André le Savoyard

Part 26

Chapter 263,966 wordsPublic domain

Je ne sais plus où j'en suis... Je n'ai aucun espoir d'empêcher ce mariage, et cependant il me semble que si j'étais à Paris, que si Adolphine me voyait, elle ne pourrait consentir à cet hymen. Je cours trouver ma mère, et je lui annonce mon départ pour Paris.

--Quoi! mon garçon, tu vas partir?... tu n'y pensais pas ce matin.--Des nouvelles que j'ai reçues me forcent à ne plus différer.--Ah! mon Dieu! est-ce que ces nouvelles-là t'apprennent queuque malheur?... tu as la figure toute bouleversée, mon cher André...--Non, ma mère, non, ce n'est rien... mais il faut que je parte dès demain...--Dès demain?... --Pierre, va au bourg où nous avons laissé notre voiture, demande des chevaux pour demain matin.--Oui, mon frère, j'y cours.--Pierre, si tu veux rester près de ma mère, rien ne t'oblige à revenir à Paris.--Oh! mon frère, je ne serai pas fâché d'y retourner avec toi. On voyage si bien en chaise de poste!--Oui, oui, va avec André, dit ma mère, ne le quitte pas, mon garçon... dans le trouble ou il est, je suis bien aise que tu sois avec lui.

Pierre est parti. Je fais mes apprêts pour le voyage; ma bonne mère me regarde souvent, elle cherche à lire dans mon âme.

--André, me dit-elle enfin, t'as du chagrin, mon garçon, t'as queuque peine, que tu ne veux pas m'avouer...

Je ne puis répondre, mais je prends la main de ma mère, et je la presse sur mon coeur. Mon silence est presque un aveu.

--Avec des talents, de la fortune, tu n'es pas heureux!... reprend ma mère. Ah!... mon cher André, je voudrais encore habiter not'chaumière et te voir, vêtu en Savoyard, revenir aussi gai qu'autrefois, manger la soupe en riant avec nous! Hélas!... tu repars pour Paris!... Si tes chagrins ne se passent point, reviens auprès de moi, mon fils, je tâcherai de te consoler, ou je pleurerai avec toi.

Je rassure ma mère, je cherche à dissiper ses inquiétudes... Mais je ne puis cacher mon impatience d'être à Paris. Enfin, le moment du départ est arrivé, nous embrassons notre mère, je recommande au vieux François la petite propriété; bientôt nous avons rejoint notre voiture, et nous quittons de nouveau la Savoie.

CHAPITRE XXV

ENTREVUE.--DUEL.--PLUS D'ESPOIR.

Nous faisons la route en brûlant le pavé, je paye les postillons en conséquence. Pierre fait ce qu'il peut pour me distraire, mais je le laisse parler seul; je ne rêve qu'Adolphine et le marquis... Je brûle d'être à Paris, et pourtant qu'y ferai-je?... Je ne sais... je suis hors d'état de raisonner.

Enfin, nous sommes arrives. Il est près de dix heures du soir; n'importe, je veux parler à Lucile: je laisse Pierre chez moi, le pauvre garçon est encore tout étourdi de la vitesse dont nous sommes venus; je me rends à l'hôtel.

Le concierge me connaît, je pénètre facilement dans la maison. J'aperçois beaucoup de clarté dans les appartements... Sans doute il y a réunion chez madame la comtesse, sans doute le marquis et Adolphine sont ensemble... Mon coeur se serre; je monte rapidement l'escalier qui conduit à la chambre de Lucile... La femme de chambre descendait; elle se trouve en face de moi, elle me reconnaît et pousse un cri....

--Silence!... lui dis-je; de grâce, Lucile, taisez-vous; je ne veux pas que l'on sache que je suis dans l'hôtel.--Ah! mon Dieu!... c'est que votre vue m'a saisie... On le croit en Savoie... et puis on le voit devant soi... quel plaisir!... ce cher André!...

--Lucile, entrons dans votre chambre, nous pourrons y causer mieux qu'ici.--Oh! je veux bien... Mon Dieu! je n'en reviens pas encore... Ah! vous ne direz pas cette fois que vous m'avez trouvée avec le petit Anglais... Oh! c'est une petite bête... il n'est bon qu'à boire et à manger!...

Nous sommes entrés chez Lucile, je me jette sur un fauteuil pendant qu'elle allume des bougies. Elle revient vers moi pour m'embrasser et s'aperçoit alors de mon trouble, de ma pâleur.

--Qu'avez-vous, André? me dit-elle, vous paraissez souffrant.--Oui... je souffre en effet...--Est-ce la fatigue du voyage?...--Non...--Est-ce que vous auriez trouvé votre mère malade?--Non, grâce au ciel, je l'ai laissée heureuse et bien portante...

--D'où vient donc l'état où je vous vois, André?... Contez-moi ça, vous savez bien que je suis votre amie...

Je garde quelque temps le silence, et Lucile attend avec inquiétude que je m'explique; je balbutie:--Est-il vrai que mademoiselle Adolphine doit épouser son cousin?...

Lucile, qui m'examine attentivement, paraît vivement frappée.--Ah! mon Dieu!... se pourrait-il?... s'écrie-t-elle en laissant tomber ses bras comme anéantie de ce qu'elle vient de découvrir.

--De grâce, Lucile... répondez-moi!--André!... serait-il vrai?... vous aimez mademoiselle?...--Ah! Lucile, taisez-vous!... si l'on vous entendait!...--Le malheureux!... il l'aime... plus de doute... Cette tristesse, cette mélancolie qui le minait depuis quelque temps... Et je n'ai pas deviné cela plus tôt!... Où avais-je donc les yeux!... Mais aussi qui aurait pensé... pauvre André!... Ah! c'est égal, je vous aimerai toujours... Je serai toujours votre amie; et vous, André... vous aurez toujours un peu d'attachement pour moi, n'est-il pas vrai?--Oui, bonne Lucile!... toujours... Mais n'allez pas dire un mot de ce que vous pensez...--Pour qui me prenez-vous donc?... Allez, quand les femmes le veulent, elles sont plus discrètes que les hommes...--Et ce mariage de mademoiselle Adolphine?...--Oh! ce n'est pas encore fait... C'est M. le marquis et M. le comte qui en parlent.--Il se fera... j'en suis certain...--Il faut que mademoiselle et madame le veuillent aussi... Mais quand même il ne se ferait pas... mon cher André... que pouvez-vous espérer?...--Rien!... je le sais!--Quelle folie aussi d'aimer quelqu'un qu'on ne peut avoir!...--Ah! Lucile, est-on maître de son coeur?--Oh! non, c'est vrai, on n'est pas maître de cela, il a raison... Et puis on vous laissait trop courir, jouer, aller seul avec mademoiselle... On disait: Ce sont des enfants!... On croit que les enfants ne pensent à rien, et ça entend déjà malice; avec cela vous étiez si précoce, vous!...--Lucile, ma chère Lucile, j'ai une grâce à vous demander...--Une grâce?--Je sens bien qu'il ne faut plus que je voie mademoiselle Adolphine... Mais, avant de me priver pour jamais de sa vue... je voudrais lui faire mes adieux...--Vos adieux?... mais moi, je vous verrai toujours, n'est-ce pas, André?...--Oui... mais pas à l'hôtel...--Vous ferez bien... en cessant de la voir votre amour passera... Oh! vous ne croyez pas maintenant que ce soit possible; mais un jour, mon ami, vous verrez que j'avais raison... Les hommes ne résistent pas à l'épreuve de l'absence!... Nous autres femmes, c'est différent!... Mais nous avons le coeur autrement fait que vous.

--Lucile, vous ne me répondez pas...--Mais que puis-je donc faire dans tout cela?--Dites en secret à mademoiselle que je suis revenu... que je voudrais la voir... lui parler seul un instant... Si elle consent à m'entendre... Lucile, vous me direz le moment où madame va lire dans son cabinet... alors Adolphine étudie seule dans le petit salon... Ah! que je puisse lui parler un instant, et je m'éloignerai satisfait...--Eh bien! je tâcherai... Écoutez, demain, pendant le déjeuner, j'avertirai mademoiselle de votre retour, vous reviendrez, vous monterez ici, et vous attendrez que je vous avertisse.--Chère Lucile! que vous êtes bonne!--Méchant! je vous aime toujours, moi, malgré votre inconstance. Ah! je voudrais tant vous voir heureux...--Heureux!... ah! jamais... jamais...--Allons, monsieur, ne vous désolez pas... Cela me fait trop de peine... Ah! si j'étais comtesse, cela ne m'empêcherait pas de vous épouser!...--Adieu, Lucile... à demain... ne n'oubliez pas...--Non, non, comptez sur moi.

Je sors de l'hôtel et je rentre chez moi. Mon frère dort profondément... Heureux Pierre!... Tu n'as point de soucis, de tourments, d'inquiétudes!... Et cependant, aux yeux de tout le monde, c'est moi que le sort a favorisé. J'ai trouvé à Paris des amis, des protecteurs, j'ai reçu de l'éducation, j'ai maintenant une fortune indépendante; tandis que mon frère, que nul hasard n'a poussé, est resté commissionnaire et ne sait point encore signer son nom. Mais je ne puis trouver le repos, et Pierre dort en paix! La nature dédommage toujours ses enfants.

Le point du jour me retrouve debout dans ma chambre... comptant les heures qui s'écouleront encore avant que je voie Adolphine. Je ne puis me présenter à l'hôtel avant neuf heures du matin; que faire jusque-là? Allons voir Bernard et Manette, allons chercher près de ces bons amis quelques distractions. Pierre dort toujours... Il se repose des fatigues du voyage... ne l'éveillons pas... Il n'est point amoureux, lui!...

On est matinal chez Bernard; je le trouve déjeunant avec sa fille. Un cri de joie de Manette annonce à son père ma présence; je suis dans les bras de mes amis, je leur conte tout ce que j'ai fait en Savoie. Manette m'écoute avec délices, elle semble craindre de perdre une seule de mes paroles, et son père me frappe souvent sur l'épaule en me disant:

--C'est bien, André... T'as bien fait d'acheter c'te maison... V'là ta mère qui va vivre comme une reine... Allons, dans queuque temps je me retire du commerce et je vais voir cette bonne Marie!...

Chez Bernard le temps a passé plus vite. J'entends sonner neuf heures, je puis me rendre à l'hôtel. Je dis adieu à mes amis en leur promettant de les revoir bientôt. Je vole chez Lucile, je la trouve dans sa chambre.

--Il est encore de bonne heure, me dit-elle, on n'a pas déjeuné en bas, il faut attendre, mon cher André, mais vous déjeunerez avec moi... Le petit jockey m'a apporté du... du _plum-pudding!_... Il a cru me faire un cadeau... Ah! je trouve cela bien mauvais!... Mais je vais vous donner du café.--Merci, Lucile, je ne veux rien prendre.--Monsieur, il faut toujours qu'un amoureux mange, entendez-vous, il ne faut pas croire qu'on soit plus intéressant parce qu'on ne prend rien, c'est très-mal raisonner...

Elle sert le déjeuner, je suis obligé de la laisser faire; mais, à chaque minute, je la conjure de descendre près d'Adolphine. Enfin elle est partie... Je tremble... que va répondre mademoiselle? consentira-t-elle à m'entendre... et que vais-je lui dire?... Mais Lucile ne remonte pas... Une demi-heure s'écoule... Il me semble qu'il y a un siècle... je ne puis plus tenir dans la chambre... Elle rentre enfin.

--Ah! que vous avez été longtemps!...

--Vraiment, monsieur, vous croyez que l'on trouve tout de suite l'occasion de parler en cachette... que cela va tout seul...

--Eh bien Lucile! qu'a-t-elle dit?--M'y voilà... D'abord madame était là, et je n'osais point parler bas à mademoiselle... enfin madame a passé dans sa chambre et j'ai annoncé votre retour... mademoiselle en a paru charmée.--Charmée... ah! Lucile! est-il vrai?...--Eh! oui, monsieur, c'est vrai; mais quand j'ai dit que vous étiez dans ma chambre et que vous désiriez la voir seule un instant, alors elle a demandé qui vous empêchait de descendre et de lui parler devant sa maman... Je ne savais trop comment répondre à cela... j'ai dit que vous aviez sans doute quelque secret que vous ne vouliez pas révéler devant madame la comtesse... Mademoiselle a rougi, puis enfin m'a dit qu'elle allait rester à étudier son dessin dans le petit salon... et cela veut dire qu'elle consent à vous entendre.

--Ah! Lucile, quel bonheur!--Je guetterai le moment où madame passera chez elle; ensuite si elle revient et vous trouve là, vous serez censé arrivé pour la voir. J'espère que je suis bonne... Ah! vous ne le méritez pas... mais je redescends et je viendrai vous appeler dès que mademoiselle sera seule.

Je vais donc revoir Adolphine... et la voir un moment sans témoin. Ah! si ma bienfaitrice connaissait ma hardiesse... mais je ne veux dire qu'un mot à celle que j'adore... qu'elle sache que toute ma vie son image sera gravée dans mon coeur... que nulle autre, n'y régnera, et je m'éloigne pour jamais.

Je ne puis exprimer ce que j'éprouve au moment où Lucile reparaît et me fait signe de descendre... je ne sais comment je suis parvenu dans le salon... mais je suis devant Adolphine, et Lucile passe dans l'appartement de sa mère en me disant:--Je tousserai tout bas quand madame reviendra.

Adolphine me sourit:--C'est vous, André? me dit-elle vous avez voulu me parler en secret... Auriez-vous quelque chagrin que vous n'osez confier à ma mère?...--Non, mademoiselle.. mais... je voulais... je désirais... vous dire adieu avant de partir pour jamais...--Comment! vous arrivez de la Savoie, et vous songez déjà à repartir?--Que ferais-je à Paris... bientôt je ne pourrai plus vous voir... vous allez, m'a-t-on dit, vous marier.--Me marier!... on ne m'en a point parlé; qui vous a dit que l'on pensait à me marier?...--Monsieur votre cousin ne vous quitte plus... il vous fait la cour... cela est naturel. Il vous aime... eh! qui pourrait vous voir sans vous aimer!... Sans doute vous l'aimez aussi?

Elle ne me répond pas, mais elle me regarde si tendrement que j'ose m'approcher davantage et prendre sa main que je presse dans la mienne en balbutiant:--Je fais des voeux pour votre bonheur, mademoiselle, mais je sens que je n'aurai pas le courage d'en être le témoin... Hélas!... personne ne me plaindra, moi, et pourtant les chagrins... la douleur... tel est désormais mon partage!...

--André, vous serez malheureux?...--Oui, mademoiselle... mais il faut que je souffre en silence... Ah! si du moins vous me plaignez, si vous me pardonnez de vous aimer... je m'éloignerai moins à plaindre.--Vous pardonner... est-ce que c'est un crime de m'aimer?... N'avons-nous pas été élevés ensemble?... n'êtes-vous pas le compagnon de mon enfance, de mes premiers jeux?... je vous aime aussi, moi, et je ne pensais pas que ce fût mal.

--Vous m'aimez! ah! mademoiselle! je ne suis plus à plaindre... Ce mot efface toutes mes souffrances!... Cet instant de bonheur me donnera la force de supporter un siècle de peines!

Je suis tombé aux genoux d'Adolphine, je tiens une de ses mains que je presse contre mon coeur: elle penche sa tête vers moi, des pleurs coulent de ses yeux... Qu'elles sont douces pour moi, ces larmes qui me prouvent l'intérêt que je lui inspire! Pans cette situation, nous oublions que le temps s'écoule: un cri parti à la porte du salon nous rappelle à nous-mêmes. Je me retourne... Grand Dieu! c'est M. le comte, et il m'a vu aux genoux de sa fille!

Adolphine reste immobile et tremblante; je me suis relevé, et, confus, je me tiens à quelques pas. M. de Francornard s'est jeté dans un fauteuil, il est tellement en colère que, pendant quelques minutes, il ne peut parler; enfin les paroles se font jour et les phrases sont accompagnées de gestes menaçants.

--Misérable suborneur!... ai-je bien vu!... dois-je en croire mon oeil!... Un Savoyard aux genoux de ma fille... un malheureux que nous avons élevé par charité se permet de prendre la main de mademoiselle de Francornard!... J'étouffe: cela va faire remonter ma goutte!

Aux cris de M. le comte, son neveu entre d'un côté, et de l'autre madame la comtesse paraît suivie de Lucile.

--Qu'avez-vous donc, monsieur? demande ma bienfaitrice, pourquoi ce tapage?... André ici!... ma fille tremblante! que s'est-il donc passé?--Ce qui s'est passé... par Dieu! madame, je crois qu'il était temps que j'arrivasse!... Je vous fais compliment de votre André... c'est un joli garçon!... Je viens de le trouver aux genoux de votre fille.

--Aux genoux de ma fille!... grand Dieu!... serait-il vrai, André?... Je baisse la tête... je suis confondu.--Ce drôle aux genoux de ma cousine! s'écrie le marquis. Ah! ceci est trop fort! et c'est à moi de châtier ce misérable!

En disant ces mots, il court vers son oncle; lui prend sa canne, puis revient vers moi et se dispose à me frapper; mais la voix du marquis m'a rendu à moi-même... Pendant que madame la comtesse crie:--Arrêtez! aussi prompt que l'éclair, je lui arrache la canne des mains, et, la brisant en plusieurs morceaux sur mon genou, je la jette avec violence à ses pieds.

Le marquis frémit de colère. Adolphine lève vers moi ses bras suppliants; le comte est couché dans son fauteuil: de rouge qu'il était, son visage est devenu violet. Lucile me fait signe de fuir; la comtesse se place entre moi et Thérigny.

--Sortez, monsieur! me dit ma bienfaitrice d'un ton qui me perce l'âme, et ne reparaissez plus dans cette maison... Je n'aurais jamais pensé que vous y apporteriez le trouble et la discorde!

Je suis atterré, je vais partir sans oser lever les yeux, lorsque le marquis me saisit le bras en me disant:--Je vous retrouverai, je l'espère.--Quand vous voudrez, monsieur; mais veuillez vous rappeler que je suis homme comme vous.

C'en est fait, je quitte l'hôtel, et c'est pour n'y jamais rentrer. Madame la comtesse m'a banni de sa présence, je sens que j'ai mérité sa colère!... mais Adolphine m'a dit qu'elle m'aimait! et ce souvenir efface tous les autres.

Cette scène m'a tellement troublé, que je parcours les rues pendant longtemps sans savoir où je vais, sans avoir aucun but; enfin, je ne sais comment je me retrouve devant ma demeure. Le portier me remet un billet que l'on vient, me dit-il, d'apporter à l'instant; je brise le cachet et lis ces mots:

/# «Quoique vous ne soyez qu'un malheureux dont mon mépris devrait faire justice, je veux bien descendre jusqu'à vous pour laver l'insulte que vous avez faite à ma cousine. Je vous attends ce soir à six heures avec des pistolets à l'entrée du bois de Vincennes; mon jockey seul m'accompagnera.

«Le marquis >DE THÉRIGNY #/

Ce soir à six heures, il n'est pas midi, j'ai du temps devant moi. Un duel! un duel avec le neveu de ma bienfaitrice! Malheureux! dans quelle affaire me suis-je engagé! Si je suis vainqueur j'ajouterai à tous mes torts celui d'être le meurtrier du marquis, qui, je sens, a droit de me demander raison de ma conduite imprudente. Pendant huit ans élevé dans la maison de madame la comtesse, comblé de ses bienfaits, recevant par ses soins une éducation et des talents auxquels je ne devais pas prétendre, comment ai-je reconnu ses bontés? En osant élever mes regards sur sa fille, en semant le trouble dans sa maison, en provoquant le neveu de son époux. Ah! je sens tous mes torts; mais il m'est impossible de refuser ce combat! mon seul désir est de succomber!... Vaincu, je serai moins coupable!... Malheureux! et ma mère, qui la consolera?

Je monte chez moi, mon frère m'attendait; il est surpris de ne m'avoir pas vu depuis la veille. Je l'embrasse tendrement:--Pierre, lui dis-je, une affaire importante me force à sortir à six heures. Si ce soir je ne suis pas de retour, dispose de tout ce qui est ici; mais, crois-moi, ne reste pas à Paris... Retourne en Savoie, va consoler ma mère.

--Oh! je n'y retournerai qu'avec toi, dit Pierre, ma mère m'a dit de t'amuser, de te distraire. Tu es triste aujourd'hui... Viens chez le papa Bernard, mam'zelle Manette t'égayera, elle t'aime fièrement, mam'zelle Manette!... Ah ça! ce n'est donc pas d'elle que tu es amoureux?--Laisse-moi, Pierre, va sans moi chez nos bons amis; je t'y rejoindrai ce soir.--Eh bon! c'est dit, je t'y attendrai.

Pierre m'embrasse et s'éloigne. J'ai besoin d'être seul; que de pensées viennent m'assaillir!... mais l'image d'Adolphine triomphe de toutes les autres, elle est toujours devant moi, je me crois encore à ses pieds, et, le dirai-je, mes tourments mêmes ont quelque chose de doux que je ne changerais point contre un bonheur qu'il me faudrait acheter par son indifférence.

Le temps fuit bien vite dans les rêveries de l'amour; ma montre marque cinq heures et quart, et je suis encore chez moi!... Je ne veux point faire attendre le marquis. Je me hâte de prendre les pistolets qui appartenaient à M. Dermilly. Ah! s'il avait prévu que j'emploierais ces armes contre un parent de sa Caroline, il ne m'aurait pas traité comme un fils. Et cependant pouvais-je me laisser insulter... frapper?... Cette idée ranime ma colère; je descends, je prends un cabriolet.--Dix francs pour toi, dis-je au cocher, si je suis un peu avant six heures à l'entrée du bois de Vincennes.

Mon cocher paraît décidé à faire crever son cheval pour dix francs. Nous arrivons à l'heure juste; je descends et regarde autour de moi. Personne encore... Attendez-moi, dis-je à mon cocher, de toute façon j'aurai besoin de vous.--Suffit, not' bourgeois, je vois de quoi il s'agit... Queuques dragées à échanger. Je connais ça... comptez sur moi; je suis le mutus des cochers.

Je m'avance dans le bois, le temps est pluvieux, ces lieux sont déserts... Le marquis tarde bien; enfin une voiture paraît sur la route... elle s'approche, je la reconnais, c'est le vis-à-vis du marquis. Il s'arrête près de moi; le marquis descend légèrement en faisant signe à son jockey de garder la voiture. Il m'aperçoit et se dirige dans l'épaisseur du bois... nous nous arrêtons bientôt, et chacun se recule jusqu'à ce qu'une distance d'environ quinze pas nous sépare.--Je pense, dit le marquis en souriant dédaigneusement, que c'est à moi de commencer.--Oui, monsieur, je le pense aussi.

Le marquis arme son pistolet, il m'ajuste, le coup part... Je n'ai pas été atteint.--A votre tour, me dit-il froidement, je suis bien maladroit aujourd'hui.

Je ne sais ce que je dois faire... j'hésite, je balance.--Tirez, me dit-il, ou je croirai que vous avez peur de recommencer.

Ces mots me décident; je tiens mon arme, mais je regarde à peine mon adversaire. Le coup part... malheureux! qu'ai-je fait!... Le marquis tombe sur le gazon.

Je cours à lui; le sang coule en abondance de la blessure qu'il a reçue dans le côté droit.--C'est peu de chose, me dit-il, faites avancer mon vis-à-vis... Aidez-moi à y monter, et je pourrai arriver à l'hôtel.

Je fais avancer la voiture, je place le marquis dedans; le petit jockey monte sur le siége et fouette les chevaux, qui partent rapidement. Je suis seul dans le bois, inquiet de l'état du marquis, désespéré de ma victoire, et prévoyant que c'est une nouvelle barrière que je viens d'élever entre Adolphine et moi.

Il faut cependant retourner à Paris. Je retrouve mon cocher; il m'aide à monter, car je n'ai plus la tête à moi: l'image du marquis baigné dans son sang est toujours devant mes yeux... S'il allait succomber!... Ah! je sens que je ne me pardonnerais jamais sa mort.

--Où allons-nous, mon bourgeois?--A Paris...--C'est fort bien, mais encore de quel côté?...--Hélas! je ne sais!... O ma mère! si vous saviez que votre fils vient de verser le sang d'un homme... mais vous ne le croiriez pas!--Il paraît que l'adversaire a attrapé la noisette...--Il n'est que blessé et j'espère...

--En ce cas, il ne faut pas vous désoler... c'est l'affaire du chirurgien, ça ne vous regarde plus... en avant, Cocotte... et nous allons?--Chez Bernard...--Qu'est-ce que c'est ça, Bernard? un traiteur?--Allez rue Vieille-du-Temple, je vous arrêterai où il faudra.

Mon vieil ami saura tout, il me dictera la conduite que je dois tenir; ah! si je l'avais consulté plus tôt!... sans doute ce duel n'aurait point eu lieu. J'oublie maintenant que le marquis aime Adolphine, et, dût-il devenir son époux, je n'ai qu'un désir, c'est que sa blessure ne soit pas mortelle.

Nous voici devant la porte de Bernard, je descends de cabriolet et je monte chez le porteur d'eau. Manette est seule; en me voyant, elle court dans mes bras, et des pleurs coulent de ses yeux.--Qu'as-tu donc? lui dis-je.--Pierre nous avait dit que tu avais l'air fort agité... que tu avais parlé de ne plus revenir... j'étais si inquiète; mon père et ton frère sont allés à ta recherche... mais te voilà... je respire enfin... D'où viens-tu donc, André?... et pourquoi nous causes-tu de si cruelles alarmes?... comme tu es pâle... défait!... mon Dieu!... ne te verrai-je plus l'air heureux et content?...