André le Savoyard

Part 34

Chapter 344,024 wordsPublic domain

--O divinité des artistes! voilà de tes bienfaits! dit Rossignol en s'avançant vers nous, deux amis que je retrouve et qui vont payer pour moi!... monsieur le traiteur! ma carte vivement! voilà _Castor_ et _Pollux_... des amis intimes, qui ne laisseront pas un artiste dans l'embarras.

Pierre est rouge de colère; je ne reviens pas de l'impudence de ce drôle, et l'hôte nous regarde avec étonnement en balbutiant:--Comment, messieurs, vous êtes amis de ce mauvais sujet?

--Mauvais sujet!... s'écrie Rossignol; qui t'a permis de m'appeler ainsi, méchant rôtisseur de chats!

Ces mots rendent le traiteur furieux.

--Calmez-vous, Jupin, dit Rossignol, on va vous payer, mais on ne reviendra pas chez vous!... vos poulets sentent un peu trop le chènevis. Allons! mon petit Pierre, quelques écus pour ton ancien compagnon de plaisir.

Pierre est muet de honte. Je passe entre lui et Rossignol, qui a l'audace de vouloir me serrer la main.

--Si vous n'aviez fait que m'escroquer mon argent, lui dis-je, je pourrais encore l'oublier; mais vous avez cherché à rendre mon frère aussi méprisable, aussi vil que vous, et vous osez nous nommer vos amis! ce mot, dans votre bouche, est le dernier des outrages. Estimez-vous heureux si je ne me joins pas à monsieur pour vous faire punir.

--C'est ça!... de la morale aux amis quand ils sont dans le malheur: eh bien! mes petits ramoneurs, on se passera de vous, et on n'avalera pas de suie pour ça.

Comme Rossignol achevait ces paroles, l'hôtesse, qui était allée chercher la garde au moment où il s'était précipité de l'entresol, paraît à l'entrée du jardin, suivie d'un caporal et de quatre fusiliers, tandis que par une autre porte le commissaire arrive, conduit par un garçon traiteur. A la vue des soldats, Rossignol fronce le sourcil, et je l'entends murmurer:

--Non, sacrebleu! le premier torse antique n'ira pas moisir dans une prison.

--Voilà le coupable, dit l'hôtesse au commissaire en désignant Rossignol, qui s'avance vers l'homme de justice en s'arrêtant à chaque pas pour lui faire un salut jusqu'à terre, en sorte que le commissaire ne peut jamais parvenir à voir sa figure.

--Pas tant de politesses, monsieur, et répondez, dit l'homme de paix tandis que Rossignol fourre ses doigts dans une vieille tabatière que le caporal vient d'entr'ouvrir. Vous ne voulez pas sortir d'ici, monsieur?

--C'est faux, monsieur le commissaire! je ne demande, au contraire, qu'à m'en aller.

--Mais vous ne voulez pas payer, monsieur?

--Je n'ai pas dit un mot de cela, monsieur le commissaire; et, bien loin de là, mon intention a toujours été de donner un joli pourboire au garçon.

--Alors, monsieur, payez donc votre compte, et que cela finisse.

--Ah! un moment, monsieur le commissaire, je ne dis pas que je peux payer à présent. J'attends mon homme d'affaires; il n'arrive pas, est-ce ma faute? En attendant, je suis modèle; si par hasard madame votre épouse était enceinte, monsieur le commissaire, et qu'elle voulût considérer un bel homme, je suis à votre service.

--Caporal, emmenez ce drôle; on l'enverra ce soir à la préfecture! dit le commissaire en s'éloignant de Rossignol, qui chante entre ses dents:

/p Va-t'en voir s'ils viennent, Jean... p/

Le caporal s'avance avec ses hommes; Rossignol, va lui-même au-devant d'eux en disant:

--Je me rends à discrétion, mes anciens, bien persuadé que mon innocence sera reconnue comme celle de la chaste Suzanne; je ne demande pas mieux que de vous suivre.

Les soldats ne serrent pas de trop près un homme qui paraît fort disposé à les suivre. Rossignol passe au milieu d'eux. Sorti du jardin, il s'arrête, fouille dans ses poches, et s'écrie:

--J'ai oublié mon mouchoir... Je ne veux pas leur en faire cadeau.

--Je vais vous l'avoir, dit le caporal en faisant signe à ses soldats de s'arrêter et retournant sur ses pas.

Par un mouvement naturel, les soldats se sont retournés vers la maison du traiteur; c'est ce que Rossignol attendait. Aussitôt il prend sa course et gagne le pont d'Austerlitz. L'invalide lui demande un sou; il lui répond par un coup de poing qui le renverse et continue de se sauver. Cependant les soldats se sont retournés, le caporal est revenu, on court après Rossignol en criant:--Arrête!

Celui-ci approche de l'autre bout du pont et compte franchir la barrière; mais déjà les cris de l'invalide et du caporal ont été entendus: la barrière est gardée; la foule est amassée; et il n'y a pas moyen de sauter par-dessus tout ce monde-là. Rossignol revient sur ses pas... Il est cerné de chaque côté; déjà le caporal et l'invalide s'approchent d'un air triomphant en s'écriant.

--Nous le tenons!

--Prenez garde de le perdre! leur répond Rossignol, et, au moment où le caporal va l'atteindre, il monte sur le parapet et se précipite dans la rivière en chantant:

/p Moi, je pense comme Grégoire, J'aime mieux boire. p/

Les soldats sont restés stupéfaits. La foule se porte sur les deux rives; on cherche les bateaux; mais là rivière est très-forte, et le courant entraîne le beau modèle jusqu'aux filets de Saint-Cloud.

Ce spectacle a vivement frappé Pierre; je me hâte de l'emmener en lui disant:

--Voilà, mon ami, quelle est souvent la fin de ces hommes qui n'ont ni honneur, ni moeurs, ni probité.

CHAPITRE XXXIII

PEINE ET PLAISIR.

Nous revenons près de Manette, dont je ne puis plus être une heure éloigné; c'est toujours ainsi au moment de s'enchaîner pour jamais... et l'on dit qu'ensuite... Mais nous ne changerons pas, Manette et moi: nous ne sommes pas de Paris.

On a mille choses à se dire la veille de ses noces. Les projets pour l'avenir viennent en foule à l'approche de ce moment qui décide du sort de notre vie. C'est vers la Savoie que se tournent nos regards, nos espérances; c'est là que nous comptons trouver le bonheur et assurer celui de ma mère, qui n'aura plus de voeux à former lorsque nous serons auprès d'elle.

Au milieu de nos doux projets, Pierre nous interrompt en disant à Manette:

--Ma chère soeur, je vous retiens pour la première contre-danse.

--Comment?... est-ce que nous danserons? dit Manette en me regardant avec surprise.

Et moi qui voulais la surprendre! Ce nigaud de Pierre ne sait pas garder un secret. Fâché de ce qu'il a dit, il me regarde, sourit, puis fait la moue. Et Manette, témoin de son embarras, me dit avec cette voix que j'aime tant:--Quoi! mon ami, tu as des secrets pour moi?...

Allons, je vois bien qu'il faut tout lui dire, puisque Pierre lui a donné des soupçons. Je conte ce que j'ai fait, ce que j'ai arrangé pour le lendemain. Manette me presse tendrement les mains en me disant à demi-voix:

--C'est pour moi que tu as fait tout cela, cher André, car tu n'aimes pas beaucoup les réunions, les danses. Que tu es bon!... que je suis heureuse!...

Et Bernard s'écrie en frappant dans ses mains:

--Une noce!... tant mieux!... c'est gai, ça!... Vous verrez, mes enfants, que je suis encore solide à la danse!... je vous tiendrai tête.

--Et moi donc! dit Pierre en sautant dans la chambre; je ne veux pas être un moment en repos... Je vas m'exercer toute la nuit!...

Notre joie est plus calme: Manette et moi, nous puisons dans nos mutuels regards une partie du bonheur que nous nous promettons... et ce n'est pas à la danse que nous pensons.

La soirée s'est prolongée. J'emmène Pierre, qui couchera cette nuit chez moi. Je dis adieu à Manette: nous répétons plusieurs fois:--_A demain!_ car dans ce mot tout est compris: bonheur, amour, avenir... ce n'est que de demain que datera notre existence.

Mon portier me remet une lettre; je reconnais l'écriture de Lucile: sans doute elle me donne des nouvelles de ces dames, dont depuis quelque temps je n'ai pas entendu parler. Je mets la lettre dans ma poche, et je monte chez moi en continuant de causer avec mon frère. Je l'entretiens de Manette, et l'on n'en finit point quand on parle de ce qu'on aime. Pierre, tout en m'écoutant, commence à bâiller... il n'est pas amoureux.

Je me rappelle cependant la lettre qu'on m'a remise. Je la prends, et je l'ouvre pendant que mon frère se dispose à se coucher. Les premiers mots m'ont frappé... J'oublie le bonheur du lendemain; je me rapproche de la lumière, et je lis en frémissant ce qui suit:

«Mon cher André, je vais briser votre coeur en vous apprenant les nouveaux malheurs qui accablent mes chères maîtresses; mais à qui m'adresserai-je, si ce n'est à vous, le seul ami qui leur soit resté?... Je ne sais où j'en suis... pardonnez-moi, André, le peu de liaison de mes idées... J'ai tant de chagrin!... Écoutez, mon ami. Grâce à votre généreux secours, ces dames vivaient dans une modeste aisance. Persuadées que c'était M. Thérigny qui leur avait envoyé cette somme, elles pensaient que, revenu à des sentiments plus nobles, il ne les abandonnerait plus; seule je savais la vérité, mais vous m'aviez défendu de la dire, et j'obéissais. Il y a trois jours que M. Thérigny est arrivé chez ces dames, dans un désordre qui n'annonçait pas qu'il fût plus raisonnable. Il a paru surpris de les trouver à leur aise. Il allait les questionner, lorsque ces dames l'ont remercié pour la somme qu'elles croyaient avoir reçue de lui. M. Thérigny, surpris d'abord, s'est remis et a reçu leurs remercîments; la langue me démangeait en voyant qu'il ne se déclarait pas étranger à l'envoi de l'argent. Mais je me rappelai ma promesse... je me tus. Après s'être fait donner les clefs de tout, M. Thérigny sortit le soir. Mais, jugez de la douleur de ces dames, lorsqu'au lieu de revenir, il leur envoya une lettre dans laquelle il leur tint les propos les plus odieux, accusant sa femme d'entretenir avec vous une liaison criminelle, prétendant qu'elle n'avait feint de croire que ce fût lui qui avait envoyé l'argent, que pour mieux cacher ses intrigues avec vous. Enfin, le monstre leur a tout pris, tout emporté: argent, bijoux; il ne leur a rien laissé. Je ne puis vous peindre la douleur de madame la comtesse; c'est moins le regret de se voir dans la misère, que le chagrin d'entendre accuser sa fille. Quant à ma jeune maîtresse, déjà souffrante, la conduite horrible de son époux n'a fait qu'aggraver son mal. On m'a questionnée de nouveau; il a bien fallu que je dise la vérité. Elles vous ont béni. Ma jeune maîtresse pleurait en répétant à chaque instant: Pauvre André!... Cela ne m'étonne pas. Madame la comtesse a paru bien vivement affectée; puis elle m'a dit: Lucile... je voudrais voir André... Je voudrais le remercier de ce qu'il a fait pour nous. Voilà, mon ami, où nous en sommes. Ah! venez, par votre présence, apporter quelques consolations à mes pauvres maîtresses... André! vous ne les abandonnerez pas à leur douleur.»

Les abandonner! me dis-je en finissant cette lecture qui a bouleversé tous mes sens, ah! jamais!... jamais!... Elles n'ont plus que moi... mais un véritable ami vaut mieux que cette foule de gens aimables qui vous entourent dans la prospérité, et s'éloignent quand vous n'avez plus un visage riant à leur offrir.

Déjà ma pensée embrasse l'avenir. Je vois la situation, affreuse de madame la comtesse; sa fille est souffrante, et c'est dans ce moment que tout leur manque, c'est alors qu'elles se voient privées de toutes ressources... Ah! tant que j'existerai, je ne veux point qu'elles connaissent la misère.

Pierre est sur le point de se coucher; je l'arrête:

--Il faut te rhabiller, lui dis-je; dépêche-toi, mon frère; je veux t'envoyer quelque part...

--Quoi! si tard?

--Il ne faut pas perdre de temps; tu vas te rendre chez le traiteur où nous sommes allés tantôt.

--Oui, où se fera la noce... je vois ce que c'est; tu as oublié de commander quelque chose.

--Non, Pierre, ce n'est pas cela. Tu décommanderas, au contraire; plus de noce, plus de repas... plus de bal... il ne nous faut plus rien.

Pierre me regarde ouvrant de grands yeux:

--Ah! mon Dieu, mon frère... qu'est-ce que tu dis donc là. plus de noce?...

--Non, Pierre, cela ne se peut plus...

--Mais Manette et son père, qui s'attendent à danser?...

--Manette et Bernard m'approuveront.

--Tout ce monde que tu as invité?

--Chacun retournera dîner chez soi.

--Et ce traiteur qui fait le repas?

--Il est encore temps de l'empêcher, et c'est pour cela que tu vas y courir.

--Mon Dieu! c'est donc c'te malheureuse lettre qui est cause de tout cela?...

--Oui, Pierre; plus tard je te la lirai.

--Quel guignon!... pas de noce... Mais, André, est-ce bien décidé?...

--Absolument... va, cours, ne perds pas de temps.

Pierre a l'habitude de m'obéir; et, malgré son chagrin, il sort en portant son mouchoir sur ses yeux. Pendant son absence, je calcule ce que je puis faire. Ah! je ne crains pas d'être blâmé par Manette; son coeur pense comme le mien. Mais madame la comtesse, voudra-t-elle encore accepter?... Elle me refuserait, j'en suis certain, si elle devinait les privations que je m'impose. Je lui cacherai avec soin ma situation; je me dirai riche, bien riche, afin que mes secours lui soient moins pénibles.

Pierre revient; il a les yeux rouges... mon pauvre frère a pleuré.

--Eh bien! le traiteur? lui dis-je.

--Eh ben!... dame... il ne fera rien du tout, mais il a dit que tu étais une girouette, et que ça ne valait rien pour se marier.

Je m'embarrasse fort peu de l'opinion du traiteur. Pour consoler Pierre, je lui lis la lettre de Lucile et je lui dis:

--Cet argent que nous aurions employé à nous divertir servira à calmer quelque temps les inquiétudes de ma bienfaitrice. Et bien! Pierre, me blâmes-tu encore d'avoir décommandé la noce?

--Non... non... tu as bien fait, dit Pierre en poussant un gros soupir. Quoique ça, c'est bien dommage de ne point danser.

Au point du jour, je me rends chez Bernard. On ne m'attendait pas sitôt; mais on est levé, car on n'a point dormi. On me reçoit en souriant: le bonheur que lui promet ce jour se peint déjà dans tous les traits de Manette. Je ne sais comment lui annoncer la nouvelle... Elle me voit embarrassé, elle me questionne. Je lui donne à lire la lettre que j'ai reçue de Lucile.

Bonne Manette! en lisant, ses traits expriment toute la part qu'elle prend aux infortunes de ma bienfaitrice. A peine elle a fini de lire, et elle court à moi en s'écriant:

--Mon ami, plus de noce, plus de bal... Elles sont malheureuses... elles ont besoin de tes secours; ah! tous les plaisirs que nous aurions goûtés ne valent pas celui que tu éprouveras à leur être utile.

--Chère Manette!... j'avais déjà agi en conséquence... et je n'osais te l'apprendre.

--Tu n'osais!...

--Je craignais de te contrarier.

--Ah! mon ami! mon coeur n'est-il pas de moitié dans tout ce que tu fais? Ta main, ton amour, et je suis si heureuse!... que me faut-il de plus?... Car cet événement n'empêchera pas notre mariage, n'est-ce pas, mon ami?

--Non, sans doute; aujourd'hui même tu seras à moi... Nous serons heureux; j'ai la certitude que mon talent suffira à nos besoins... mais tant qu'elles seront dans la peine, nous ne pourrons aller en Savoie. Si je m'éloigne, si je les laisse seules ici, qui veillera sur elles... qui connaîtra leur situation?

--Nous resterons, mon ami; ton logement nous suffira... J'ai de l'ordre, de l'économie; je puis travailler aussi, moi; j'ai été élevée à cela... Tu verras, André, que le bonheur peut tenir lieu de richesse.

Chère Manette! quelle âme! quels sentiments!...--Tu ne peux encore aller chez ces dames, il est trop matin, me dit-elle, reste ici, déjeune avec nous; je vais tout préparer... Ensuite tu iras les voir... puis... tu reviendras... C'est pour deux heures, André, tu ne l'oublieras pas!...

Comment pourrais-je l'oublier, lorsqu'à chaque instant elle me force à l'aimer davantage, lorsque c'est un ange que je vais posséder!

Manette nous prépare notre déjeuner; puis sort pour quelques emplettes indispensables, nous dit-elle; je reste avec Bernard; le bon porteur d'eau ne songe plus à la noce.--Nous danserons entre nous, dit-il; nous n'en serons pas moins gais... Brave Auvergnat! il n'hésite jamais quand il s'agit de rendre service.--Tu ne fais que ton devoir, dit-il, en te montrant reconnaissant envers ta bienfaitrice... Pourquoi des âmes si nobles sont-elles souvent reléguées sous les toits?

Manette tarde bien à rentrer; le temps s'écoule. Je pourrais maintenant me rendre chez ces dames; mais je ne veux pas sortir avant que Manette ne soit de retour. Elle revient enfin, rouge, respirant à peine, mais plus jolie encore par le bonheur, le contentement qui se peint dans ses traits. Je ne lui demande pas d'où elle vient; les regards qu'elle attache sur moi ne laisseront jamais pénétrer dans mon coeur un soupçon jaloux. Je me lève, je l'embrasse; je vais m'éloigner en lui disant:

--A deux heures... je serai ici.

Elle me suit sur l'escalier, elle tire la porte sur nous; puis d'un air timide met plusieurs pièces d'or dans ma main en me disant:

--Tiens, mon ami, joins cela à ce que tu devais dépenser pour la noce... au moins la somme sera plus forte.

--D'où te vient cet argent, Manette?...

--Mon ami... c'est... ah! tu ne me gronderas pas, j'en suis sûre... mais tous ces cadeaux que tu m'avais faits ne m'étaient point nécessaires. Je n'ai besoin ni de grands châles, ni de robes de soie... Tu m'as dit que je te plairai bien sans cela... Mon ami, j'ai tout reporté, excepté une seule robe bien simple que j'ai passé la nuit à me faire... et cette bague... où il y a de tes cheveux et ce mot si doux... _fidélité_... Ah! tu me pardonneras, n'est-ce pas, André, d'avoir disposé de tout cela sans ta permission!

Lui pardonner!... je ne trouve pas d'expressions pour lui peindre ce que j'éprouve; je la serre contre mon coeur, je l'embrasse mille fois.--Assez! assez! me dit l'aimable fille en rougissant, ou tu croirais, André, que c'est par intérêt que j'ai agi ainsi... Enfin je me suis arraché de ses bras, et je cours chez madame la comtesse.

Je fais le chemin en peu de temps; d'abord le souvenir de Manette m'occupe entièrement; mais, arrivé devant la maison de ma bienfaitrice, je me sens craintif, embarrassé. Ah! il est plus difficile qu'on ne croit de faire le bien, surtout lorsqu'on veut ménager la délicatesse de ceux que l'on oblige; et puis je vais revoir Adolphine!... Adolphine, que je n'ai pas vue depuis qu'elle est mariée. Je ne suis plus amoureux d'elle; non, mon coeur est tout entier à Manette... et cependant je tremble, je suis inquiet, oppressé. Rappelons mon courage, songeons qu'Adolphine n'est plus pour moi qu'une amie, que la fille de ma bienfaitrice... Jamais rien dans ma conduite ne lui rappellera que j'ai osé l'adorer. De son côté, elle ne voit, elle n'a jamais vu en moi qu'un frère, que le compagnon de son enfance; elle ne m'a jamais aimé que d'amitié, j'en suis bien persuadé maintenant; éloignons donc toutes idées du passé; elles seraient offensantes pour tous deux.

La maison est de modeste apparence; c'est au quatrième, m'a dit Lucile. Au quatrième!... celles qui habitaient un hôtel, qui avaient dix domestiques à leurs ordres!... Ces changements se voient de tout temps, je le sais, mais ils n'en sont pas moins pénibles à supporter; et la philosophie, si facile en paroles, est souvent bien triste à mettre en pratique.

Je monte en tremblant; à chaque marche qui me rapproche du terme de ma course; je sens mon courage m'abandonner. Arrivé devant la porte, j'ai besoin de m'arrêter quelque temps. La pensée de leur malheur, du motif de ma visite, m'oppresse tellement que je respire à peine... Je voudrais voir Lucile la première... enfin j'ai frappé.

C'est Lucile qui m'ouvre; elle pousse un cri de joie.--Ah! que ces dames seront contentes de vous voir! dit-elle, je cours les avertir.

--Un instant, Lucile, promettez-moi d'abord que vous ne démentirez jamais ce que je dirai...

--Oui, André, oui, je vous le promets.

--Je désire que madame me croie riche... à mon aise du moins... Je le suis en effet; les tableaux que j'ai vendus m'ont procuré plus que je n'espérais, et ceux que je ferai...

--Qu'avez-vous besoin de me dire tout cela, André? je devine votre motif, je lis dans votre âme... Croyez que je vous seconderai de tout mon pouvoir.

Nous entrons; l'appartement est meublé avec simplicité, mais du moins rien n'y annonce encore la misère.--Ma jeune maîtresse n'est pas levée, me dit Lucile; depuis quelque temps elle est souffrante; madame est auprès d'elle; je vais l'avertir; attendez ici, André.

Je reste dans une petite pièce qui fait salon. Tout ce que je vois oppresse mon âme. Je me rappelle l'opulence de l'hôtel, et je fais de tristes comparaisons. Mais on vient... la porte s'ouvre... mon coeur bat vivement... C'est ma bienfaitrice! je l'ai aperçue... elle m'ouvre les bras.--André!... mon cher André!... me dit-elle d'une voix que l'émotion éteint. Je cours vers elle, je tombe à ses pieds, je prends ses mains, je les baigne de larmes...--A mes pieds! s'écrie-t-elle, lorsque ta place est sur mon coeur!... Mais j'ai besoin de me prosterner quelque temps devant son infortune.

Le premier moment est passé; je suis assis près de madame la comtesse; elle me regarde avec attendrissement.

--Tu connais nos malheurs, me dit-elle, et moi je sais tout ce que tu as fait pour nous... Je sais avec quelle noblesse tu t'es conduit.

--Ah! madame, de grâce...

--André, laisse-moi épancher mon coeur... La reconnaissance n'est un poids que pour les âmes ingrates, et je suis fière de tes bienfaits. Mais, mon ami, l'envoi considérable que tu nous avais fait a dû te réduire au plus strict nécessaire.

--Non, madame, non; je suis riche encore. Grâce à vous, je possède des talents; mes essais en peinture ont réussi bien mieux que je ne l'espérais; mes pinceaux me fournissent des ressources faciles... Ah! madame! vous m'avez appelé quelquefois du doux nom de fils; permettez que je m'en rende digne; c'est à vous que je dois ce que je suis; laissez-moi désormais le soin de veiller sur votre sort; ne formez plus aucune inquiétude pour l'avenir; j'ai bien plus qu'il ne m'en faut pour moi. Je serai si heureux de vous prouver mon attachement, ma reconnaissance!...

--André, n'as-tu pas déjà assez fait pour nous?... Non, mon ami, je ne puis accepter davantage; l'âge n'a point encore affaibli mes forces, je travaillerai; mon Adolphine recouvrera la santé, et peut-être le destin se lassera de nous être contraire.

--Vous! travailler pour vivre!... non, je ne le souffrirai pas. Je vous le répète, je suis riche encore... Ah! madame, ne me refusez pas, ou je croirai que vous m'avez retiré votre amitié.

Je suis de nouveau aux genoux de ma bienfaitrice; je ne veux point les quitter qu'elle ne m'ait promis de céder à mes voeux. Ses larmes coulent, elle me donne la main.--André, me dit-elle, tu veux me prouver que tu étais digne d'être mon fils... et que j'aurais dû...

Je ne lui permets pas d'achever... Quelqu'un vient; c'est Adolphine... Grand Dieu! quel changement dans toute sa personne! Elle est toujours belle; mais la souffrance, le chagrin se peignent jusque dans son sourire. A ma vue, une vive rougeur couvre son visage et remplace un moment sa pâleur habituelle. Sa mère court au-devant d'elle.

--Déjà levée? lui dit-elle.

--Oui, j'ai voulu voir André... il y a si longtemps... que je n'avais eu ce plaisir!...

Je reste immobile devant elle; je ne puis décrire ce qui se passe en moi; je tremble, je ne puis parler, j'éprouve un mélange de plaisir et de peine; mais c'est ce dernier sentiment qui semble l'emporter.

Je balbutie:--Madame... Ce nom a de la peine à sortir de mes lèvres.--C'est ton amie, ta soeur! se hâte de dire madame la comtesse en appuyant sur ce mot. Adolphine, donne ta main à André.

Je m'avance vers elle et prends sa main, qu'elle me tend en détournant les yeux. J'ai cru y voir des larmes, et cette main, que je baise avec respect, tremble et brûle dans la mienne.

Ce moment est pénible pour mon coeur; ma bienfaitrice, qui s'aperçoit de notre embarras, se hâte de me parler de ma mère, de Bernard, de mes anciens amis.