Part 27
--Oh! non, ma soeur, non, jamais de bonheur pour moi...--Jamais!... André... ne dis pas cela, je t'en prie!... Qu'est-il donc arrivé de nouveau?--Je viens de me battre...--Te battre! toi si doux! si bon!... O ciel! et si on t'avait tué?...
Manette me prend les mains, elle veut s'assurer que je ne suis pas blessé, ses yeux me parcourent, elle respire à peine.--Et avec qui donc ce duel?--Avec le marquis de Thérigny...--Le neveu de madame la comtesse... O mon Dieu! l'auriez-vous tué?...--Non... il est blessé, mais j'espère...--Se battre!... vous, André!--Ah! si tu savais comme le marquis m'a traité...
--Je devine la cause de votre colère... le marquis fait la cour à sa cousine... vous aussi, vous aimez mademoiselle Adolphine, et c'est pour elle que vous vous êtes battus.--J'aime Adolphine... et qui donc t'a appris ce secret?...--Il croit que je ne m'en étais pas aperçue! répond Manette en portant son mouchoir sur ses yeux. Ah! il y a bien longtemps que je le sais!...
Ce sentiment que je croyais si bien caché dans mon sein était connu de Manette!... Pauvres amoureux, comme vous dissimulez mal! Mais je sens que j'aurai du plaisir à épancher mon coeur dans celui de ma soeur:--Tu ne t'es pas trompée, lui dis-je en lui prenant la main. Oui, j'aime, j'adore Adolphine, et cette passion est la cause du chagrin qui me mine... Je sais bien qu'il n'est aucun espoir; mais cet amour, plus fort que ma raison, triomphe sans cesse de mes résolutions!... ah! Manette, je suis bien malheureux!...
--Hélas! me répond ma soeur en sanglotant, pourquoi avez-vous été loger dans cet hôtel!... pourquoi a-t-on fait de toi un beau monsieur?... je savais bien que cela ne vous rendrait pas heureux. Si vous étiez resté commissionnaire, vous n'auriez jamais aimé la fille d'une comtesse... et peut-être... ah! nous serions bien plus contents... mais on n'a pas voulu m'écouter!...
Manette pleure amèrement. Chère soeur! elle prend part à mes chagrins.--Et mademoiselle Adolphine sait-elle que vous l'aimez? reprend Manette au bout d'un moment.--Oui, ce matin j'ai osé le lui avouer...
--Ah! c'est bien mal cela, monsieur; lui dire que vous l'aimez... chercher à lui inspirer de l'amour... Et que vous a-t-elle répondu?... Vous ne voulez pas me le dire... elle vous aime sans doute aussi... oh! oui, je suis bien sûre qu'elle vous aime; et à quoi cela vous avancera-t-il? Vous ne pouvez pas l'épouser, André; vous savez bien que c'est impossible... Oubliez-la, André, oubliez-la.--L'oublier! ah! jamais!...--Jamais! dit-il, ah! mon Dieu!...
Épuisé par tout ce que j'ai éprouvé dans cette journée, je sens un frisson qui me saisit; je tremble, mes dents se choquent avec violence, je veux rentrer chez moi pour chercher le repos. Ma soeur me supplie de lui permettre de m'accompagner.--Cher André, tu souffres, tu es malade, me dit-elle, ah! permets-moi de veiller près de toi, mon père ne le trouvera pas mauvais. Qui te soignera, si ce n'est ta soeur? Non, je ne te quitterai pas. Si je t'ennuie, tu me parleras de tes amours, de ton Adolphine, et je t'écouterai.
Comment la refuser?... Manette prend à la hâte ce qu'il lui faut pour sortir, et nous descendons ensemble. Déjà la fièvre qui me domine fait trembler mes genoux, je m'appuie sur le bras de ma soeur; nous arrivons ainsi à ma demeure. Pierre et Bernard m'y attendaient. Ils sont effrayés de mon état; à peine si j'ai la force de prononcer encore le nom du marquis, en les suppliant d'aller à l'hôtel s'informer de sa situation.
On me met au lit; je ne vois plus, je n'entends plus que confusément ce qui se passe autour de moi. Bientôt un délire violent se déclare, et mes amis sont des étrangers à mes yeux. Plus heureux dans mon égarement que ceux qui m'entourent, je ne vois pas les larmes qu'ils répandent, je ne sens pas les tourments que je leur cause.
Depuis longtemps j'étais dans cet état. Un jour enfin mes yeux se rouvrent à la lumière, ma raison est revenue... J'aperçois Manette assise au pied de mon lit, et ma voix prononce faiblement son nom.--Il me reconnaît! s'écrie Manette, il nous est enfin rendu!...--Chère soeur... tu veillais près de moi!...--Oh! je ne t'ai pas quitté un instant.--Depuis combien de temps suis-je malade?--Il y a aujourd'hui dix-huit jours que tu t'es mis au lit... Ah! tu as été bien mal... mais tu es sauvé maintenant.--Et le marquis, sait-on de ses nouvelles?...--Oui, rassure-toi, il est guéri, déjà sa blessure est cicatrisée.
Cette assurance me fait du bien. Je ne parle plus, mais je souris à Manette, et je suis avec soumission les ordres du médecin. Le marquis n'est pas mort! cette pensée soulage mon âme que la crainte du meurtre oppressait. Pierre s'approche de mon lit, il m'a entendu parler, il vient me témoigner sa joie, il se saisit de ma main que je puis à peine soulever, et frappe dedans de toutes ses forces.
--Mon Dieu! Pierre, vous lui faites du mal! dit Manette en l'éloignant de mon lit.
--Taper dans la main de quelqu'un qui est si faible!
--Oh! c'est égal, ça lui redonnera des forces; ce pauvre André... Je suis si content de le voir sauvé! T'as été joliment bas! et sans c'te pauvre Manette, ma fine... je crois qu'elle a fait plus que tous les médecins qui sont venus. Elle ne te quittait pas; elle apprêtait toutes les drogues; elle a passé plus de huit nuits sans fermer l'oeil.
--Pierre, taisez-vous donc... votre frère a besoin de repos.--Oh! c'est égal, je veux lui dire tout ça. Je veux qu'il sache que vous ne faisiez que pleurer, prier, et pas manger! Pas manger la grosseur de mon pouce par jour.
Je n'ai pas la force de remercier ma soeur, mais je lui tends la main et elle la presse dans les siennes. Ses yeux sont rayonnants de plaisir, de sensibilité; elle semble renaître à la vie en me voyant recouvrer la santé. Le père Bernard vient aussi m'exprimer sa joie. Je voudrais bien savoir si à l'hôtel on a su ma maladie; si Adolphine s'est informée de mon état, mais je n'ose le demander. Désormais la maison de ma bienfaitrice est fermée pour moi... Je me suis fait bannir de sa présence... Cette pensée oppresse mon âme.
Ma convalescence est longue, je suis encore quinze jours sans pouvoir me lever, et lorsque enfin j'essaye mes forces, c'est en m'appuyant sur le bras de Manette; ma soeur ne veut céder à personne le plaisir de soutenir mes pas chancelants. Plusieurs semaines s'écoulent, mes forces sont bien lentes à revenir. Depuis ma maladie je n'ai point parlé de l'hôtel, si ce n'est pour m'informer du marquis; depuis longtemps, m'a-t-on dit, il ne songe plus à sa blessure. Je n'ai point prononcé le nom d'Adolphine, et Manette ne m'en a point parlé non plus. Quand elle me voit rêveur, silencieux, elle cherche à me distraire en me parlant des montagnes de la Savoie et de ma mère. Ce moyen lui réussit toujours; cependant je ne puis plus cacher ma peine, et le nom de Lucile m'échappe:--Est-ce qu'elle n'est pas venue une seule fois? dis-je à Manette; est-ce que personne de l'hôtel ne s'est informé de moi?
Manette détourne la tête, et me répond d'une voix entrecoupée:
--Je croyais que vous cherchiez à oublier entièrement les personnes qui habitent l'hôtel, et voilà pourquoi... je ne vous ai point dit que mademoiselle Lucile était venue.--Lucile est venue... Ah! Manette, qu'a-t-elle dit? ne me cache rien.--Mon Dieu! vous voulez donc toujours penser à des choses qui vous rendent malade?--Non, mais je veux savoir si madame la comtesse est encore irritée contre moi; après tout ce qu'elle a fait pour moi!... ah! Manette, je me reprocherais sans cesse d'avoir perdu son amitié.--Oh! il y a encore autre chose qui vous tourmente; et ce n'est pas à votre bienfaitrice seule que vous pensez. Au reste, mademoiselle Lucile doit revenir bientôt. Maintenant que vous êtes en état de l'entendre, vous la verrez, et vous pourrez parler à votre aise des personnes que vous aimez.
J'attends avec impatience la visite de Lucile; quatre jours après cet entretien, la femme de chambre vient chez moi. Lucile m'embrasse, elle me presse dans ses bras et me témoigne toute sa joie de me voir rendu à la vie. Je ne lui laisse pas le temps de me parler, déjà j'ai répété vingt fois:--Et Adolphine? et sa mère? que s'est-il passé depuis cette entrevue fatale?... Lucile, ne me cachez rien.--Après votre départ, M. le comte a eu un accès de goutte, mademoiselle pleurait, madame s'est enfermée avec elle.... On voyait bien que madame avait aussi beaucoup de chagrin!... Heureusement on n'a pas su que c'était moi qui vous avais procuré cet entretien. M. le marquis est sorti en proférant mille menaces. Cher André! je tremblais pour vous; mais lorsque le soir on a apporté le neveu de monsieur, baigné dans son sang, et qu'il a dit que c'était vous qui l'aviez blessé, alors M. le comte est devenu furieux... son oeil a manqué de lui sortir de la tête, et madame la Comtesse a défendu que désormais votre nom fût prononcé dans sa maison.
--O ma bienfaitrice! c'en est donc fait, vous m'avez retiré votre amitié!... Je ne me consolerai jamais d'avoir encouru votre mépris!...--Calmez-vous, André, je suis sûre qu'au fond du coeur madame vous aime encore... Un jour elle vous pardonnera.--Oh! non, jamais... et... sa fille?...--Mademoiselle est fort triste, je crois qu'elle pleure en secret... mais son cousin ne la quitte presque pas. Il cherche à la distraire, à l'égayer.--Il suffit, Lucile, je vous remercie, j'en sais assez.--Allons, mon cher André, du courage, vous n'avez pas encore vingt ans!... Ce n'est pas à cet âge que les chagrins sont éternels.--Ah! Lucile, je sens que c'est l'âge où l'on aime le mieux.--Je vous dis, moi, qu'un joli garçon ne doit pas ainsi se désoler. Adieu, André, je viendrai vous voir toutes les fois que je le pourrai.
Lucile s'est éloignée, je reste livré à mes pensées; un rayon d'espérance me fuit encore lorsque je me rappelle ce doux entretien, qui fut suivi de circonstances si cruelles; je me dis:--Adolphine sait combien je l'aime, et mon amour ne l'avait pas offensée.
Je puis enfin sortir; mais ce n'est plus du côté de l'hôtel que je porte mes pas, la vue de cette maison me ferait mal!... Manette est retournée chez son père depuis que ma santé est rétablie; mais nous sortons ensemble, son bras m'est devenu nécessaire, sa compagnie me fait du bien. Dans nos promenades, quelquefois je lui dis à peine un mot; mais elle respecte ma peine, elle la partage. Avec mon frère, je ne suis pas aussi bien, car Pierre veut à toute force m'égayer, me faire rire: pour lui faire plaisir, je m'efforce de prendre un air joyeux; mais la gaieté que l'on feint fait plus de mal que les larmes, que l'on verse en liberté.
Déjà trois mois se sont écoulés depuis que je suis relevé de maladie. Je ne parle plus d'Adolphine, Manette se flatte que je l'oublie; mais je cache dans mon sein le sentiment qui me dévore! Toutes les fois que je sors, je suis prêt à courir à l'hôtel, j'ai besoin de toute ma raison pour ne point céder à mon amour. Je sens que je ne puis plus vivre sans avoir quelques nouvelles d'Adolphine... et Lucile ne vient pas! elle aussi abandonne le pauvre André!
Je ne puis résister à mon amour. Un soir, je quitte Manette et son père en leur disant que je rentre chez moi... Mais c'est vers l'hôtel que je dirige mes pas. Il me semble que je ne puis plus différer... Je ne sais quel pressentiment me pousse et me dit que quelque chose va changer ma destinée... Je vole... je respire à peine... J'aperçois enfin cette maison où j'ai passé huit années de ma vie... Je m'arrête pour la considérer... beaucoup de lumières brillent à travers les croisées: quel mouvement! que de monde j'aperçois dans ces appartements!... Il y a sans doute bal... on danse... on se livre au plaisir... et Adolphine fait l'ornement de cette fête!
Je m'approche de la grande porte. Elle est ouverte; la cour est remplie d'équipages... Je me glisse dans la foule derrière les cochers, les laquais:--C'est beau! se disent-ils. Oh! nous sommes ici pour longtemps; le bal est brillant... la mariée est jeune et jolie... ça va durer très-tard...
La mariée!... ce mot me fait frissonner!... de qui donc veulent-ils parler?... Je m'approche de la loge du concierge, et, d'une voix altérée, je lui demande quelle fête on célèbre à l'hôtel.
--Eh! parbleu! c'est le mariage de mademoiselle Adolphine avec son cousin, M. le marquis de Thérigny.
Un froid mortel me glisse dans les veines... Je ne sais quels bras me retiennent, me placent sur un banc de pierre... J'allais tomber sur le pavé... Je reste là près d'une heure, comme un homme qu'un coup violent aurait privé de l'usage de ses sens, et le son des instruments, les éclats de la gaieté retentissent à mon oreille.
Je me lève enfin... je marche à grands pas vers ma demeure... J'entre chez moi... je prends de l'argent dans mon secrétaire, et je trace quelques lignes, par lesquelles mon frère peut disposer de tout ce qui m'appartient. Je vais repartir sans avoir proféré une seule plainte... mais il faut, que je passe par la chambre de mon frère. Pierre dort profondément; je m'arrête pour le contempler.
--O mon frère! dis-je à demi-voix, dors en paix!... sois plus heureux que moi... console notre mère... nos amis... Pensez quelquefois au pauvre André... qu'il serait heureux près de vous si on l'eût laissé dans la classe où le sort l'avait placé!... adieu, mon frère... adieu... J'embrasse Pierre sans l'éveiller, je ferme doucement la porte de sa chambre, puis je sors de la maison, et me mets en route au milieu de la nuit, sans but, sans projet, ne me sentant plus la force de supporter les peines que j'éprouve.
CHAPITRE XXVI
DIVERSES MANIÈRES D'AIMER.
A son réveil, Pierre se rappelle qu'il ne m'a pas vu rentrer la veille; il se hâte de s'habiller et de passer dans ma chambre; surpris de ne point m'y trouver, son inquiétude augmente lorsqu'il s'aperçoit que je ne me suis point couché. Pendant notre voyage en Savoie, j'avais renvoyé notre domestique, qui nous était inutile; depuis notre retour, je n'en avais pas encore pris d'autre. La portière de la maison était chargée de notre ménage. Pierre descend lui demander si je suis rentré dans la nuit; sachant que je suis reparti presque aussitôt, mon frère court chez Bernard, espérant m'y trouver.
Les premiers mots de Pierre ont bientôt appris le sujet de ses alarmes; Bernard et sa fille partagent son inquiétude.
--André a passé la soirée ici hier, dit Bernard; il ne nous a quittés que vers dix heures... il paraissait calme... et n'était pas plus triste qu'à l'ordinaire.
--Où diable est-il passé? dit Pierre, il est revenu vers minuit, puis il est ressorti presque aussitôt.
--Attendez, attendez, leur dit Manette en se préparant à sortir, je me doute bien, moi, où il est allé... restez... Je vais savoir s'il s'est passé quelque événement nouveau... ah! il faut que ce soit pour André... sans cela je ne pourrais me résoudre à entrer dans cette maison.
Manette ôte son tablier, elle met à la hâte un petit bonnet, et, le coeur gros, l'esprit inquiet, redoutant déjà quelque malheur, elle vole jusqu'à l'hôtel de M. le comte. Arrivée devant la grande porte, qui est encore fermée, parce qu'il n'est que sept heures du matin, Manette ne sait comment se présenter; que va-t-elle demander?... que dira-t-elle?... n'importe, son inquiétude triomphe de sa timidité, elle soulève le marteau, qui retentit sur la lourde porte cochère.
Manette attend, écoute. Rien; on n'ouvre pas, et elle n'entend aucun bruit dans la maison. Manette reprend le marteau, et, cette fois, elle frappe deux grands coups de suite, parce que mon souvenir lui donne du courage et qu'elle se dit:--Mon André ne vaut-il pas tous ces grands seigneurs? ne vaut-il pas cent fois plus pour moi?... Ah! que m'importent la colère et les sottises de quelques valets, si je puis avoir des nouvelles de mon ami?
Enfin, la grande porte roule sur ses gonds, Manette entre en jetant autour d'elle des regards timides et se disant tout bas:--Il a pourtant demeuré huit ans dans cette maison!
--Qui est là?... qui diable vient de si bonne heure, lorsque nous avons passé la nuit presque entière? On ne peut pas dormir ici!... Eh bien! répondez donc, que demandez-vous?
La voix partait de la loge du concierge. Manette s'avance assez embarrassée. Elle pourrait bien demander Lucile, elle y a déjà pensé; mais cela lui coûterait beaucoup, car Manette n'aime pas Lucile. Pourquoi? elle ne se l'explique pas bien à elle-même, mais toutes les femmes comprendront ce qui se passe dans son coeur.
--Monsieur, dit-elle enfin en s'approchant du carreau contre lequel la figure rébarbative du concierge est placée, monsieur... c'est que je voulais... savoir... si vous aviez vu André hier au soir?
--André! qu'est-ce que c'est que ça? je ne connais pas ça.
--Comment! monsieur, vous ne connaissez pas un jeune homme... bien gentil... qui a demeuré huit ans dans cet hôtel?
--Ah!... celui qu'on appelait le Savoyard?...
--Oui, monsieur, celui-là.
--Eh! morbleu! il y a plus d'un an qu'il ne demeure plus ici! que le diable vous emporte de venir me réveiller pour cela!... se présenter à sept heures du matin dans un hôtel, faire ce tapage!... il faut être bien hardie!... frapper chez M. le comte comme si on allait chez un marchand de vin!... sortez vite, et refermez la porte.
Manette ne répond rien, mais elle pleure, elle sanglote, et le concierge, qui avait retiré sa tête du carreau, l'y remet de nouveau, et regarde la jeune fille. Manette n'a pas vingt ans, elle est bien faite, fraîche, jolie, et les larmes qui tombent de ses beaux yeux et qu'elle essuie avec le coin de son tablier la rendent encore plus intéressante. Le concierge est homme, les grands yeux noirs de Manette dissipent son envie de dormir, et il lui dit d'un ton plus doux:
--Eh bien! qu'est-ce que vous avez à pleurer comme ça?... c'est votre André qui vous aura fait quelque infidélité? vous êtes pourtant fort gentille... mais ces jeunes gens, ça ne connaît pas le prix d'un tel trésor!...
--Oh! non, monsieur, ce n'est pas cela... je cherche André, parce qu'il a disparu, et je voulais savoir s'il était venu hier dans cette maison.
--Comment voulez-vous que je m'en souvienne? il est venu tant de monde hier! mais il n'est pas présumable que M. André fût de la noce.
--De la noce! et quelle noce, monsieur?...
--Celle de mademoiselle Adolphine, la fille de M. le comte, avec son cousin, le marquis de Thérigny.
--Mademoiselle Adolphine est mariée?
--Oui, d'hier seulement... Ah! cela vous fait sourire...
--Oh! mon Dieu! elle est mariée... et s'il a appris cela...
--Allons, ça vous fait pleurer à présent? que diable avez-vous donc?...
--Ah! monsieur, je tremble qu'André...
--Eh! mais, attendez donc!... je me rappelle à présent qu'hier, entre dix et onze heures, un jeune homme est venu me demander quelle fête on célébrait à l'hôtel.
--Ah! monsieur... c'était lui!...
--Oui... oui, en effet, je crois l'avoir reconnu.
--Et qu'est-il devenu, monsieur?
--Ma foi! je n'en sais rien... La cour était remplie d'équipages; il s'est éloigné, je ne l'ai plus revu.
--Oh! mon pauvre André!... il était au désespoir... Qu'aura-t-il fait? où est-il allé?... Malheureuse que je suis!...
--Eh bien! mam'zelle!... mam'zelle!... prenez donc garde!... vous perdez votre mouchoir.
Manette n'écoute plus le concierge, elle revient en courant près de son père et de Pierre, et leur fait part de ce qu'elle sait. Bernard ne comprend pas pourquoi le mariage de mademoiselle Adolphine m'aurait désespéré, mais alors Manette lui apprend que j'adorais en secret la fille de ma bienfaitrice, et que c'était là la cause de ma continuelle mélancolie.--Oui, dit Pierre, c'est vrai, mon frère était amoureux; il me l'a avoué une fois, ce diable d'amour le tourmentait toujours en voyage, en Savoie, ici... enfin à table même, il était amoureux!...
--Ah! mon père!... qu'est-il devenu? s'écrie Manette, pauvre André, tu es allé pleurer loin de nous, au lieu de verser tes peines dans mon sein... O ciel!... si dans son désespoir...--Rassure-toi, Manette, André aura songé à sa mère, à ses amis... non, non, il est incapable d'une telle action... nous le retrouverons, il reviendra... mais n'apprenons pas cet événement à sa mère, il sera toujours assez temps de l'affliger.
La journée s'écoule sans qu'ils apprennent rien de plus. Pierre a trouvé le papier par lequel je l'autorise à disposer de tout ce que je possède, et la vue de ce papier redouble le désespoir de Manette. Son père tâche de la consoler, et lui répète à chaque instant que je reviendrai. Pierre en dit autant, mais le moment d'après il pleure, et a lui-même besoin de consolation.
Le lendemain se passe de même. Bernard court d'un côté, Manette et Pierre d'un autre. Le soir chacun revient aussi triste et sans avoir rien appris.--Cependant, dit Pierre, il est à c't'heure trop grand pour se perdre... Ce n'est pas comme quand nous arrivions à Paris; André avait peut-être quelque voyage à faire... il reviendra au moment où nous y penserons le moins.
Bernard en dit autant, quoiqu'il ne l'espère pas; mais, témoin du chagrin de sa fille, il lui cache ses propres inquiétudes. Le temps s'écoule, et chaque jour augmente la peine de Manette, qui passe ses journées à pleurer, et la nuit ne peut goûter un moment de repos.
Lucile, qui n'avait pas voulu m'apprendre le mariage de sa jeune maîtresse, arrive un matin et trouve Pierre qui, suivant son habitude, vient de voir tous ses anciens camarades les commissionnaires, auxquels il a donné mon signalement, et près desquels il va tous les jours s'informer si l'on ne m'a point vu passer.