André le Savoyard

Part 7

Chapter 73,983 wordsPublic domain

Voilà donc mon frère qui sort de son tuyau, avance doucement le corps, atteint avec ses petites mains le tuyau voisin, dans lequel il entre facilement; puis descend dans l'intérieur de cette nouvelle cheminée, content comme un roi, ou comme un amant qui va à un premier rendez-vous, ou comme un auteur qui vient de réussir, ou comme un acteur qui vient d'entendre siffler le camarade dont il partage l'emploi, ou comme un joueur qui a gagné une quaterne, ou comme une vieille coquette à qui l'on fait un compliment, ou comme une servante qui voit sortir ses maîtres, ou comme un écolier qui entre en vacances! Choisissez là-dedans, lecteur, celui qui doit être le plus content.

Arrivé aux deux tiers de la cheminée, Pierre se consulte pour savoir s'il se laissera rouler jusque dans l'âtre; mais en roulant on peut se faire mal: il ne faut donc pas risquer cela. Quand il sera près du foyer, il descendra bien lourdement, quitte à se rouler ensuite dans la chambre, en poussant de grands cris pour amuser toute la maison.

Voyons un peu chez qui Pierre descend cette fois, et si sa visite inattendue doit produire autant d'effet que chez mademoiselle Césarine Ducroquet.

Dans la maison du vieux portier, où il y avait beaucoup de locataires, logeait entre autres une vieille dame riche, qui avait avec elle sa nièce, jeune personne de seize ans.

Madame Durfort, c'était le nom de cette dame, avait été élevée fort sévèrement, n'allant ni au bal ni au spectacle, ne jouissant d'aucun de ces plaisirs que l'on permet à la jeunesse. Ce n'était qu'à trente-neuf ans que l'on avait jugé à propos de la marier et de la laisser maîtresse de se conduire suivant sa volonté; et, en effet, la jeune mariée de trente-neuf ans ne consulta jamais celle de son mari, soit qu'elle voulût se dédommager d'une contrainte un peu longue, soit qu'elle trouvât naturel de commander après avoir obéi. Madame Durfort s'empara sur-le-champ de l'autorité. On lui avait donné pour mari un petit homme qui avait six ans de moins qu'elle, et ne lui venait qu'au bout de l'oreille; joignez à cela le caractère le plus bénin et la voix la plus flûtée, vous jugerez que M. Durfort ne dut point imposer beaucoup de respect à sa femme. Au bout de huit jours de mariage, le pauvre homme tremblait devant elle, et ne parlait qu'après en avoir obtenu la permission, mais il avait reçu de son épouse l'ordre de dire partout qu'il était le plus heureux des hommes; et lorsque, dans une réunion, il ne l'avait pas répété trois ou quatre fois, sa femme s'approchait de lui et le pinçait pour lui faire lâcher la phrase de rigueur.

M. Durfort ne put supporter l'excès de son bonheur; il mourut au bout de cinq ans de ménage, en remerciant le ciel du présent qu'il lui avait fait. Cependant la veuve était fort mécontente du défunt, parce qu'il ne lui avait pas laissé d'enfants; elle répétait partout que ses parents lui avaient donné un mari trop petit, et qu'elle ne se remarierait qu'avec un homme de cinq pieds six pouces. Mais, soit que le bonheur de M. Durfort n'eût pas été bien apprécié, soit que peu d'hommes se jugeassent dignes de lui succéder, il ne se présenta personne pour remplacer le défunt. Madame Durfort, songeant que la condition qu'elle avait mise à un second hymen pouvait éloigner beaucoup de soupirants, et réfléchissant que les beaux hommes sont rares, commença par rabattre un pouce de ses prétentions. Au bout de quelque temps, elle disait partout qu'un homme de cinq pieds quatre pouces est encore fort agréable; bientôt elle pencha pour les tailles moyennes; elle convint ensuite qu'on pouvait être très-bien fait, quoique petit, et ajouta qu'en général les petits hommes ont plus de grâce que les grands. Mais tout cela ne fit pas arriver un seul soupirant; et madame Durfort, qui aurait fini par s'accommoder d'un nain, vit avec dépit qu'il fallait renoncer à l'espoir de retrouver un second mari, bien qu'elle eût laissé la taille _ad libitum_.

Forcée de rester veuve, et n'ayant point d'enfants, madame Durfort, qui avait besoin de gouverner quelqu'un, prit avec elle une de ses nièces, qu'elle promit de doter et de marier pourvu qu'on la laissât l'élever à sa fantaisie. Madame Durfort était riche, on lui confia la jeune Aglaé, qui n'avait alors que huit ans, et promettait d'être un jour fort jolie.

La jeune nièce tenait tout ce qu'elle avait promis: c'était une rose qui devait bientôt briller du plus vif éclat. Mais à quoi bon tant d'attraits, tant de fraîcheur! pauvre petite, à quelle tante cruelle t'avait-on confiée!... Madame Durfort, se rappelant qu'on ne l'avait mariée qu'à trente-neuf ans, avait l'intention de ne point donner un époux à sa nièce avant qu'elle n'eût la quarantaine, assurant que ce n'est qu'à cet âge qu'une jeune personne est capable d'entrer en ménage et de gouverner son époux.--Quelle folie, disait-elle souvent, de marier des enfants de dix-huit ou vingt ans!... et vous voulez que cela ait de la tête... que cela conduise une maison!... Voyez ce qui en arrive: ce sont alors les hommes qui sont les maîtres; ils mènent leurs femmes comme des enfants, et tout va de travers dans le ménage. Parlez-moi d'une demoiselle de quarante ans! cela sait ce que cela fait; le caractère est formé, on a de la fermeté, de l'aplomb!... on sait sur-le-champ répondre à un mari. Ah! si M. Durfort vivait encore, il vous dirait qu'au bout de huit jours de mariage je lui faisais l'effet d'être sa femme depuis vingt ans.

La petite nièce ne répondait rien à sa tante; mais à quinze ans son coeur commençait à soupirer, et il lui semblait qu'elle aurait beaucoup de peine à attraper la quarantaine sans mourir d'ennui. Car madame Durfort élevait Aglaé comme elle l'avait été elle-même, ne la menant ni au bal ni à la promenade, lui interdisant toute société; elle faisait payer à la pauvre petite tout l'ennui qu'elle avait éprouvé jadis. C'est ainsi que se vengent les âmes étroites: il faut que des êtres innocents souffrent du mal qu'on leur a fait; tandis que les coeurs généreux se dédommagent des chagrins qu'ils ont soufferts en faisant des heureux et en répandant des bienfaits.

Madame Durfort avait soixante ans lorsque sa nièce entra dans sa seizième année. Vainement quelques personnes raisonnables voulurent faire entendre à la tante d'Aglaé qu'en persistant à ne marier sa nièce qu'à quarante ans, c'était probablement renoncer au plaisir de la voir entrer en ménage; madame Durfort, qui croyait sans doute qu'à soixante ans on ne vieillit pas aussi vite qu'à seize, répondait constamment:--Je marierai ma nièce quand elle aura l'âge que j'avais en épousant M. Durfort.

Mais le bon La Fontaine a dit:

/p Un excès de témérité Vaut souvent mieux qu'un excès de prudence. p/

La jeune Aglaé s'ennuyait de passer une vie si triste, et son ennui redoublait en songeant qu'elle avait encore vingt-quatre ans à faire. Enfermée dans sa petite chambre, dont la porte donnait sur le carré, auprès de celle de l'appartement de sa tante, la pauvre enfant soupirait sur son tambour à broder ou sur son canevas de tapisserie. Pas un livre amusant pour la distraire. Madame Durfort n'aurait pas vu sans frémir un roman entre les mains de sa nièce, et les romans de chevalerie lui semblaient encore plus dangereux que les autres; car monsieur _Amadis_, monsieur _Tancrède_ et monsieur _Roland_ parlent sans cesse d'amour, et d'une manière à tourner la tête d'une jeune innocente qui ne sait pas que les amants d'aujourd'hui ne ressemblent point aux chevaliers d'autrefois. La jeune fille n'avait pour toute lecture que le _Cuisinier bourgeois_; encore madame Durfort avait-elle coupé le chapitre concernant les chapons, parce que la manière dont on engraisse ces pauvres bêtes pouvait donner à sa nièce des idées mélancoliques.

Lorsque Aglaé se hasardait à dire à sa tante:--Il me semble que je serai vieille à quarante ans.--Qu'appelez-vous vieille? s'écriait madame Durfort en lui lançant des regards furibonds; est-ce que j'étais vieille, moi, mademoiselle, quand je me suis mariée? Est-ce que je n'étais pas alors dans tout l'éclat de ma beauté?... fraîche, superbe, éclatante? Mais, à entendre ces morveuses, on n'est plus jeune à cinquante ans. Cela fait pitié, en vérité. Lisez, péronnelle, lisez l'histoire de nos premiers parents.--Mais, ma tante, vous ne me laissez lire que la manière de faire les sauces.--C'est ce qu'une demoiselle peut apprendre de plus nécessaire, et votre mari vous en saura gré.--Mais que dit-elle donc, l'histoire de nos premiers parents?--Elle dit, mademoiselle, que la femme d'Abraham avait quatre-vingt-dix ans lorsqu'elle fit la conquête du Pharaon d'Égypte, et que la belle Judith en avait plus de soixante lorsqu'elle tourna la tête à Holopherne; d'après cela, mademoiselle, il me semble qu'à quarante ans on peut bien trouver encore des maris.

A cela Aglaé ne trouvait rien à répondre; elle se contentait de retourner soupirer dans sa chambre jusqu'à ce que sa tante l'appelât pour faire une partie de loto, seule récréation que l'on se permît quelquefois.

Cependant un jeune officier à la demi-solde, qui logeait depuis quelques jours dans la même maison que la tante et la nièce, aperçut un matin la jolie Aglaé accrochant à sa fenêtre la cage de son serin. La pauvre petite parlait à son oiseau, elle tâchait de le faire chanter; mais elle-même paraissait si triste, qu'elle aurait eu besoin d'un maître, et la manière mélancolique dont elle disait: Petit fils, petit mignon! aurait ému le coeur le plus indifférent. On doit penser que le jeune officier n'y fut pas insensible: la figure d'Aglaé l'avait intéressé; sa fenêtre, plus haute d'un étage, dominait sur la chambre de la jeune fille, dont la croisée était, il est vrai, presque toujours fermée. Cependant le jeune homme passait tout son temps à la sienne, dans l'espérance d'apercevoir sa voisine. Il n'y a rien de si dangereux pour les jolies filles que le voisinage d'un officier en non-activité; un guerrier, pour plaire, passe aisément des combats les plus rudes aux occupations les plus futiles: ainsi Hercule filait aux pieds d'Omphale, Antiochus s'habillait en Bacchus pour séduire Cléopâtre, Renaud chantait pour Armide, François Ier faisait des vers pour la belle Ferronnière, et le preux Bayard lui-même maniait quelquefois une aiguille tout en soupirant près de madame de Randan.

Ainsi notre jeune officier, après avoir battu les ennemis de son pays, passait des journées entières à crier au serin de sa voisine: _Baisez, petit fils; baisez, petit mignon_.

Aglaé, qui n'ouvrait sa fenêtre qu'une fois le matin, pour accrocher la cage lorsqu'il faisait du soleil, et une fois le soir pour rentrer son serin, fut quelque temps sans remarquer son voisin; mais un jour qu'elle venait, comme à son ordinaire, de placer la cage, et qu'elle restait pensive devant Fifi, elle entendit une voix bien tendre qui répétait avec expression: _Baisez donc, petit fils; baisez, petit mignon_. Elle lève alors les yeux et aperçoit la figure de son voisin, qui n'avait rien d'effrayant. Cependant elle referme brusquement sa fenêtre, parce qu'elle est toute honteuse; mais ensuite elle se rapproche et soulève un petit coin du rideau, afin de savoir quelle physionomie a ce monsieur dont la voix est si douce.

C'est un jeune homme: il est très-bien; des cheveux bruns, des yeux bleus, un sourire fort agréable, et puis une paire de jolies petites moustaches bien noires, qui donnent beaucoup de caractère à sa figure. Aglaé a vu tout cela d'un coup d'oeil, et elle reste toujours là, tenant un petit coin du rideau, et à chaque minute elle regarde encore le voisin, et elle se dit:--Ah! que c'est gentil, des moustaches! Ah! je voudrais bien en avoir aussi, si j'étais garçon!... Je suis sûre que cela m'irait bien. Et mademoiselle Aglaé passerait volontiers sa journée à tenir un coin du rideau pour regarder en face. Sa tante l'appelle; il faut quitter sa fenêtre: quel dommage! mais on s'y mettra le lendemain. Pauvre petite, quel plaisir elle trouve à regarder le voisin! Ah! madame Durfort, vous auriez bien dû mettre votre nièce en garde contre les moustaches.

Le soir, lorsqu'on retire la cage, on ne voit pas le voisin, c'est l'heure de son dîner. Mais le lendemain matin on ne manque pas d'accrocher Fifi, et on s'est déjà assurée que le jeune homme est à sa croisée; on n'ose pas encore le regarder; mais on parle un peu plus longtemps à son serin, et on entend le voisin qui lui parle aussi. Aglaé devient rouge et embarrassée, elle n'en est que plus jolie: l'embarras de l'innocence a quelque chose de si séduisant! Il n'est pas donné à toutes les belles d'avoir cette aimable gaucherie; il en est qui veulent encore l'imiter, mais ce sont de ces choses qui ne s'apprennent point.

Aglaé referme sa fenêtre plus lentement cette fois, mais sans regarder en face; elle compte s'en dédommager en soulevant un coin du rideau... Mais sa tante l'appelle pour travailler. Quel ennui! et que la journée sera longue jusqu'au lendemain!

Le jeune homme s'est bien aperçu qu'on l'a remarqué, et quoiqu'on ne l'ait point encore regardé la fenêtre ouverte, il devine qu'on l'a examiné sous le rideau. Une jeune fille se trahit par ses manières, par ses moindres gestes, et lors même qu'elle veut feindre l'indifférence, il y a dans toute sa personne quelque chose qui dément ses yeux ou ses paroles; l'amour est pour elle un sentiment si doux, si exclusif, qu'il s'identifie avec tout son être; on le reconnaît dans ses actions, dans sa démarche, dans son silence même; et tous les efforts qu'elle fait pour le cacher ne servent souvent qu'à le mieux faire paraître.

Aglaé n'est plus la même; en parlant à son serin, elle est plus gaie, plus vive. Elle fait la conversation avec l'oiseau, qui n'a jamais été aussi bien soigné, et qui se voit maintenant bourré de biscuits, de sucre, de graine et de mouron. Comme ces petites niaises se forment vite!--Qu'il est beau! qu'il est gentil, Fifi! dit la jeune fille, en mettant l'oiseau à la fenêtre. Et le voisin répond:--J'aime bien ma maîtresse... Elle est bien jolie! baisez maîtresse, baisez vite!...--M'aimes-tu bien, Fifi?--Oui, oui, oui, oui.--Si j'ouvrais la cage, tu t'envolerais, pourtant!--Non, non, je veux rester avec toi! Jamais voler auprès d'une autre!...--Cher Fifi!...

Et mademoiselle Aglaé avait l'air de croire que c'était son serin qui lui répondait; pour une innocente, ce n'était pas maladroit. Des serins qui tiendraient une telle conversation se vendraient en France un prix fou; et l'_oiseau bleu_ n'était qu'un idiot auprès du serin de mademoiselle Aglaé.

CHAPITRE VIII

PIERRE FAIT ENCORE DES SIENNES.

Depuis que, par l'intermédiaire de l'oiseau, on commençait à s'entendre, la petite nièce avait risqué quelques regards; elle avait rencontré ceux du jeune homme, continuellement attachés sur elle, quoiqu'il eût l'air de ne parler qu'au serin. Il avait fait un profond salut, auquel on avait répondu par une légère inclination de tête. Puis on avait repris la conversation avec Fifi, que l'on mettait à la fenêtre, n'importe le temps qu'il faisait.

Mais ces doux entretiens étaient bien courts, parce que la tante, qui ne concevait pas qu'on fût si longtemps pour accrocher une cage, grondait sa nièce lorsqu'elle n'arrivait pas aussitôt qu'à l'ordinaire; et la petite, que l'amour tourmentait sans cesse, et qui ne pouvait plus passer une journée sans retourner à sa fenêtre, s'écriait à chaque instant:--Ah! ma tante, il pleut... il faut que j'aille rentrer Fifi...--Non, mademoiselle, il ne pleut pas...--Ma tante, je vous assure qu'il va faire de l'orage. Ce pauvre Fifi, il a si peur de l'orage! Je suis sûre qu'il ne sait où se cacher maintenant... Voyez-vous comme le temps devient noir... On n'y voit plus clair.

La tante, ennuyée de ces lamentations, permettait quelquefois que l'on allât retirer le serin, mais un moment après; Aglaé disait:--Ah! il fait beau maintenant! voilà l'orage dissipé.--Je le crois bien! vous avez rêvé qu'il en faisait!--Ah! le beau soleil... Ma tante, voulez-vous que j'aille remettre Fifi à la fenêtre?...--Non, mademoiselle, je ne le veux pas. En vérité, vous me faites tourner la tête avec votre serin. Au lieu de vous occuper de votre broderie, de votre tapisserie, c'est Fifi qu'il faut rentrer, c'est Fifi qu'il faut sortir!... Le matin, on n'en finit pas d'arranger Fifi! Si cela continue, je vous préviens que je donnerai la volée à votre oiseau.--Ah! ma tante, j'en mourrais de chagrin! Je n'ai que cela pour m'amuser!--Qu'est-ce à dire, mademoiselle, je vous trouve bien impertinente!... Et qu'avez-vous besoin de vous amuser? est-ce qu'une jeune fille bien élevée s'amuse? Croyez-vous que jusqu'à l'âge de trente-neuf ans, que je me suis mariée, je me sois amusée, moi? Non, mademoiselle, et même, étant mariée, je ne m'amusais jamais, ni M. Durfort non plus. Mais ces demoiselles, cela ne songe qu'au plaisir!...

Aglaé se taisait, et n'osait plus parler de Fifi pendant la journée, mais on s'en dédommageait le lendemain matin. En ayant l'air de s'adresser à l'oiseau, on se comprenait, on se répondait, et le jeune officier savait dans quelle triste position se trouvait la petite nièce.

--Hélas! disait Aglaé en regardant la cage, je suis bien malheureuse, mon cher Fifi, on ne veut me marier qu'à quarante ans! et je n'en ai que seize encore!...--Mais c'est affreux!... c'est une barbarie! Laisser se faner une aussi jolie fleur, lui faire perdre son printemps dans la retraite! la priver de tous les plaisirs de son âge!... A quarante ans, au lieu de songer à plaire, une femme commence à remplacer l'amour par l'amitié, la folie par la sagesse, la coquetterie par la raison. Et c'est alors que l'on veut seulement vous permettre d'aimer! Ah! n'écoutez pas une tante si cruelle, cédez aux lois de la nature, aux mouvements de votre coeur; le printemps est la saison de l'amour, du plaisir; aimez, charmante Aglaé, aimez avant que les rides, la raison, les années ne viennent fermer votre coeur à ce sentiment si doux. N'est-ce pas pour inspirer l'amour que vous avez tant d'attraits, de grâces, de fraîcheur? Ne vous a-t-on créée si belle que pour être privée des hommages que l'on doit à la beauté? Partagez le sentiment que vous faites naître, et croyez à l'amour de celui qui jure de n'adorer jamais que vous.

C'était le serin qui parlait ainsi, et Aglaé avait répondu en balbutiant et en donnant son doigt à baiser à l'oiseau:--Moi, je veux bien t'aimer, Fifi, ce n'est pas ma faute si je ne sors pas et si on m'enferme tous les soirs à dix heures.

Après un pareil aveu, le jeune officier n'avait plus qu'à agir pour tâcher de se rapprocher de sa belle; car il ne comptait pas se borner à faire le serin à la fenêtre. Mais comment parvenir près de la petite nièce, que la tante ne laissait pas sortir un seul instant dans la journée, et qu'elle enfermait tous les soirs dans sa chambre? Si la croisée du jeune homme avait été plus rapprochée, on aurait pu placer une planche et se laisser glisser, à l'imitation des montagnes russes? mais il y avait près de seize pieds d'intervalle, et on ne trouve pas dans son appartement une planche de seize pieds. C'était la clef de la chambre d'Aglaé qu'il fallait tâcher de se procurer, et Fifi répétait tous les matins à sa maîtresse:

--Donne la clef, donne vite!... Cherche la clef de la cage; ou bien:--Ouvre-moi la porte, pour l'amour de Dieu!

Mademoiselle Aglaé, qui, quelques semaines auparavant, n'osait pas mettre sa jarretière devant une glace, de crainte d'apercevoir le diable ou autre chose, trouva moyen, au bout de quelques jours, de prendre la clef placée dans le sac à ouvrage de sa tante, qui venait de lui demander ses lunettes. La petite niaise a glissé la bienheureuse clef dans sa poche, puis elle court retirer son serin de la fenêtre, parce qu'il fait beaucoup de vent et qu'il y a beaucoup de nuages rouges au ciel. En prenant vivement la cage, on a appelé Fifi à plusieurs reprises; le jeune officier, qui est toujours aux aguets, paraît à sa croisée et voit tomber une clef dans la cour. Aussitôt il est en bas, il s'en saisit; Aglaé referme sa fenêtre, et revient près de sa tante en disant que, pour sûr, le temps changera dans la nuit; mais la tante n'écoute pas sa nièce, elle est occupée à chercher la clef qu'elle croit avoir perdue, et la petite lui dit d'une voix bien calme:--Que cherchez-vous donc, ma tante?--Ce n'est rien, ce n'est rien, mademoiselle, répond madame Durfort, qui se dit en elle-même:--N'apprenons pas à cette petite que j'ai perdu la clef de sa chambre, car elle pourrait la garder si elle la trouvait; mais j'en ai une seconde, elle ne se doutera de rien.

Le soir, à son heure ordinaire, madame Durfort fait rentrer sa nièce, et l'enferme à double tour. En entendant la clef tourner dans la serrure, la petite est toute saisie, elle craint de s'être trompée, le matin, en ayant cru prendre la clef de sa chambre; car elle ignore que sa tante en possède une seconde; et ce pauvre Fifi, qui est descendu si vite pour la ramasser, que va-t-il dire tout à l'heure? Il croira peut être qu'elle se moque de lui, qu'elle ne l'aime point. Cette pensée désole Aglaé; elle s'assied sur une chaise et se met à pleurer. Il est si cruel d'être trompé dans son attente, et l'on aurait eu tant de plaisir à causer un peu avec Fifi!

Mais bientôt quelqu'un monte doucement l'escalier, puis s'arrête devant sa porte, puis met une clef dans la serrure. O bonheur! cette clef tourne, la porte s'ouvre... Aglaé pousse un cri de joie: elle vient d'apercevoir les petites moustaches de Fifi.

Ce que dit un amant qui se voit enfin seul avec sa maîtresse sera facilement deviné par ceux qui ont aimé ou qui aiment encore; quant aux êtres indifférents, ils n'y comprendraient rien. D'ailleurs il y a en amour des lieux communs qui n'ont du charme que pour ceux qui les emploient.

J'aime à penser que le jeune officier ne voulait que causer d'un peu plus près avec sa jolie voisine, et qu'Aglaé ne voyait aucun mal à écouter celui qui faisait si bien répondre son serin. Sans doute ils furent tous deux un peu bavards, car la conversation se prolongea jusqu'à sept heures du matin; mais la tante ne venait jamais qu'à huit heures et demie ouvrir à sa prisonnière; cependant, par prudence, à sept heures on mit Fifi à la porte.

Il y avait quinze jours que ces doux entretiens se succédaient. Rien ne semblait devoir troubler le bonheur des deux amants; la tante n'avait aucun soupçon, elle était même plus satisfaite de sa nièce, qui s'occupait moins de son serin dans la journée, par la raison qu'elle pouvait lui parler la nuit. Qui se serait attendu que l'arrivée de deux petits Savoyards détruirait le bonheur de ces pauvres jeunes gens? Mais tout se tient, tout s'enchaîne. C'est le chapitre des ricochets! une cérémonie oubliée en Allemagne peut faire prendre les armes à toute l'Europe, et une révérence manquée en Chine peut mettre l'Asie en cendres; mais laissons le chapitre des ricochets, il nous mènerait trop loin.

On a déjà deviné, sans doute, que c'est dans la cheminée de la jeune Aglaé que mon frère a passé en sortant de celle du portier; il n'était que sept heures du matin. Les jeunes gens avaient causé comme à l'ordinaire, et causaient peut-être encore, lorsque Pierre, arrivé près de l'âtre, se laisse tomber comme une masse, puis se roule dans la chambre en criant de toutes ses forces.

A ce bruit inattendu, Aglaé perd la tête; elle croit que c'est sa tante qui vient d'entrer dans sa chambre, et pousse des cris de fureur, parce qu'elle l'a vue causer avec Fifi. Elle se roule, se cache sous ses draps, sous sa couverture, et le jeune homme, passant par-dessus mon frère, qu'il ne voit pas, se jette contre la porte au moment où la tante accourt en camisole, en bonnet de nuit, attirée par le bruit que fait M. Pierre.

En se trouvant nez à nez avec le jeune officier, la vieille tante pousse un cri: