Part 32
Je suis revenu près de mon frère; il est toujours assis dans le fauteuil, la tête baissée sur là poitrine, il n'ose pas bouger... Le malheureux me fait pitié, son oeil noir et enflammé doit le faire souffrir; tâchons de le soulager, nous le gronderons après.
Je cherche de l'eau fraîche; tous les verres sentent la liqueur. Je cours à la fontaine en laver un. Je ne puis parvenir à trouver une serviette pour bassiner son oeil... mon mouchoir servira. Je m'approche de Pierre, je lui prends la tête et je lave sa blessure... il se laisse faire, mais il pleure... il se jette à mes genoux...
--Allons, Pierre, relevez-vous, vous me faites mal!... un homme ne doit jamais se mettre aux genoux d'un autre!... encore moins à ceux de son frère!
--Ah!... André!... je suis si fâché...
--Nous parlerons de tout cela demain... il est trois heures du matin, et, quoique vous me paraissiez maintenant habitué à faire de la nuit le jour, il me semble qu'il est temps de se reposer. Allez vous coucher, Pierre, et tâchez de dormir, vous on avez besoin.
Il m'obéit et se rend dans sa chambre: quant à moi, qui ne me soucie point de me coucher dans le lit qu'a occupé M. Rossignol, je me jette dans un fauteuil et j'y dors paisiblement; car ma conscience ne me reproche rien, et Manette a mis fin aux soupirs que faisait naître Adolphine.
Le lendemain, mon premier soin est de congédier le jockey et de faire venir une femme intelligente qui remet un peu d'ordre dans mon appartement. J'ai ouvert mon secrétaire, il est vide; et il renfermait deux mille francs quand je suis parti! L'argenterie a aussi disparu, ainsi que trois grands tableaux finis par H. Dermilly, et que je comptais garder toujours!... Pierre dort encore; je veux, avant son réveil, savoir toute la vérité. Je me rends chez mon notaire; j'ai eu l'imprudence de laisser à Pierre une autorisation pour disposer de ce qui m'appartenait... Sachons l'usage qu'il en a fait.
--Votre frère a touché quatorze mille francs depuis votre départ, me dit le notaire. Il venait presque chaque jour me demander de l'argent, accompagné d'un grand drôle que j'avais envie de chasser à coups de bâton. Lorsque je me permettais de lui faire quelques observations, il me montrait le papier que vous lui aviez laissé pour qu'il pût disposer de votre bien; lorsque je lui disais qu'il touchait à son fonds et diminuait son revenu, son compagnon s'écriait: Vendez, vendez, monsieur le notaire, mais donnez-nous de l'argent; nous faisons des opérations superbes, qui nous rendront le triple de ce que vous nous donnez.
Ainsi donc, en six mois et quelques jours, Pierre a dépensé seize mille francs, sans compter l'argenterie, les pendules, les tableaux, etc.; encore quelque temps, et tout ce que M. Dermilly m'a laissé était dissipé dans les orgies, et passait entre les mains d'escrocs ou de femmes perdues.
Je rentre chez moi. Pierre vient de se lever; il est abattu; son teint, autrefois si frais, si vermeil, est pâle et flétri; sa démarche ressemble à celle des bons sujets qu'il fréquentait. Son oeil n'est point guéri, et tout annonce au contraire qu'il conservera les marques de la blessure qu'il a reçue.
Il n'ose me parler: je le prends par la main, et le conduis devant une glace qui a échappé au passage de Rossignol.
--Pierre! regardez-vous... voyez combien vous êtes changé!... Votre conduite, depuis mon absence, non-seulement détruisait ma fortune, mais ruinait votre santé. Six mois se sont à peine écoulés, et il semble que vous ayez vécu deux ans de plus. Vous avez dépensé seize mille francs, et comment?... Vous n'osez pas le dire!... jadis, avec le quart de cette somme, vous auriez vu le moyen de vous établir. Les pendules ont disparu...
--Rossignol disait qu'elles étaient de mauvais goût, et qu'il en apporterait de plus belles.
--L'argenterie était aussi de mauvais goût, à ce qu'il paraît?
--Il prétend l'avoir prêtée à une dame qui a passé avec en Amérique.
--Mon linge, mes vêtements?...
--Il disait que ce n'était pas fait à la mode.
--Les trois tableaux de mon bienfaiteur?...
--Il m'a dit que son portrait étant dans chacun de ces tableaux, il avait le droit d'en disposer, et qu'il allait les envoyer dans sa famille.
--Et vous avez pu vivre avec un tel misérable!... il vous avait déjà volé, je vous avais averti; et c'est avec cet homme que vous passez tout votre temps... Vous le logez chez vous, vous le laissez le maître d'y commander... Vous prenez ses goûts, ses habitudes, ses vices; au lieu de fréquenter les amis véritables chez lesquels je vous ai conduit, vous ne voyez plus que les escrocs, dignes compagnons de celui qui possède toute votre confiance; vous ne sortez plus des tabagies, des cabarets!... Tous les jours, abruti par le vin, vous terminez vos journées en couchant dans les lieux publics, ou par des combats ignobles, dont vous portez les marques honteuses. Ah! Pierre!... quelle conduite! Est-ce donc là ce que vous deviez faire à Paris, et le résultat des leçons de notre père?
Mon frère ne me répond pas; il paraît atterré. Sentirait-il du moins ses torts?... mais il s'éloigne et ne me dit rien. Perdra-t-il maintenant les mauvaises habitudes qu'il a contractées?... Dois-je le renvoyer en Savoie? mais s'il y portait le goût de la débauche, de l'oisiveté; si les perfides conseils de Rossignol influaient sur ses actions et que sa conduite y fût blâmable, que me dirait ma mère?...
--Je ne sais quel parti prendre... Je sens cependant que Pierre a besoin d'une forte leçon, et qu'il faut se hâter de le faire changer d'existence, si je ne veux pas qu'il se perde tout à fait.
Je suis depuis longtemps plongé dans mes réflexions, lorsque j'entends quelqu'un s'avancer... c'est mon frère qui revient sans doute... je lève les yeux... que vois-je!... Il a repris ses habits de commissionnaire, il a ses crochets sur le dos...
--André! me dit-il, je n'ai fait que des sottises depuis que je suis devenu un beau monsieur; si je continuais à être riche et à ne point travailler, je pourrais devenir tout à fait mauvais sujet... je retourne à mon premier métier; tant que j'ai été commissionnaire, je me suis bien conduit; laisse-moi reprendre mes crochets, et tu verras que tu n'auras plus à rougir de ton frère.
Pauvre Pierre!... je n'y tiens plus, je me jette dans ses bras, je l'embrasse, nous pleurons tous deux; je suis prêt à lui dire de rester avec moi... mais non! je sens que mon frère a besoin de retremper son âme avec ces hommes laborieux et intègres qui gagnent leur vie à force de travail et de fatigue. Après avoir passé six mois dans la société de Rossignol, cela lui fera du bien d'être quelque temps commissionnaire.
--Pierre, lui dis-je, ce que tu fais maintenant me prouve que ton coeur est toujours aussi bon, et que ta tête seule était coupable. Reprends tes crochets, j'y consens; répare ta conduite passée, et qu'en te ramenant en Savoie je puisse sans rougir te présenter à notre mère.
Pierre m'embrasse de nouveau, puis s'en va, ses crochets sur le dos, en fredonnant cet air qu'il chantait le jour où je l'ai rencontré dans une allée en face de l'hôtel.
J'ai rempli les devoirs de la nature, courons près de Manette oublier les tourments que Pierre m'a causés.
Elle m'attendait avec impatience, avec inquiétude même, car je suis à Paris, et elle craint sans doute que je n'y retrouve mes souvenirs, que je cède au désir de revoir les lieux que j'ai habités si longtemps, et peut-être que je ne rencontre Adolphine. Elle ne me dit pas cela; mais je le lis dans ses yeux, où j'aime tant maintenant à reposer les miens. Chère Manette! non, tu n'as plus rien à craindre; je ne songe maintenant qu'à faire ton bonheur, qu'à récompenser cet amour pur, désintéressé, dont tu m'as donné tant de preuves, et que je n'ai apprécié que si tard!... je ne lui dis pas tout cela, mais sans doute elle le devine; un seul regard la rassure et lui rend la tranquillité.
Je raconte à mes amis tout ce que Pierre à fait en mon absence. Ils n'en reviennent pas... ils croyaient mon frère aussi simple dans ses goûts que dans son langage. La fin de mon récit les console.
--Tu as bien tait, dit Bernard, de le laisser reprendre ses crochets; qu'il soit commissionnaire, morbleu! est-ce que ça ne vaut pas mieux que d'être fainéant, vaurien et fripon?
--Pauvre Pierre!... dit Manette, pourquoi ne le renvoies-tu pas en Savoie?
--Dans quelque temps, j'espère, il y retournera avec moi! dis-je en regardant Manette, qui se trouble et rougit.
--Avec toi! André! tu veux donc y retourner encore?...
--Oui, et pour ne plus m'en éloigner.
Manette soupire; je n'en dis pas davantage, mais j'ai mon projet. Je veux acquérir du talent en peinture avant de retourner en Savoie; je veux aussi que Pierre soit entièrement corrigé des défauts qu'il a contractés, avec Rossignol. Alors je partirai; mais j'emmènerai une compagne douce, aimable, qui fera le charme de ma vie. Grâce à la fortune que je possède encore, je pourrai acheter dans mon pays une jolie propriété, y réunit tout ce qui embellit la solitude, m'y livrer à mon goût pour les arts, et y jouir de l'amour de Manette; car on, pense bien que c'est elle qui doit être la compagne que je veux emmener.
Je ne lui ai pas encore parlé, de tout cela; je ne lui ai point dit un mot d'amour; jamais non plus elle ne m'a avoué ce qui se passe dans son coeur. Mais a-t-on besoin de se dire cela?... il me semble que nous nous entendons si bien main tenant! Je travaille avec assiduité, mais je ne suis pas un jour sans voir Manette; c'est près d'elle que je vais passer tous les moments que je ne donne pas à l'étude.
Souvent nous sommes seuls; souvent je passe des heures entières auprès d'elle. Pendant qu'elle travaille, j'admire ses traits, ses grâces, l'expression aimable de sa physionomie; je m'étonne de ne point avoir admiré tout cela plus tôt; mais alors un autre amour remplissait mon coeur... celui-là m'a rendu longtemps malheureux! il était réservé à Manette de me faire connaître les douceurs de ce sentiment.
Plus le temps s'écoule, plus Manette paraît heureuse; ses inquiétudes se calment, elle ne voit plus dans mes yeux de tristes souvenirs; jamais il ne m'échappe un mot sur les habitants de l'hôtel, jamais je ne passe devant cette maison, et, à Paris, on peut vivre et mourir sans rencontrer ceux qu'on ne cherche pas. Manette, heureuse de me voir chaque jour, ne demande rien de plus. Pierre a repris, avec ses crochets, le goût du travail et sa gaieté d'autrefois. Je suis content de mes progrès, et je vois arriver le moment où je pourrai réaliser mes projets.
Il y a dix mois que je suis revenu à Paris avec Manette, et que mon coeur s'est ouvert à un nouveau sentiment; ce temps a passé bien vite; encore deux mois, et je compte retourner en Savoie... mais une rencontre inattendue vient déranger tous mes plans.
En me rendant un jour chez Bernard, je passe près d'une femme qui m'arrête en poussant un cri de joie. C'est Lucile... sa vue me fait mal; car elle me rappelle en une minute huit années de mon existence, que je veux oublier. Mais je ne puis la fuir... elle me tient le bras.
--C'est vous, monsieur André? que je suis contente de vous rencontrer! il y a si longtemps que je ne vous ai vu... Vous êtes engraissé, je crois... et moi, comment me trouvez-vous?
--Toujours la même...
--Oh! vous dites cela par galanterie; je suis un peu maigrie...--Mais que voulez-vous! les peines des autres me touchent, moi; je suis si sensible, et cela influe sur ma santé...
--Adieu, Lucile, je suis bien aise de vous avoir vue; mais je ne puis m'arrêter davantage.
--Un moment donc!... quand on a été si longtemps sans se voir!... j'ai mille choses à vous dire...
--Oh! je ne dois pas les entendre... Il est des personnes que je veux oublier... présentez mes respects à madame la comtesse, c'est tout ce que je désire...
--Mon Dieu! est-ce qu'il faut se quitter comme cela?... Je pense bien que maintenant vous êtes guéri de votre amour!... et je n'ai pas envie de vous en parler!... C'était une passion d'enfance... tout le monde en a eu comme cela; mais ça se passe en grandissant. Moi, à douze ans, je me rappelle que j'étais très-amoureuse de mon cousin, que j'appelais mon petit mari... Je croyais alors que ça durerait toujours... Ah! ce pauvre garçon, je le trouve affreux à présent.
--Mais, Lucile, on m'attend...
--Eh bien! monsieur André, vous ne pouvez pas me sacrifier un quart d'heure?... à une ancienne amie... qui vous aime toujours autant?... C'est un si grand hasard de vous rencontrer à présent que je demeure à une lieue de vous!
--Comment? ne seriez-vous plus chez madame la comtesse?
--Si fait.
--Est-ce qu'elle n'habite plus son hôtel?
--Son hôtel... vous ne savez donc pas qu'elle n'en a plus?
--Elle n'en à plus!... que dites-vous, Lucile? quoi! madame la comtesse...
--Comment! vous ignorez ce qui s'est passé!...
--Je ne sais rien, vous dis-je, parlez, Lucile! instruisez-moi...
--Oh! vraiment, il est arrivé tant d'événements depuis que je ne vous ai vu... Cette pauvre Adolphine... et sa mère, ma maîtresse!... voilà ce que c'est, aussi, les parents ne se rappellent pas qu'ils ont été jeunes; ils marient leurs enfants contre leur gré, et puis ça va comme ça peut...
--De grâce! Lucile...
--Écoutez: d'abord on a marié mademoiselle à son cousin... vous savez cela; elle a pleuré, cette pauvre petite, beaucoup pleuré, en secret, car elle craignait de faire du chagrin à sa mère... Mais elle vous aimait, je l'ai bien vu, moi; et elle n'osait, pas le dire; une demoiselle bien élevée veut toujours cacher cela; d'ailleurs, madame lui avait répété si souvent que jamais vous ne pourriez être son époux!... Mon Dieu! on aurait bien mieux fait cependant!... Vous l'auriez rendue heureuse, vous!...
--Lucile, ce n'est pas cela que je vous demande...
--Eh bien! vous saurez que huit jours après le mariage de sa fille, M. le comte est mort d'une indigestion de homards; jusque-là il n'y avait pas encore grand mal; cependant s'il fût mort plus tôt, peut-être le mariage n'aurait-il pas eu lieu, car c'est lui qui l'a voulu... Pendant quelque temps M. le marquis parut assez assidu auprès de sa femme; mais à peine deux mois s'étaient écoulés que déjà il avait changé de manières: sortant le matin, ne rentrant quelquefois que le lendemain, il abandonna entièrement sa jeune épouse; mais celle-ci ne se plaignait point et passait tout son temps près de sa mère. Madame la comtesse voulut faire quelques représentations à son neveu... Oh! dès lors ce fut bien pis; il répondit qu'il était le maître et qu'il le ferait voir!... Hélas! il ne l'a que trop fait voir. Jugez, mon cher André, du désespoir de ma bonne maîtresse en apprenant que l'époux de sa fille jouait et se livrait à mille désordres. M. Thérigny avait eu l'art de cacher l'état de ses affaires à son oncle; ce qui ne lui avait pas été difficile, car M. de Francornard ne s'entendait qu'à ordonner un dîner. Bref, on a appris qu'en se mariant il était déjà criblé de dettes, et que ses créanciers n'avaient attendu en silence que dans l'espoir que son mariage avec sa cousine lui donnerait les moyens de se liquider. Mais, avec un tel fou la fortune d'un nabab n'aurait pas suffi! Malheureusement ma maîtresse et sa fille n'entendent rien aux affaires d'intérêt; que vous dirai-je enfin!... Il y a deux mois que les créanciers sont venus saisir l'hôtel et tout ce tout qui était dedans. Ces dames n'ont eu que le temps de s'éloigner avec ce qu'elles avaient de plus précieux; je les ai suivies... Madame ne le voulait pas, mais je n'ai point consenti à l'abandonner... quoique M. Champagne me fit encore des propositions... Mais fi! je n'ai pas voulu l'écouter; c'est un voleur, et je gage qu'il s'est entendu avec les créanciers. Enfin, nous avons été prendre un logement modeste au faubourg Saint-Germain; et nous y attendons qu'il plaise à M. le marquis, qui a disparu depuis la saisie de l'hôtel, de vouloir bien donner de ses nouvelles à sa femme.
Je resté quelques minutes muet de saisissement. Ma bienfaitrice réduite à vivre obscurément... à se priver peut-être de mille douceurs qui deviennent des nécessités pour les gens élevés dans l'opulence!... Et sa fille... mademoiselle Adolphine... car je ne puis m'habituer à l'appeler madame, malheureuse, abandonnée par son mari et forcée de cacher ses larmes à sa mère!... Mon Dieu!... qui aurait pu deviner de tels événements?
Lucile me serre la main, elle me dit adieu et va s'éloigner. Je l'arrête à mon tour.
--Lucile! je désire vous revoir, lui dis-je.
--Je ne quitte guère ces dames; cependant pour vous, monsieur André, il n'y a rien que je ne fasse...
--Oh! ce n'est pas de moi qu'il s'agit!... Je veux... je ne sais encore... mais il est impossible qu'elles restent ainsi...
--Mon Dieu! comme vous paraissez agité!... Vous êtes si bon, André! les nouvelles que je vous ai apprises vous ont affligé... J'aurais dû vous les taire peut-être; mais je ne sais rien cacher, moi!
--Ah! je bénis le hasard qui m'a fait vous rencontrer... que n'ai-je su plus tôt!... mais je dois... oui, Lucile, il faut que je vous voie, que je vous parle...
--Si vous vouliez voir ces dames... tenez, voici leur adresse; ah! je suis sûre qu'elles seraient bien contentes de vous voir: on ne parle pas de vous; mais on y pense... je le sais bien, moi.
--Non, Lucile, je ne dois pas les voir... Mais venez chez moi après-demain... Entendez-vous, après-demain; surtout n'y manquez pas!...
--Oh! soyez tranquille, est-ce que j'ai jamais manqué un rendez-vous!...
--Adieu, Lucile!... et surtout ne parlez pas de moi, ne dites pas que vous m'avez rencontré.
--C'est entendu, adieu!
Lucile s'est éloignée. Je ne suis pas encore revenu de ce qu'elle m'a appris. Déjà mon plan est arrêté; mais Manette m'attend... Lui dirai-je ce que je vais faire? Oui, Manette m'approuvera, j'en suis sûr, et je ne dois rien lui cacher.
Manette est seule; dès qu'elle m'aperçoit, mon agitation, mon trouble la frappent; elle court à moi:
--André, que t'est-il arrivé?
--Rien... à moi...
--Comment?... André, tu me caches quelque chose, tu as fait quelque rencontre...
--Oui, j'ai rencontré Lucile.
--Et c'est cela qui vous a ému à ce point!... Elle vous aura parlé de quelqu'un... que vous aimez encore.
--Manette, écoute-moi: Lucile m'a appris que ma bienfaitrice et sa fille ont perdu toute leur fortune par suite de l'inconduite du marquis; qu'elles habitent un petit logement au quatrième, après avoir habité un hôtel; qu'elles n'ont plus pour ressources que leurs bijoux... leurs parures...
--O mon Dieu!...
--Manette, tout ce que j'ai, je le tiens de M. Dermilly; il fut aussi mon bienfaiteur: mais il était l'ami le plus sincère de madame la comtesse! S'il vivait, ne penses-tu pas qu'il donnerait tout pour rendre quelque aisance à sa chère Caroline?...
--Oh! oui, sans doute.
--Eh bien! ce qu'il ferait, je dois le faire; je ne conserverai point de fortune lorsque ma bienfaitrice n'en a plus; j'ai reçu des talents, de l'éducation, je puis travailler; mais elle, elle ne le peut pas elle ne le doit pas tant que j'existerai. Si j'ai quelque regret de cesser d'être riche, c'est parce que je ne pourrai plus offrir que ma main à celle que je voulais emmener en Savoie... Manette!... voudras-tu m'épouser... lorsque je n'aurai plus rien?...
--Que dit-il?... ô mon Dieu!... c'est donc moi... André! est-il vrai que tu veux m'épouser?... Ah! répète-le-moi encore!... Je suis si heureuse!... André! tu m'aimes donc?...
--Si je t'aime! Manette! ne le sais-tu pas?...
--Oui... sans doute... comme une soeur... mais c'est autrement que l'on doit aimer sa femme...
--Rassure-toi, c'est de l'amour... oui, l'amour le plus tendre que je ressens pour toi; désormais je ne veux plus vivre sans Manette...
--Méchant!... et tu ne le disais pas! Est-ce que tu n'avais pas aussi lu dans mon coeur?... Ah! jamais il n'a battu que pour toi.
Je prends Manette dans mes bras, je la presse tendrement contre mon coeur: ses larmes coulent, mais celles-là sont de joie, de bonheur, et je ne cherche point à les retenir.
--Et ma bienfaitrice? dis-je à Manette au bout d'un moment.
--O mon ami! il faut lui donner tout ce que tu possèdes... Vends bien vite, vends tout!... Il me semble qu'en cessant d'être riche, tu te rapproches de moi. Tu n'as pas besoin de fortune, tu as des talents, nous travaillerons... Nous serons si heureux!... Mais madame la comtesse, si tu la laissais dans la gêne, ce serait de l'ingratitude, de l'égoïsme; ah! mon ami, il faut bien vite te défaire de tes richesses; tu vois qu'elles ne donnent pas toujours le bonheur: elles ont manqué faire un mauvais sujet de ton frère, elles auraient pu aussi t'éloigner de moi... que je serai contente quand tu ne les auras plus!
J'embrasse encore Manette; je vais la quitter, lorsque son père revient: Manette court à lui, elle pleure et rit en même temps. Le bon porteur d'eau ne sait ce que tout cela signifie.
--Mon père! il m'aime, il m'épouse, il me l'a dit... il n'en aime plus d'autre... je serai sa femme... Vous le voulez bien, n'est-ce pas? ah! dites donc que vous le voulez bien...
A ce discours de sa fille, Bernard répond:
--Comment?... que diable as-tu à sauter ainsi?... Qui est-ce qui t'épouse comme ça tout de suite?...
--Mais c'est André! mon père... est-ce que j'en aurais épousé un autre?
--Oui, père Bernard, dis-je à mon tour, c'est moi qui vous demande la main de Manette, qui vous promets de l'aimer toute ma vie; mais je dois aussi vous dire que je ne suis plus riche, et que je ne possède plus la fortune que m'avait laissée M. Dermilly.
Je conte au bon Auvergnat tout ce que j'ai appris, les malheurs arrivés à ma bienfaitrice, et mes intentions à son égard. Quand j'ai achevé mon récit, Bernard, pour toute réponse, met la main de sa fille dans la mienne, et me serre dans ses bras. Brave homme!... Combien de pères en sachant que je ne possédais plus rien, m'auraient signifié de ne plus songer à leur fille!
Je vais courir chez mon notaire. Manette m'arrête sur l'escalier... Elle tremble, elle est embarrassée.
--Qu'as-tu donc? lui dis-je.
--Tu vas chez ton notaire...
--Sans doute.
--Puis... quand il t'aura donné ce que tu désires, tu iras... chez madame la comtesse?...
--Non, c'est à Lucile que je remettrai tout en lui défendant bien de faire connaître de qui elle tient cet argent. De moi, madame la comtesse ne voudrait rien recevoir, cela blesserait sa fierté... Elle croirait peut-être devoir me refuser; mais elle ne se doutera pas que c'est d'André que lui vient ce secours!...
--Oh! tu as raison, André; c'est bien mieux comme cela! ainsi tu n'iras pas chez elle, n'est-ce pas?
--Non, Manette, je n'irai pas.
Manette recouvre sa tranquillité. Aimable fille! je lis dans ton coeur: tu crains que la vue d'Adolphine ne me ramène à mes premiers sentiments; ne crains rien, Manette! quand l'amour est guéri par un autre amour, il ne renaît plus.
Je cours chez mon notaire, je lui apprends en deux mots que je veux réaliser tout ce que je possède et qu'il m'en faut la valeur dans vingt-quatre heures, dussé-je perdre dans mes marchés! Obliger proprement, c'est obliger deux fois. Mon notaire me regarde avec surprise; il pense sans doute que je vais encore plus vite que Pierre; il veut m'adresser quelques observations, je ne les écoute point. Ce ne sont pas des avis que je demande, c'est de l'argent.
Enfin j'ai promesse pour le lendemain. Le temps s'écoulera lentement d'ici là! mais j'oubliais que, n'étant plus riche, je ne dois plus garder un bel appartement; cherchons-en un bien modeste. Une pièce pour coucher; une autre plus grande qui me servira d'atelier, c'est tout ce qu'il me faut; car je ne veux pas retourner en Savoie avant d'avoir terminé les tableaux que j'ai commencés; et c'est avec le prix que j'en retirerai que je veux épouser Manette, lui acheter un trousseau et retourner dans mon pays; Cette pensée me donnera plus d'ardeur à l'ouvrage; puisse-t-elle augmenter mon talent!