Part 35
Je conte à madame la comtesse ce que j'ai fait pour ma mère, et cela paraît lui causer le plus grand plaisir.--Tu es aussi bon fils, me dit-elle, qu'ami sincère et dévoué.
Je ne dis pas à ces dames que je vais me marier; ma bienfaitrice consentirait plus difficilement à accepter mes secours.
Adolphine parle peu; sa tristesse me fait mal; elle me regarde quelquefois; mais dès que je porte mes yeux sur elle, les siens se baissent vers la terre, et je ne sais quel trouble semble l'agiter. Ma présence lui rappelle les beaux jours de son enfance; sans doute elle fait maintenant de tristes comparaisons, et voilà ce qui cause sa peine.
Mais mon coeur ne peut oublier Manette et le bonheur qui m'attend. L'heure est venue de me rendre chez Bernard. Je prends congé de madame la comtesse; je lui demande la permission de venir la voir quelquefois. André! me dit-elle, tu es notre unique ami; ta présence sera désormais notre seul plaisir. Si la calomnie ose verser sur nous ses poisons, nos âmes sont pures, et nous devons nous montrer au-dessus de ses atteintes.
Je baise la main de ma bienfaitrice; je demeure encore embarrassé devant Adolphine; elle lève sur moi ses yeux languissants, et me dit en s'efforçant:--Vous reviendrez nous voir, n'est-ce pas, André?
Je balbutie:--Oui, madame; et je m'éloigne, le coeur oppressé... il me semble que je ne respirerai librement que lorsque je ne serai plus devant elle. Enfin je les ai quittées; mais, avant de m'éloigner, j'ai remis à Lucile la somme que j'avais apportée. Lucile me serre la main, elle veut parler; je l'embrasse et je pars.
Je suis dans la rue, je me sens plus à mon aise... Cette première entrevue me coûtait. J'ai fait mon devoir; ne songeons plus qu'au plaisir, à l'amour, à Manette.
Je fais le chemin en courant. Je la trouve parée de la robe qu'elle a reçue de moi et qu'elle s'est faite pendant la nuit. Elle m'attendait avec impatience et inquiétude. Je lis dans ses yeux tout ce qu'elle a éprouvé pendant que j'étais chez madame la comtesse et près d'Adolphine; mais je cours à elle, je la presse contre mon coeur... le sourire est revenu sur ses lèvres... ses yeux semblent me demander pardon de ses alarmes.
Tout le monde est prêt, et toute la noce se compose maintenant de Bernard, de mon frère et de deux vieux amis du bon Auvergnat. Chacun a mis son bel habit; et Pierre, pour se consoler sans doute de ne point danser le soir, ne fait pas un pas dans la chambre sans sauter et se dandiner.
A défaut de remise, nous prendrons le modeste fiacre. Nous ne sommes en tout que six: un seul nous suffira. Pierre est allé le chercher... Je prends la main de Manette... Nous descendons les cinq étages; toutes les voisines se mettent sur leur carré ou à leur fenêtre pour la voir passer: c'est bien naturel; et moi, je ne suis pas fâché que l'on voie Manette; car on ne fera point de propos sur son compte, on ne chuchotera pas d'un air moqueur en regardant son bouquet virginal; et toutes les jeunes filles qui se marient ne peuvent point, comme Manette, supporter l'examen des commères de leur quartier.
Nous montons dans le fiacre; nous sommes un peu pressés, mais je suis assis près de Manette, et je ne m'en trouve que mieux. Nous faisons le chemin gaiement; car notre noce n'est point de celles où tout le monde se regarde pour savoir si l'on doit rire.
Je n'aime point cet air grave et silencieux que prennent parfois de nouveaux époux; il semble que ces gens-là devinent qu'ils vont se rendre mutuellement malheureux.
Nous avons enfin consacré notre union au pied des autels. Elle est à moi! elle est ma femme!... Que ce nom me semble doux à lui donner, et combien elle est heureuse de l'entendre! Chère Manette! que d'amour dans un seul de ses regards!
Nous revenons chez le père Bernard, où une officieuse voisine a bien voulu préparer le dîner. On se met à table, on rit, on boit, on chante. Nous soupirons quelquefois, Manette et moi; mais nous savons bien pourquoi, et cela n'est pas inquiétant.
Bernard et ses amis trinquent, pendant que Pierre chante et que Manette et moi nous nous regardons. On nous prie de danser une bourrée des montagnes; nous retrouvons notre gaieté, notre vivacité de l'enfance. Mais nous nous lassons beaucoup plus vite; et à dix heures nous souhaitons le bonsoir à la compagnie. Pierre reste chez Bernard, et j'emmène Manette chez moi... chez elle, chez nous... nous ne faisons plus qu'un.
CHAPITRE XXXIV
DERNIÈRE ÉPREUVE.--RETOUR EN SAVOIE.
L'amour, l'ordre, le travail promettent le bonheur à notre petit ménage. J'ai commencé un nouveau tableau; Manette fait des robes, Pierre a repris ses crochets, le père Bernard est le seul qui se repose, mais le brave homme l'a bien gagné. En Savoie, dans la jolie maison de ma mère, ayant à notre disposition un grand jardin que nous cultiverions nous-mêmes, je sais bien que nous serions à notre aise, riches même, avec ce que je gagnerais. Mais madame la comtesse, mais sa fille... puis-je les quitter, m'éloigner d'elles lorsque tout les abandonne? Non! ma place est marquée où elles sont, tant que M. de Thérigny ne se conduira pas différemment.
Pendant les premiers jours de notre union, nous avons de fréquentes distractions Manette et moi; j'ai de la peine à rester une heure devant mon tableau, elle-même quitte son ouvrage... Nous avons toujours quelque chose à nous dire. Cependant Manette me parle raison, lors même que l'amour respire dans ses yeux.
--Mon ami, me dit-elle, quand je quitte trop souvent mes pinceaux, songe que tu as bien des devoirs à remplir. Je soupire, et je retourne à ma palette: heureusement on ne peint pas le soir, et alors je me dédommage des privations du jour.
Bonne, excellente Manette! elle est la première à me dire, d'aller voir ma bienfaitrice, de m'informer si elle ne manque de rien. A chaque instant je découvre dans ma compagne de nouveaux attraits: sa conversation est pure, attachante; son goût délicat, son esprit aimable; jamais rien de commun dans son langage ni dans ses manières; ce n'est pourtant que la fille d'un porteur d'eau: qui lui a donc enseigné à mettre du charme dans tout ce qu'elle dit, dans tout ce qu'elle fait? Je ne sais: mais il y a des êtres que la nature favorise, et qui savent tout sans avoir rien appris.
Je retourne chez madame la comtesse; cette seconde visite me coûte moins que la première, et cependant mon coeur se trouble encore quand je suis en présence d'Adolphine. Ah! les premières impressions de l'amour sont lentes à s'effacer. On me gronde de ce que j'ai mis tant d'intervalle entre ma première visite. Ma bienfaitrice veut que j'aille la voir plus souvent; elles ne reçoivent que moi, que moi seul, et je les distrais de leurs chagrins. Adolphine est toujours faible, souffrante; je ne me suis pas encore trouvé seul avec elle; je ne le désire plus maintenant! au contraire, il me semble qu'alors je serais bien embarrassé.
Madame me questionne sur mes tableaux; je réponds que tout me réussit, que mes succès m'étonnent moi-même... On est, je crois, bien excusable de mentir, lorsque c'est pour éviter des peines à ceux que l'on aime.
--Tu es bien digne de réussir! me dit ma bienfaitrice, et si l'on savait comment tu te conduis...
Je l'arrête; je ne veux plus que l'on me parle de reconnaissance, et alors je promets de venir souvent les voir. En m'éloignant, j'ai soin de m'informer à Lucile si l'on ne manque de rien. J'apprends que madame la comtesse travaille à broder pendant que sa fille repose, et qu'elle a bien défendu qu'on me le dise. Pauvre femme! c'est maintenant que j'envie la fortune, les richesses!... Courons reprendre mes pinceaux.
Un sourire de Manette dissipe mes idées tristes. Je lui conte tout ce qui m'a affligé, et elle m'embrasse en me disant:
--Eh bien! mon ami, nous sommes jeunes; nous travaillerons davantage, pour que tu puisses faire plus pour ta bienfaitrice, et nous n'en serons pas moins heureux. Pour toute réponse, je la presse sur mon coeur.
Il y a trois mois que je suis marié. J'ai vendu mon tableau; mais la personne qui m'a acheté mes premiers ouvrages est à la campagne. J'avais fait celui-ci trop à la hâte: les regards de ma femme m'avaient trop souvent distrait, et je n'ai eu que peu de chose. J'en entreprends un auquel je veux donner tous mes soins; mais avant qu'il ne soit fini, je frémis en songeant que ces dames auront mille besoins, et que le dernier argent que j'ai remis à Lucile doit être près de sa fin. D'un autre côté, mon petit ménage, quoique fort modeste, exige cependant que je m'en occupe. Ces pensées me font souvent soupirer, et les doux sourires de Manette ne parviennent pas toujours à dissiper les nuages qui obscurcissent mon front.
Manette ne me demande jamais rien; elle prétend que son travail suffit pour notre ménage; elle me supplie de ne point m'inquiéter de l'avenir; mais je ne puis être tranquille quand je songe à madame la comtesse, à sa fille dont la santé est toujours chancelante.
Je viens de me rendre chez ces dames, que je n'ai pas vues depuis quelques jours. C'est Adolphine qui m'ouvre la porte; Lucile est en commission et madame la comtesse vient, par extraordinaire, de sortir un moment.
Je me trouve seul avec Adolphine: cela ne m'est pas arrivé depuis le jour où je lui déclarai mon amour, où le marquis me surprit à ses pieds; ce souvenir me cause un embarras, une émotion pénible; je ne sais si Adolphine se rappelle cette circonstance, mais elle me paraît aussi troublée que moi.
Je suis assis auprès d'elle. Je me suis informé de sa santé, de celle de sa mère, puis je ne sais plus rien lui dire. Je reste muet devant elle... Est-ce parce qu'une foule de pensées, de souvenirs, se présentent à mon esprit?... Elle garde aussi le silence... nous avons l'air de deux coupables qui n'osent se faire leurs confessions, ou de deux amants qui se boudent, et cependant nous ne sommes ni l'un ni l'autre.
J'ai les yeux baissés, mais j'entends ses soupirs; elle est oppressée, elle souffre... Il me semble que je gagne son mal, ma poitrine se serre aussi. Enfin c'est elle qui rompt le silence, et sa voix est tremblante.--André!... il y a bien longtemps que nous ne nous sommes trouvés sans témoin. J'avais à vous dire... à vous demander...
Elle s'arrête; elle a besoin de reprendre des forces, et j'attends en tremblant qu'elle continue:
--André! reprend-elle au bout d'un moment, qu'avez-vous pensé de moi... en apprenant que j'étais l'épouse de M. de Thérigny?...
--J'ai présumé, madame, que cette union convenait à votre famille... et que rien ne s'opposait à ce qu'elle eût lieu.
--Et avez-vous pensé... que je pouvais être heureuse?...
--Oui, madame.
Elle ne dit plus rien. Lui aurais-je fait de la peine?... Je lève les yeux sur elle... O ciel! son visage est baigné de larmes... je cours vers elle... Dans ce moment, madame la comtesse revient.
--Qu'a-t-elle donc? s'écria-t-elle effrayée de l'état de sa fille.--Ce n'est rien! balbutie Adolphine en tâchant de sourire pour rassurer sa mère. Une faiblesse... un étourdissement...
--Pauvre enfant!
Je veux aller chercher le médecin; Adolphine s'y oppose, elle prétend qu'elle se sent mieux; elle affecte plus de gaieté; elle parle davantage; elle parvient à tranquilliser sa mère; mais moi, elle ne peut m'abuser.
Cette scène m'a vivement ému; je reviens chez moi tort agité. Je veux reprendre mes pinceaux, je ne puis les tenir. Manette craint que je ne sois malade; elle m'engage à prendre du repos, mais les souvenirs de ce jour troublent mon sommeil. Au milieu de la nuit je m'éveille... Manette n'est point auprès de moi.... Surpris, inquiet, je me lève en silence... J'aperçois une faible lumière dans mon atelier; j'avance, Manette est là: elle travaille à la lueur d'une lampe; elle passe une partie de ses nuits à veiller, tandis que je la crois livrée au sommeil.
Elle m'a entendu, et vient à moi en rougissant; c'est encore elle qui me demande pardon de ce qu'elle travaille la nuit, qui cherche à me prouver que c'est pour elle un plaisir et non une fatigue. Tant d'amour, tant de vertus, ne peuvent plus me surprendre dans Manette, mais qu'il me serait doux de les récompenser!... Elle dit que mon amour lui suffit.
La conduite de ma femme ranime mon courage; je travaille avec plus d'ardeur; et un matin je vois entrer dans mon atelier le riche amateur auquel j'ai vendu mes premiers tableaux. Il examine mon ouvrage: il en paraît fort satisfait; ses éloges ont enflammé mon imagination; mon tableau s'achève; j'ai fait mieux encore que je ne l'espérais, et j'en reçois un prix qui me semble considérable. Je supplie Manette de ne plus prendre sur son repos pour travailler; elle me le promet... Je veux lui donner quelques parures, quelques bijoux; elle les refuse et m'envoie chez madame la comtesse, en me disant:
--Est-ce que tu ne me trouves plus bien comme je suis?
Je ne me suis pas retrouvé seul avec Adolphine; et, depuis le jour où nous eûmes ensemble ce court tête-à-tête, elle est redevenue, en ma présence, silencieuse comme auparavant; lorsque j'arrive, elle sourit et paraît contente de me voir; mais ensuite elle retombe dans sa mélancolie.
Il y avait plus longtemps que de coutume que je ne m'étais rendu chez ma bienfaitrice, lorsque je vais leur apprendre le succès de mon dernier tableau.
--Nous nous alarmions de ne pas te voir, me dit madame la comtesse; craignant que tu ne fusses indisposé, je viens d'envoyer Lucile chez toi.
Je remercie la bonne Caroline de l'intérêt si tendre qu'elle me porte; mais je suis en secret fâché que Lucile se soit rendue chez moi; elle ne sait pas que je suis marié, et je crains de sa part quelque indiscrétion. Je tâche de dissimuler mon inquiétude, et je vais prendre congé de ces dames, lorsque Lucile revient et entre vivement dans la pièce où nous sommes.
--Je viens de chez vous, monsieur André! dit-elle en souriant d'un air significatif. Je la regarde, je lui fais des signes pour qu'elle se taise; mais elle n'y fait pas attention et continue de parler.
--Tu n'as trouvé personne? lui dit madame la comtesse.
--Pardonnez-moi, madame; j'ai trouvé quelqu'un... et une personne fort aimable, même!...
--Son frère, sans doute?
--Non, madame; oh! ce n'était pas un monsieur!
Madame la comtesse ne juge pas convenable de pousser plus loin ses questions. Adolphine m'a regardé: sa figure, toujours si pâle, vient de se couvrir d'une vive rougeur!... Je fais de nouveaux signes, mais Lucile continue de bavarder.
--Ah! madame, monsieur André ne nous dit pas tout! Vous ne devineriez jamais... Eh bien! madame, il est marié!...
--Marié?...
--Oui, madame! avec sa chère Manette, que je ne connaissais pas, mais qui est vraiment charmante.
--Est-il vrai, André? me dit ma bienfaitrice. Je réponds à demi-voix:
--Oui, madame...
--Et pourquoi donc nous l'avoir caché?...
Je cherche quelque motif à donner, lorsque mes regards se portent vers Adolphine. Grand Dieu! sa tête est retombée en arrière; une pâleur mortelle couvre son visage... elle est privée de sentiment. J'ai poussé un cri... Madame la comtesse se retourne et s'aperçoit de l'état de sa fille; elle court à elle, la prend dans ses bras, l'appelle à grands cris, tandis que Lucile et moi nous employons tous les moyens pour la faire revenir... Mais c'est en vain; ses yeux sont toujours fermés. Je cours, je vole chercher un médecin; je le ramène avec moi; ma bienfaitrice se désespère devant sa fille mourante... Enfin les soins du docteur la rappellent à la vie; elle rouvre les yeux; elle les porte sur moi, puis sur sa mère; elle veut la rassurer, et prononce d'une voix faible:
--Ce n'est rien... ne vous effrayez pas...
On la porte sur son lit. Elle dit avoir besoin de repos; je m'éloigne avec le docteur; je le questionne sur l'état d'Adolphine... Il ne me rassure pas; il parle de causes morales, d'un grand fonds de chagrin contre lequel échouent les secours de l'art. Hélas! ce chagrin, je crains d'en deviner la source!
J'apprends à ma femme l'état alarmant d'Adolphine; Manette, toujours bonne, s'offre pour aller la veiller, pour lui servir de garde; mais je n'y consens point; je ne crois pas que la présence de Manette soulagerait le mal d'Adolphine.
Je retourne, le soir, chez madame la comtesse.
--Adolphine est calme, me dit Lucile; sa mère est près de son lit, et ne veut plus la quitter un instant.
Je ne juge pas nécessaire de me présenter maintenant. Je retourne chez le médecin; je le prie de voir chaque jour la jeune malade.
--J'irai, me dit-il en secouant la tête, mais il n'y a rien à faire.
Je suis retourné près de Manette; elle montre presque autant d'inquiétude que moi sur l'état de la malade. La nuit est venue... L'image d'Adolphine ne me permet pas de trouver le repos... Mais bientôt j'entends frapper fortement à la porte de la rue. Un secret pressentiment me dit que c'est pour moi. Je me lève, je m'habille à la hâte... hélas!... je ne me suis pas trompé, c'est Lucile qui accourt tout en pleurs.
--Venez! venez! me dit-elle; elle est mal! bien mal! un délire affreux... puis, dans les intervalles, elle demande à vous voir, à vous parler...
J'ai suivi Lucile... nous marchons à la hâte et sans prononcer un mot; enfin nous sommes devant la maison...
--Et le médecin? dis-je.
--Il est là... Il donne aussi des secours à madame la comtesse, que l'état de sa fille réduit au désespoir.
Je pénètre dans l'appartement... elle ne me voit pas, elle est dans un de ses accès de délire... sa mère la tient dans ses bras... Je m'avance, je lui parle... elle prononce mon nom, mais elle ne me reconnaît point. Elle nomme aussi Manette, son époux; elle semble vouloir écarter une image pénible, elle porte la main sur son coeur en s'écriant d'une voix déchirante:
--Il est là, toujours là... Je ne puis l'en arracher... Mais il ne m'aime plus... il ne peut plus m'aimer.
Un anéantissement complet succède à ce transport. Enfin, elle revient à elle et nous reconnaît. Ma vue semble lui faire du bien... elle sourit à sa mère et lui dit d'une voix éteinte:
--Maman, permettez-moi de parler un instant à André... ce sera la dernière fois... puis je ne vous quitterai plus.
Ma bienfaitrice l'embrasse, et le médecin l'entraîne dans une autre pièce. Je suis seul devant le lit d'Adolphine: ses yeux sont gonflés de larmes; j'ai peine à retenir mes sanglots. Elle me tend la main.
--André! me dit-elle, je sens bien que je vais mourir... Ah! ne me plains pas! je ne pouvais plus être heureuse... Dis-moi que tu m'as bien aimée!... Appelle-moi encore une fois Adolphine! comme aux beaux jours de notre enfance... et je mourrai plus satisfaite...
--Adolphine!... chère Adolphine! vivez pour votre mère... pour nous tous qui vous chérissons...
--Non! c'est assez maintenant!... je suis heureuse... André! tu n'abandonneras pas ma mère!...
Je presse sa main dans les miennes... elle est déjà inanimée... Adolphine vient de fermer les yeux pour jamais!...
J'entends la voix de madame la comtesse, elle revient... Ah! épargnons-lui ce spectacle. Je cours au-devant d'elle, je l'entraîne... elle demande sa fille: mon silence lui en dit assez; elle tombe dans mes bras... Aidé de Lucile, je la transporte dans la voiture du docteur, qui nous conduit chez moi. Je n'ai pas besoin de recommander la comtesse à Manette; je connais son coeur.
Je retourne près de celle qui n'est plus. Je ne la quitte pas jusqu'à ce que les derniers devoirs lui soient rendus. Une tombe simple, modeste, reçoit cette femme à qui le destin avait accordé fortune, naissance, beauté, talents, qui est morte à dix-huit ans sans regretter la vie.
Mes soins, ma tendresse, les touchantes attentions, les douces prévenances de Manette parviennent enfin à calmer le désespoir de madame la comtesse. Nous pleurons Adolphine avec elle; les larmes sont moins amères versées dans le sein de l'amitié.
Mais rien ne me retient maintenant à Paris. Le séjour de la Savoie pourra au contraire, en offrant à ma bienfaitrice une autre existence, rendre moins présents les souvenirs de ses malheurs. Elle vient d'apprendre qu'après avoir joué et perdu ce qu'il lui avait enlevé, M. de Thérigny a été tué en duel. Je me jette à ses genoux avec Manette; nous pressons chacun une de ses mains; nous la nommons notre mère, et la supplions de ne jamais nous quitter.
--Oui, vous êtes mes enfants! nous dit madame la comtesse en nous attirant sur son coeur. Cher André! qui m'as si bien récompensée de ce que j'avais fait pour toi! et vous, bonne Manette, que je ne connais que depuis quelques jours, et qui les avez marqués par les soins les plus touchants envers moi!... ah! je ne vous quitterai plus... vous êtes désormais tout pour moi.
--Et vous consentez à venir habiter en Savoie avec nous?
--J'irai partout où vous serez.
Enfin je vais retourner dans mon pays, près de ma mère!... Tous nos préparatifs sont bientôt faits. Mon frère et le père Bernard sont tout prêts. Je propose à Lucile de nous accompagner; mais Lucile a fait depuis quelque temps la connaissance d'un jeune garçon épicier; il n'a que dix-huit ans, mais il veut s'établir, se marier, et les appas un peu prononcés de l'ancienne femme de chambre lui ont paru d'un fort bon effet pour un comptoir.
--Il est encore bien enfant, dit Lucile, mais je le formerai.
Je me rappelle qu'elle a toujours aimé à faire des éducations.
Le jour du départ est arrivé: j'ai loué une berline pour nous cinq, ne voulant pas que madame la comtesse allât en voiture publique. Pendant tout le voyage, elle est l'objet continuel de nos soins, de nos attentions. Touchée de notre amitié, elle nous tend souvent la main en nous disant les larmes aux yeux:--Vous voulez donc que je tienne encore à la vie?
Enfin nous les revoyons, ces montagnes chéries de la Savoie! Nous saluons, en passant, la barrière à la balançoire, comme si nous retrouvions un ancien ami. Madame est presque aussi joyeuse que Pierre et moi; elle s'écrie en me regardant:--C'est ton pays! c'est ici que tu es né!
J'avais parlé de la jolie habitation de ma mère; mais on était loin de la croire ce qu'elle est.
--C'est comme un château! s'écrient Bernard et Manette.
--C'est une retraite charmante, me dit madame la comtesse.
--Entouré de tout ce que j'aime, leur dis-je, ce sera pour moi l'univers, et mes désirs ne s'étendront jamais au delà des montagnes qui bornent son horizon.
Je ne puis peindre la joie de ma bonne mère en nous voyant arriver.
--Et c'est pour toujours, lui dis-je, désormais nous ne nous quitterons plus.
--Pour toujours: répète ma mère; quoi! mes enfants, vous n'irez plus à Paris?...
--Non, nous resterons près de vous.
--Mais toi, Pierre, qui regrettais tant les omelettes soufflées de la grande ville...
--J'en ai assez mangé, répond Pierre en portant sa main sur son oeil gauche.
J'ai présenté ma mère à madame la comtesse; toutes deux s'aiment bientôt: les vertus égalisent les rangs et comblent les distances.
Nous sommes installés dans la jolie maison. Madame la comtesse a la plus belle chambre; elle ne le voulait pas, mais pour cette fois seulement j'ai agi contre sa volonté. Le bonheur est venu habiter avec nous cet asile. Pierre cultive et fait valoir notre terrain; le père Bernard l'aide quelquefois, puis va se reposer près de ma mère. J'envoie à Paris mes tableaux, et je deviens assez riche pour faire quelque bien dans les environs. Enfin Manette m'a donné deux petits garçons que j'adore; et lorsque l'hiver chasse les habitants de nos montagnes autour de leurs foyers, je retrouve encore les premiers beaux jours de ma vie en faisant des boules de neige avec mes enfants.
FIN.
TABLE DES CHAPITRES
/* CHAP. I. Tableau de neige.--La famille savoyarde. 1
II. Les voyageurs.--La petite dormeuse. 6
III. Elle s'éveille.--Départ des voyageurs. 22
IV. La mort d'un bon père.--Séparation nécessaire. 28
V. Les petits Savoyards.--Frayeur et plaisir. 37