Part 25
Mais déjà j'ai quitté la barrière, les réflexions sont venues me rappeler à moi-même; je pense à Paris, à Adolphine, aux changements qui se sont opérés depuis onze ans... Je soupire... Pierre se balance toujours... Mais il revient à son village tel qu'il en est sorti.
Nous remontons en voiture mais nous là laissons dans le bourg qui précède notre chaumière d'un quart de lieue; je veux faire ce trajet à pied. Pierre ne conçoit rien à cette idée, il espérait entrer au grand galop dans son village.--Mon frère, lui dis-je, nos voisins, nos amis pourraient croire que nous sommes devenus fiers, que nous voulons faire de l'embarras!... Crois-moi, il vaut mieux revenir à pied dans le lieu de notre naissance et ne faire croire que nous sommes riches que par le bien que nous ferons aux malheureux.
Pierre m'embrassa en s'écriant:--T'as raison, André, t'as toujours raison, mais moi je n'suis qu'une bête et je ne vois pas plus loin que mon nez.
Je renvoie les chevaux, je paye le postillon. Nous prenons nos valises, nous les attachons chacune à un bâton. Pierre veut tout porter en disant qu'il en a l'habitude, qu'il est plus fort que moi, et que c'est son métier; mais je m'y oppose. Je veux aussi porter mon paquet... Je serais si fâché de paraître au-dessus de mon frère!
Nous hâtons notre marche en regardant avec amour ces lieux qui nous rappellent notre enfance. Mais nous approchons de notre chaumière, c'est là que tendent tous nos voeux. Au détour d'un sentier qui conduit à la montagne, nous apercevons la place où notre mère nous dit adieu et nous suivit des yeux si longtemps. Nous nous regardons tristement Pierre et moi... La même pensée nous est venue... Jacques était là aussi avec notre mère; c'est là que nous l'aperçûmes pour la dernière fois... Le pauvre petit envoyait des baisers à ses frères qu'il ne devait jamais revoir.
Nous nous arrêtons pour essuyer les pleurs qui coulent de nos yeux... Hélas! il n'est point de parfait bonheur; le nôtre eût été trop grand si nous avions retrouvé dans notre village tout ce que nous y avions laissé.
Mais notre mère nous attend... courons dans ses bras. Nous franchissons rapidement la montagne: arrivés au sommet, nous apercevons parfaitement notre chaumière... Oh! nous la reconnaissons bien, quoique nous l'ayons quittée fort jeunes.--La voilà! la voilà!... c'est tout ce que nous pouvons nous dire... Les souvenirs, la joie nous ôtent la force de parler. Nous ne marchons plus, nous volons jusqu'à cette demeure chérie... Nous la touchons enfin... et nous tombons à genoux devant le toit qui nous a vus naître.
La porte est fermée: sans doute notre mère est là; mais irons-nous brusquement nous jeter dans ses bras?...--On dit que la joie fait du mal, me dit Pierre. Moi, j'ai de la peine à croire que ce mal soit dangereux. Je ne puis plus résister, je frappe en tremblant... On ouvre: C'est elle... c'est notre bonne mère!... qui nous fait un beau salut en nous disant:--Qu'y a-t-il pour votre service, messieurs?
Messieurs!... elle ne reconnaît pas les deux enfants qu'elle a vus partir si petits! Onze années ont fait de nous des hommes, et notre mise élégante doit tromper ses yeux. Mais le coeur devine, il pressent le bonheur... Nous restons immobiles devant elle... nous sourions, nous n'osons encore parler, mais nous lui tendons les bras et déjà son coeur nous a nommés.
--Ah! mon Dieu! s'écrie-t-elle, serait-ce?...--Oui, c'est nous, ma mère: c'est André, c'est Pierre qui sont revenus! nous écrions-nous tous deux, et nous sautons au cou de notre mère, comme nous le faisions étant petits; mais quand le coeur n'est pas changé, on conserve en grandissant les douces habitudes de l'enfance.
Pendant longtemps nous ne pouvons qu'échanger des mots sans suite, mais ils partent de l'âme, ils expriment notre bonheur à tous trois. Notre bonne mère ne peut se lasser de nous embrasser, puis de nous admirer pour nous embrasser encore en s'écriant:--Mon Dieu!... que vous êtes donc devenus beaux garçons, mes pauvres petits!... comme vous êtes bien mis... queu jolie tournure... Toi, surtout, André, t'as l'air d'un seigneur, mon garçon... Pierre a ben encore un peu de son air du pays, de sa gaucherie d'autrefois... Mais toi, André... comme t'es dégagé et toujours aussi bon... Ah! j'en ai eu souvent des preuves!... et, grâce à toi, depuis ton départ ta mère n'a point connu l'indigence.
--Pierre en eût fait autant, ma mère, si un fripon ne l'avait pas trompé en gardant l'argent qu'il vous envoyait.--Oh! je vous crois, mes enfants, je vous crois!... et d'ailleurs vous m'aimez toujours!... Ah! je suis ben heureuse! Pourquoi faut-il que ce pauvre Jacques n'ait pu vous presser dans ses bras!... Mais vous voilà! nous le pleurerons ensemble, et je sens, en vous embrassant, que je suis encore heureuse mère.
Nous entrons dans notre chaumière. Chaque meuble, chaque objet nous rappelle notre enfance.--Tiens, Pierre, dis-je à mon frère, voilà la grande chaise sur laquelle est mort notre bon père... C'est là que nous nous mîmes à genoux autour de lui. Voilà la place où il s'asseyait de préférence... où il nous faisait sauter dans ses bras.
--Oui, mes enfants, oui, c'est bien cela, dit notre mère en essuyant ses yeux. Ces pauvres petits... ils reconnaissent tout... ils n'ont rien oublié.--V'là où nous couchions! s'écrie Pierre; mais j'crois qu'à présent nous aurions de la peine à tenir là.--Et voilà où j'ai trouvé le portrait de ma bienfaitrice...--Oui, mon cher André, ce bijou qui a été cause de ton bonheur! c'est grâce à lui que t'as si bien fait ton chemin et que te v'là maintenant un beau monsieur!... Vous me conterez tout ce qui vous est arrivé depuis que vous m'avez quittée, mes enfants, vous ne me cacherez rien... songez que tout intéresse une mère... Mais reposez-vous... asseyez-vous... Est-ce que vous êtes venus à pied?
--Oh! que non, dit Pierre, j'sommes venus commodément... nous avions... Je serre le bras de mon frère en lui faisant signe de se taire. Ma mère ne sait pas que M. Dermilly est mort et qu'il m'a fait son héritier; je veux lui ménager une surprise, et c'est pour cela que je me hâte d'interrompre Pierre en disant:--Nous avons trouvé une occasion de voyager sans nous fatiguer... nous en avons profité.
--Tant mieux, mes enfants; mais je veux vous régaler, vous faire queuque chose... vous savez ben, de ces gâteaux que vous aimiez tant autrefois... Ah! dame, si j'avais su votre arrivée, j'en aurais préparé d'avance... mais vous avez voulu me surprendre; c'est égal, vous en aurez pour ce soir.
Pendant que ma bonne mère se donne bien du mal pour nous faire des gâteaux, nous allons, mon frère et moi, visiter le village et voir si nous reconnaîtrons quelques anciennes connaissances. Mais c'est au cimetière que nous nous rendons d'abord; nous allons saluer la tombe de notre père et celle de Jacques, qui est tout auprès. On a bientôt parcouru l'intérieur d'un cimetière de village. Là, point de faste, point de monuments; des croix, quelques pierres, quelques couronnes, c'est tout ce qui marque la place de ceux qui ne sont plus. La mort y est simple comme la vie que l'on a menée; les villageois s'y rendent pour pleurer ceux qu'ils ont perdus et non pour admirer de beaux mausolées et lire de louangeuses inscriptions.
Après nous être agenouillés devant la tombe de Jacques et de notre père, nous gagnons lentement le village. Nous nous arrêtons souvent; ces sentiers, ces routes furent témoins de nos jeux. C'est par ici que nous nous livrions bataille avec des boules de neige...--Tiens, me dit Pierre, c'est là que j'en ai reçu une juste dans l'oeil... Je n'ai pas oublié non plus cet heureux temps!
Personne dans le village ne nous reconnaît; il faut que nous nous nommions. Chacun alors s'écrie:--Eh quoi! ce sont les fils de Marie!... Comme ils ont l'air de beaux messieurs!
Mais on s'aperçoit bientôt que notre coeur est toujours le même, et chacun alors nous embrasse et nous comble d'amitiés.
Nous retournons trouver notre mère, qui nous a apprêté un repas somptueux pour le village. Depuis longtemps je n'avais eu autant d'appétit: je fais honneur aux gâteaux, aux galettes. La bonne Marie est enchantée; mais Pierre, tout en mangeant, fait parfois la grimace.
--Est-ce que tu ne trouves pas tout cela bon? lui demande ma mère.--Oh!... dame... c'est que, voyez-vous, la cuisine de Paris... oh! c'est autre chose...--Quoi! Pierre, tu n'aimes plus les gâteaux de ton village qui te régalaient si bien autrefois?...--Ah! écoutez donc, autrefois je ne connaissais pas les omelettes soufflées et toutes ces bonnes choses que j'ai mangées en dînant chez le traiteur avec Loiseau!... Ah! ma mère!... les omelettes soufflées!... c'est ça qui est fameux!... Ah! si j'avais pu vous en apporter une dans ma poche... Mais si vous venez à Paris... Oh! je veux que vous ne mangiez que de ça pendant quinze jours.--Merci, mon garçon; mais je ne quitterai pas mon pays pour tes omelettes soufflées... Je suis bien sûre que cela ne vaut pas mieux que mes gâteaux... N'est-ce pas, André? ah! tu les trouves bons, toi, et ça me fait plaisir.
--Oui, ma mère, oui, je les aime toujours, dis-je en marchant sur le pied de mon frère pour lui faire sentir qu'il fait de la peine à notre mère en ne trouvant pas ses gâteaux aussi bons qu'autrefois... Le repas achevé, chacun de nous raconte ce qui lui est arrivé depuis qu'il a quitté le toit paternel. L'histoire de Pierre est bientôt terminée; la mienne est beaucoup plus longue. Ma mère n'avait appris qu'imparfaitement toutes mes aventures; elle bénit mes bienfaiteurs, et verse des larmes lorsque je lui apprends la mort de M. Dermilly.
--Dis-lui donc que t'es riche, me dit tout bas Pierre, ça la consolera ben plus vite. Mais un regard que je lance à mon frère le force au silence, et il se contente de murmurer entre ses dents:--Oh! c'est égal!... André... à présent... c'est ben aut'chose.
Ma mère ne fait pas attention aux demi-mots de Pierre; elle me recommande la plus tendre reconnaissance pour ma bienfaitrice, la plus constante amitié pour Bernard et sa fille. Ce qui me contrarie, c'est qu'elle me parle à peine d'Adolphine; elle en revient toujours à Manette, on voit que le caractère de ma soeur a séduit ma mère; tout dans Manette lui plaît; je n'ai parlé que de ses vertus, mais Pierre vante sa beauté, sa taille, sa gentillesse, et ma mère s'écrie souvent:--Que j'aurais de plaisir à embrasser cette bonne fille-là!
L'heure du repos est venue, il s'agit de nous coucher. Ma mère craint que nous soyons mal dans la chaumière: je la rassure, et ne veux pas d'autre lit qu'un matelas jeté sur de la paille dans l'enfoncement qui formait autrefois notre chambre à coucher. Pierre me regarde en ouvrant de grands yeux, il ne conçoit rien à ma manière d'agir; mais il n'ose pas se permettre d'observations, et se contente de me dire en se couchant près de moi:--André, est-ce que tu ne veux plus être riche?
Je regarde mon frère en souriant.--Dormons encore sous le toit qui nous a vus naître, lui dis-je; mon cher Pierre, il ne faut pas, parce qu'on est riche, se priver d'un aussi doux plaisir.
Pierre ne me répond plus, il dort déjà; j'en fais bientôt autant que lui en me berçant des souvenirs de mon enfance.
Au point du jour, je laisse Pierre dormant encore, et ma mère apprêtant notre déjeuner. Je sors, sous le prétexte de me promener un moment; mais j'ai un autre motif: hier, en parcourant le village avec mon frère, j'ai aperçu une fort jolie maison bourgeoise, bâtie dans une situation charmante, et à la porte de la maison j'ai lu distinctement: A vendre ou à louer.
C'est cette propriété que je veux voir, c'est là que je me rends en secret. Je frappe: un vieux jardinier vient m'ouvrir; c'est lui qui habite seul la maison.--A qui s'adresse-t-on pour l'acheter? lui dis-je.--Oh! monsieur, c'est facile: on va chez le notaire de la ville de l'Hôpital; c'est lui qui est chargé de conclure. C'te maison avait été bâtie pour une jolie dame qui voulait vivre loin du monde; mais, après y avoir passé six mois, elle s'en est allée en disant qu'on ne venait pas assez souvent lui demander à dîner, et elle a chargé le notaire de vendre ce bien.
--Voyons la maison?--J'vas vous faire voir tout, monsieur; je suis le jardinier. D'abord une jolie cour me plaît, la maison est bâtie avec goût. Un rez-de-chaussée, un premier et des greniers; on pourrait y loger douze au moins. Tant mieux, on a de la place à offrir à ses amis; les personnes que l'on appelle ainsi en Savoie méritent ce nom, et celles qui viendraient de Paris jusqu'ici pour nous voir le mériteraient aussi. La maison est meublée avec simplicité; mais il y a tout ce qu'il faut: une laiterie, un colombier, une serre, un pigeonnier; on n'a rien oublié. Voyons maintenant le jardin. Deux arpents et demi en plein rapport, jusqu'à un petit champ de blé; on peut vivre sans sortir de chez soi. C'est charmant, je suis enchanté. Et combien tout cela? dis-je au vieux jardinier.
--Ah! dame, monsieur... ça vaut de l'argent... mais vous voyez aussi que la maison est jolie, qu'il y a du terrain, du rapport, que c'est tout meublé.--Mais enfin, combien en veut-on?--Neuf mille francs, monsieur.--Neuf mille francs?...
Il me semble que c'est pour rien; mais j'oublie que je ne suis plus à Paris, et qu'ici une maison coûte moins qu'un petit appartement à la Chaussée-d'Antin.
--Tu peux ôter l'écriteau, dis-je au jardinier; j'achète la maison.--Vous l'achetez, monsieur?... Ah! mon Dieu!... et moi, qui ai soin du jardin?--Je t'achète aussi... que te donnait-on ici?--Ah! mon bon monsieur, je prends ce qu'on veut, pourvu que j'ayons toujours ma petite cabane dans l'fond de la cour; le jardin me fournit de quoi vivre... et avec dix écus par an, je sommes content... mais aussi je vous promets de travailler depuis le matin jusqu'au soir. Dix écus!... pauvre homme!... M. le comte en donne cent à une foule de laquais qui passent leur temps à bâiller dans ses antichambres... mais j'oublie toujours que je ne suis plus à Paris.--Tiens, en voilà vingt, je te paye d'avance; tu resteras avec ma mère, tu ne la quitteras plus.--Vot' mère... quoi! monsieur, c'est pour vot' mère... que vous achetez c'te belle maison?...--Chut... tais-toi, ne dis rien; je veux la surprendre... je cours à la ville, chez le notaire, et ce soir, j'espère, le contrat sera passé.
En partant de Paris, j'avais emporté environ dix mille francs en or que j'avais trouvés dans le secrétaire de M. Dermilly; je ne puis mieux employer cette somme qu'à l'achat de cette jolie maison, dans laquelle ma mère trouvera sur ses vieux jours toutes les commodités de la vie. Plein du plaisir que je vais lui causer, j'ai retrouvé mon agilité d'autrefois, je gravis les montagnes qui conduisent à la ville; en peu de temps j'ai franchi la distance qui m'en séparait; je ne marche pas, je vole; enfin, je suis chez le notaire, auquel j'ai expliqué le sujet de ma visite, avant qu'il ait fini de me faire la révérence.
Malheureusement, l'homme de loi n'est pas aussi vif que moi: il met des formes à tout ce qu'il fait, et des virgules dans tout ce qu'il dit.
--On va s'occuper du contrat, me dit-il.--Sur-le-champ, monsieur...--Il faut le temps de...--Je paye comptant, monsieur; voilà les neuf mille francs, prix de la maison...--C'est très-bien, mais...--Que faut-il pour les frais de l'acte?... Parlez... monsieur... Je ne marchande point, mais, je vous en prie, terminons promptement.
Avec de telles paroles, on met tout le monde en mouvement. Le notaire presse son clerc, auquel je glisse une pièce d'or, et qui alors veut bien ne pas retailler sa plume trois fois pour écrire le même mot.
Je vais me promener dans le jardin pendant que l'on travaille, et j'ai la compagnie de madame la garde-note qui s'est empressée d'ôter ses papillotes, et d'accourir, lorsqu'elle a su qu'il y avait dans l'étude un jeune homme qui achetait sans marchander et payait très-noblement.
L'épouse du notaire n'est pas jolie, mais elle a des prétentions, et l'on sait ce que c'est que les prétentions de province. En moins de cinq minutes, je sais que madame a une belle voix, qu'elle chante les grands morceaux en s'accompagnant du forté; qu'elle comprend l'italien et même le latin; qu'elle connaît le code civil aussi bien que son mari; qu'elle n'a jamais eu d'enfant, et qu'elle n'en désire pas, parce que cela gâte la taille; qu'elle a le sentiment de la poésie, et beaucoup de penchant pour la danse; qu'on mange chez elle les meilleures confitures, parce qu'elle surveille sa cuisinière même en devinant des charades; qu'enfin, elle est toujours mise dans le dernier goût, parce qu'elle reçoit le journal des modes de Lyon.
Pendant que l'on me dit toutes ces jolies choses, je me vois dans la maison que je viens d'acheter, ou à Paris auprès d'Adolphine, ce qui fait que je réponds presque toujours de travers à ce que me dit l'épouse du notaire, qui ne doit pas avoir une opinion très-avantageuse de mon esprit; mais cela m'inquiète peu. Enfin, après deux mortelles heures, le notaire me fait annoncer que tout est fini. Je cours à l'étude, je paye ce qu'on me demande, je tiens le contrat de la maison, que j'ai fait mettre sous le nom de ma mère, et je me sauve avec, laissant le notaire dire à son clerc:--Voilà un garçon qui n'a pas l'habitude d'acheter des maisons.
Mon absence a été longue. On a déjeuné sans moi, l'heure du dîner est arrivée, on est inquiet. Ma mère craint que je ne sois tombé dans quelque précipice, n'étant plus habitué à gravir les montagnes; Pierre me cherche de tous côtés: je reparais enfin, et le contentement qui brille dans mes yeux dissipe toutes les inquiétudes.
Je fais une histoire, et l'on me croit, parce qu'on est loin de soupçonner la vérité. Après le dîner, j'emmène ma mère promener avec nous. J'ai pris mes mesures pour que dès que nous aurons quitté la chaumière, on y enlève tout ce que je veux que l'on transporte dans notre nouvelle demeure. Je dirige notre promenade du côté de la jolie maison. Le temps se passe, parce qu'à chaque instant nous sommes arrêtés par de bons villageois qui font compliment à ma mère de ses deux fils; et comme une mère ne se lasse jamais de recevoir de pareils compliments et d'y répondre quelque chose qui prolonge la conversation, la nuit est venue avant que l'on ait songé à retourner, à la chaumière.
--Il est tard, et nous sommes bien loin de chez nous, dit la bonne Marie, il y a bien longtemps que je ne suis restée le soir dehors; c'est tout au plus si je reconnaîtrai mon chemin.
Au lieu de prendre la route de la chaumière, je conduis ma mère et mon frère à la maison, qui leur paraît être un château, et je frappe en disant:
--Je connais le maître de cette maison, allons souper chez lui, il nous recevra bien.
Pierre ne demande pas mieux, il présume qu'on doit autrement souper là que dans notre chaumière; ma mère fait quelques façons, elle craint d'être indiscrète, mais déjà François, le vieux jardinier, est venu nous ouvrir, et nous introduit en nous faisant mille politesses. Je lui ai fait signe de se taire, et le bonhomme, très-gauche pour les surprises, est aussi embarrassé, que ma mère, qui n'ose pas avancer et demande toujours où est le maître de la maison.
Nous montons au premier, dans la chambre que j'ai destinée à ma mère. Elle admire d'abord tout ce qu'elle voit, en s'écriant:--La jolie maison!... Ça doit être des gens riches qui demeurent ici.
Mais bientôt sa surprise prend un autre caractère, lorsqu'elle aperçoit dans la chambre sa vieille commode, puis à la tête du lit la couronne de buis qui était dans sa chaumière, puis enfin, près de la cheminée, la vieille chaise dans laquelle notre père s'est endormi pour la dernière fois.
--Ah! bon Dieu!... qu'est-ce que cela veut donc dire? s'écrie la bonne Marie... Ces effets qui sont de chez nous... et que je vois ici... Mes enfants, comprenez-vous cela?...
--Cela veut dire qu'ici vous êtes chez vous, ma mère, que cette maison vous appartient, et que j'y ai fait apporter tout ce qui, dans votre chaumière, avait quelque prix à vos yeux.
Ma mère ne revient pas de sa surprise, tandis que Pierre saute dans la chambre en s'écriant:
--Ah! je ne vous avais pas dit qu'André était riche?... Mais je me doutais bien qu'il vous ménageait une surprise...--Comment, tu es riche, André?...--Oui, ma mère, assez du moins pour vous offrir cette retraite agréable; M. Dermilly m'a fait son héritier, et quand j'habite à Paris un beau logement, il me semblé qu'il est bien naturel que vous ayez mieux qu'une chaumière. Voici l'acte de vente, cette maison est à vous.--A moi, à toi, n'est-ce pas la même chose, mon garçon?... Marie-toi, André, viens demeurer ici avec ta femme et tes enfants, c'est alors que je n'aurai plus rien à désirer.
--Oui, oui, nous nous marierons tous, dit Pierre, mais en attendant soupons et visitons la maison.
Le souhait de ma mère m'a fait pousser un profond soupir, mais je me hâte, pour éloigner mes souvenirs, de la conduire dans toute la maison, qu'elle trouve magnifique. Pierre choisit sa chambre; moi je prends celle d'où la vue, plus étendue et plus variée, m'offrira de nombreuses études. Il est trop tard pour que nous visitions ce soir, la laiterie, le colombier et le jardin; le vieux François a dressé le souper dans une salle du rez-de-chaussée. Nous mangeons avec appétit, et nous allons nous livrer au repos avec ce contentement que l'on éprouve dans une demeure qui nous plaît, lorsque l'on peut se dire: Je suis chez moi.
Le lendemain nous visitons en détail toute la maison; la bonne Marie pousse à chaque instant des cris de joie, surtout à l'aspect du four, du pétrin, de la laiterie et de tous ces objets précieux à une bonne ménagère. Les beaux arbres fruitiers dont le jardin est rempli font l'admiration de Pierre, tandis que c'est le champ de blé qui enchante ma mère. Mais lorsqu'on est propriétaire, on trouve toujours quelques changements, quelques améliorations à faire dans son terrain. Pierre et moi, nous travaillons au jardin, nous transplantons, nous bêchons, nous labourons. Le vieux François crie un peu, mais nous ne l'écoutons pas, et les jours s'écoulent vite dans ces occupations. Il y a six semaines que nous sommes en Savoie, et je n'ai pas eu un instant d'ennui. Lorsque j'ai dessiné pendant quelques heures les vues magnifiques qui de tous côtés s'offrent à moi, je retourne prendre la bêche et travailler dans notre jardin... L'image d'Adolphine ne me quitte pas; mais je sens que, pour être heureux dans mes rêveries, il faut que je transporte Adolphine en Savoie, et non pas que je m'en retourne près d'elle à Paris.
J'ai reçu des nouvelles de mes bons amis: mais Lucile ne m'a pas encore écrit, et Manette ne m'a pas dit un mot de l'hôtel. Je n'ai point fixé l'époque de mon départ, et ma mère me dit souvent:--André, puisque tu as de quoi vivre, puisque tu es heureux ici, pourquoi veux-tu retourner à Paris?
Enfin, je reçois une lettre de Lucile; je vais avoir des nouvelles d'Adolphine... Mais je ne sais pourquoi je tremble en brisant le cachet.
Je parcours rapidement la première page... es serments de constance, de fidélité... Ah! Lucile! vous oubliez que je ne suis plus un enfant; enfin, voici les détails sur l'hôtel: «M. le marquis est revenu; depuis son retour, il court moins dans le monde et paraît se plaire beaucoup près de sa cousine. Il est vrai que mademoiselle devient chaque jour plus jolie; suivant toute apparence, M. le marquis sera son époux.»
Son époux!... La lettre m'est tombée des mains... ce mot m'a anéanti... Il se pourrait!... Adolphine épouserait son cousin!... Malheureux que je suis!... Mais ne devais-je pas m'y attendre?... N'en avais-je point le pressentiment?... Et cependant lorsque je me rappelle notre dernière entrevue, je ne puis croire qu'elle aime le marquis.