Part 4
Pour nous distraire de nos peines, souvent nous prions mon père de nous montrer le portrait de la belle dame. Nous aimons à le regarder. Pour moi, il me rappelle toujours la jolie petite fille qui a dormi dans notre chaumière.--Ne point avoir fait chercher ce portrait, dit mon père, c'est bien singulier!... Le mari de cette dame doit cependant bien l'aimer...--Son mari? dit ma mère. Ah! si c'est ce vilain borgne au petit écu, comment veux-tu qu'il aime sa femme?... Quand je lui parlais de sa fille, il ne songeait qu'à un chien qu'il allait revoir et faire passer dans un cerceau. Ce petit ange pleurait et demandait sa mère... c'était bien naturel! Au lieu de l'embrasser, de la consoler, il voulait la fouetter!... Enfin, il lui a débité, pendant une heure, de grandes phrases auxquelles cette pauvre petite ne pouvait rien comprendre!... Va! cet homme-là n'est pas capable d'aimer d'amour... Mais si c'était le portrait de son chien qu'il eût laissé ici, je gage bien qu'il aurait mis tous ses _Champagnes_ en route pour le retrouver.
Quelques amis de mon père, en venant dans notre chaumière, avaient aperçu le portrait que nous considérions, et appris par quelle circonstance il était entre nos mains. Un vieil Italien, qui se trouvait depuis quelques jours en Savoie, propose un jour à mon père de vendre pour lui le portrait à la ville voisine, assurant que l'on peut retirer au moins trente francs de l'or qui l'entoure. Trente francs! c'était une somme considérable pour nous. Cependant, bien loin d'y consentir, mon père rejeta avec mépris cette proposition.--Ce bijou ne nous appartient pas, dit-il. Tôt ou tard celui qui le possédait peut venir le réclamer; et vous me proposez de le vendre! Non, Georget mourrait de besoin, qu'il ne toucherait point à ce dépôt.
J'étais auprès de mon père comme il achevait ces mots. Il me prend par la main, m'attire près de lui et me dit:
--Mon cher André, n'oublie jamais ce que tu viens d'entendre: un jour peut-être tu voyageras, tu iras à Paris... Qui sait si, plus heureux que moi, tu ne parviendras pas à t'enrichir? Mais que ce ne soit jamais par des moyens dont tu pourrais avoir à rougir! La probité des grandes villes est plus facile, plus accommodante que celle de nos montagnes; mais il faut conserver celle de ton père, du pays où tu es né: c'est la bonne, mon garçon; avec elle tu marcheras toujours tête levée, et, grâce au ciel, celui qui me conseillait de vendre ce bijou n'est pas né dans nos climats.
--Je ferai comme vous, mon père, lui dis-je en l'embrassant. Et puis, si je vais à Paris, j'emporterai le bijou avec moi, car je rencontrerai sans doute ce monsieur qui est venu chez nous... Je le reconnaîtrai bien; il est si laid! Je reconnaîtrai aussi la petite fille... elle est si jolie! et je leur rendrai ce portrait.
--Si tu vas à Paris, André, n'oublie point ta mère, que tu laisseras dans sa chaumière...
--Oh! non, mon père; je lui enverrai tout l'argent que j'aurai amassé... et puis à vous aussi.
--A moi!...
Mon père sourit tristement; il sait bien qu'il ne doit plus être longtemps près de nous, mais il fait tout ce qu'il peut pour le cacher. La gaieté a fui de notre chaumière, où jadis elle habitait constamment. Mais la vue de notre père malade nous ôte même l'envie de nous livrer à nos jeux: plus de parties sur la montagne, plus de glissades, de boules de neige! Nous restons auprès de lui, car nous voyons que cela lui fait plaisir. Nous nous asseyons à ses pieds, où nous nous tenons bien tranquilles. Lorsqu'il peut goûter un moment de sommeil, du moins ses yeux, en se fermant, se reposent sur ses enfants, et à son réveil nous avons encore son premier regard.
Mais, hélas! depuis longtemps il ne goûte plus ces moments de repos, pendant lesquels, assis à ses pieds, nous observions le plus grand silence, de crainte de l'éveiller. A peine a-t-il la force de se lever et de gagner sa grande chaise.--Comment te sens-tu? lui demande souvent ma mère.--Bien... bien... répond-il en souriant encore. Mais ce sourire ne la rassure plus; tandis que moi et mes frères ne connaissant pas l'état de notre père, tous les matins nous espérons le voir guéri.
Un jour, ma mère pleurait sur son rouet, notre père ne nous avait pas parlé depuis longtemps. Tout à coup il nous appelle, il étend ses bras vers nous, il nous enlace plus fortement; je l'entends qui dit adieu à ma mère accourue près de lui... il nous nomme ses chers enfants... puis il ferme les yeux en poussant un profond soupir.
Ma mère tombe sur une chaise en pleurant plus fort; elle ne peut arrêter ses sanglots.--Chut... ne fais pas de bruit, lui disons-nous mes frères et moi; notre père vient de s'endormir... tu vas le réveiller.--Et déjà nous avons pris notre place accoutumée; nous nous asseyons à ses pieds... nous observons le plus grand silence, mais notre mère pleure toujours... Enfin, elle s'écrie: Hélas! mes enfants, votre père est mort!... vous l'avez perdu. Mon bon Georget n'est plus!...
Mort!... ce mot nous frappe, mais nous ne pouvons pas bien le comprendre...--Mort! répétons-nous, cela veut donc dire qu'il ne s'éveillera plus? Nous ne pouvons le croire... Nous nous levons doucement pour considérer notre père. Il semble dormir, et ses traits si bons, si doux, ne sont nullement changés. Petit Jacques l'appelle...--Non, mes enfants, il ne vous entend plus, dit ma mère. Elle s'approche de nous, et elle nous fait mettre à genoux, comme elle, devant notre père.--Priez le bon Dieu, nous dit-elle, pour que du haut des cieux votre père veille toujours sur vous.
Nous prions pendant bien longtemps; et plus le temps s'écoule, plus notre douleur devient vive: car notre père ne s'éveille pas, et nous commençons à comprendre ce que c'est que la mort.
Des gens du village sont entrés dans notre chaumière, ils tâchent de consoler ma mère; mais ils ne l'arrachent point de sa demeure, car chez nous on ne fuit pas ceux qu'on aime dès qu'ils ont cessé d'exister, et on ne craint pas d'avoir du chagrin en les voyant encore.
Quelle triste journée s'écoule!... Ma mère pleure toujours... elle ne répond pas à ceux qui essayent de la consoler; elle ne paraît pas les écouter! Nous ne lui disons rien, moi et mes frères; mais nous allons nous mettre tout près d'elle. Nous l'entourons de nos bras; nous posons notre tête sur son sein... et alors elle pleure moins fort.
Le lendemain matin, des hommes emportent mon père; on nous fait signe de les suivre, mes frères et moi, tandis que ma mère continue de se livrer à sa douleur. Nous n'étions pas seuls à suivre mon père; presque tous les hommes du village nous accompagnaient et marchaient derrière nous. On allait bien doucement, on ne parlait presque pas, et tout le monde avait l'air triste. J'entendais dire parfois:--Il était bien doux... Il n'avait point de défaut... Pauvre Georget!...
Personne ne disait: Il était bien honnête homme! car dans nos montagnes on ne trouve cela que naturel.
On plante une croix sur la tombe de mon père, et on écrit dessus son nom et son âge; on ne prononce point de discours sur ses cendres, mais tout le monde verse des larmes, et j'ai appris depuis que cela valait mieux qu'un discours.
Ma pauvre mère! comme elle pleure en nous revoyant! comme elle nous embrasse en s'écriant:--Vous êtes toute ma consolation!... Nous partageons sa peine; et cent fois par jour nos yeux cherchent encore notre père, à cette place où il avait l'habitude de s'asseoir.
Mais le temps adoucit bien vite les peines de l'enfance. Au bout de quelques semaines nous nous livrons de nouveau à nos jeux. Ma mère seule est toujours bien triste, quoiqu'elle ne pleure plus autant. Cette bonne mère travaille sans cesse... à peine si elle prend quelques heures de repos. C'est pour nous nourrir qu'elle se donne tant de mal. J'entends souvent les habitants du village lui dire:--Il faut envoyer vos deux aînés à Paris; ils sont assez grands pour faire ce voyage. Ils feront comme les autres: ils gagneront de l'argent, et vous en enverront. Ils reviendront ensuite au pays... Allons, la mère Georget, suivez notre conseil... Vous ne pourrez pas nourrir ces trois garçons-là; quand vous vous rendrez malade à force de travailler, cela ne vous avancera guère.
--Oui... oui... dit ma mère, je sais bien qu'il faudra... Mais me séparer de mes enfants! Ah! je n'en ai point le courage.--Vous garderez le petit Jacques avec vous.--Mais André, Pierre, je ne les verrai plus.
Et ma mère nous regardait en soupirant; puis elle travaillait avec encore plus d'ardeur. Mais je trouvais, moi, que nos voisins avaient raison; car je souffrais de voir ma mère se donner autant de peine et de ne point pouvoir l'aider, ainsi que mes frères. Quelquefois je servais de guide à un voyageur; mais cela arrivait si rarement!--Laissez-nous partir pour la grande ville, Pierre et moi, disais-je souvent, nous gagnerons beaucoup d'argent, et ce sera pour vous.--Tu veux donc me quitter, André?--C'est pour vous rendre un jour bien heureuse.
Ma mère nous embrasse, mais elle diffère toujours. Cependant le temps s'écoule; il y a déjà six mois que notre bon père est mort. Je vois que ma mère se prive de tout pour nous soutenir; et je suis décidé à partir pour Paris. J'ai huit ans et quelques mois, j'ai du courage; j'ai surtout ce désir ardent de travailler, de gagner ma vie, qui supplée à nos forces physiques, et fait que l'être le plus faible laisse derrière lui le lâche et le paresseux, auxquels la nature accorde souvent d'inutiles faveurs.
Pierre a près de sept ans. Je lui parle en cachette de ce Paris, où il faut nous rendre. Il n'est point aussi empressé que moi de partir. Cependant Pierre veut aussi aider notre mère; mais l'idée du voyage l'effraye: Pierre ne paraît pas devoir être très-entreprenant; il s'amuse aujourd'hui et ne pense pas à demain. Il me promet cependant de partir avec moi, à condition que nous ne marcherons pas la nuit.
Un de nos voisins nous a fait cadeau, à Pierre et à moi, d'un petit instrument en fer, avec lequel on ramone les cheminées; toute la journée je m'exerce en grimpant dans notre foyer, où je passe souvent des heures entières perché sur le toit. Mais ce n'est pas sans peine que je parviens à faire monter Pierre dans la cheminée: il faut que je le pousse, que je le presse, que je me moque de sa poltronnerie. Ce dernier moyen me réussit souvent: les enfants ont presque autant d'amour-propre que les hommes.
Fier d'avoir un grattoir, je gratte tout ce que j'aperçois; je gratte nos murs, nos meubles, notre plancher; pour montrer mon talent, je gratterais mes culottes et celles de mes frères, si ma mère me laissait faire.
Une bande nombreuse d'enfants de nos montagnes va se mettre en route pour Paris.--Laissez-nous partir avec eux, dis-je à ma mère. Elle hésite, elle ne peut se décider. Le jour du départ arrive. Elle nous garde dans sa chaumière; les laborieux enfants de la Savoie se sont mis, sans nous, en route pour la France.
Le lendemain de ce jour, ma mère sent qu'elle a eu tort de ne point nous laisser profiter de cette occasion. On est au mois de septembre, le temps est magnifique, et tout semble inviter à se mettre en route.
--Nous pouvons facilement les rejoindre, dis-je à ma mère; ils sont encore près d'ici. Nous suivrons le chemin qu'on nous indiquera, et demain nous serons avec eux.--Eh bien! partez donc, mes enfants, puisqu'il faut absolument que je me sépare de vous... nous dit-elle en versant des larmes. Partez, mais revenez un jour dans votre pays... Revenez voir votre mère, qui chaque matin adressera au ciel des voeux pour vous.
Ma mère étant enfin décidée, notre petit paquet fut bientôt fait. Elle fourra dans le fond de nos sacs nos vêtements, du pain pour deux jours au moins, et quelques gros sous. Pierre est tout saisi: il ne s'attendait pas à partir si tôt; mais il faut bien que nous nous dépêchions, afin de rejoindre ceux qui, comme nous, se rendent à Paris. Je tâche de lui donner du courage... Nos préparatifs sont terminés; ma mère me remet le portrait qu'on a oublié chez nous; il est attaché à un ruban qu'elle passe à mon cou.--Tiens, me dit-elle, c'est toi, André, qui, le premier, as trouvé ce portrait; c'est toi, sans doute, qui dois le rendre à son maître. Mais ne va pas te tromper?...--Oh! ne craignez rien!... Je reconnaîtrai bien ce vilain monsieur.--Cache toujours avec soin ce bijou; on pourrait te le voler, mon ami; et j'en serais fâchée, car j'ai dans l'idée que ce médaillon te portera bonheur... qu'il sera cause de ta fortune! que sais-je?--Oh! oui, maman, j'en aurai bien soin, et je ne jouerait pas avec.--Si ce monsieur est plus généreux à Paris, il te récompensera peut-être de ce que tu as bien gardé ce bijou. Mais ne demande rien, mon fils, et souviens-toi qu'il ne faut pas se faire payer pour avoir été honnête.
J'ai serré avec soin le portrait sous ma veste; nous avons nos sacs sur nos épaules, ma mère nous conduit avec Jacques sur la montagne que nous allons descendre pour gagner notre route. Là, elle nous presse tendrement contre son coeur.
--André, me dit-elle, tu es l'aîné; tu as plus d'esprit que Pierre; veille sur lui, mon garçon; console-le, aide-le quand il aura de la peine... Ne vous quittez pas, mes enfants; et surtout soyez toujours sages, honnêtes, et souvenez-vous des leçons de votre père.
Nous promettons à notre mère de ne point oublier ses avis et de n'être ni menteurs ni paresseux. Puis, après l'avoir encore embrassée, ainsi que notre petit frère, nous nous arrachons de ses bras.
Qu'ils sont pénibles à faire les premiers pas qui vous éloignent de ceux que vous aimez! Jusque-là j'avais eu du courage, mais en me mettant en route, je sens qu'il m'abandonne, et je suis prêt à courir dans les bras de ma mère.
Je m'efforce de retenir mes pleurs, tandis que Pierre laisse couler les siens. Nous ne faisons point six pas sans nous retourner pour voir encore ma mère et mon frère, et leur faire un signe d'adieu; on croit toujours que ce sera le dernier, mais ce n'est que lorsqu'on ne peut plus les apercevoir que l'on renonce à tourner encore une fois ses regards vers ceux que l'on chérit.
Nous sommes au bas de la montagne... Déjà se perd dans l'éloignement le toit de notre chaumière... Jacques, Marie, vous tendez encore vos bras vers nous! Mais c'en est fait, nous ne distinguons plus vos signes d'adieu. Ah! je puis maintenant laisser couler mes larmes: ma mère ne les verra pas.
CHAPITRE V
LES PETITS SAVOYARDS.--FRAYEUR ET PLAISIR.
Nous marchons depuis près d'une heure, Pierre et moi, et nous ne nous sommes encore rien dit. Je ne l'entends plus parler; mais il pousse de temps à autre de gros soupirs qu'il finit par ces mots: Jacques est bien heureux, lui!... il reste chez nous!...
J'ai aussi cessé de pleurer. Je commence à regarder autour de moi; ce ne sont encore que des montagnes et des sites semblables à ceux qui entouraient notre chaumière, et cependant tout cela me paraît différent; il me semble déjà que je suis loin... bien loin de mon pays!... J'aperçois un village; nous y demanderons si l'on a vu nos compatriotes; d'ailleurs, je me souviens du nom de la première ville où nous devons nous rendre: c'est à Pont-de-Beauvoisin, puis après à Lyon. Oh! j'ai de la mémoire, et je trouverai bien ma route.
--André, je suis las, me dit Pierre en s'arrêtant devant moi.--Asseyons-nous là-bas... au bord de la route, lui dis-je en le regardant avec tendresse; car je me souviens des dernières paroles de ma mère: elle m'a dit de veiller sur mon frère, de le protéger, de ne point l'abandonner. Je me sens fier de la confiance qu'elle a eue en moi, et de cette secrète supériorité qu'elle me reconnaît sur lui.
Nous nous sommes assis au pied d'une colline:--Marcherons-nous longtemps? me dit Pierre, qui a toujours l'air bien affligé.--Ah! dame! nous ne sommes pas près d'arriver!...--Jacques est bien heureux, lui!... il reste chez nous!...--Nous allons gagner de l'argent pour aider notre mère; est-ce que tu en es fâché?--Et comment ferons-nous pour gagner de l'argent?--Nous ramonerons les cheminées; nous ferons des commissions, nous danserons la savoyarde, nous chanterons la chanson que nous a apprise notre père...
Pierre, qui a fait la grimace quand j'ai parlé de ramoner, me dit alors:--Si tu veux, André, tu ramoneras les cheminées, et moi je danserai.
Je regarde mon frère; ses yeux bleus étaient encore gonflés d'avoir pleuré; sa figure, ordinairement riante, ronde et rouge comme une cerise, et que ses cheveux blonds qui tombaient en grosses boucles sur son front rendaient si gentille, était comme ses yeux changée par le chagrin. Je lui saute au cou, je l'embrasse tendrement; cela nous fait du bien, et Pierre retrouve l'appétit.
--J'ai faim, me dit-il.--Mangeons..., nous avons de quoi dans nos sacs.
Pierre fouille dans le sien... il pousse un cri de joie. Ma bonne mère nous a glissé des noisettes et des pommes avec notre pain.--André!... André!... des pommes! me dit-il. Et le voilà qui mange et chante en même temps; les pommes ont rendu à mon frère toute sa gaieté.
--Dis donc, André, qu'est-ce que nous verrons à Paris? me dit-il tout en se bourrant de pommes et de noix.--Oh! tout plein de choses!... Tu sais bien que mon père nous racontait ce qu'il y avait vu...--Ah! oui... des polichinelles, n'est-ce pas? et puis des hommes qui font des tours... qui mangent du fil et des aiguilles... qui marchent sur la tête, qui tournent sur une jambe.--Oh! bien d'autres choses encore!... des rues superbes, des maisons bien plus grandes que la nôtre, des voitures qui roulent toujours, des boutiques, comme quand c'est la foire à la ville de l'Hôpital, des lanternes magiques, des pièces curieuses, le soleil et la lune qu'un monsieur porte sur son dos, le diable qui danse, un chat qui lui tire la queue, et une bataille avec des chevaux dans une petite maison.
--Comment! nous verrons tout ça? dit Pierre en se levant et sautant de joie; ah! comme nous allons nous amuser... Tiens, moi, je ferai la roue... Vois-tu, André, comme je la fais bien!
Et voilà mon frère qui s'exerce à faire la roue sur le bord de la route; il ne pense déjà plus à notre chaumière. Ah! Pierre sera heureux à Paris!
Mais le temps se passe: il faut nous remettre en route; Pierre fait la grimace. Il n'était plus fatigué pour faire la roue, il l'est encore pour marcher. Il me suit cependant, tout en faisant la moue. Mon frère, lui dis-je, tu sais bien que notre mère nous a recommandé de ne point être paresseux; si nous nous arrêtons souvent aussi longtemps, nous ne rattraperons pas les autres...--Je suis las.--Tu dansais tout à l'heure.--J'ai mal au talon.--Ça ne t'empêchait pas de faire la roue; il faut bien que nous arrivions ce soir dans une ville pour trouver à coucher, sans cela il faudrait dormir sur la route.--Ah! oui, oui, dit Pierre. Et il retrouve ses jambes, parce qu'il a peur de passer la nuit en plein air. Je sais maintenant le moyen de le faire avancer.
--Dis donc, André, si nous allions nous perdre?...--Oh que non! nous demanderons toujours le chemin de Paris.--Si nous rencontrions des voleurs?--Tu sais bien que ma mère nous a dit que l'on ne volait pas les enfants.--Est-ce parce que les voleurs aiment les enfants?--Non, c'est parce que, quand on est petit, on n'a pas d'argent.--Ah! quand je serai grand, je n'aurai jamais d'argent, pour ne point avoir peur des voleurs.--Et avec quoi achèterons-nous du pain et des pommes?--Je ferai la roue et on me donnera de quoi dîner.--Et qu'est-ce que tu enverras à notre mère?
Pierre ouvre de grands yeux et ne répond rien.
Les pommes, la roue et les voleurs l'occupent entièrement.
Nous sommes arrivés au village que j'avais aperçu de loin; je demande si l'on a vu passer une bande de Savoyards se rendant à Paris ou à Lyon.
--Oui, mes enfants, me dit une bonne vieille, mais ils ont beaucoup d'avance sur vous. Ils sont passés au point du jour et voilà le soleil qui va bientôt se coucher.
--Allons, en route! dis-je à mon frère, qui s'est déjà assis sur un banc devant une maisonnette et mange ce qui lui reste de pommes et de noix.--Est-ce que nous n'allons pas dîner?--Nous dînerons en chemin... il faut rejoindre nos amis.
Pierre a beaucoup de peine à se décider à se lever, mais il me voit m'éloigner; il me suit enfin. Je me suis bien fait indiquer la route que nous devons tenir, car le jour commence à baisser; et si nous nous égarions dans les montagnes, nous pourrions tomber dans quelque précipice ou glisser dans quelque ravin.
--Ne va donc pas si vite! me crie Pierre. Est-ce que les autres ne nous attendront pas?--Non, car ils ne savent pas que nous les avons suivis.--Je suis déjà bien las.--Et quand nous courions toute la journée dans le village, quand nous descendions sur nos mains le mont du Corbeau, tu n'étais jamais las.--Ah! j'aime mieux grimper à quatre pattes que marcher comme ça.--Tu n'as donc pas envie d'arriver à Paris?--Oh! si; mais Jacques est chez nous, lui! il n'est pas fatigué, et il aura de la soupe ce soir.
Pierre pousse un gros soupir en songeant à la soupe. Nous avançons toujours, mais le jour finit, et je n'aperçois pas le village que l'on m'a dit qu'il fallait gagner pour trouver à coucher. Mon frère, qui était toujours en arrière, se rapproche de moi dès que la nuit paraît.
--Dis donc, André, voilà la nuit...--Eh bien! ça n'empêche pas de marcher quand il fait clair de lune; nous verrons bien devant nous.--Est-ce que nous ne sommes pas bientôt arrivés?--Je ne sais pas.--Veux-tu courir, mon frère?--Non, non; ma mère nous a défendu de courir; ça nous rendrait malades en route... D'ailleurs tu es las.--Non, je ne suis pas fatigué... Tiens, allons plus vite.
Pierre double le pas. Heureusement que la lune qui vient de paraître éclaire alors nos montagnes et nous permet de marcher sans danger. Cependant cette clarté a quelque chose qui inspire la tristesse. Les objets que nous voyons ne nous paraissent plus les mêmes; les ombres changent leurs formes. Souvent un bloc de rocher, une simple pierre, a de loin un aspect effrayant. Mon frère ne regarde plus qu'avec crainte autour de lui, il se serre contre moi, me tient le bras, qu'il presse avec force. Nous marchons ainsi sans parler pendant assez longtemps; le bruit de nos souliers ferrés trouble seul le silence de la nuit et le calme de nos montagnes, dont les habitants sont déjà livrés au repos.
L'ardeur de Pierre se ralentit; il commence à perdre courage, et nous n'allons plus aussi vite.--André, est-ce que nous ne sommes pas bientôt arrivés? me dit-il à demi-voix comme s'il craignait d'être entendu à droite ou à gauche. Je devine au son de sa voix qu'il a grande envie de pleurer, et je tâche de le consoler.
--Allons, Pierre, ne sois pas chagrin, nous souperons bien en arrivant...--Ah! je n'ai plus ni pommes ni noix.--On nous donnera quelque chose; tu sais bien que ma mère nous a dit qu'en chemin on donne aux enfants qui vont à Paris.--Nous aurons peut-être du lard?...--Si on nous en donne, nous danserons...--Oh! oui!... Comme c'est bon, du lard!... En mange-t-on à Paris?--Oui, puisqu'on gagne beaucoup d'argent. Il y a des gens qui donnent un sou pour une chanson...--Un sou!... C'est beaucoup d'argent, ça.--Tiens, chantons tous les deux pour voir comment nous ferons à Paris.--Non, je ne veux pas chanter... j'ai envie de dormir.--Nous dormirons quand nous serons arrivés...--Je ne vois pas de maisons!--Allons, Pierre, il faut que je te tire à présent: marche donc...--Si nous étions pris par des voleurs?...--Tu es un poltron, tu trembles toujours; quand tu seras à Paris tout le monde se moquera de toi!--André, est-ce qu'il n'y a pas des hommes qui mangent les enfants?--Eh non! c'est pour rire qu'on raconte ces choses-là, tu sais bien que mon père se moquait de Jacques quand il disait cela; d'ailleurs, si on voulait te faire du mal, je saurais bien te défendre! je donnerais des bons coups, va!...