Part 29
--Mets-toi donc à ton aise, dit Pierre à son convive. Pourquoi gardes-tu ce grand carrick?... Tu dois étouffer là-dedans.
--Ah! mon ami, je vas te dire, c'est que j'ai un gros rhume de cerveau, et je crains les vents coulis... et puis, ce carrick m'est bien cher... il me vient d'un oncle qui était presque toujours sur mer.
--Il ne me semble pourtant pas beau... Il est doublé en cuir.
--Justement, mon ami, c'est ce qu'il faut pour un marin quand il est de quart sur le bâtiment, avec ça il ne craint pas l'humidité et le serein.
--Ah! tu avais un oncle marin?
--Et fameux marin, je m'en flatte!... Il a découvert trois nouveaux mondes, et il allait en découvrir encore une demi-douzaine au moins, quand il a été avalé par un requin!...
--Ah! mon Dieu!... mangé par un requin!...
--C'est comme j'ai l'honneur de te le dire. Buvons...
--Le pauvre homme!...
--Ah! ce sont de ces événements auxquels les marins sont habitués, ça ne les affecte pas tant que nous autres.
--Mais comment ce carrick t'est-il revenu?
--Ah! je vais te dire. Quelque temps après on a pris le requin, et comme on l'a ouvert pour l'empailler et l'envoyer au Cabinet d'histoire naturelle, on a trouvé dedans ce carrick intact, avec une lettre à mon adresse dans une de ses poches. Il paraît que les requins ne digèrent pas le cuir; quant à mon pauvre oncle, il ne restait plus de lui que deux doigts et une oreille que j'ai fait encadrer.
--Je ne veux jamais aller sur mer, j'aurais trop peur de ces événements-là.
--Tu as raison... vive la terre et vive le vin! Il est gentil celui-ci... Ah! le papa Dermilly était gourmet... tous les artistes le sont.
--C'est singulier, Rossignol, tu as un chapeau fait absolument comme celui que j'ai perdu le jour où j'ai dîné avec toi... On dirait aussi que c'est la même boucle.
--Est-ce que tous les chapeaux ne se ressemblent pas?
--Dis donc, nous étions un peu gris ce jour-là?
--Gris, fi donc! je ne me grise jamais!... parce qu'on casse quelques assiettes et qu'on donne quelques coups de poing, tu te figures qu'on est gris! nous étions gais, aimables, voilà tout.
--Mais pourquoi portes-tu des moustaches maintenant?... Cela te change toute la figure... Est-ce que tu as été militaire depuis que je ne t'ai vu?
--Oui, mon garçon, j'ai servi... j'ai même servi dans deux endroits.
--Dans les hussards?
--Non... j'étais dans les volontaires, j'avais un uniforme de fantaisie... il ne me resté plus que le pantalon.
--Est-ce que tu t'es battu?
--Je crois bien... Depuis que tu m'as vu; je me suis battu très-fréquemment: On me laissait pour mort sur la place...
--Est-ce qu'on ne t'a pas avancé?
--Si!... oh! pardieu! on m'a avancé très-souvent: On a même fini par me pousser tellement, que j'étais toujours à une lieue des autres. Mais tout cela ne m'a pas séduit; les arts me réclamaient...
/p On en revient toujours A ses premiers amours. p/
Et je me félicite d'avoir quitté le service, puisque je retrouve un ami si fidèle... Buvons.
Rossignol fait honneur au repas; il y a longtemps qu'il n'en a fait un pareil. Les bouchons sautent, les bouteilles se vident; afin de ne point se déranger, Rossignol jette les assiettes sales sur un joli canapé; et fait rouler les bouteilles vides sur le parquet. Mais déjà Pierre n'a plus la tête à lui: voulant tenir tête à son ami, qui ne cesse point de boire, de trinquer et de verser, Pierre commence à s'échauffer, sa langue s'embarrasse, et il chante des bourrées savoyardes pendant que son convive, qui est encore de sang-froid, parce qu'il a l'habitude de boire, fait disparaître avec une rapidité inconcevable tout ce que le traiteur avait apporté.
Au milieu des vins fins; des liqueurs, devant une table bien garnie, Rossignol ne songe pas à François, auquel il a promis de rendre le carrick avant deux heures: Mais l'exactitude n'est point la vertu du beau modèle; qui ne s'occupe qu'à faire sauter les bouchons, et commence, après avoir vidé quatre bouteilles pour sa part, a partager l'ivresse de son hôte.
Échauffé par le vin, Rossignol jette de côté le carrick qui le couvrait en s'écriant:
--Au diable la robe de chambre! je n'en ai plus besoin... n'est-ce pas? Pierre, tu me connais, je suis ton ami... est-ce que je ne suis pas toujours assez propre pour déjeuner avec toi?... j'étouffais avec ce vieux couvre-pied.--Comment, c'est le carrick de ton oncle... Le requin... que tu jettes comme ça par terre?--Laisse donc, mon oncle! est-ce que j'ai des oncles, moi? buvons.--C'est toi qui me l'as dit tout à l'heure.--Ah! c'est juste, je n'y pensais plus. C'est égal, Pierre, nous allons joliment nous amuser. Dieu! quelle vie d'Amphitryon nous allons mener... tu n'es déjà plus le même, tu as tout une autre figure que ce matin; tu t'amuses, n'est-ce pas?--je suis si gai que je ne sais plus où j'en suis.--Eh bien! mon homme, voilà comme nous serons tous les jours depuis le matin jusqu'au soir. C'est fini, je m'attache à toi, je ne te quitte plus; tu es riche, je suis aimable, tu es borné, j'ai de l'esprit, je t'en donne, et je t'apprends à _descendre gaîment le fleuve de ta vie!_
--Est-ce que c'est là ton habit d'uniforme? dit Pierre qui commence à balbutier.
--Non, c'est un habit de chasse; il y manque huit boutons; c'est un sanglier qui me les à mangés au moment où j'allais le tuer. Goûtons la liqueur: voyons, ceci; du rhum... c'est roide, il faut garder ça pour le coup du milieu que nous prendront à la fin... du scubac, voyons cela... avale-moi ça, Pierre, et fait raison à ton ami... Tu dois bénir la Providence de m'avoir retrouvé, car tu vivais seul comme un loup.
--Oh! si, j'allais chez le père Bernard et Manette, ce sont de bien bons amis... d'André.
--Bernard, Manette, je crois que tu m'en as déjà parlé... n'est-ce pas un porteur d'eau?
--Justement.
--Ah! fi donc!... comment, Pierre! dans la situation où le destin t'a placé, tu fréquentes des porteurs d'eau! Ah! mon homme, ça n'est pas bien; il faut savoir garder son rang... En avant l'anisette!
--Mais, moi, est-ce que je n'étais pas commissionnaire?
--Bon! tu l'étais, mais tu ne l'es plus, vois-tu, c'est fini... c'est comme un homme qui était fripon et qui se fait honnête homme, on ne se rappelle plus qu'il a été fripon; oh! ça se voit tous les jours, ces choses-là. Je te le répète, il faut garder son quant à soi; je ne te dis point de ne plus parler au porteur d'eau, tu iras même le voir, par-ci par-là, quand nous n'aurons rien à faire, mais je n'entends pas que tu en fasses ta société habituelle, parce que tu prendrais avec eux de mauvaises manières, tandis que je veux t'en donner de soignées!... Du cognac? goûtons-le; comment le trouves-tu?
--Il me semble que c'est toujours le même goût.
--Bah! tu ne t'y connais pas; Pierre, je me charge de te former une société choisie: je t'amènerai des lurons dans mon genre, tous bons enfants; je te conduirai dans les plus jolis bals de la Courtille, des Percherons, de la barrière du Maine; je connais les bons endroits. Vive la gaieté! au diable tes amis, qui te feraient de la morale! dès ce soir nous irons valser à la barrière de Vaugirard, on y valse toute la semaine; tu me prêteras seulement un habit, un gilet et une culotte, je me fournirai le reste. Buvons et chantons le choeur de _Robin des bois_, sais-tu! tra, la, la, la, tra, la, la... je le chante tous les lundis avec un tourneur et une boulangère, ça fait un effet superbe! ce n'est pas difficile; toujours tra, la, la, jusqu'à demain.
A force de boire, de chanter, de trinquer et de goûter de chaque bouteille, Pierre et Rossignol finissent par n'être plus en état de rien voir. Pierre, qui prétend que tout tourne autour de lui, veut absolument valser et se laisse tomber sous la table; tandis que Rossignol, après avoir jeté à la volée les assiettes et les plats, se roule et s'endort sur le carrick de François, entre une carcasse de volaille et une bouteille d'huile de rose.
CHAPITRE XXVIII
LE CARRICK DE FRANÇOIS
Pendant que Rossignol ronfle près de son hôte, le cocher auquel il a emprunté le carrick s'est rendu au cabaret désigné, et se place devant une table où il se fait ouvrir des huîtres et servir du vin blanc.
François a bon appétit, d'ailleurs c'est Rossignol qui doit tout payer pour la location du carrick; il faut donc ne pas rester sur sa faim. Les premières douzaines d'huîtres passent lestement; mais, Rossignol ne paraissant pas encore, François en fait ouvrir d'autres pour attendre plus patiemment son ami.
Cependant l'heure convenue sonne, et point de Rossignol ni de carrick. François demande du fromage et une autre bouteille en se disant:--Il faut lui accorder le quart d'heure de grâce.
Mais le quart d'heure et un autre sont écoulés. François s'est tellement bourré qu'il peut à peine respirer, et toujours point de Rossignol. Le cocher commence à lâcher des mots très énergiques. C'est bien pis quand ses camarades viennent lui dire:--François, tu es en tête, reviens donc à ta voiture.
Mais François ne veut pas conduire bras nus, et n'a pas de quoi payer le déjeuner qu'il a pris. Il tape du pied; se donne des coups de poing en s'écriant:--Ai-je été bête de croire ce guerdin-là... ah! mille rosses! je vas l'arranger quand il va venir... s'il avait mis mon carrick en plan... que me dira ce soir madame François si je rentre en veste! elle croira que j'ai bu mon carrick!...
Et François jure, se désespère. L'heure se passe; pour comble de malheur, le temps devient noir; bientôt un orage éclate, la pluie tombe par torrents. Tous les fiacres ont chargé. Il ne reste plus sur la place que celui de François, qui, debout sur le seuil de la porte du cabaret, se donne au diable, en s'écriant:--Conduisez donc en veste sans manches par ce temps-là!
On ne tarde pas à courir au seul fiacre que l'on aperçoit en appelant de tous côtés:--Cocher! cocher!... Déjà même plusieurs personnes se disputent à qui aura le sapin, et François, qui les entend de loin, rentre dans le cabaret en se disant:--C'est pas la peine de vous disputer, vous ne l'aurez ni les uns ni les autres.
Mais un petit monsieur en noir, en jabot, en escarpins, qui se rendait avec sa moitié à un déjeuner dînatoire que donnait son cousin pour célébrer sa nomination à la place d'adjoint au maire, d'une commune de trois cents feux, place qu'il avait obtenue après quinze ans de sollicitations; le petit monsieur, qui ne se consolerait pas de manquer le déjeuner dînatoire, est parvenu à faire monter sa moitié dans le fiacre de François. Madame s'est assise dans le fond, qu'elle remplit presque à elle seule, et les autres personnes, désespérant de la débusquer, ont pris le parti de la retraite et ont laissé le couple affamé maître du fiacre.
Il s'agit de trouver le cocher; la dame s'égosille à l'appeler par les portières, tandis que son mari court de côté et d'autre, recevant avec douleur la pluie sur son habit noir et son jabot, mais songeant avec plus de douleur encore qu'on aura commencé à déjeuner sans eux.
Enfin il aperçoit la _Carpe travailleuse_ et court vers le cabaret en disant à sa moitié:
--Je gage que le cocher est dans le cabaret; dès que ces drôles-là voient tomber de l'eau, ils vont boire du vin... Ne vous impatientez pas, madame Belhomme, je le ramène à l'instant.--Hâtez-vous, monsieur Belhomme, car je crains que mon cousin ne prenne de l'humeur et que l'on n'entame la dinde sans nous.
M. Belhomme arrive au cabaret et dit à la marchande d'huîtres:
--Le cocher de cette voiture est-il ici?
--Oui, là-bas, au fond, répond l'écaillère, qui commence à trouver singulier que M. François ne parle point de payer ses huîtres.
M. Belhomme va frapper sur l'épaule de François en lui disant:
--Allons, vite, mon garçon, dépêchons-nous: vous devriez être à votre voiture, étant seul sur la place et par le temps qu'il fait... hâtons-nous, et je vous donnerai pour boire.
--Oh! c'est inutile!... je n'ai plus soif, répond François sans se déranger.
--Cocher! m'entendez-vous! reprend avec force M. Belhomme fort en colère de la tranquillité de François.
--Oui, je vous entends bien, mais je ne peux pas marcher...
--Tu ne peux pas marcher?... s'écrie le petit homme en enfonçant son chapeau sur ses yeux et montant sur ses pointes pour se grandir. Tu marcheras!
--Ça m'est absolument impossible, not' bourgeois, je suis cloué ici!... d'ailleurs je suis loué...
--Cela est faux... tu es sur la place; je te prends... ma femme est dans ta voiture... mon cousin nous attend... tu marcheras!...
--Je ne marcherai pas.
Le petit monsieur crie, appelle, assemble tous les passants, qui répètent avec lui:--Il faut marcher. Le marchand de vin et l'écaillère disent:--Il faut qu'il paye auparavant; et François répond en sifflant:--Pas plus l'un que l'autre.
--Faisons un exemple! dit M. Belhomme, qui trépigne de colère. Conduis-moi chez le commissaire... tu ne peux t'y refuser.
--Eh! morbleu! comment voulez-vous que je conduise mon fiacre sans carrick par le temps qu'il fait?... Ah! gueux de Rossignol!
--Mets ou ne mets point ton carrick, cela ne me regarde pas... mais je veux aller chez le commissaire...
--Oui, oui, s'écrient toutes les personnes, il ira, ou nous y conduirons sa voiture.
François voit qu'il n'y a pas moyen d'éviter le commissaire; il se décide et va suivre M. Belhomme; quand le marchand de vin et l'écaillère l'arrêtent en lui disant:
--Un instant, avant de sortir on paye son déjeuner...
--Je payerai une autre fois... je n'ai pas le temps maintenant...
--C'est bientôt fait de payer... nous ne vous connaissons pas assez pour vous faire crédit...
--Je reviendrai tout à l'heure:
--Il faut payer tout de suite...
--Six douzaines d'huîtres, quarante-deux sous... Vin, pain et fromage, trente-trois sous.
--Voilà quinze sous à compte... je vous devrai le reste.
--Non pas!... il faut solder tout.
--Vous serez bien malins si vous me trouvez un sou de plus... je n'ai pas encore fait une course.
--Ah! ah! monsieur vient de faire un déjeuner fin et n'a pas de quoi payer!...
--Puisque j'attendais un ami qui régalait.
--A d'autres!...
--Allons, allons, c'est un mauvais sujet; vite chez le commissaire!
--Un instant, il me faut des arrhes pour mes huîtres... gardons son chapeau.
--C'est ça! gardez son chapeau; ça lui apprendra a venir faire des déjeuners de maître maçon avec quinze sous dans sa poche.
Le pauvre François veut en vain défendre son chapeau; on le lui prend et on le pousse vers son fiacre, dans lequel monte M. Belhomme, qui se place près de sa moitié en lui disant:
--Je viens de montrer une fameuse tête, madame!...
--Tout le monde sait que vous en avez, monsieur.
Quant à François, sans chapeau, sans manches, par un temps affreux, il monte sur son siége au milieu des huées de la foule, et se venge sur ses malheureuses rosses, qu'il fouette à tour de bras afin d'arriver plus vite chez le commissaire, et, à chaque coup de fouet sur ses bêtes, il lâche un juron après Rossignol.
Heureusement le commissaire ne demeure pas loin; malgré cela, François y arrive trempé comme s'il sortait de la rivière, maudissant Rossignol, maudissant le couple qui est dans sa voiture et se disant:--On me fera ce qu'on voudra, mais je ne les mènerai point.
Par suite de cette affaire, François passe huit jours à la préfecture; il gagne un gros rhume, et quand il revient chez lui il est battu par sa femme.
Quant à M. et madame Belhomme, ils sont forcés de se rendre à pied au déjeuner dînatoire de leur cousin. Ils trottent dans la boue, reçoivent la pluie, s'éclaboussent, ont de l'humeur, et, pour la faire passer, se disputent tout le long du chemin.
CHAPITRE XXIX
LE MÉNAGE DE MON FRÈRE.
Pierre, en s'éveillant le lendemain du déjeuner, qui avait duré jusqu'au soir, est un peu surpris de se trouver sous la table, la tête sur une assiette et le bras dans un compotier. Il se frotte les yeux et cherche à rappeler ses idées, car les liqueurs qu'il a bues en quantité lui troublent encore le cerveau.
Il se lève, regarde autour de lui, pose un de ses pieds sur une oreille de Rossignol, qui ronfle encore sur le carrick. Le beau modèle s'éveille en jurant et en criant:--Quel est l'insolent qui donne un coup de poing à un artiste?
La voix de Rossignol rend la mémoire à Pierre. Il se rappelle l'orgie de la veille, et, sans trop savoir pour quelle raison, il n'est pas content de lui; il sent au fond de l'âme que sa conduite n'est pas ce qu'elle devrait être. Mais déjà Rossignol est sur pied, et il s'est bien promis de ne point laisser à Pierre le temps de réfléchir.
--Eh bien! mon cher Pierre, lui dit-il, il paraît que nous avons fait un somme à l'issue du repas... Il n'y a aucun mal à cela... c'est même une habitude très-distinguée, en Espagne, en Italie, on dort ordinairement après dîner, et les Anglais, qui vivent très-bien, couchent presque toujours sous la table...
--Comment! c'est un usage distingué de dormir par terre, au milieu des assiettes et des bouteilles vides?
--Oui, mon garçon.
--Cependant mon frère André ne faisait jamais cela.
--Entre nous, ton frère était une poule mouillée; je me flatte que tu suivras une autre route en profitant de mes leçons. Mais il est grand jour, il faut songer au déjeuner... et je veux...
Tout en parlant, Rossignol vient de jeter les yeux sur le carrick, et le souvenir de François se présente à son esprit. Il jette un cri, se frappe à la fois le ventre, la tête et les cuisses, lâche quelques-uns de ses jurons favoris et se jette dans un fauteuil en s'écriant:--Je suis un grand animal!...
Pierre va demander à son ami la cause de ce mouvement de colère, lorsqu'il lui voit faire une grimace effroyable. Ces messieurs, dans leur ivresse de la veille, avaient jeté les plats au hasard; il en était resté un sur le fauteuil dans lequel Rossignol s'était jeté, et la modeste faïence venait de craquer sous le pantalon collant de l'artiste, qui se lève en pestant et en criant qu'il est blessé.
--Tu es blessé? dit Pierre alarmé.
--Oui, sans doute, j'ai les _clunes_ attaquées.
--Qu'est-ce que c'est que ça, les _clunes?_
--Est-ce que tu ne vois pas que ce plat s'est cassé sous moi?... Mais je me ferai faire un cataplasme... Le pis de l'aventure, c'est que j'ai abîmé mon pantalon... Ah! mon Dieu! et par-devant... des taches partout... C'est toi, hier, en jetant les assiettes, qui m'auras attrapé...
--Comment... moi!...
--Certainement... et mon habit... Un habit et un pantalon que je n'avais mis que deux fois..
--Laisse donc, il est tout déchiré, le pantalon...
--C'est en dormant que je me serai accroché à quelque meuble; mon ami, je ne peux pas sortir ainsi; de quoi aurais-je l'air, moi qui étais hier si bien mis que toutes les femmes se retournaient pour me lorgner? Pierre, tu dois avoir une belle garde-robe?
--Une garde-robe... oui, tiens, ce cabinet là-bas... Tu trouveras tout ce qu'il te faut.
--J'y voie.
Rossignol court au cabinet que Pierre lui a désigné. Il revient bientôt tenant sous son nez un petit lambeau de toile jaune qu'il assure être un mouchoir des Indes.
--Que le diable t'emporte avec ton cabinet!
--Est-ce qu'on n'y est pas bien?
--Imbécile, je vous demande des habits; des pantalons... et tu m'envoies...
--Dame! tu me parle de garde-robe.
--Ah! mon pauvre Pierre, comme tu es faible sur l'instruction!
--Si tu veut des habits, ceux d'André son dans sa chambre... Oh! tu trouveras de quoi choisir.
--Eh! parle donc... voilà deux heures que je demande cela. Rossignol se rend à la chambre qui lui est indiquée. Il ouvre les commodes, les armoires, et reste en extase devant une garde-robe bien fournie. Aussitôt il procède à sa toilette, et comme Rossignol n'est pas homme à se rien refuser, il se rhabille entièrement, choisissant la plus belle chemise, les bas les plus fins, l'habit le plus neuf, il court à la glace: jamais il ne s'est vu si beau; quoiqu'en frac et en pantalon, il fait des posés antiques en s'écriant:
--Sacrebleu! que je suis bel homme!... quel dommage qu'il ait fallu attendre à quarante-cinq ans pour être aussi propre!... c'est égal, nous réparerons le temps perdu.
Dans son ivresse, Rossignol ouvre les fenêtres qui donnent sur la rue et jette à la volée toute son ancienne défroque en chantant:
/p C'est ici le séjour des grâces... Je n'ai plus besoin de mes vieux habits!... p/
Allez, pantalon, frac, bas, et cætera. Vous avez fait votre temps, devenez la proie du chiffonnier ou du Savoyard... Un instant; ne disons pas de mal des Savoyards! je les prise trop pour cela.
Rossignol revient trouver Pierre, qui est encore assis devant les débris du déjeuner de la veille, et se place devant lui dans l'attitude du _Laocoon_ en lui disant:
--Comment me trouves-tu!
--Tiens! ce sont toutes les affaires de mon frère.
--Il n'est pas question de cela. Je te demande comment tu me trouves?
--Tu es très-propre...
--Tu ne remarques que cela, toi!... une femme verrait autre chose. N'importe, fais aussi un peu de toilette, car tu as du fricandeau sur ton collet et de la matelote dans ta cravate. Pendant ce temps je vais sortir pour une affaire indispensable. Je ne serai pas longtemps; à mon retour, nous irons déjeuner au Cadran-Bleu où chez Desnoyers. A propos, c'est toi qui as la caisse, n'est-ce pas!
--Oui, j'ai de l'argent.
--Eh bien! donne-moi une centaine d'écus; j'ai des emplettes à faire pour notre ménage, car il te manque beaucoup de choses ici...
--Quoi donc?
--Oh! des choses essentielles; d'abord, hier, je n'ai pas trouvé de cure-dents après notre repas.
--Est-ce que tu veux en acheter pour cent écus?
--Ensuite une savonnette, un fer à papillotes; j'aurai tout cela. Il nous faut aussi un domestique; des gens comme nous ne peuvent pas s'en passer; je vais en choisir un.
--Tu disais hier que c'étaient des voleurs.
--J'aurai l'oeil sur le nôtre.
--Mais cent écus...
--Ah! Pierre, si tu ne veux pas te laisser gouverner, je t'abandonne à toi-même... Encore une fois, veux-tu t'amuser depuis le matin jusqu'au soir?
--Sans doute.
--Eh bien! en ce cas, ne regarde donc pas à cent écus.
/p Suis en toute circonstance Et mon exemple et mes leçons. p/
Pierre remet à son ami l'argent qu'il lui demande; celui-ci va prendre le carrick du cocher et l'examine d'un air indécis en murmurant:
--Diable! Il est furieusement laid... et avec une toilette aussi recherchée, ça ne s'accorderait pas.
--Qu'est que tu dis donc, Rossignol?
--Je dis que je voulais reporter ce carrick chez moi; mais je le trouve trop vilain...
--Tu le portais bien hier.
--C'est qu'hier c'était l'anniversaire de la mort de mon oncle... Parbleu! je suis bien bête, je n'ai qu'à le faire porter par un commissionnaire qui me suivra... Holà! la portière.
--Rossignol ouvre la porte pour appeler madame Roch, lorsque celle-ci paraît tenant à la main un pantalon qui lui était tombé sur la tête pendant qu'elle balayait le devant de sa porte.
--Messieurs, dit la portière en présentant le vêtement, que Rossignol reconnaît sur-le-champ, pourriez-vous me dire si c'est de chez vous que l'on a jeté ceci?... Je sortais pour balayer ma portion de rue, je vois fuir des polissons qui ramassaient quelque chose, et sur le même instant ce pantalon tombe sur mon bonnet, dont le noeud a été tout _délaissé_.
--Est-ce toi, Pierre, qui t'amuses à jeter tes culottes par la fenêtre? dit Rossignol d'un air surpris.
--Moi? Ah ben! ce serait un joli amusement!
--Madame Roch, le vêtement ne vient pas de chez nous; d'ailleurs il me semble que, sur son inspection, vous auriez dû penser que des gens comme nous n'ont jamais porté de pareilles guenilles.
--Monsieur, c'est que la fruitière d'en face prétendait...
--La fruitière ferait mieux de compter ses bottes d'oignons que de regarder ce qui se passe chez les voisins. Gardez cela, madame Roch, vous le donnerez le jour de l'an à votre filleul, si vous en avez un. Puisque vous voilà, faites-moi l'amitié de me porter ce carrick jusqu'en bas, où je prendrai un jockey pour me suivre.
--Mais, monsieur...