André le Savoyard

Part 31

Chapter 314,041 wordsPublic domain

--Non... je reviendrai ici.

--En ce cas, il est inutile de me conduire à la ville. Je n'y retournerai pas...

--Comment... que veux-tu donc faire?

--Rester ici... avec toi.

--Manette, y penses-tu... et ton père?

--Je lui écrirai où je suis, et il me pardonnera.

--Mais cela ne se peut pas... Rien ne te retient ici...

--Rien!... ah! j'ai peut-être plus de raisons que vous pour y rester...

--Que feras-tu ici?

--Je te tiendrai compagnie... et si cela vous ennuie, eh bien! je ne vous parlerai pas, et je me tiendrai assez loin de vous pour que ma vue ne puisse vous donner d'humeur.

--Mais, Manette... encore une fois, cela n'a pas le sens commun...

--Cela m'est égal, je veux rester; j'ai aussi mes volontés, moi!

Le projet de Manette me contrarie. J'essaye encore de la faire changer de résolution; mais elle ne me répond plus. La nuit vient, je retourne à ma chaumière; Manette me suit et y entre avec moi.

Mon hôtesse regarde cette nouvelle venue, puis porte ses yeux sur moi.

--Madame est de vot' connaissance? dit-elle enfin.

--Oui... c'est...

--Ah! je gage que c'est vot' femme!...

--Oh! non, madame, répond Manette en poussant un gros soupir, je ne suis que sa soeur...

--Sa soeur... tiens, en effet, je crois que vous vous ressemblez.

--Madame, je voudrais aussi loger dans votre maison.

--Bah! eh! mon Dieu! ma maison est donc devenue ben attrayante...

--Voici de l'argent pour...

--Oh! ma petite, ce n'était pas la peine, vot' frère m'a assez payée... Mais je n'ai plus de place, mon enfant; la chambre du haut est occupée par votre frère, celle-ci est la mienne, et je n'en avons pas d'autre.

--Est-ce que votre lit n'est pas grand?...

--Mon lit? Ah! morguienne, on y coucherait cinq sans se gêner; nous autres paysans, j'avons des lits pour coucher toute une famille!...

--Si vous vouliez me permettre de coucher avec vous...

--Certainement, mam'zelle, tout à vot' service, si ça vous est agréable... Oh! comme ça vous pouvez rester!...

Manette est enchantée, et moi j'ai de l'humeur. Je lui dis bonsoir, et je monte à ma chambre. L'obstination de Manette m'étonne, je ne lui aurais pas cru autant de caractère: vouloir rester avec moi, malgré moi, c'est fort mal... Fort mal!... Ingrat que je suis!...

Je n'ai pas envie de dormir, j'ai acheté quelques livres à Fontainebleau; j'essaye de lire... Mais je ne suis pas à ma lecture; l'idée que Manette est près de moi me revient sans cesse à l'esprit... Ces femmes! quand cela veut quelque, chose!... Cependant Manette est bien douce, bien bonne... mais elle est femme aussi.

La nuit est passée; j'ai fort peu dormi... J'ai pourtant moins pensé à Adolphine que de coutume... C'est la faute de Manette, qui vient me troubler dans mes souvenirs. Je descends avec le projet de ne point lui dire un mot, et de lui laisser voir par mes manières combien sa conduite m'est désagréable.

Elle a déjà terminé sa toilette. Elle n'a rien sur la tête; mais ses cheveux sont si jolis, et elle les arrange si bien, quoique sans prétention!... Elle baisse timidement les yeux quand je parais et me dit d'un air craintif:

--Bonjour, André...

Je ne voulais pas lui répondre, et je suis allé l'embrasser... C'est sans doute par habitude. N'importe, elle doit voir combien j'ai de l'humeur.

--Vous devez avoir fort mal dormi avec cette paysanne? lui dis-je au bout d'un moment.

--Au contraire, j'étais très-bien.

--On manque presque de tout ici...

--Vous y vivez! je ne suis pas plus difficile que vous.

--Cet endroit est fort triste, on ne rencontre jamais personne dans les environs...

--Ce n'est pas pour voir du monde que j'y suis venue.

--Les journées sont longues aux champs... vous ne pouvez les passer à rien faire.

--Je travaillerai pour cette bonne femme.

--Le soir... je dessine dans ma chambre... vous vous ennuierez.

--Pas plus qu'hier.

Je me tais, car elle a réponse à tout. Je prends mon carton de dessin, je sors et vais m'établir à ma place favorite. Les objets que j'aperçois me ramènent à mes souvenirs; pendant quelques moments je ne songe qu'à Adolphine. Mais ensuite je me rappelle Manette; je me retourne pour voir si elle m'a suivi. Je ne l'aperçois pas... Où donc est-elle?... Mais que m'importe! Je m'assieds, je commence un dessin... Je voudrais pourtant bien savoir où est Manette. Je regarde encore de tous côtés... Je l'aperçois enfin à deux cents pas de moi, assise et cousant... Pauvre soeur!... elle s'est placée derrière un buisson pour que je ne la voie point! Eh bien! qu'elle reste là... Je n'irai certainement pas lui parler; je veux la punir de son entêtement.

Je prends mon crayon, je dessine quelque temps... Puis je lance à la dérobée un regard vers le buisson... Elle est toujours là, elle travaille et ne lève pas les yeux de mon côté. Voyez un peu ce beau plaisir! rester avec moi pour ne point me parler ni me regarder... Mais je crois que je le lui ai défendu hier, et elle n'ose pas me désobéir. C'est mal à moi de lui avoir fait cette défense; Manette m'a toujours montré tant d'amitié, de dévouement; et son père ne fut-il pas mon premier protecteur!... Elle est venue ici pour adoucir mes peines, pour calmer mes chagrins, et je la traiterais avec cette froideur!... Ah! je ne reconnais plus mon coeur. Faisons signe à Manette de venir s'asseoir près de moi: si elle veut causer, eh bien! je lui parlerai d'Adolphine, et sa présence, loin de me distraire de mes souvenirs, servira à les entretenir encore.

Je me tourne du côté où est Manette, je lui fais des signes... Elle ne lève pas la tête... Oh! elle ne regardera pas de mon côté!... Je tousse légèrement, je l'appelle... Elle ne bouge pas... Vous verrez qu'il faudra que ce soit moi qui aille la trouver.

Je me lève et marche lentement vers Manette. Arrivé tout près d'elle, je m'arrête, elle continue de travailler et ne lève pas les yeux; il me semble cependant que le fichu qui couvre son sein sel soulève plus fréquemment.

--Manette!... vous ne m'avez donc pas entendu?...

--Est-ce que vous m'avez parlé? me répond-elle sans lever les yeux de dessus son ouvrage.

--Oui, je vous ai appelée...

--Que me voulez-vous?

--Puisque vous voulez absolument rester avec moi, il me semble qu'il est ridicule de nous asseoir à une lieue l'un de l'autre...

--Je craignais de vous déplaire en me plaçant près de vous.

--Pourquoi donc? votre présence ne m'empêchera pas de dessiner et de contempler les lieux que je chéris.

Manette se lève, prend son ouvrage et, toujours sans me regarder, marche à côté de moi jusqu'à là place où j'ai laissé mon carton de dessin. Je m'assieds, elle se met à quatre pas de moi et recommence à travailler.

Moi je me remets à dessiner. J'attends que Manette me dise quelque chose; mais elle ne souffle pas mot, et toujours ses yeux sont fixés sur son ouvrage.

Il me semble que ce silence m'impatiente; mais peut-être n'ose-t-elle pas me parler, de crainte de me fâcher encore: alors c'est à moi de commencer.

--Manette, pourquoi donc ne me dites-vous rien?

--Je croyais que vous vouliez être tout à vos souvenirs.

--Mais ne pouvons-nous pas causer de ce qui m'occupe?

--Je causerai de tout ce que vous voudrez.

--Vous avez été toujours si bonne pour moi... vous avez toujours su compatir aux peines de mon coeur...

--Quand on aime bien les gens, est-ce que leurs peines ne sont pas les nôtres?...

--Mais les femmes savent mieux consoler que nos amis les plus intimes; avec vous, Manette, je me suis toujours senti moins malheureux... Quand je me rappelle les soins que vous m'avez prodigués pendant ma dernière maladie!... ah! je me reproche d'être quelquefois brusque, injuste et si peu aimable avec vous!

--Moi, je vous trouve toujours bien.

--Parce que vous êtes indulgente; vous excusez mes défauts... Ah! si Adolphine m'avait vu comme vous.., mais elle ne m'aimait pas! J'ai cru un moment avoir touché son coeur... c'était une illusion... Elle me témoignait cependant un attachement si vrai lorsque nous habitions ensemble dans ces lieux charmants!... Mais alors c'était un enfant... Je l'étais aussi; en devenant homme j'aurais dû étouffer un sentiment qui ne pouvait jamais me rendre heureux... Car, tôt ou tard, elle se serait toujours mariée!... Il vaut peut-être mieux, pour moi que ce soit fait maintenant... Je sens que je devrais à présent bannir entièrement son image de ma pensée; mais je n'en suis pas le maître, et, malgré moi, j'y pense sans cesse... A quoi travaillez-vous donc avec tant d'attention, Manette? vous ne quittez pas les yeux de dessus votre ouvrage.

--C'est pour cette bonne femme... un tablier; je n'avais rien à faire, je lui ai demandé de l'ouvrage.

--Est-ce que c'est pressé?

--Oh! non.

On le penserait à vous voir coudre... Mais pourquoi donc ne me tutoyez-vous plus?...

--Je fais comme vous.

--On croirait que nous sommes fâchés, et je serais au désespoir de l'être avec toi, Manette.

--Oh! moi je ne me fâcherai jamais avec toi, André, je te le jure.

--A la bonne heure, au moins nous voici comme à l'ordinaire; cela me semblait tout drôle de t'entendre me dire: vous.

--Moi, cela me faisait mal!...

--Nous nous sommes vus si jeunes!... Te rappelles-tu quand ton père m'a trouvé à l'entrée de son allée et qu'il m'a fait monter avec lui?... Tu as fait un cri de surprise en me voyant.

--Je m'en souviens bien!... Tu étais tout barbouillé... tu pleurais ton frère...

--Oui, et tu m'as tout de suite donné à déjeuner... tu étais déjà aussi bonne qu'à présent!... Et quand nous dansions la montagnarde!... comme nous faisions du bruit!

--Comme nous sautions!...

--Chère danse!... je ne m'en souviendrais plus maintenant.

--Oh! moi je m'en souviens encore...

--Tu crois?...

Et je fais un mouvement pour me lever... En vérité, je crois que j'allais danser la montagnarde à cette place où j'ai soupiré pendant six mois!...

Mais il est temps de retourner à la chaumière. Je prends mes cartons, Manette plie son ouvrage, je lui présente mon bras et nous regagnons notre demeure. L'heure du dîner est venue, et il me semble que j'ai de l'appétit; c'est la première fois depuis que j'ai quitté Paris.

Après le dîner, je propose à ma soeur d'aller promener dans les environs. Elle accepte; nous voici en route, bras-dessus, bras-dessous, et cette fois nous n'allons pas du côté du monticule. Vraiment ce pays est très-pittoresque: des rochers comme si on était à cent lieues de Paris, une forêt magnifique, tout cela est fort beau quoiqu'un peu triste, mais avec Manette je ne vois plus cela d'un oeil aussi mélancolique.

Nous regagnons notre demeure; il est l'heure du repos. Je dis bonsoir à Manette et je monte chez moi. Je songe à ma journée; elle m'a semblé plus courte qu'à l'ordinaire... et je ne me couche pas en soupirant comme c'était mon habitude. Mon Dieu! est-ce qu'en effet on peut guérir de l'amour?... Est-ce que du moment que l'on n'a plus d'espoir, ce sentiment diminue?... Oh! non! j'aime toujours Adolphine; pourquoi donc ne suis-je pas aussi triste qu'autrefois?... Mais, après tout, dois-je me fâcher de devenir raisonnable?... Dormons, cela vaudra mieux que de m'inquiéter de cela.

Je m'endors et l'image de Manette vient égayer mes songes. Le lendemain nous nous rendons comme la veille sur la hauteur. Je reprends mes crayons et ma soeur son ouvrage. Cette fois je me place vis-à-vis d'elle, afin de la forcer de me regarder quand elle lèvera les yeux.

Nous causons. Manette me semble plus gaie; elle sourit en me regardant.., et quel aimable sourire! Quand j'ai dessiné quelque temps, je vais montrer mon ouvrage à Manette; pour cela, il faut nécessairement que je me rapproche d'elle. Quelquefois j'oublie de retourner à ma place... On est si bien tout contre Manette!... La journée se passe encore plus vite que la veille, et cependant je crois que nous n'avons pas parlé d'Adolphine.

Trois autres jours s'écoulent encore. Je ne sais ce que j'éprouve: il me semble que mon coeur se dilate, qu'il renaît au plaisir, à la vie. Mais je ne puis plus être un instant sans voir Manette; il me manque quelque chose lorsqu'elle n'est pas près de moi. Nous allons toujours nous asseoir sur le monticule; cependant je commence à m'apercevoir que je sais cet endroit par coeur: toujours les mêmes sentiers, les mêmes bosquets, les mêmes points de vue; j'ai dessiné cela cent fois... Mais je n'ose proposer à Manette d'aller ailleurs... je ne sais quelle honte me retient.

Le sixième jour, en tenant devant moi mes dessins, et cherchant quelque autre point de vue que je puisse faire, mes yeux se reportent, comme d'habitude, sur ma compagne: elle ne m'a jamais paru si jolie... Grâce, fraîcheur, doux sourire; Manette est vraiment charmante!... Et dans ce moment où, assise contre un arbre, elle se penche sur son ouvrage... quelle idée!... Je cherchais un site nouveau; mais la nature peut-elle m'offrir rien de mieux que Manette?

Je prends mon crayon, je fais le portrait de ma soeur. Oh! je veux qu'il soit bien ressemblant.

--Regarde-moi donc, lui dis-je quand elle tient trop longtemps ses yeux baissés. Manette m'obéit aussitôt; je mets tous mes soins à cet ouvrage.

--Tu ne me fais pas voir ton dessin? me dit Manette.

--Il n'est pas fini, tu le verras demain.

Le lendemain j'ai terminé le portrait de Manette. Je le trouve bien, très-bien!... elle ne se doute pas de ce que j'ai fait. Quand j'ai donné le dernier coup de crayon, je vais m'asseoir tout près d'elle, et je mets le portrait devant ses yeux.

--Comment le trouves-tu? lui dis-je.

Elle pousse un cri... puis elle me regarde... jamais elle ne m'avait regardé comme cela.

--Tu es donc contente? lui dis-je... Elle n'a pas la force de me répondre... elle pleure... Quel enfantillage!... je crois pourtant que je pleure aussi.

Nous regagnons la chaumière. Après le dîner nous allons nous promener encore... Nous parlons moins; mais nous nous regardons plus souvent. En montant le soir à ma chambre, je dis bonne nuit à Manette, et je l'embrasse. C'est singulier, je l'ai embrassée cent fois, et il m'a semblé que celle-ci était la première.

Le lendemain je réfléchis qu'il était assez inutile d'aller encore nous asseoir sur le monticule. Je m'approche de Manette.

--Ton père doit être inquiet de ton absence? lui dis-je.

--Non, je lui ai écrit.

--Mais il doit s'ennuyer de ne pas te voir... Il n'a jamais été si longtemps séparé de toi... Manette... il faut retourner à Paris...

--Tu sais bien ce que je t'ai dit... je n'irai pas sans toi.

--Eh bien! partons tous les deux.

Manette fait un bond de joie; nos préparatifs sont bientôt faits... Nous quittons la chaumière où Manette est restée huit jours. Moi j'y ai passé six mois, je croyais y rester toute ma vie!... mais à vingt ans devrait-on jamais jurer de rien!

CHAPITRE XXXI

DIFFÉRENTES MANIÈRES D'EMPLOYER SA FORTUNE.

Nous avons pris la voiture de Fontainebleau. Pendant la route, je parle peu... j'éprouve une espèce de honte en songeant qu'il n'a fallu que huit jours à Manette pour changer toutes mes résolutions; mais dois-je lui en vouloir de cela? Oh! non! non! je ne lui en veux pas, et lorsque nos yeux se rencontrent, ce qui maintenant arrive beaucoup plus souvent qu'autrefois, je sens que je n'ai nulle envie de la quitter pour retourner dans ma solitude.

Nous sommes à Paris; il est bien juste que je ramène Manette chez son père. En nous apercevant, le bon Bernard fait une exclamation de plaisir. Je tombe dans ses bras.

--Le voilà! mon père, dit Manette, le voilà!... Ne vous avais-je pas dit que je le ramènerais?

--C'est ma foi vrai!... ce cher André! ah çà! mon garçon, tu ne nous feras plus de pareilles escapades, j'espère?

--Non, père Bernard, oh! je vous le promets.

--A la bonne heure! car, vois-tu, ça nous rend tous comme des imbéciles!

--Désormais vous me verrez tous les jours; je passerai près de vous tous les moments où je ne travaillerai point; car je veux travailler, je veux acquérir du talent.

--Tu feras bien, mon ami; tu as de la fortune, c'est fort bien; mais on ne sait pas ce qui peut arriver, il faut se ménager des ressources en cas de revers.

--Et Pierre, mon frère... il me tarde de l'embrasser.

--Morgué! ce garçon-là se donne bien du mal pour te retrouver, car il n'est jamais chez lui; impossible de le rencontrer.

--Et il n'est pas venu vous voir?

--Non, pas depuis bien longtemps.

Quelque chose me dit que ce n'est pas à me chercher que Pierre passe son temps. Je reste chez mes bons amis jusqu'à la fin du jour; je ne me suis jamais si bien trouvé chez eux. J'ai de la peine à quitter Manette, et en nous disant adieu le soir nos yeux se promettent de se revoir le lendemain.

Je retourne chez moi; je n'ai plus nulle envie de passer devant l'hôtel; je me promets au contraire d'éviter avec soin la rue où il est situé, comme je me suis promis de ne plus parler des personnes qui l'habitaient.

Il est dix heures du soir quand je frappe à mon ancienne demeure. La portière paraît saisie en me voyant: car Rossignol, avec ses poses et quelques cadeaux (qui lui coûtaient peu, les objets venant de chez moi), avait eu le talent de se rendre madame Roch favorable, et celle-ci pense sans doute que mon arrivée va changer les choses.

--Mon frère est-il chez nous? dis-je à la portière.

--Non, monsieur... il est sorti pour vous chercher, avec son ami intime.

--Son ami intime?... Ah! mon frère a un ami intime?

--Oui, monsieur, un bel homme, très-aimable et très-gai... il loge même chez vous, il habite votre chambre...

--Ah! diable!... il faudra cependant que cet ami intime, qui est si bel homme, ait la complaisance d'aller coucher ailleurs...

--Monsieur, _ceci sont_ vos affaires, je n'ai point de conseils à vous donner.

--Sans doute... et à quelle heure rentrent ordinairement ces messieurs?...

--Mais, monsieur, ils n'ont point d'heure _fisque_, c'est tantôt ceci, tantôt cela... Quelquefois même ils ne reviennent que le lendemain.

--Ah! ah! il me paraît que mon frère emploie aussi la nuit à me chercher, et il faudra que je couche dans la rue, si cela lui arrive aujourd'hui.

--Oh! vous pouvez rentrer chez vous, monsieur, il y a du monde: le jockey de ces messieurs y est.

--Comment, mon frère a pris un jockey?

--Oui, monsieur, un petit bonhomme assez _tapageant_; je me suis _plaint_ quelquefois du bruit qu'il fait dans la journée, et ces messieurs m'ont promis de le _séquestrer_ davantage.

--Oh! je vous promets aussi que tout cela ne durera pas.

Je prends de la lumière et je monte l'escalier, curieux de connaître cet intime ami avec lequel Pierre a partagé son logement. Le souvenir de Rossignol se présente un moment à mon esprit: mais je ne puis croire que mon frère l'ait fréquenté de nouveau après ce que je lui en ai dit.

Arrivé devant ma porte, je m'aperçois qu'elle est ouverte. La portière avait raison de me dire que je pouvais entrer facilement; il me paraît que mon logement est devenu un lieu public.

J'entre... à chaque pas ma surprise augmente: quel désordre! des chambres qui ont l'air de n'avoir pas été balayées depuis six mois; des meubles qui ne sont plus en place... dans la salle à manger, je vois sur un guéridon les débris du déjeuner; il me paraît qu'on tient table ouverte. Plus loin, des fauteuils couverts de taches... Dans le salon, la glace est brisée... et plus de pendule sur la cheminée... Ah! Pierre!... Pierre!... que signifie tout cela?...

J'entre dans sa chambre... le lit n'est point fait: on ne sait où marcher, pour ne point mettre le pied sur quelque chose; je passe dans la mienne, c'est encore pis: j'ouvre ma commode... les tiroirs sont vides, les armoires aussi; plus de tableaux sur les murs. Je crois que si j'avais tardé encore quelque temps, j'aurais trouvé mon appartement entièrement démeublé.

Mais où donc se cache le jockey de ces messieurs?... je ne le vois ni ne l'entends. Enfin, après avoir visité partout, j'entre dans la cuisine, et j'aperçois, sous la pierre qui servait à laver, un petit garçon couché et endormi auprès de sept ou huit pots de confitures qui sont tous entamés. C'est là, sans doute, le jockey dont on m'a parlé. Je le reconnais pour lui avoir fait quelquefois cirer mes bottes. Laissons-le dormir: celui-là est le moins coupable; mon frère et son ami ne se sont pas contentés de confitures.

Je retourne dans la chambre de Pierre; je veux y attendre son retour, je n'ai pas envie de dormir, tout ce que je vois me tourmente. Ma mère m'a recommandé de veiller sur mon frère; au lieu de cela je l'ai laissé maître de ma fortune; s'il s'est mal conduit, n'en suis-je pas la cause?

Ma montre marque deux heures, et mon frère ne rentre pas. Où est-il?... que ne puis-je le deviner!... j'irais l'arracher aux misérables qui le perdent, et tournent en ridicule sa candeur, son heureux naturel, et s'attachent à lui donner toutes les habitudes du vice.

Enfin on frappe un grand coup en bas; ce sont eux, sans doute.... oui, j'entends monter l'escalier... l'un chante, l'autre se plaint..... et dans le chanteur j'ai déjà reconnu Rossignol; je dois m'attendre à tout.

Je me tiens à l'écart pour les examiner un instant à mon aise. J'ai laissé la porte ouverte pour qu'ils ne réveillent point leur jockey. Ils entrent... grand Dieu! dans quel état!... Tous deux sont gris, mais ce n'est rien encore: mon frère a un oeil presque sorti de la tête; Rossignol a sur le visage les marques de plusieurs coups de canne; leurs habits sont déchirés, et ils n'ont plus ni cravate ni col.

Pierre, qui est le plus gris, peut à peine se soutenir; il va se jeter sur le premier fauteuil, en portant une main à son oeil; Rossignol se tient encore un peu et chantonne en jurant après son jockey.

--Où est-il donc, ce petit drôle de... polisson... qui laisse les portes ouvertes pour qu'on vienne nous voler... je le chasserai... je suis sûr qu'il mange encore nos confitures..... holà!.... Frontin!... Lafleur!... Lolive!... je veux qu'on bassine mon lit!... ou je mets le feu à la maison!...

En disant ces mots, M. Rossignol ramasse un balai et en frappe de toute sa force sur la table du déjeuner. Je n'y puis plus tenir, et je me montre brusquement à ces messieurs.

--Un homme!... s'écrie Rossignol, qui ne me reconnaît pas, un homme chez nous... la nuit!... Ah çà! est-ce que madame Roch s'est laissé graisser la patte?... L'ami, que veux-tu? qui es-tu? parle.... et faisons connaissance...

--Oui... qui es-tu? balbutie Pierre en tenant toujours son oeil et faisant tous ses efforts pour ouvrir l'autre.

--Qui je suis? malheureux!... si la débauche ne t'avait pas abruti, me ferais-tu cette question?

Pierre a reconnu ma voix... il se lève... me regarde... puis retombe sur le fauteuil en prononçant:--Mon frère!... et il baisse sa tête sur sa poitrine. Ma vue vient de lui rendre la raison. Quant à Rossignol, en voulant se reculer précipitamment, avec son balai à la main, il s'est jeté dans la table et tombe avec elle en s'écriant:

--Son frère!... bah!... ça n'est pas possible!... il a promis qu'il ne reviendrait pas.

--Il est cependant revenu, monsieur Rossignol, et il saura vous chasser de chez lui.

--Comment!... qu'est-ce que c'est?... est-ce qu'on se fâche pour des plaisanteries?... parce que j'apprends à Pierre à _descendre gaîment le fleuve de la vie_...

--Sortez d'ici, misérable, qui avez rendu mon frère presque aussi vil que vous!... sortez, ou je ne serai plus maître de ma colère!...

--Mais, encore une fois, expliquons-nous, mes enfants... s'il a l'oeil poché, c'est qu'il a voulu valser avec la particulière dû caporal; je me charge de les raccommoder demain matin.

Je n'écoute plus Rossignol; je lui prends son balai des mains et, lui en appliquant une dizaine de coups sur les épaules, je le pousse hors de chez moi. Le beau modèle descend les escaliers, cogne à la loge de la portière, et veut absolument finir la nuit chez elle. Mais la complaisance de madame Roch ne va pas jusque-là. Elle tire le cordon à Rossignol, qui sort enfin en lui criant:

--Adieu, ma petite mère, je n'ai pas le temps défaire Achille ce soir... ça sera pour une autre fois.