André le Savoyard

Part 3

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--Par Dieu! me dis-je, puisque madame la comtesse ne peut être une heure sans sa fille, il me semble que si j'emmenais la petite à Paris, je forcerais par là sa mère à me suivre... hein, Champagne! que dis-tu de cette idée-là?...--Sublime, monsieur le comte.--Il m'en vient comme cela trois ou quatre par jour. Je ne fis semblant de rien... je dissimulai pendant deux jours... il fallait attendre l'instant favorable, et c'était difficile... On m'avait donné pour logement un pavillon superbe, mais qui était à une lieue de l'appartement de ma femme. Ce n'est que cette nuit que, me cachant dans un cabinet, je suis parvenu jusqu'auprès de ces dames. La petite dormait, je l'ai couverte à la hâte de cette pelisse et de ce bonnet; je t'avais prévenu de te tenir prêt, et nous sommes partis pendant qu'on me croyait bien endormi... Le tour est délicieux!... Nous avons pris des chemins de traverse, parce que je ne veux pas que madame la comtesse, qui certainement va courir après moi, puisse me rejoindre avant que nous soyons à Paris. Le mal, c'est que nous nous sommes perdus dans ces maudites neiges, et qu'il faut attendre pour repartir que ma voiture soit réparée.

--Elle sera en état au point du jour, monsieur, et madame la comtesse ne nous attrapera pas, parce qu'elle croira que nous avons suivi le droit chemin.--Allons, tout ira bien... grâce à mon excellente idée!...--Comme c'est heureux que vous ayez eu un enfant, monsieur le comte!--C'est vrai... Champagne, car me voilà sûr, maintenant, de faire aller ma femme partout où je voudrai... Ranime donc le feu, Champagne... qu'est-ce que tu fais donc derrière mon dos?...--Rien... monsieur le comte... je cherchais des fagots...--En voilà devant toi...

M. Champagne, à force de visiter le flacon, sentait ses jambes faiblir et sa langue s'épaissir; de son côté, M. le comte bâillait plus fréquemment, et ses paupières commençaient à se fermer.

--Champagne, sais-tu qu'elle est fort jolie, ma fille?--Magnifique, monsieur le comte...--Elle promet d'être très-bien tournée!...--Ça fera une fière femme... si elle vous ressemble...--Comment, si elle me ressemble! imbécile; mais c'est déjà frappant de profil.--Je veux dire qu'elle est déjà presque aussi grande que vous...--Oh! que moi... tu vas trop loin; moi, je suis de la vieille roche... j'ai le coffre solide!...--C'est fini... il n'y a plus rien dedans!... marmotte Champagne, qui vient de boire le restant du vin d'Alicante que contenait le flacon.

--Qu'est-ce que tu dis, Champagne?--Moi, monsieur le comte!... Est-ce que j'ai dit quelque chose?...--Je crois que ce maraud s'endort quand je lui parle.--Moi, monsieur, je suis éveillé comme une souris!--Ma fille a des yeux superbes!--C'est comme des perles!...--Et des dents!...--Noires comme du jais!--Un nez!--Bien fait...--Avec un petit trou au milieu...--Et un menton!...--A la romaine... n'est-ce pas, monsieur le comte?--Ah! Champagne!... quel dommage que ma fille ne soit pas un garçon!...--Ah! c'est juste... quel dommage... que le flacon soit si petit...--Cela ferait un joli petit garçon, comme tu dis, Champagne; ce serait un Francornard, enfin, et il m'en faut un pour perpétuer mon nom...--Oui, monsieur, oui... il vous en faut...--C'est ce dont je vais m'occuper sérieusement... j'aurai un fils, Champagne... si ma femme... à moins que... comme à l'ordinaire.

--Oui, monsieur... ayez-en beaucoup... et du vieux, comme celui que j'ai bu tout à l'heure.

M. le comte venait de fermer les yeux; M. Champagne bredouillait et s'assoupissait à côté de son maître; las d'écouter et de regarder par le trou du rideau, je m'étendis auprès de mes frères, et ne tardai pas à imiter les voyageurs.

CHAPITRE III

ELLE S'ÉVEILLE.--DÉPART DES VOYAGEURS.

Je ne sais quelle heure il était, lorsque des coups frappés à la porte de notre chaumière me réveillèrent brusquement; j'entendis en même temps le vieux monsieur qui criait:--A moi, Champagne! quel est l'insolent qui ose me troubler?... j'ai quarante mille livres de rente... et le premier cuisinier de Paris.

De son côté, M. Champagne, à moitié endormi, marmottait en se frottant les yeux:--Que me veut-on?... qui est-ce qui m'appelle?... est-ce ce vieux fou qui court après sa femme... qui se moque de lui?... j'ai tout bu... c'est dommage...

Heureusement pour M. Champagne que son maître, à moitié endormi, n'entendit pas ces paroles. Ma mère s'empressa d'ouvrir. C'était mon père qui venait annoncer au voyageur que sa voiture était réparée. La lampe, qui brûlait encore, éclairait tristement notre chaumière; à peine mon père est-il entré que j'entends ma mère jeter un grand cri.

Le vieux monsieur fait un saut sur sa chaise; Champagne se précipite en avant, pour se lever plus promptement; mais, dans ce mouvement, sa chaise glisse, et comme les fumées du vin d'Alicante ne sont pas encore entièrement dissipées, il perd l'équilibre et va tomber sur les genoux de son maître, qui pousse des cris terribles, croyant qu'une bande de voleurs est entrée dans la chaumière.

Une entaille assez profonde, que mon père s'était faite au-dessus de l'oeil gauche, et de laquelle s'échappaient de grosses gouttes de sang, avait été cause du cri que ma mère venait de pousser et qui avait répandu l'alarme dans notre habitation.

--O mon Dieu! tu es blessé, mon pauvre Georget!... ah! j'avais un pressentiment qu'il t'arriverait quelque malheur!... mais tu n'as pas voulu m'écouter!...--Ce n'est rien, ce n'est rien, ma bonne Marie, dit mon père en portant son mouchoir sur sa blessure,--en voulant gravir la colline pour arriver plus vite à l'autre bout du village, mon pied a glissé sur la neige, je suis tombé... une pierre m'a légèrement blessé à la tête...--Mais ton sang coule, tu dois souffrir...--Non, te dis-je, ce ne sera rien; ne nous occupons pas de cela maintenant.

Au cri de ma mère, j'avais aussi quitté notre couchette. Je m'approche de mon père, la vue du sang qui coule de sa blessure me fait mal; je me mets à pleurer. A mon âge, c'était pardonnable; d'ailleurs, je n'ai jamais eu ce courage qui consiste à voir, sans en être troublé, les souffrances de ses semblables. Dans le monde on appelle cela de la fermeté; dans nos montagnes c'eût été de l'égoïsme.

Pendant que mon père me console et rassure ma mère, M. le comte s'éveille entièrement, et s'aperçoit enfin qu'il tient M. Champagne sur ses genoux; celui-ci s'était rendormi sur son maître, qui, se croyant attaqué, était resté plusieurs minutes sans oser remuer.

--Comment, maraud!... C'est toi qui es sur mes genoux? dit M. le comte en se débarrassant de son valet.--Comment, monsieur?... J'étais assis sur vous! voyez ce que c'est que le sommeil! j'aurai eu le cauchemar probablement... mais aussi, on fait un bruit dans cette bicoque... Il n'y a pas moyen de dormir: on crie... on pleure... on ne s'entend pas.

--Pardon de vous avoir réveillé, monsieur, dit mon père;--mais je croyais que vous seriez bien aise d'apprendre que votre voiture est en bon état.--Ah! ah! c'est vous, bonhomme... diable! déjà de retour?...--Mais il y a plus de cinq heures que je suis parti. Il m'a fallu du temps pour aller chez le charron, pour l'éveiller et pour le décider à venir par le temps qu'il fait... Je l'ai ensuite conduit à votre voiture... Il n'y avait presque rien à faire... Cependant il est encore auprès...--Il attend sans doute qu'on le paye...--Cinq heures... Comme le temps passe quand on cause! n'est-ce pas, Champagne? car je n'ai pas dormi une minute.--Ni moi non plus, monsieur, j'avais les yeux aussi ouverts que vous.--Quelle heure est-il?--Le jour va bientôt paraître, monsieur, il est près de six heures...--Champagne, va payer cet ouvrier; il faudra qu'il te réponde qu'il n'y a plus de danger pour moi.--Oui, monsieur...--Ah!... donne-moi auparavant le flacon d'Alicante: le froid m'a saisi... cela me remettra un peu.

M. Champagne, après avoir hésité un moment, fouille enfin dans sa poche et en tire la bouteille d'osier, qu'il présente à son maître avec beaucoup de respect. Celui-ci, après l'avoir débouchée, la porte à ses lèvres et s'écrie bientôt:

--Qu'est-ce que cela veut dire... Champagne?--Quoi donc, monsieur?--La bouteille est vide!--Vous croyez, monsieur?--Comment, je crois... j'en suis, par Dieu, bien sûr...--C'est singulier! elle était aux trois quarts pleine quand vous me l'avez rendue ce soir!--Je le sais fort bien, drôle!... Comment m'expliqueras-tu cela?--Ah! je vois ce que c'est, monsieur; tout à l'heure en me jetant brusquement sur vous pensant que l'on vous attaquait, j'aurai cogné ce flacon et il aura fui... ma poche est encore toute mouillée...--Comment, maraud... vous osez dire...--M. le comte sait bien qu'il n'a pas fermé l'oeil de la nuit et que j'ai toujours été près de lui... Il m'eût été impossible de tromper monsieur, alors même que j'en aurais été capable...--Au fait, ta réflexion est assez judicieuse.

M. Champagne s'esquive, enchanté de s'en être si bien tiré. Ma mère lavait avec de l'eau fraîche la blessure de mon père, que je venais de débarrasser de son chapeau et de son bâton; mes frères dormaient encore, et notre hôte se fourrait presque dans le foyer en se plaignant du froid. Il n'avait pas aperçu le mal que le bon Georget s'était fait en courant pour lui, la nuit, au milieu de nos montagnes: cet homme-là ne voyait que ce qui lui était personnel; pour la peine que l'on se donnait à son service, les souffrances des malheureux, les larmes de l'infortune, les pleurs de l'orphelin, l'oeil qui lui restait semblait aussi recouvert d'un épais bandeau.

Une petite voix bien douce attira notre attention. C'était la petite fille qui s'éveillait; la blessure de mon père nous avait fait oublier la jolie dormeuse.

--Maman... maman... dit la jolie petite. Puis elle soulève sa tête et promène autour d'elle des regards surpris. Nous apercevons alors ses yeux: ils sont noirs, mais si doux, si bons!... A son premier cri, j'avais couru près du lit, et là, je restais à la regarder.--Maman, dit-elle de nouveau; et sa voix n'est plus aussi calme; le chagrin l'altère déjà; elle ne voit pas sa mère, ses jolis yeux se remplissent de larmes.

Ma mère s'était aussi rapprochée de la petite qu'elle admirait, répétant à chaque minute:--Bon Dieu! la belle petite fille!... Chacun de nous lui souriait; mais la pauvre enfant nous regardait avec étonnement, avec crainte, et répétait:--Maman... je veux voir maman!...

--Monsieur, dit ma mère à l'étranger, votre demoiselle est éveillée; elle demande sa maman.--Eh bien... donnez-lui à boire... les enfants se calment toujours en buvant... on les berce avec cela...

Ma mère présente un verre à la petite, mais elle le repousse et continue d'appeler sa maman; ses larmes coulent, elle sanglote; ses beaux cheveux retombent sur ses yeux, qu'elle frotte avec ses petites mains, tout en répétant sans cesse:--Je veux qu'on me mène chez maman.

Nous étions tous attendris de la douleur de la petite fille; le vieux monsieur, seul, ne paraissait pas y faire attention et murmurait en se frottant les jambes:--Mes pauvres chevaux auront eu bien froid. Je voudrais déjà être de retour à Paris. Je suis sûr que César s'ennuie après son maître... Comme il va faire le saut du cerceau à mon retour... Cet animal-là est plein d'intelligence... Il faut que je lui apprenne à jouer aux dominos, comme le fameux _Munito_.

--Monsieur, dit ma mère, votre petite pleure toujours... La pauvre enfant ne peut pas se consoler...--Annoncez-lui que je vais lui donner le fouet.--Ah! monsieur... battre un enfant aussi petit... une si jolie fille... Ah!... c'est pour rire que monsieur dit cela... je ne battons pas les nôtres, nous... et cependant ils ne sont pas aussi délicats que ce petit amour-là.

Le vieux monsieur se retourne en faisant la grimace et fixant sur ma mère son petit oeil gris:--Est-ce que cette Savoyarde prétendrait me montrer comment je dois élever ma fille?... Amenez-moi mademoiselle Adolphine...

Ma mère prend la petite dans ses bras et se dispose à la porter sur les genoux de son père; mais celui-ci lui fait signe de mettre l'enfant à terre devant lui, et la petite, après avoir envisagé M. le comte, fait une moue qui la rend encore plus gentille.

--Mademoiselle, dit gravement le vieux monsieur après avoir pris du tabac dans une belle boîte d'or, votre conduite est au moins inconvenante, pour ne point dire plus; vous demandez madame la comtesse, c'est fort bien; mais parce que vous ne la voyez point, vous vous mettez à pleurer!... Je n'entends pas que ma fille se conduise avec autant de légèreté. Vous êtes avec moi... je crois vous avoir déjà dit que je suis votre père... D'ailleurs vous devez me reconnaître: et un père ou une mère, c'est absolument la même chose, si ce n'est que l'une vous gâte, et que l'autre vous donnera des chiquenaudes si vous n'êtes pas sage.

Pour toute réponse à cette mercuriale, dont la petite fille n'a sans doute pas compris un mot, elle se met à taper des pieds avec violence, en répétant: je veux voir maman, moi!

--Voyez un peu quel caractère! s'écrie M. le comte, elle n'en démordra pas... elle aura de la tête... beaucoup de tête... Cela n'est pas étonnant, c'est une Francornard, et c'est par la tête qu'on nous reconnaît tous.

Dans ce moment, M. Champagne revient.--Voilà le jour, monsieur le comte, dit-il en entrant, quand vous voudrez vous remettre en route...--Sur-le-champ... La voiture est parfaitement raccommodée?--Oui, monsieur, il n'y a plus de danger...--Allons, donne-moi mon manteau, que je m'entortille bien...

Pendant que le domestique enveloppe son maître aussi hermétiquement qu'une bouteille d'esprit-de-vin, je me rapproche de la petite fille; elle ne pleure plus, elle est immobile devant le feu... mais ses beaux yeux sont si tristes!... de gros soupirs sortent de sa poitrine; on voit qu'elle retient avec peine ses sanglots.

Je l'entoure de mes bras... je l'enlève...--Que fais-tu donc, André? me dit mon père--Je vais la porter, papa. Oh! je suis bien assez fort... Vous êtes blessé; vous pourriez tomber encore...

Je me disposais à porter la petite jusqu'à la voiture (car j'étais en effet déjà fort pour mon âge); mais M. Champagne m'arrête et s'empare de l'enfant. Oh! si j'avais pu résister... que j'aurais eu de plaisir à battre cet homme, qui me privait du bonheur de porter la petite demoiselle, dont les mains blanches comme la neige s'étaient déjà posées sur ma tête, et dont les petits doigts avaient jeté mon bonnet de laine, qui sans doute lui semblait une vilaine coiffure.

Les voyageurs vont partir; M. Champagne tient dans ses bras la jolie dormeuse, qui me regarde et veut me sourire, quoique l'on s'aperçoive qu'elle a le coeur bien gros!... mais il est un âge où la peine et le plaisir se succèdent si rapidement!... la joie se fait jour sous les larmes, qui sèchent aussi vite qu'elles ont coulé. Déjà l'on ne voit que le bout du nez de M. le comte, qui prend pour regagner sa voiture autant de précautions que s'il devait gravir à pied le mont Blanc. Mon père est toujours dans un coin de la chambre, trop fier pour demander une récompense que cependant il a bien méritée. Mais en passant devant lui, M. Champagne s'arrête.--Oh! vous êtes blessé? lui dit-il.--Oui, dit ma mère, c'est en courant cette nuit pour votre maître qu'il s'est mis dans cet état.

--Comment!... il est blessé!... dit M. le comte, dont la voix étouffée par son manteau ressemble alors au son d'un cornet à bouquin. Il s'arrête devant mon père, puis se décide à dégager une de ses mains de dessous son manteau, ce qu'il ne fait qu'avec bien du regret, et il cherche pendant longtemps dans son gousset en murmurant:

--Ah! diable... au fait... j'allais oublier... il faut que je lui donne quelque chose... n'est-ce pas, Champagne?--Il le mérite bien, monsieur le comte.--Oui... oui... sans doute; c'est pourtant désagréable, en voyage, d'être toujours obligé d'avoir la main à la poche... on n'en finit jamais!... Allons... tenez, mon cher, je veux que vous vous souveniez que vous avez reçu dans votre chaumière le comte Nestor de Francornard.

En disant ces mots, M. le comte met un petit écu dans la main de mon père; puis, disparaissant de nouveau sous son manteau, il sort de notre habitation, suivi de son valet, qui porte la petite fille dans ses bras. Ils ont bientôt rejoint la voiture qui les attend, et ils s'éloignent de notre pays.

--Un petit écu!... dit ma mère lorsque l'étranger est parti; donnez-vous donc bien de la peine, privez-vous de sommeil, exposez votre vie, pour être récompensé ainsi!

--Marie, dit mon père, on doit toujours obliger sans s'inquiéter si l'on en sera ou non récompensé; ne l'est-on pas toujours, d'ailleurs, par le plaisir d'avoir fait son devoir? Sans doute cet étranger aurait pu se montrer plus généreux... Tant pis pour lui, s'il ne sait pas donner, c'est une jouissance dont il se prive. Notre chaumière est ouverte à tout le monde: les riches doivent pouvoir y entrer comme les malheureux.--Mais cette blessure... c'est pour lui que tu as gagné cela...--Ça ne sera rien... va, tes soins et les caresses de nos enfants la guériront bien plus vite que tout l'or de ce voyageur.

Ma mère ne dit plus rien à son mari, mais en allant et venant, je l'entends murmurer encore:--Un petit écu!... et il a manqué périr!

En effet, pour un seigneur, M. le comte n'avait pas agi noblement; mais il y a beaucoup de roturiers qui ont l'âme noble, et cela fait compensation.

CHAPITRE IV

LA MORT D'UN BON PÈRE.--SÉPARATION NÉCESSAIRE.

Depuis plus d'une heure les voyageurs étaient partis; mon père se reposait devant le feu, en mangeant la soupe que l'arrivée de M. le comte ne lui avait pas permis de prendre la veille. Ma mère s'occupait de son ménage; mes frères étaient déjà sur le seuil de notre porte, mordant chacun dans un gros morceau de pain bis. Je ne les avais pas suivis; je restai dans la maison, j'y cherchais encore la jolie petite fille, et j'étais triste de ne plus l'y trouver.

En portant mes regards du côté du lit sur lequel elle s'est reposée, quelque chose de brillant frappe ma vue; je cours et je ramasse au pied du lit le médaillon que nous avons admiré la veille.

Je pousse un cri de joie.--Qu'as-tu donc, André? me dit mon père.--Oh! j'ai trouvé un trésor... tenez... tenez...

Je cours lui montrer le portrait.--C'est celui que la petite fille portait à son cou, dit ma mère; il se sera détaché de la chaîne. Regarde donc, Georget, la jolie femme! Oh! c'est la mère de ce petit ange qui dormait sur notre lit...--Oui... elle est très-bien; mais, morgué! comment faire pour rendre ce portrait à ce monsieur?... Diable!... si on avait vu cela plus tôt... Marie, sais-tu si l'on pourrait encore rejoindre la voiture?...--Non certainement, on ne le peut plus; ils ont près de deux heures d'avance... D'ailleurs, savons-nous où ils vont? Ne veux-tu pas encore courir et te blesser pour ce vieux vilain monsieur, qui ne vous remercie seulement pas?...--Ah! Marie... faut-il se montrer intéressée?... et quand il s'agit d'être honnête, de faire son devoir...--Pardi, j'espère que nous le sommes, honnêtes; Dieu merci, quoique pauvres, je n'en sommes pas moins estimés dans le pays. Mais, écoute, Georget; ce portrait n'est pas entouré de pierres précieuses... oh! s'il y avait des diamants, des bijoux alentour, je serais la première à courir après la voiture, dusse-je faire dix lieues, de peur qu'on ne nous crût capables de l'avoir gardé exprès; mais tu vois bien qu'il n'y a qu'un petit cercle d'or tout simple autour de cette figure... Ce n'est pas notre faute si la petite l'a perdu. D'ailleurs, dès que ce monsieur s'en apercevra, il se doutera sans doute que c'est ici que sa fille l'a laissée, et il l'enverra chercher par un de ses valets. En attendant, gardons ce portrait, puisque le hasard nous en rend dépositaires, et ne te tourmente plus pour cela. Si cet étranger y tient beaucoup, sois sûr qu'il ne manquera pas de nous l'envoyer demander.--Allons, je crois que tu as raison, Marie; d'ailleurs, la voiture est trop loin... Mais, bientôt, je pense, quelqu'un viendra réclamer ce médaillon.

Mon père se trompait dans ses conjectures: les jours s'écoulèrent après celui où nous avions reçu les voyageurs, et personne ne vint chercher le portrait.

Cependant la santé de mon père ne s'améliorait pas. Chaque jour, au contraire, ses forces diminuaient. Sa blessure à la tête était cicatrisée; mais il éprouvait par tout le corps des douleurs qu'il voulait en vain nous cacher. Notre indigence augmentait son mal, en lui donnant pour l'avenir de vives inquiétudes. Ma mère s'efforçait de le tranquilliser; mais depuis longtemps il ne pouvait plus se livrer à aucun travail. C'était en servant de guide aux voyageurs, aux curieux qui venaient souvent admirer nos montagnes et l'âpreté de nos sites, que mon père avait jusqu'alors trouvé le moyen de soutenir sa famille: cette ressource lui était ravie.

Chaque jour je m'offrais pour remplacer mon père; je brûlais du désir d'être utile à mes parents et de soulager leur misère; mais ils me trouvaient trop jeune encore pour gravir les glaciers et m'exposer sur des chemins bordés de précipices; ils tremblaient pour mes jours; si je tardais à rentrer, lorsque j'allais dans le village, leur inquiétude était extrême; ils me croyaient blessé, et, à mon retour, après m'avoir grondé, ils se dédommageaient en m'accablant de caresses... Les pauvres gens apprennent souvent aux riches comment on doit aimer ses enfants.

Un jour cependant, revenant seul du village, je rencontre un voyageur qui me prie de lui indiquer un chemin pour atteindre une hauteur d'où l'on découvre fort loin dans les environs. La route était difficile et bordée de précipices; mais plusieurs fois je l'avais parcourue à l'insu de mes parents. J'offre au voyageur de lui servir de guide, il accepte: nous gravissons les rochers. Après avoir admiré quelque temps le magnifique tableau qui s'offre à ses regards, l'étranger redescend, puis continue sa route; mais auparavant, il me met dans la main une petite pièce d'argent, en me disant:--Tiens, mon petit homme, voilà pour ta peine.

Jamais je n'avais éprouvé un plaisir aussi grand; je cours... je vole vers notre demeure; mes pieds ne marquent point sur la neige, que je ne fais qu'effleurer; j'arrive enfin, respirant à peine, et je vais donner à ma mère la pièce de monnaie que j'ai reçue du voyageur.

--D'où te vient cela? me dit mon père. Je raconte ce que j'ai fait; sans doute je parais alors bien fier, bien satisfait, car je vois mon père sourire, quoiqu'il veuille d'abord ma gronder.

Pierre et Jacques ouvrent de grands yeux, et disent qu'ils veulent aussi gagner de l'argent; mais Jacques est si petit! et Pierre si timide!...

Malheureusement de telles occasions sont rares: on veille à ce que je ne m'éloigne pas. Nous restons près de mon père; ses souffrances paraissent augmenter; ce n'est qu'entouré de ses enfants qu'il se sent mieux. Nous passons les longues soirées d'hiver assis à ses côtés. Hélas! il n'a plus la force de nous tenir sur ses genoux! Ma mère travaille sans cesse.--Mon rouet suffira, dit-elle, pour nous soutenir tous. Pauvre mère! elle ne dit pas qu'elle pleure la nuit, pendant que mon père repose!... Seul je m'en suis aperçu, car souvent aussi je ne dors point.