Part 6
Mademoiselle Césarine Ducroquet, ne voulant pas laisser connaître dans la ville le changement qui s'opérait en elle, allait beaucoup moins dans le monde, et se concentrait dans ses cartes et ses romans de chevalerie ou de revenants. Cette nouvelle manière de vivre avait altéré sa santé; bientôt il fallut consulter un médecin. Un nouveau disciple d'Esculape venait de se fixer dans la ville; on vantait beaucoup son savoir; mademoiselle Ducroquet ne le connaissait encore que de réputation; elle le fit prier de venir la voir, et M. Sapiens, charmé de se faire une clientèle, s'empressa de se rendre à son invitation.
A l'aspect du docteur, mademoiselle Ducroquet éprouva un tremblement involontaire, trouvant qu'il ressemblait d'une façon surprenante au valet de carreau qui la poursuivait sans cesse dans ses cartes. En effet, sans être positivement blond, M. Sapiens avait quelque chose de la couleur d'Hector; ses yeux étaient vifs et malins; il boitait un peu, ce qui n'est pas très-chevaleresque, mais il traînait la jambe d'une manière si séduisante que cela le rendait encore plus intéressant. D'ailleurs son mollet était bien placé, et M. Sapiens ne portait jamais de bottes; enfin, quoique près de ses cinquante ans, le docteur n'en paraissait guère avoir plus de quarante-huit.
M. Sapiens avait usé sa jeunesse dans la capitale. S'apercevant un peu tard que, malgré ses talents, il parviendrait difficilement à y faire fortune, il se décida à s'établir en province. En homme habile, il avait pris des informations sur mademoiselle Ducroquet avant de se rendre chez elle. Une demoiselle à marier, avec deux mille livres de rente, n'était point un parti à dédaigner pour un docteur qui, à cinquante ans, n'avait encore guéri que des pituites et des rhumes de cerveau. Ce fut donc en tâchant de donner à sa physionomie l'expression la plus agréable que le docteur se présenta chez mademoiselle Ducroquet; il n'eut point de peine à lui plaire, sa ressemblance avec le valet de carreau plaidait éloquemment en sa faveur. Les premières visites furent courtes; bientôt le docteur les allongea: il sondait adroitement le moral de la vieille fille, et, connaissant son goût pour le merveilleux, sa croyance aux cartes, son penchant pour les romans de chevalerie, il flattait agréablement ses idées, lui prêtait les _Amours de Bayard_ et les _Quatre fils Aymon_; tout en écrivant une ordonnance, en prescrivant une potion calmante, il risquait un brûlant regard auquel on répondait par un tendre soupir que l'on mettait sur le compte des vapeurs.
Au bout de quelques semaines, l'intéressante malade était guérie, grâce aux soins du cher docteur. Il ne lui restait plus que des palpitations, que la présence de M. Sapiens ne faisait qu'augmenter. Celui-ci, ne voulant pas traîner en longueur une conquête qui lui convenait parfaitement, avait déjà risqué quelques mots d'amour et d'hymen, sans cependant se déclarer entièrement, parce que mademoiselle Ducroquet, se rappelant tout ce qu'elle avait dit contre les hommes et le mariage, ne savait plus comment changer de résolution sans se rendre la fable de la ville. Cependant tous les jours il lui devenait plus difficile de résister aux oeillades de M. Sapiens et aux palpitations de son coeur.
Le matin du jour où nous devions, mon frère et moi, faire notre entrée à Pont-de-Beauvoisin, le docteur avait fait à mademoiselle Ducroquet la visite habituelle. Toujours aimable, galant, il avait apporté à la convalescente les _Chevaliers du Cygne_ et _Roland furieux_. En récompense, mademoiselle Césarine lui avait promis de lui faire les cartes et de lui dire sa bonne aventure. Mais comme dans la journée tous les moments du docteur étaient pris, on l'avait invité à venir, sans façon, prendre la moitié d'un petit goûter; et il avait accepté, à condition qu'on voudrait bien lui permettre d'offrir une bouteille de parfait-amour.
Toute la journée mademoiselle Ducroquet s'occupe de sa toilette et de son goûter: les vieilles filles sont friandes, et les médecins sont connaisseurs en bonnes choses. On court de son miroir au garde-manger; on met des papillotes et on glace des petits pots de crème; on chiffonne un bonnet et on fouette du fromage; on arrange un fichu et on choisit du raisin. Le temps passe bien vite dans de si douces occupations; il n'y a que la vieille servante qui le trouve long, parce que jamais sa maîtresse n'a été si pétulante, si difficile pour sa cuisine et sa toilette.
Enfin, à cinq heures, tout est terminé: une table est couverte de pâtisseries, de fruits, de confitures et de vins fins. Mademoiselle Césarine s'est coiffée d'un bonnet bleu-tendre dont les rubans se marient parfaitement à l'expression languissante de ses yeux. Assise sur un canapé, elle attend le docteur en lisant _Roland furieux_; les amours de la belle Angélique la font tendrement rêver. On sonne... Elle a tressailli. Est-ce le neveu de Charlemagne? Non, c'est M. Sapiens, qui reste saisi d'admiration à l'aspect du goûter et de mademoiselle Césarine, et jette alternativement de tendres regards sur le bonnet bleu et les assiettes de macarons.
Après les compliments d'usage, on se met à table; et, malgré ses palpitations, mademoiselle Ducroquet revient très-souvent aux biscuits et au vin muscat. Mais le docteur est là, et il assure que cela ne peut pas lui faire de mal. Comment être sage, quand celui qui gouverne notre santé nous excite à faire un petit extraordinaire, et nous donne lui-même l'exemple? Mademoiselle Césarine se laisse aller; M. Sapiens est si entraînant, et il dit de si jolies choses en versant le parfait-amour, que la vertu de quarante-deux ans commence à faiblir et à chanceler. Cependant on a promis de faire les cartes au docteur, et on ne peut pas oublier cela. On prend son jeu et, pendant que M. Sapiens continue d'avaler des biscuits à la cuiller, on va sur un coin de la table lire dans l'avenir, quoique le jour baisse et que l'on commence à ne plus y voir; mais pour lire dans l'avenir on ne doit pas avoir besoin de chandelle.
--Ah! docteur!... je vais savoir ce que vous pensez, dit mademoiselle Césarine en présentant à son convive le jeu à couper.--C'est ce que je désire, femme adorable!... répond M. Sapiens en avalant un second verre de parfait-amour.
--Les cartes ne me trompent jamais!...--Je serai donc comme les cartes!...--Coupez encore...--Tant que cela vous fera plaisir.--Ah! que votre jeu se présente bien!--Je me montre à découvert, aimable Césarine Ducroquet; vous pouvez analyser ma pensée et respirer une décoction de mon amour.--Laissez donc mon genou... Trois neuf! c'est grande réussite.--Ah! mademoiselle Ducroquet!... il ne dépend que de vous...--Coupez encore... Vous voilà sorti, docteur, je vous prends en valet de carreau.--Prenez-moi de la manière qui vous sera le plus agréable; pourvu que vous me preniez, c'est tout ce que je demande!...--Vous êtes à côté d'une femme brune...--C'est vous, mademoiselle Ducroquet...--Il y a de l'amour... de la sincérité...--Il doit y avoir une infusion de tout cela!... Ah! comme vous tirez bien les cartes...--Mais voilà un valet de pique qui m'inquiète; il vient toujours se mettre entre nous deux...--Nous lui donnerons une petite médecine négative, afin qu'il ne se permette plus de vous faire les yeux doux.--Le dix de trèfle... un amant dans la maison... Docteur, comme vous me serrez la main!...--Ainsi que Gérard de Nevers aux pieds de la belle Euriant, ou, si vous l'aimez mieux, ainsi qu'Hercule filant aux pieds d'Omphale, je tombe aux pieds de la dame de mes pensées...--Docteur, que faites-vous?... Trois dix... changement d'état... Mais nous ne voyons plus clair... je vais sonner...--C'est inutile, nous voyons assez pour nous comprendre... J'attends votre ordonnance pour faire enregistrer mon amour...--Ce valet de pique m'inquiète.--Ce drôle-là nous poursuit comme une lotion de graine de lin!...--Pour vous... pour le dehors... pour ce qu'il en sera...--Un mariage... intéressante Césarine, j'en jure par ce baiser!...--Ah! docteur, que faites-vous?... L'as de pique... bagatelle... docteur...--Je vous adore...--Encore un petit paquet... Docteur, finissez.
Mais le docteur, que le vin muscat et le parfait-amour ont rendu très-amoureux, devient à chaque instant plus entreprenant. On ne voit presque plus clair; mademoiselle Ducroquet, dont la tête est presque perdue, regarde encore ses cartes, tout en se défendant assez faiblement, et en répétant d'une voix émue:--Trois huit... et la dame de trèfle qui est sens dessus dessous... Ah! mon Dieu, docteur, qu'est-ce que cela signifie?... Je ne sais plus ce que cela veut dire...
La vertu de mademoiselle Ducroquet court de grands périls, lorsque tout à coup un bruit sourd se fait entendre du côté de la cheminée; bientôt il augmente... il approche... enfin, quelque chose de noir tombe avec fracas et vient rouler jusqu'aux pieds du couple amoureux en poussant des cris épouvantables.
A cette apparition soudaine, mademoiselle Ducroquet ne doute point que ce ne soit le diable qu'elle a vu sous la figure du valet de pique, qui vient la punir de sa faiblesse. Elle jette un cri de terreur, et repousse loin d'elle le docteur. M. Sapiens, presque aussi effrayé que la vieille fille, veut aller chercher du monde; mais on ne voit plus clair, et le docteur se jette dans la table, sur laquelle sont les restes du goûter. En voulant se sauver précipitamment, il renverse les assiettes, les vases, les compotiers, et tombe au milieu de la chambre, le visage dans le fromage à la crème, et les mains dans le parfait-amour.
La chute du docteur a augmenté la frayeur de mademoiselle Ducroquet; cependant elle conserve assez de force pour sortir de sa chambre et arriver tout éperdue jusqu'à celle de sa domestique, qui vient d'allumer des chandelles, et reste saisie d'effroi en apercevant sa maîtresse dans le plus grand désordre, qui tombe sur une chaise en s'écriant:--Ah!... Gertrude!... Le diable!... le docteur!... le valet de pique... par la cheminée... Je l'avais vu dans les cartes... Nous sommes perdues!...
La vieille bonne est au moins aussi peureuse que sa maîtresse. Dès les premiers mots de celle-ci, elle devient tremblante comme la feuille et va mettre la pelle et la pincette en croix sur son lit, afin que le diable ne s'y cache pas. Puis elle prend sa maîtresse par le bras: toutes deux descendent l'escalier pour aller chercher du monde. Et tout le long du chemin mademoiselle Ducroquet s'écrie:--Ce pauvre docteur!... J'ai bien peur que le diable ne l'ait emporté!... Quel dommage!... Comme il connaissait bien mon tempérament!... Mais c'est sa faute, Gertrude; il s'est moqué du valet de pique.--Ah! mon Dieu! mademoiselle, il n'en faut pas davantage pour s'attirer de grands malheurs.
Ces dames arrivent chez leur voisin M. Boulette, auquel elles viennent demander main-forte. Celui-ci, qui ne croit pas aux petits paquets, rit du récit de mademoiselle Ducroquet; la jeune servante Marguerite rit aussi en demandant avec malice à la vieille demoiselle par quel hasard elle se trouvait sans lumière avec le docteur. Car mademoiselle Césarine a dit que, dans l'obscurité, elle n'avait pu distinguer la forme de l'objet qui était venu par la cheminée. La question insidieuse de la jeune servante fait rougir la vieille demoiselle, qui répond que le docteur lui tâtait le pouls, qu'il devait lui appliquer des ventouses sur l'épaule, et que, par décence, elle avait voulu que l'opération se fît dans l'obscurité.
Mademoiselle Marguerite se pince les lèvres, et va conter l'aventure à ses voisins; en dix minutes, elle se répand de porte en porte dans toute la ville. On y sait que le docteur Sapiens était sans lumière avec mademoiselle Ducroquet, à laquelle il allait, soi-disant, appliquer des ventouses, lorsqu'il est tombé par la cheminée quelque chose qui a interrompu l'opération.
Chacun fait là-dessus des commentaires; on rit, on plaisante, on se rappelle la pruderie, la sévérité de la vieille fille; on lance des épigrammes sur la vertu de quarante-deux ans, car il ne faut qu'un moment pour perdre ce que l'on a eu tant de peine à acquérir; les plus curieux se rendent à la boutique du pâtissier, qui bientôt est pleine de monde. On écoute le récit que mademoiselle Ducroquet et sa bonne répètent à tous ceux qui arrivent; et l'on se décide à aller reconnaître l'objet qui lui a fait si peur.
Pendant que la chute de mon frère mettait toute la ville en rumeur, j'avais ramoné la cheminée de la cuisine du pâtissier. Je redescends, je cherche des yeux la jeune servante, je ne vois personne. Inquiet de savoir si mon frère s'est bien tiré de la besogne qu'on lui a confiée, je remonte dans la chambre où je l'ai conduit, et, mettant ma tête dans la cheminée, j'appelle Pierre à plusieurs reprises.
Je ne reçois point de réponse. Cependant ses souliers sont là: tout me prouve qu'il n'est pas encore sorti de la cheminée. Pourquoi donc ne me répond-il pas? J'appelle de nouveau... Je grimpe jusqu'au milieu du tuyau. Pierre n'est plus dans la cheminée. D'où vient que ses souliers sont encore en bas? Je sors de la chambre, je cours dans la maison en appelant mon frère; je ne rencontre personne, la boutique même est déserte; car tout le monde vient de suivre M. Boulette, qui, tenant à la main la grande pelle avec laquelle il met ses tourtes au four, est allé reconnaître la forme du valet de pique.
Mademoiselle Ducroquet et Gertrude marchent en tremblant derrière le pâtissier; tout le monde suit en chuchotant et se demandant ce que peut être devenu le docteur; mais, à peine à moitié chemin, on le voit arriver d'un air effaré, et chacun part d'un éclat de rire, parce que M. Sapiens a du fromage au menton, des confitures sur le nez, et que, grâce au parfait-amour répandu sur le parquet, un biscuit à la cuiller s'est collé au-dessus de son oeil gauche tandis que le valet de pique s'est attaché à ses cheveux.
M. Sapiens s'étonne de ce que l'on rit; mademoiselle Ducroquet sourit, se pince les lèvres; chacun se dit en souriant:--Singulière manière de se préparer à mettre des ventouses. Cependant le docteur assure qu'il se passe quelque chose d'extraordinaire dans l'appartement de sa malade, et la vue de la carte collée sur la tête du docteur fait jeter un cri d'effroi à la vieille Gertrude et à sa maîtresse. Celle-ci laisse M. Boulette s'avancer avec les plus intrépides, qui tiennent des flambeaux à la main et pénètrent bientôt dans son appartement. Elle ferme les yeux, persuadée que le diable va s'envoler sous la forme d'une chauve-souris... Mais, au lieu du bruit terrible qu'elle redoute, elle entend rire et plaisanter, car le pâtissier venait de reconnaître ce qui avait tant effrayé ses voisines. En entrant dans la chambre de mademoiselle Ducroquet, on avait trouvé Pierre assis par terre, au milieu des débris du goûter. Mon frère, remis de l'étourdissement que lui avait d'abord causé sa chute, se bourrait de biscuits et de gâteaux qu'il trouvait sous sa main, et soupait fort tranquillement, pendant que tout était en l'air dans la maison.
--Eh! c'est un de mes petits ramoneurs! s'écrie le pâtissier.--Oui, vraiment, dit Marguerite, c'est le plus petit, je le reconnais... Il aura passé par le trou qui donne dans la cheminée de mamzelle Ducroquet, et il est redescendu par ici.--Oui... oui, c'est mon frère! dis-je en courant à Pierre, car j'avais suivi tout le monde, et je m'étais fait jour parmi les plus curieux.
Mademoiselle Ducroquet ne conçoit pas que le valet de pique n'annonce qu'un ramoneur. M. Sapiens, qui voit rire tout le monde, tâche de faire comme les autres, en essuyant sa figure avec son mouchoir, et en s'efforçant de décoller ses cheveux, dont la liqueur n'a fait qu'une seule mèche.--Eh! pourquoi ce petit drôle est-il descendu par ici? dit enfin mademoiselle Césarine, en reprenant son ton sévère.--Pardon! madame, dit mon frère, je me suis laissé tomber... je ne l'ai pas fait exprès.
Mademoiselle Ducroquet s'aperçoit que l'on chuchote tout bas en la regardant. Elle remercie M. Boulette, et congédie tout le monde, en jetant sur M. Sapiens un regard qui signifie beaucoup de choses. Le lendemain, on ne parlait dans la ville que de l'aventure arrivée chez la vieille demoiselle, qui se faisait mettre les ventouses à huis clos, en buvant du parfait-amour. Pour mettre fin à tous les propos, au bout de huit jours mademoiselle Césarine devint l'épouse de M. Sapiens. Alors les mauvaises langues se turent, et les demoiselles à marier firent ramoner leurs cheminées trois fois par mois, dans l'espérance qu'il en tomberait aussi quelque chose qui leur annoncerait un mari.
CHAPITRE VII
LA JEUNE FILLE ET SON SERIN.
L'aventure de la cheminée a fait tant de bruit que chacun veut voir le petit ramoneur qui a été pris pour le diable. Pierre, encore tout barbouillé de suie et de confitures, passe par les mains de tous les curieux; les dames le trouvent gentil, les veuves lui donnent une petite tape sur la joue, les servantes lui demandent tout bas ce qu'il a vu en roulant dans la chambre de mademoiselle Ducroquet, et à quelle place le docteur lui posait les ventouses. Pierre, tout surpris d'être ainsi fêté, répond, en souriant à tout le monde, qu'il est tombé sans regarder devant lui; que sa figure se collant sur le parquet, il a senti que c'était sucré, et qu'alors il n'a plus crié.
Après s'être longtemps occupé de mon frère, chacun lui donne quelque chose; et M. Boulette nous permet de coucher dans un petit coin de sa maison. Nous nous endormons en chantant, car nous sommes bien riches, nous possédons près de quarante sous; et Pierre me dit:--André, j'ai donc bien fait de passer par le trou de la cheminée et de me laisser tomber dans la chambre de cette dame?
A cela, je ne sais trop que répondre. Il me semble pourtant que j'ai mieux travaillé que mon frère, car j'ai parfaitement ramoné la cheminée de la cuisine, et je ne suis pas allé chez le voisin. Cependant c'est Pierre qui a été fêté, que tout le monde a voulu voir et questionner; c'est à lui que chacun a donné quelque chose, tandis que l'on n'a pas fait attention à moi. Est-ce que mon frère a mieux travaillé? Je n'y comprends rien, et je m'endors sans pouvoir me rendre raison de cela.
Le lendemain, nous quittons Pont-de-Beauvoisin, et nous prenons la route de Lyon. Mais nos sacs sont pleins de friandises que l'on a données à Pierre, nous avons avec cela quarante sous en réserve; cela nous semble suffisant pour arriver à Paris. Nous faisons le chemin gaiement. Tant que nous avons des provisions, mon frère n'est point fatigué; il avance en chantant, en faisant la roue, et ne se plaint plus de son talon. Souvent, lorsque nous nous asseyons pour manger, et que Pierre joue au lieu de se reposer, je tire de dessous ma veste le portrait de la belle dame, et je m'amuse à le considérer.--Si je rencontre cette dame-là à Paris, me dis-je alors, je la reconnaîtrai tout de suite... Je courrai après elle, et je lui dirai: Tenez, madame... voilà vot' peinture qu'on a laissée chez nous.
Je me souviens aussi du monsieur borgne et de la jolie petite fille, et je suis persuadé qu'une fois à Paris, je rencontrerai bien vite ces gens-là.
Il ne nous survient point d'aventures jusqu'à Lyon: mais il était temps que nous arrivassions, notre grande fortune tirait à sa fin, et depuis longtemps nos sacs étaient vides. A l'aspect de cette belle ville, je dis à mon frère:--Là, nous allons travailler et gagner de l'argent.--Oui, oui, me répond Pierre; tu verras, André; je veux encore qu'on me donne tout plein de bonnes choses, et qu'on me trouve bien gentil.
Cette fois, ce n'est point à l'approche de la nuit que nous faisons notre entrée dans la ville, il n'est que sept heures du matin lorsque nous nous trouvons au milieu de ces rues qui nous paraissent autant de villes donnant les unes dans les autres. Il n'y a encore que peu de monde dehors; les marchands ouvrent leurs boutiques, les ouvriers vont à leur ouvrage, les gens riches sont encore livrés au repos, ou tâchent de trouver sur leur oreiller l'emploi d'une journée si longue pour les oisifs, et si courte pour l'homme laborieux. Nous ne pouvons admirer que la largeur des rues et la hauteur des maisons.--Allons, dis-je à mon frère, faisons-nous tout de suite entendre; et surtout, Pierre, ne fais plus tant de façons pour monter dans une cheminée.
Pierre me le promet. En effet, il paraît déterminé, et se met à crier comme moi de toutes ses forces:
--V'là des ramoneurs!
--Oh! oh! vous commencez de bonne heure, mes enfants, nous dit un vieux portier occupé à balayer le devant de sa maison, nous ne sommes qu'au premier octobre... on ne fera de feu qu'à la Toussaint... Cependant, comme ma femme veut me faire manger des beignets dimanche, je ne suis pas fâché que ma cheminée soit nettoyée. Quoique nous soyons assurés contre l'incendie, j'ai toujours aussi peur du feu; car enfin je puis être grillé la nuit... Je ne suis pas assuré, moi... Ma femme qui voulait l'autre jour que je fisse assurer Azor... parce qu'on jetait des boulettes dans le quartier. S'il fallait encore payer une assurance pour les bêtes, on n'y suffirait pas. Allons, viens, petit, tu vas me ramoner cela avec soin, entends-tu?
En disant ces mots, le vieux portier fait entrer mon frère dans sa maison.--Et moi? lui dis-je.--Ah! toi, tâche de trouver de l'ouvrage ailleurs... Je n'ai pas besoin de deux ramoneurs pour une cheminée.--Va toujours, dis-je à Pierre, je t'attendrai ici; si je suis quelque part, tu resteras contre ce banc.
Pierre suit le portier; je me promène un moment dans la rue, et ne tarde pas à être appelé par une servante qui me donne deux cheminées à ramoner.
Pendant que je suis à mon ouvrage, mon frère a suivi le vieux portier, qui le fait monter dans une pièce au sixième étage de la maison. Pierre regarde autour de lui: une petite chambre mansardée, triste; un pot à l'eau sur une table, tout cela ne lui annonce rien de bon; et cela ne ressemble pas à la boutique de M. Boulette; mais Pierre a son projet: il ne dit rien, et se dispose à monter dans la cheminée.
--Surtout, prends bien garde, petit, lui répète le vieux portier, ne va pas me casser quelque chose... On a raccommodé le tuyau il y a fort peu de temps... Ramone bien... Ne te presse pas... Je redescends dans la cour, quand tu auras fini tu m'appelleras.
Mon frère ne l'écoute pas, il est déjà dans la cheminée; il grimpe, en tâtant à droite et à gauche; point de trou, point de crevasse; Pierre n'y conçoit rien, il croit qu'il faut qu'il trouve une autre cheminée par laquelle il doit se laisser rouler, ou tout au moins descendre, afin de faire encore peur à tout le monde, et pour manger des gâteaux, des confitures, et recevoir des compliments et des gros sous.
A force de grimper, Pierre a bientôt gagné le haut de la cheminée; il sort sa petite tête blonde, il est sur le toit... Il reste un moment indécis sur ce qu'il doit faire, ne se souciant pas de redescendre dans la chambre du vieux portier, où il ne trouvera personne à qui faire peur, et par conséquent ni récompense ni friandise.
En regardant autour de lui, Pierre aperçoit, presque à deux pas du tuyau sur lequel il est assis, celui d'une autre cheminée dont l'ouverture est très-large. En s'avançant un peu, il lui est facile de l'atteindre. Un enfant ne calcule pas le danger. Il recule souvent devant un péril imaginaire, et s'avance en courant dans un sentier bordé de précipices. Mais s'il est une Providence pour les ivrognes, à plus forte raison il doit y en avoir une pour les enfants; car, aux yeux de la Divinité, un petit être innocent doit être tout aussi intéressant qu'un individu pris de vin.