André le Savoyard

Part 30

Chapter 304,061 wordsPublic domain

--En avant, madame Roch, vous êtes ce matin fraîche comme une belle de nuit. Pierre, habille-toi, je ne serai pas longtemps.

Rossignol jette le carrick de François sur les bras de la portière; il sort avec elle, et descend devant madame Roch en sautillant ou s'arrêtant sur chaque carré pour faire des poses; tandis que la portière s'arrête aussi, ne sachant ce que cela veut dire, et quelquefois effrayée des poses de Rossignol, qui crie chaque fois qu'il s'arrête devant elle:--Ceci est Hercule... ceci Antinoüs... ceci Hippolyte!...

Enfin, tout en posant, ils arrivent au bas de l'escalier. Rossignol regarde dans la rue; il aperçoit près d'une borne un petit décrotteur, noir comme un charbonnier; il lui fait signe de venir, et lui donnant l'immense et lourd carrick de François:--Suis-moi, lui dit-il, et surtout prends garde de m'éclabousser.

Rossignol se met en route, suivi du décrotteur portant le carrick. Il se rend à la place où la veille il a trouvé François, en se disant:--D'abord il va crier... mais, en lui mettant une pièce de cent sous dans la main, j'apaiserai sa colère et nous serons bons amis.

Mais François n'est pas sur la place, par la raison que le commissaire l'a envoyé coucher à la préfecture. Rossignol va à la _Carpe travailleuse_ le demander; point de François.--Il est sur quelque autre place, se dit Rossignol; mais je ne puis courir tout Paris à pied dans un si joli costume... prenons un cabriolet, et allons inspecter les sapins.

Rossignol monte dans un cabriolet, et ordonne au décrotteur de le suivre par derrière. On part; on visite une place, puis une autre... point de François. Rossignol a envie de déjeuner, son jockey est en nage, courant, avec l'immense carrick sur les bras, derrière le cabriolet dans lequel le beau modèle se fait promener. Enfin celui-ci se dit:--J'ai fait ce que j'ai pu, ma foi! allons retrouver Pierre.

On s'arrête devant la demeure de Pierre: heureusement pour le petit décrotteur, qui a l'air de sortir de l'eau. Au moment de le payer, Rossignol se dit:--Ce petit drôle trotte bien... il pourrait bien faire notre jockey. Petit, veux-tu entrer en maison?--Moi, monsieur! est-ce qu'il faudrait courir comme ça tous les jours derrière un cabriolet?--Non, ceci est un extraordinaire. Tu feras nos appartements, nos lits, nos bottes: tu prendras tout ce qu'on te donnera. Tu seras logé, nourri... et je te promets de bons gages.--Je veux bien, monsieur.--En ce cas, monte, et n'oublie pas que je t'ai donné deux cents francs d'avance.--Bah! vous ne m'avez rien donné du tout.--N'importe, tu le diras, ou je te retire ma protection.

Pierre voit rentrer Rossignol suivi du petit garçon portant le carrick.--Eh bien tu rapportes cela ici? dit-il à son ami.--Oui, j'ai réfléchi que je ne voulais pas m'en séparer. Pierre, voici notre domestique.--Ce petit garçon!--Est-ce que nous avons besoin d'un géant pour nous servir!--Il est bien noir!--Il se débarbouillera. Je sens que je suis en appétit; allons, Pierre, partons.--Mais...--Mais quoi?--Je n'ai pas été chez Bernard depuis deux jours, et j'avais l'habitude d'y aller souvent.--Tu iras une autre fois; le plus pressé est d'aller nous divertir... Toi, petit, reste ici, fais notre appartement... frotte, nettoie et amuse-toi... Partons.

Rossignol entraîne Pierre; au moment où ils vont passer la porte cochère, celui-ci dit encore:--Mais, si Bernard venait me demander?...--Eh! que diable! tu n'as que ton Bernard dans la tête... attends, je vais arranger cela... Holà, madame Roch!... s'il venait quelqu'un demander Pierre, vous diriez qu'il est sorti avec un ami pour chercher son frère... et vous pourrez dire ça tous les jours; nous ne ferons pas autre chose...

Ils partent enfin, et sont bientôt chez un traiteur, où Pierre oublie de nouveau les bons avis de ses anciens amis pour ne songer qu'à se divertir avec Rossignol; Celui-ci, ainsi qu'il l'a promis, ne lui laisse pas le temps de réfléchir: après le déjeuner, il le conduit au billard; de là ils vont dîner, et le soir visiter les guinguettes, où Rossignol présente son ami à toutes ses connaissances; on ne demande pas mieux que de faire celle du pauvre Pierre, qui ne voit pas au milieu de quels gens il se trouve. Le soir, ces messieurs rentrent toujours gris, quelquefois même ils ne rentrent pas du tout. On doit présumer comment est tenu le ménage fait par un décrotteur, qui met tout sens dessus dessous dans l'appartement, et, s'ennuyant d'être seul pendant la journée entière, appelle par la croisée ses camarades pour qu'ils montent jouer avec lui. Mais Rossignol prétend que leur jockey a des dispositions, qu'il cire bien les bottes, et que c'est le principal.

Il y a déjà trois semaines que cette vie dure. Toutes les fois que Pierre parle d'aller chez Bernard, Rossignol trouve quelque prétexte pour l'en empêcher, et Pierre finit par en parler moins souvent, parce que, lorsqu'on se conduit mal, on ne se plaît plus dans la société des honnêtes gens. Le bon porteur d'eau s'est plusieurs fois rendu chez Pierre, qu'il n'a jamais trouvé, et madame Roch, que Rossignol à eu l'art d'intéresser en allant devant sa loge faire Apollon ou Jupiter, dit chaque fois au père Bernard:--Monsieur Pierre est sorti pour chercher son frère. Le bon Auvergnat croit cela, et se dit:--Pauvre Pierre!... il se donne bien de la peine, et il n'est pas plus avancé que nous.

Mais un matin que Pierre et Rossignol, frisés et cirés avec soin, se rendaient aux Champs-Élysées, où ils avaient donné rendez-vous à quelques amis intimes; au moment où ces messieurs traversent la chaussée des boulevards, un fiacre qui passait près d'eux s'arrête et le cocher descend de son siége en s'écriant:--C'est lui!... c'est mon voleur! ah! pour le coup il va la danser!...

François, car c'est lui-même, entame la reconnaissance par cinq ou six coups de fouet sur les deux amis, et Pierre est obligé de prendre sa part de ce qui n'était adressé qu'à son compagnon.

Ces messieurs, étourdis par cette brusque attaque, commencent par crier; mais François, sautant sur Rossignol, qu'il saisit au collet, ne leur laisse pas le temps de se sauver.

--Je te tiens, enfin, voleur, drôle! dit le cocher en secouant avec force Rossignol, qui a changé de couleur en reconnaissant François.--Mon carrick... coquin, mon carrick... qu'en as-tu fait?...--Lâche-moi, François, lâche donc, tu m'étrangles...--Non pas! je te tiens, il me faut mon carrick, et le payement du déjeuner... et un dédommagement pour le temps que j'ai passé à la préfecture et le rhume que j'ai attrapé...--Je te payerai tout ce que tu voudras, mais lâche un peu.

--Vous vous trompez, cocher, dit Pierre qui ne comprend rien à ce qu'il entend, nous n'avons rien à vous... vous êtes gris...--Je suis gris!... non pas, mon petit homme... c'est vot' camarade qui est un voleur!... mais je vais commencer par lui donner une gratification.

Et François applique deux ou trois coups de poing sur la frisure du beau modèle; Pierre, en voulant défendre son ami, reçoit aussi quelques preuves du ressentiment de François; et la foule qui s'amasse autour du fiacre arrêté les laisse se battre, parce qu'il est beaucoup plus agréable de voir des hommes se donner des coups que de chercher à les séparer.

Enfin, Rossignol, tout en se défendant d'une main, est parvenu à glisser l'autre dans son gousset, il en tire trois pièces de cent sous qu'il met sous le nez de François. Cette vue calme un peu le cocher, il prend l'argent; suspend l'attaque et prononce d'une voix enrouée:--Et mon carrick?

--Tu vas l'avoir, répond Rossignol, conduis-nous; mon ami et moi. Si tu avais eu l'esprit de m'entendre, tu aurais épargné une telle scène à l'amitié.

En disant cela, Rossignol ouvre la portière, il fait monter Pierre, se place à côté de lui, François grimpe sur son siége, et le fiacre s'éloigne, laissant là les badauds qui se demandent mutuellement ce que c'est.

Pierre, qui a reçu des coups de fouet et des coups de poing, ne comprend pas pourquoi ils sont montés dans la voiture du cocher qui les a battus.

--Je t'expliquerai tout ça, dit Rossignol en cherchant à réparer le désordre que François a mis dans sa toilette.

--Mais il dit que tu l'as volé.

--Est-ce qu'il sait ce qu'il dit?

--Mais tu lui as donné de l'argent!

--Tu vois donc bien que je ne l'ai pas volé.

--Il te demande un carrick...

--Oui, il veut que je lui prête celui de mon oncle, parce qu'il va voyager sur mer...

--Comment! ce cocher va...

--Eh! sans doute!... tout t'étonne, toi; apprends que François est un garçon très-distingué; nous avons servi ensemble autrefois.

--Et pourquoi te rossait-il?...

--Il a des moments d'absence; il nous aura pris pour ses chevaux. C'est, du reste, un homme dont je veux te faire cultiver la connaissance.

Ces messieurs arrivent à leur demeure. Rossignol engage François à monter avec eux; le cocher les suit le fouet à la main, et Pierre ne comprend pas pourquoi ils font tant de politesses à un homme qui vient de les battre. Rossignol fait passer François dans sa chambre, lui rend son carrick, lui jure qu'il a couru après lui pendant huit jours, et pour achever la paix le ramène dans la salle à manger en ordonnant à son jockey de courir chez le traiteur et de faire venir à dîner.

--Et notre rendez-vous aux Champs-Élysées? dit Pierre.

--Nous irons une autre fois! je retrouve un ancien ami, un vieux camarade!... je veux que nous le fêtions dignement.

François a repris sa bonne humeur avec son carrick; la vue des bouteilles achève de le mettre en gaieté. Pierre laisse toujours Rossignol commander, et ces messieurs se mettent à table, où ils sont servis par le jockey et deux de ses amis, auxquels il a fait signe de monter. Suivant l'usage, le repas se prolonge assez avant dans la nuit, et vers la fin Pierre tape dans la main de François, qui est déjà son intime ami.

C'est ainsi que Pierre emploie la fortune à la tête de laquelle il se trouve. Sans cesse dans la compagnie la plus méprisable, au milieu d'êtres sans état, sans moeurs, quelquefois même sans asile; livré à un homme dont les habitudes sont aussi canailles que les manières, et qui n'a aucun remords de le dépouiller, Pierre dépense sans compter et se persuade qu'il s'amuse parce qu'il ne sort du cabaret que pour entrer au café, et du café que pour courir les guinguettes.

Quelquefois il trouve que l'argent va bien vite; mais Rossignol lui dit:--Tu es maintenant d'une très-jolie force à la poule et au siam, tu bois tes trois bouteilles sans te griser, tu fumes quatre ou cinq cigares dans ta soirée; mon ami, on n'acquiert pas de tels avantages sans qu'il en coûte un peu.

Quelle différence chez le bon porteur d'eau! Là on ne songe, on ne parle que d'André; Bernard s'informe sans cesse de moi, et tâche de consoler sa fille, car il s'aperçoit chaque jour du changement que le chagrin opère chez Manette. Pâle, triste, amaigrie, ma pauvre soeur n'a pas souri depuis mon départ.

--Veux-tu donc te laisser mourir? lui dit Bernard.

--Non, répond-elle, mais je veux retrouver André... Mon père; laissez-moi le chercher.

--Eh! ma pauvre enfant, où iras-tu pour le trouver?

A cela Manette ne répond rien; elle baisse les yeux vers la terre et cache ses larmes à son père.

CHAPITRE XXX

SIX MOIS ET HUIT JOURS.

Près de six mois se sont écoulés, lorsqu'un matin Manette paraît frappée d'un trait de lumière, et court à Bernard en s'écriant:

--Mon père!... mon père!... je sais où il est... je suis certaine de le trouver... Ah! mon Dieu! comment cette idée-là ne m'est-elle pas venue plus tôt!

--Tu sais où il est, dis-tu?

--Oh! oui, mon père... Je suis sûre que je ne me trompe pas... Laissez-moi partir... je vous en prie, je ramènerai André dans vos bras...

--Mais dis-moi d'abord où il est, puisque tu le sais...

--Près de la maison de campagne de madame la comtesse... dans cette terre où il m'a dit souvent avoir passé des jours si heureux auprès de celle que... qu'il voyait là tout à son aise...

--Comment! tu crois que c'est là qu'il est allé se cacher?...

--Oui, mon père... mon coeur devine le sien; et quand il s'agit d'André, mon coeur ne me trompe jamais... Ah! vous me permettrez de partir...

--C'est, je crois, dans les environs de Fontainebleau?...

--Oui, mon père.

--J'ai justement là un vieil ami auquel je t'adresserai, et chez qui tu seras bien... Cependant une jeune fille... aller seule...

--Mon père, est-ce que je n'ai pas l'air assez raisonnable!... et André qui mourra de chagrin si je ne vais pas le consoler...

--Allons, puisque tu le veux...

--Oh! quel bonheur!...

--Demain nous irons à la voiture...

--Demain!... pourquoi retarder? il est encore de bonne heure, aujourd'hui même je puis partir...

--Manette, tu es bien pressée de me quitter!...

--Mon père, ce n'est pas pour longtemps, et il y a six mois que nous ne l'avons vu... D'ailleurs je vous écrirai...

--Tu oublies que je ne sais pas lire.

--Votre voisin vous lira mes lettres, vous serez bien aise alors que j'aie appris à écrire... Ah! que nous serons heureux quand j'aurai retrouvé André!

Et, tout en parlant, Manette va et vient dans la chambre; elle fait un petit paquet de ce qu'elle veut emporter; elle ôte son tablier, met sur sa tête un modeste chapeau de paille, et court prendre le bras de son père, qu'elle entraîne vers l'escalier avant qu'il ait eu le temps de se reconnaître.

On arrive aux voitures: celle pour Fontainebleau part dans une heure; il y a encore une place: Manette fait un saut de joie, puis court s'asseoir sur un banc de pierre avec son paquet sur ses genoux. Elle veut attendre là le moment du départ. Le bon porteur d'eau veut emmener sa fille dans un café pour prendre quelque chose; Manette ne veut rien, elle préfère rester sur le banc, elle a la diligence devant les yeux, et on ne partira pas sans elle.

--Adieu, mon père, dit-elle à Bernard, ne vous ennuyez pas, je reviendrai bien vite.

Bernard embrasse sa fille, puis s'en va tristement; Manette regarde son père s'éloigner, elle soupire... Mais elle reporte les yeux sur la voiture et reprend courage. Enfin l'instant du départ est arrivé et le voyage ne doit pas être long. Manette se place d'un air timide, et ne lève pas les yeux pendant tout le trajet; quelques curieux lui parlent, elle ne répond que par monosyllabes: la conversation est bientôt finie. Lorsqu'on s'arrête à Essonne, Manette reste dans la voiture au lieu de descendre avec les autres voyageurs, cela en fait rire et bavarder quelques-uns; mais Manette s'embarrasse fort peu de ce que peuvent penser et dire des gens assez sots pour s'occuper de ce qui ne les regarde pas, et Manette a bien raison.

Après s'être rendue chez l'ami de son père, Manette se fait indiquer la terre de M. de Francornard: il n'y a qu'une lieue et demie de distance de Fontainebleau; Manette pourra facilement s'y rendre et en visiter tous les environs. Mais elle commence à penser que lors même que je les habiterais, il ne lui sera pas aussi aisé de me trouver qu'elle se l'était persuadé.

Manette se rend d'abord au château, elle lie conversation avec le concierge, elle sait que personne de l'hôtel n'est revenu visiter cette campagne.

--Et M. André, dit Manette, ce jeune homme qui demeurait chez madame la comtesse, ne l'avez-vous pas vu?... Peut-être ne le reconnaîtriez-vous pas, il est bien grandi depuis le temps où il passait ici l'été.

--Oh, c'est égal, mam'zelle, dit le concierge, je le reconnaîtrais bien, mais il n'est pas venu non plus.

Manette s'éloigne tristement et va parcourir les environs; elle visite les hameaux, elle s'informe aux habitants, et n'obtient aucun renseignement; mais elle ne perd pas courage, et le lendemain elle recommence ses recherches.

Cependant Manette ne s'était pas trompée: en sortant de Paris au milieu de la nuit, sans but et sans autre projet que celui de fuir la ville où résidait Adolphine, j'avais pris le premier chemin venu. A force de marcher, j'arrivai dans les champs; j'étais exténué de fatigue; à peine remis d'une longue maladie, le coup que je venais de recevoir semblait m'avoir de nouveau ravi toutes mes facultés. J'attendis le jour assis au pied d'un arbre. Dans ma douleur je voulais mourir; le souvenir de ma mère me rendit à moi-même; je cherchai à rappeler mon courage... Mais la blessure était encore trop fraîche. Au milieu de ces champs silencieux, il me semblait entendre encore le son des instruments... le bruit de la danse célébrant le mariage d'Adolphine.

J'étais auprès de Bondy; je ne savais où aller, j'avais Paris en horreur, et je jurai de ne point y rentrer. Quelquefois je songeais à mon pays... Mais j'avais besoin d'être seul pour me livrer à mon aise à toute ma douleur.

J'étais depuis quelques jours dans un village, lorsqu'en songeant à Adolphine je me rappelai les jours heureux que j'avais passés avec elle dans cette campagne où nous allions tous les ans. Aussitôt je sentis le désir de revoir ces lieux chéris; je partis sur-le-champ, et j'arrivai bientôt devant cette maison où s'étaient écoulés les plus doux instants de ma vie. Je ne voulais pas entrer, je craignais de rencontrer quelqu'un de la maison... je désirais n'être aperçu de personne. Mais je passai une nuit entière à rôder autour des murs du parc; et, au point du jour, je montai sur un monticule d'où l'on plongeait parfaitement dans une grande partie des jardins. J'apercevais les bosquets où je m'étais assis avec elle, les allées où nous avions joué ensemble; je tâchais d'oublier le temps écoulé depuis et de ne plus vivre que dans le passé. Je ne pouvais quitter cet endroit... Je m'y trouvais moins malheureux... et je résolus de me fixer dans un séjour qui procurait encore à mon âme un dernier bonheur; car à vingt ans on a besoin d'aimer, et l'on se complaît même dans sa douleur, parce que c'est encore de l'amour.

Non loin du monticule s'élevait une chaumière entourée de plusieurs bouquets d'arbres. Je m'y rendis dans l'intention de m'y reposer un moment. La chaumière était habitée par une vieille paysanne, elle y était seule avec son chien et quelques brebis. Je lui demandai s'il ne serait pas possible d'avoir un petit coin dans sa maisonnette. La bonne femme crut d'abord que je voulais plaisanter.

--Quoi! vous, monsieur, me dit-elle, un jeune homme de la ville, vous désirez loger dans cette pauvre masure, avec une vieille comme moi?

--Ce serait pour moi le plus grand bonheur.

--Si vous voulez vous contenter de la petite chambre d'en haut, c'était celle de mon pauvre fils!... elle n'est pas belle; mais je n'avons que cela à vous offrir.

Enchanté de pouvoir demeurer dans la chaumière, je tirai de ma poche une douzaine de louis, j'en avais emporté à peu près trois fois autant en quittant Paris; je mis les cent écus dans le tablier de la vieille. La pauvre femme n'avait jamais vu tant d'argent à la fois; elle fit un cri d'admiration.

--C'est pour mon logement, lui dis-je.

--Ah! monsieur, vous pouvez maintenant y rester toute votre vie! vous serez logé, nourri, aussi ben que moi!... Je partagerai avec vous, c'est ben juste, pour une si grosse somme.

Mes arrangements furent bientôt faits; je me rendis à la ville, j'achetai des crayons et tout ce qu'il fallait pour dessiner. Je m'installai dans la chambre, dont la situation me convenait parfaitement, car les arbres qui l'entouraient la dérobaient aux regards des promeneurs, et, à cinq cents pas environ, j'étais sur la hauteur, d'où mes yeux plongeaient dans le parc de ma bienfaitrice.

C'était là que je passais une grande partie de la journée; souvent immobile, livré à mes souvenirs, quelquefois dessinant un site, un bocage que j'avais parcourus avec elle.

Le temps s'écoulait, ma douleur s'était changée en mélancolie, mais mon amour ne s'éteignait pas; car la vue des lieux où il avait pris naissance n'était point propre à le bannir de mon coeur.

Un jour que, suivant mon usage, je revenais de ma place favorite, j'aperçus dans un sentier voisin de celui que je suivais une jeune femme qui marchait lentement tenant son mouchoir sur ses yeux.

C'était Manette, qui, depuis huit jours, me cherchait inutilement dans les environs; elle commençait à perdre courage, et, dans ce sentier isolé, se livrait à son chagrin et donnait un libre cours à ses pleurs.

Le bruit de ma marche lui a fait lever les yeux, elle s'arrête, me regarde, pousse un cri et vole dans mes bras... Tout cela a été l'affaire d'un instant; Manette a sa tête appuyée sur ma poitrine, elle m'appelle André, son cher André, et je ne suis pas encore revenu de ma surprise.

Manette dans mes bras... dans cette campagne!... Comment se fait-il?... Sans doute, mes yeux lui expriment tout ce que je pense, car elle s'empresse de me dire:

--Cela vous étonne, monsieur!... Oui, je le vois bien; parce qu'il peut se passer de nous, il croit que nous pouvons nous passer de lui; parce qu'il ne nous aime plus, il pense que nous devons aussi cesser de l'aimer!--Moi cesser de t'aimer! ah! Manette!--Sans doute! quand on aime les gens, on les quitte comme cela, n'est-ce pas? on les abandonne!... on les laisse livrés à la plus cruelle inquiétude... on s'enfuit comme un loup... sans daigner penser que ceux qui nous chérissent se désolent et mourront de chagrin?...--Ah! Manette, j'ai eu tort, je le sens.--Tu en es fâché!... Ah! n'en parlons plus, André, je t'ai retrouvé!... je suis si heureuse, si contente!... j'ai déjà oublié tout le chagrin que tu m'as fait.

Je presse Manette dans mes bras, je suis content et fâché de la revoir. Les amoureux sont comme les enfants: quand ils ont fait quelques fautes, ils ne veulent pas en convenir.

--Mais qu'es-tu venue faire dans ce pays? dis-je à Manette.--Il me le demande! je suis venue te chercher.--Me chercher!... et comment savais-tu que j'y étais?--C'est que mon coeur me l'a dit... Cher André!... nous avons eu bien du chagrin, va!...--Ah! pardonnez-moi... mais j'ai bien souffert aussi.--Je le sais... Est-ce que tu crois que nous ignorons la cause de ta disparition subite!... Oui, monsieur, nous savons que c'est l'amour qui vous a fait nous abandonner tous... et oublier vos parents, vos amis.--Manette!...--Oh! c'est la vérité... tu as beau tourner la tête; mais le temps te consolera, mon ami, on dit qu'il guérit encore plus vite les hommes que les femmes... Mon père sera si content de te revoir! et ton frère, ce pauvre Pierre, qui court depuis le matin jusqu'au soir dans l'espérance d'avoir de tes nouvelles! viens avec moi; partons bien vite... allons les consoler.--Non, Manette, non, j'ai juré que je ne retournerais plus à Paris...--Comment! monsieur, vous avez juré!... Ah! l'on ne tient pas tout ce que l'on jure!... Mon ami, est-ce que tu aurais le courage de me refuser?--Ici je suis aussi heureux que je puis l'être désormais... Je ne veux point quitter ces lieux.--C'est cela; pour passer tout votre temps à regarder les jardins où vous couriez avec... Est-ce comme cela que vous vous guérirez, monsieur?...--Viens avec moi sur cette hauteur... viens, je veux te montrer ces lieux témoins de mes plus beaux jours.

Je prends la main de Manette; elle m'accompagne sans dire un mot. Parvenus sur la hauteur, je lui montre les endroits que chaque jour je viens contempler.

--J'étais là auprès d'elle, dis-je à ma soeur, quelquefois des matinées entières... que le temps me semblait court!...

--Je le trouvais bien long, moi qui ne te voyais pas... Mais puisqu'elle est mariée, à quoi bon vous nourrir de ces pensées?

--Quand on n'a plus le bonheur en espérance, il faut bien le chercher dans ses souvenirs!

--Ah! si tu le voulais, André; nous pourrions encore être heureux!... Est-ce que les hommes n'aiment qu'une seule fois dans leur vie?... On dit que cela leur arrive si souvent, au contraire.

--Ah! Manette, je crois bien, moi, que je n'aimerai pas deux fois.

Manette ne me répond rien. Nous redescendons dans la vallée.

--Où loges-tu? lui dis-je.

--A la ville voisine.

--Mais il y a encore une lieu d'ici là... Je vais t'y conduire.

--Et tu partiras avec moi pour Paris?...