur.--Sept ans!... c'est juste ce qu'il faut... Tou es zantil, gras, bien portant. Veux-tou ché ze te manze? zou ne te ferai pas de mal dou tout!... et zou te donnerai douze sous.

Pierre me regarde en ouvrant de grands yeux; je lui dis tout bas:

--Accepte! c'est pour rire... Ne crois-tu pas que ce monsieur te mangera?

--Je veux ben, répond alors Pierre, et l'homme à l'habit rouge prend mon frère par la main et le montre à la foule assemblée, et, pour qu'on puisse le voir de loin, le fait prendre par les deux nègres, qui l'élèvent sur leurs bras et le tiennent ainsi en l'air pendant cinq minutes en frappant des genoux sur leurs tambours, tandis que mon frère commence à faire la grimace et que le beau monsieur crie à tue-tête:

--Voici oun enfant de sept ans ché zou vais manzer grâce à mon baume, qui me permet de le digérer en cinq minutes!

La foule est devenue considérable, c'est à qui sera témoin de ce spectacle singulier; j'en attends le dénoûment avec curiosité, bien tranquille sur le sort de mon frère, qui ne paraît pas aussi calme que moi, quoique je lui fasse sans cesse signe de n'avoir point peur.

--Mon petit homme, dit le beau monsieur à Pierre, que les nègres viennent de remettre à terre, il faut ché tou te déshabilles, z'ai bien dit ché ze manzerai oune enfant, ma ze n'ai pas dit ché ze manzerai ses habits. Cependant, par respect per l'honorable souziété, ze veux bien tou manzer avec ta chemise; ôte seulement ta veste et ta culotte.

Pierre reste indécis:--Ote donc... ôte donc, lui dis-je; tu vois bien que c'est pour rire... Est-ce que tu crois qu'il veut te manger?