André le Savoyard

Part 24

Chapter 244,001 wordsPublic domain

--Mais pas si haut, maudit braillard! veux-tu réveiller notre bienfaiteur?--Ah! mon frère, c'est que quand je parle de cet homme-là je sens tout de suite les larmes qui... oh! c'est que j'ai un coeur sensible... hi! hi! hi!--Allons, le voilà qui pleure à présent!... Mais couche-toi donc, bavard éternel, tu me diras tout cela demain.--Un homme si respectable qui t'appelle son fils... hi! hi! hi!... Tu le mérites bien! tu es si bon!... Ce cher André, qui m'apprend à lire et à écrire... hi! hi! hi!... Va! je veux étudier, parce que cela me fend le coeur de voir la peine que tu te donnes pour me faire lire papa et maman... hi! hi! hi!

--C'est très-bien, Pierre, je suis content de toi; mais couche-toi, je t'en prie.--Oui, mon frère... demain je lirai tout seul ba be bi bo bu... Et puis, vois-tu, nous avons bu du vin de... attends donc, du vin de Rotin, c'est ça; et au dessert nous avons cassé des assiettes, parce que Loiseau chantait un boléro, et avec les morceaux il faisait des castagnettes pour s'accompagner. C'était si joli, qu'il y a des jeunes gens qui dînaient auprès de nous qui nous ont jeté des sous en nous priant de nous taire. Là-dessus Loiseau leur a jeté les morceaux d'assiette à la figure; ils ont riposté par des plats. Oh! ça volait joliment! Il y a un vieux monsieur qui dînait tranquillement dans un coin de la salle... avec un civet... il a reçu sur la tête un saladier... alors il a été chercher la garde, et moi je n'ai plus retrouvé mon chapeau... c'est dommage, il était tout neuf!--Quelle jolie conduite!...--Oui, mon frère, nous nous sommes bravement conduits, et tu dois être content de moi...--Très-content, mais couche-toi...--Dis-moi d'abord que tu m'aimes toujours.--Eh! oui, je t'aime... mais il est temps de dormir.

Il est enfin couché, et bientôt je l'entends ronfler. Ah! Pierre, où te conduiraient les mauvaises connaissances si tu étais seul à Paris, sans guide, sans amis! Alors il vaudrait bien mieux pour toi continuer de porter des crochets que d'avoir quelque fortune: commissionnaire, tu resterais honnête homme; mais dans l'opulence, qui sait ce que les fripons feraient de toi!

C'est sa première faute, il faut la lui pardonner.

Le lendemain en s'éveillant Pierre cherche à se rappeler ce qu'il a fait la veille; il a peine à rappeler ses idées, car les débauches de table altèrent la mémoire et donnent à ceux qui s'y livrent fréquemment le caractère de l'imbécillité. Mon frère, en revenant à lui, rougit de sa conduite, et me supplie de la cacher à M. Dermilly. Il me promet de ne plus aller avec M. Loiseau.--Si tu le revois, lui dis-je, il faut lui assigner un rendez-vous sous le prétexte de dîner encore ensemble; tu auras soin de me prévenir, et j'irai avec toi... Je veux connaître M. Loiseau; et si c'est celui que je soupçonne, il recevra le prix de ses friponneries.

Mais bientôt des inquiétudes plus vives me font oublier cet événement. M. Dermilly ne peut plus quitter son fauteuil; il sent qu'il n'a que peu de temps à vivre, et toutes les fois que l'on vient de la part de madame la comtesse s'informer de sa santé il fait répondre qu'il se trouve mieux.--Mon cher André, me dit-il, je connais mon état; mais à quoi bon affliger d'avance Caroline!... elle pleurera ma mort non plus avec ce désespoir qu'elle eût éprouvé autrefois, mais avec la douleur que l'on ressent de se séparer d'un ami!... Toi, mon pauvre André, j'ai lu dans ton coeur... l'amour te prépare aussi bien des chagrins!

Je cherche à dissiper ses soupçons, mais il a découvert mon secret.--Tu aimes Adolphine, me dit-il; s'il dépendait de moi de te rendre heureux, Adolphine serait ta femme... tu es mon fils adoptif, je n'ai point d'héritier, et je te laisserai tout ce que je possède. Grâce à mon talent et à la simplicité de mes goûts, je me suis fait près de six mille livres de rente, ils seront à toi, André, c'est beaucoup pour un artiste, mais c'est bien peu pour un M. de Francornard.

--Ah! monsieur, lui dis-je en couvrant ses mains de larmes, gardez vos bienfaits et conservez-moi mon bienfaiteur, mon ami.

Mais, hélas! mes soins ne peuvent lui rendre la santé. M. Dermilly traîne encore pendant un mois, et un matin il meurt dans mes bras en me nommant son fils et en prononçant le nom de Caroline.

La perte de cet homme si bon, si indulgent, me porte le coup le plus sensible. Pierre fait ce qu'il peut pour me consoler, Bernard et sa fille accourent près de moi; ils mêlent leurs larmes aux miennes, ils partagent mes regrets. C'est lorsque l'on est dans la peine que l'on sent tout le prix de l'amitié.

M. Dermilly avait écrit ses dernières volontés. Il me laisse tout ce qu'il possédait; je me trouve à la tête d'un beau mobilier et de près de six mille livres de rente.

--Six mille livres de rente! s'écrie Pierre, te v'là grand seigneur, André, te v'là assez riche pour acheter notre village.--Serait-il vrai? dit Manette en me regardant avec inquiétude; André, est-ce que tu es maintenant riche comme... comme les gens qui ont des hôtels?--Non, Manette, je suis bien loin encore de ces gens-là! mais j'en ai suffisamment pour faire des heureux; ma mère, mes frères, et vous, mes amis, consentez à partager ma fortune.

--Mon garçon, dit le père Bernard en me serrant la main, je n'ai besoin de rien, et je ne veux rien. Je sais bien, moi, que six mille livres de rente ne sont pas une fortune immense... mais cela assure ton aisance et celle de ta famille... Tu mérites ça, André, et je suis bien sûr que ces nouvelles richesses ne te changeront pas.--Oh! non, père Bernard, jamais.

Cette assurance semble rendre à Manette la tranquillité que la nouvelle de ma fortune lui avait fait perdre. Je ne songe plus qu'à remplir les dernières volontés de M. Dermilly; il m'a remis avant de mourir un paquet cacheté avec prière de le porter moi-même à madame la comtesse; je me dispose à me rendre à l'hôtel.

--On va savoir que tu es riche, dit Manette; peut-être va-t-on vouloir t'y garder...--Non, ma soeur, non, on ne le voudra pas... Ah! je suis encore un pauvre diable auprès de M. le comte...--Tant mieux!... car en te rapprochant de lui, tu t'éloignerais de nous!

Au moment ou je vais me rendre à l'hôtel, on m'apporte une lettre; je vois au timbre qu'elle vient de la Savoie. O ciel! ma bonne mère ne sait point écrire!... Jacques non plus! Je redoute quelque malheur... Je brise en tremblant le cachet; Pierre et mes amis m'entourent, aussi impatients que moi de savoir ce que l'on m'écrit.

La lettre est de Michel, un de nos voisins. C'est à la prière de ma mère qu'il m'écrit. Elle a appris avec bien de la joie que j'avais retrouvé Pierre; cette nouvelle l'a aidée à supporter le malheur qu'elle venait d'éprouver... Jacques, notre frère, est mort en glissant dans le fond d'un précipice...

Pauvre Jacques!... nous l'avons perdu!... Il ne jouira donc point de cette fortune qui vient de m'arriver... Je vois déjà s'évanouir une partie de mes espérances! Pendant quelques minutes je ne puis continuer... Je mêle mes larmes à celles de Pierre; tous deux nous pleurons notre frère que nous avons quitté si jeune, et que nous nous flattions de revoir devenu comme nous.

Je reprends enfin la lettre de Michel. Notre mère a le plus grand désir de nous voir, de nous embrasser, Pierre et moi; elle a besoin de presser contre son sein les fils qui lui restent et de pleurer avec eux celui qui n'est plus. Elle nous supplie de ne point trop tarder, ne dussions-nous rester qu'un jour auprès d'elle. Notre vue seule peut lui rendre la santé.

--Hâtons-nous de remplir les voeux de notre mère, Pierre, dis-je à mon frère, dès demain, dès aujourd'hui, s'il est possible, il faut partir... Notre mère nous attend, elle est souffrante, notre présence la guérira. Il faut nous rendre en Savoie.--Oui, mon frère, il faut partir... Est-ce que nous irons à pied?--A pied!... ah! prenons la poste... le courrier... qu'importe ce que cela coûtera, j'ai de l'argent... Je ne puis mieux l'employer qu'à exaucer les désirs de cette bonne Marie, qui n'a personne auprès d'elle pour la consoler de la perte de Jacques... Le moyen le plus prompt... six chevaux, si cela est nécessaire, afin d'arriver plus vite... Père Bernard, je vous en prie, chargez-vous de me trouver cela, de faire tout préparer pour notre départ pendant que je vais me rendre à l'hôtel pour exécuter les dernières volontés de M. Dermilly.

--Oui, mon garçon, sois tranquille, je vais te louer une bonne chaise de poste; tu auras des chevaux, un postillon, tout ce qu'il te faudra pour aller comme le vent, ce soir même la voiture viendra te prendre ici... Ce cher André... Ah! si je n'avais pas mes pratiques, que je ne veux pas quitter, j'irais avec toi en Savoie, et je dirais à cette bonne Marie qu'elle a un fils qui ne s'est point gâté à Paria.--Oui, certainement... dit Manette en pleurant, c'est très-bien ce que tu fais, André; tu vas voir ta mère... tu vas partir... mais tu reviendras, n'est-ce pas?...--Oui, Manette, oui, nous nous reverrons.

--Ah! Dieu! quel plaisir! s'écrie Pierre en sautant dans la chambre. Nous allons aller au pays à cheval dans une chaise de poste... comme le vent... à six chevaux... O Dieu! quel effet ça va faire!... On nous prendra pour des princes ou des marchands de boeufs retirés!

Je prie Manette de faire nos valises, car mon frère est tellement hors de lui qu'il n'est pas en état de se charger des moindres apprêts; et mettant dans ma poche le petit paquet que je dois remettre à madame la comtesse, je me rends à l'hôtel.

Chemin faisant, je ne puis m'empêcher de songer à ma nouvelle situation et de sentir au fond de mon coeur naître de nouvelles espérances. Six mille livres de rente! c'est plus qu'il n'en faut pour vivre aisément. Avec cela j'ai quelque talent, et, quoique bien loin de celui de mon maître, je puis utiliser mes pinceaux... Si je me mariais, je serais certain maintenant que ma femme jouirait d'une honnête aisance... Quand on s'aime, une fortune médiocre suffît; ne peut-on être heureux sans avoir un hôtel, une voiture, de nombreux domestiques!... Ah! si Adolphine m'aimait!

Mais la réflexion fait évanouir ces chimères... Qu'est-ce que ma modeste aisance auprès de la brillante fortune du comte?... Et d'ailleurs, quand je serais riche, en serais-je moins André le Savoyard?

J'arrive à l'hôtel, je demande madame la comtesse et je traverse la cour d'un pas moins timide qu'autrefois; il est donc vrai que la fortune donne de l'assurance et un certain aplomb que l'on ne peut jamais acquérir qu'avec le sentiment de son indépendance!

Je tiens dans ma main le petit paquet cacheté. Suivant toute apparence, ce sont des lettres d'amour!... Souvent de tels billets ne vivent qu'un moment! ceux-ci ont survécu à celui auquel ils furent adressés. Dans ces lettres respirent toute l'ardeur, toute la tendresse d'une âme brûlante... Leur lecture fait encore battre le coeur; celui qui les inspira n'est plus qu'une froide poussière!... L'existence d'une feuille de papier est souvent bien plus longue que la nôtre!

Ma bienfaitrice doit avoir appris la mort de M. Dermilly, et du moins je n'aurai pas cette nouvelle à lui annoncer. En approchant de son appartement, je sens mon courage m'abandonner. Il y a plus de cinq mois que j'ai quitté l'hôtel; depuis ce temps je n'ai pas vu Adolphine, aujourd'hui mon espoir sera-t-il encore trompé?

Je me suis fait annoncer; je pénètre enfin dans cet appartement dont jadis l'entrée m'était toujours permise. Elle est là... je l'ai vue... je n'ai encore vu qu'elle! Nos regards se sont rencontrés... Ils se disent en une seconde tout ce que nos coeurs ont éprouvé depuis cinq mois!

La voix de ma bienfaitrice me rappelle à moi-même. Je m'avance vers elle; je vois sur ses traits les traces de sa profonde douleur; c'est un témoignage du sentiment qui l'attachait à M. Dermilly; sa voix s'altère en me parlant.

--André, nous avons perdu un ami véritable... Il me cachait son état... il a voulu jusqu'au dernier moment me laisser l'espérance, et je me berçais de cette illusion. Je sais ce qu'il a fait pour vous... Il vous regardait comme son fils... ne vous a-t-il chargé de rien pour moi?--Pardonnez-moi, madame... ce paquet que je ne devais remettre qu'à vous.

Elle prend le paquet avec empressement... Je vois des larmes dans ses yeux; et pendant qu'elle l'ouvre, je m'éloigne par discrétion et me rapproche d'Adolphine... Nous pouvons causer en liberté, sa mère ne nous voit plus... Elle n'est plus avec nous... La vue de ces lettres, écrites il y a quinze ans, peut-être, vient de la reporter à cette époque de ses premières amours; le présent a fui, elle est tout entière à ses souvenirs.

--Pourquoi donc ne vous voit-on plus à l'hôtel? me dit Adolphine à demi-voix. Ce n'est pas bien, monsieur André, de négliger ainsi vos amis.--Ah! mademoiselle... ne doutez pas du plaisir que j'aurais à vous voir... Mais je crains... Je n'ose... monsieur votre père... votre cousin...--Eh bien!... est-ce qu'ils vous ont défendu de venir?... Mon cousin est un étourdi... Il est aux eaux dans ce moment. Mon père ne songe qu'à pleurer son chien, mort il y a quelques jours; maman est bien triste d'avoir perdu ce bon M. Dermilly... moi je le pleure aussi... J'espérais, du moins, que vous viendriez nous consoler, et l'on ne vous voit pas!... Ah! monsieur André, combien je regrette le temps où vous demeuriez avec nous, où nous passions la belle saison à la campagne! que j'étais heureuse alors! Nous courions; nous dessinions ensemble... Vous en souvenez-vous?...--Ah! mademoiselle... ces souvenirs font le bonheur et le tourment de ma vie...--Le tourment... et pourquoi?...--Je songe que ces jours charmants ne renaîtront plus... Je sens maintenant la distance qui nous sépare... à treize ans je ne la voyais pas.

Je me tais, je soupire; Adolphine me regarde, son coeur semble comprendre le mien; nous gardons le silence; mais nos yeux se parlent et en disent plus que notre bouche n'oserait le faire. Heureux instants!... La comtesse, les regards attachés sur ses lettres, songe à ses amours passées; sa fille et moi nous goûtons en réalité ce qui pour elle n'est plus qu'en souvenirs.

Mais une marche pesante, qui retentit dans la pièce voisine, a mis fin à notre bonheur. Je m'éloigne d'Adolphine, ma bienfaitrice serre vivement les papiers qu'elle tenait, et M. de Francornard entre dans l'appartement.

--Ho! ho! dit-il en m'apercevant, c'est André qui est avec vous... Et qu'est-ce qu'il vient donc faire encore dans mon hôtel?

--Monsieur, répond ma bienfaitrice, il vient me transmettre les derniers adieux d'un homme... qui m'était bien cher... de M. Dermilly, qui en mourant lui a laissé tout ce qu'il possédait.

--Ah! diable... c'est différent, dit le comte en se jetant dans une bergère. Oui, oui, je me souviens que vous m'avez dit que M. Dermilly était mort... César aussi est mort!... Et je le pleure tous les jours... Dermilly n'était pas sans talent!... Mais César!... ah! c'est celui-là qui était incomparable... Te souviens-tu, André, de lui avoir vu sauter le cerceau?... Ah! il t'a fait son héritier... Oh! un peintre... Ce n'est pas grand'chose qu'un tel héritage... Gueux comme un peintre! dit le proverbe... C'est le collier de César qui est beau...

--M. Dermilly jouissait d'une honnête aisance, dit la mère d'Adolphine, qui paraît souffrir des discours de son époux, et il laissé à André six mille livres de revenu.

--Six mille livres de rente!... s'écrie M. de Francornard en roulant son oeil avec surprise. Peste!... Mais c'est joli cela... comment diable peuvent amasser cela en barbouillant sur la toile!... S'il m'avait fait le portrait de César, tu aurais trouvé dix écus de plus dans l'héritage... Oh! oh!... André, six mille livres de rente... Sais-tu que tu deviens en grandissant un assez beau garçon?... Je te trouve beaucoup mieux aujourd'hui que la dernière fois que je t'ai vu... Oui... je ne sais où tu prends cette tournure...

--Vous avez trop d'indulgence, monsieur! dis-je au comte en le saluant.

--Trop d'indulgence... eh! mais, c'est très-joliment répondre; tu n'aurais jamais trouvé cette phrase-là autrefois, mon garçon; il n'y a rien qui donne de l'esprit comme la fortune; et pour un Savoyard, six mille livres de rente!... c'est superbe!... Tu vas, je gage, faire le commerce, vendre quelque chose? Avant la mort de César, j'aurais pu te procurer quelques bonnes fournitures... pour mes cuisines, par exemple, il y à des articles qu'il faut toujours... Mais cet événement m'a tellement abattu, que je ne me mêle plus de rien.

--Je vous remercie, monsieur, mais mon intention n'est point de me livrer au commerce. Je cultiverai l'art que mon bienfaiteur m'a enseigné; je n'ai pas d'ambition... Je ne chercherai point à augmenter ma fortune.

--Tant pis pour toi, le commerce aurait pu te mener loin!... On gagne souvent plus à vendre des haricots qu'à manier des pinceaux; d'ailleurs c'est plus solide. Il faut toujours manger!... Ceci est une vérité reconnue et incontestable, il faut manger. Mais je ne vois pas du tout qu'il soit nécessaire de peindre... Je puis, moi, me passer d'un peintre, et je ne peux pas me passer d'un cuisinier... Hein?... N'est-ce pas vrai?...

Je me contente de m'incliner et je fais mes adieux à madame en lui annonçant mon départ pour la Savoie.

--Vous allez en Savoie, dit Adolphine, est-ce que vous ne reviendrez pas à Paris?

--Pardonnez-moi, mademoiselle; je vais embrasser ma mère, que je n'ai pas vue depuis près de onze ans que j'ai quitté le pays... Mon frère Pierre part avec moi, nous allons tâcher de consoler notre mère de la perte de Jacques, notre plus jeune frère...

--C'est bon, c'est bon! dit M. le comte en m'interrompant. Pierre, Jacques, Nicolas... tes affaires de famille ne nous intéressent pas, mon garçon, va en Savoie... Si les marmottes se mangeaient, je te dirais de m'en envoyer, mais je sais qu'il n'y a rien de bon dans ce pays-là... je me souviens d'y avoir passé.

--Nous nous souviendrons aussi toujours, monsieur le comte, d'avoir eu l'honneur de vous y recevoir. En disant ces mots, je vais baiser la main de ma bienfaitrice et, jetant un tendre regard sur Adolphine, je sors de l'appartement.

Je rencontre Lucile au bas de l'escalier; elle vient me faire compliment de ma nouvelle fortune.--Ce cher André, me dit-elle, le voilà fort à son aise!... Six mille livres de rente, une jolie figure, bien fait, bien tourné... Vous devriez vous établir, André... parce qu'un jeune homme trop libre... fait quelquefois des folies... ce n'est pas que vous ne soyez sage... mais une femme qui a de l'ordre, de l'économie... comme moi, par exemple... Savez-vous, André, que, grâce aux bontés de madame, j'ai déjà quelque chose de côté... puis j'ai des espérances... Mon petit André, si vous étiez bien gentil, vous m'épouseriez... Oh! nous serions bien heureux...--Non, Lucile, non, cela ne se peut pas...--Voyez-vous ce monsieur, comme il me dit cela... Monstre! vous me disiez pourtant que vous m'aimiez.--Mais je ne vous ai jamais promis de vous épouser.--Qu'est-ce que cela fait? il y a tant de gens qui promettent et qui n'épousent pas, qu'on peut bien épouser sans avoir promis. Au reste, à votre aise, monsieur, je ne manquerai pas de maris quand j'en voudrai.--J'en suis persuadé, Lucile; et comme je vais en Savoie, j'espère que vous serez encore assez bonne pour me donner quelquefois de vos nouvelles et de celles de madame la comtesse.--Quoi! vous allez en Savoie?... pour voir votre mère sans doute? ce cher André... qu'elle aura de plaisir à vous embrasser!.... Ah! vous êtes un vilain de ne pas vouloir m'épouser... C'est égal, André, je sens bien que je ne puis pas être fâchée contre vous... Oui, monsieur, je vous écrirai... Allons, embrassez-moi, faites-moi vos adieux... se quitter comme cela... dans un escalier... vous auriez bien dû au moins venir me dire adieu dans ma chambre.--Je ne le puis, Lucile, la voiture doit être arrivée, mon frère m'attend.--Allons, adieu donc; à votre retour je verrai si vous m'aimez encore.

J'embrasse Lucile et je quitte l'hôtel. En approchant de ma demeure j'aperçois à la porte une chaise de voyage, le postillon est en selle, Pierre est déjà dans la voiture, mettant alternativement sa tête à chaque portière. Ce bon Bernard a retrouvé ses jambes de vingt ans pour satisfaire mon impatience. Je monte embrasser mes amis, je prends sur moi une somme assez forte, fruit des économies de mon bienfaiteur, et dont j'ai déjà trouvé l'emploi, puis je descends prendre place près de Pierre, qui ne se sent pas de joie de voyager en poste.

Manette et son père descendent dans la rue, afin de nous voir plus longtemps; le postillon fait claquer son fouet et nous partons pour la Savoie dans une bonne voiture à quatre chevaux, après en être sortis à pied et en dansant: _Gai coco!_ pour avoir du pain.

CHAPITRE XXIV

VOYAGE EN SAVOIE.--ACQUISITION.--RETOUR PRÉCIPITÉ.

Pierre, qui n'a pas comme moi habité un hôtel, et qui n'a jamais voyagé en voiture, ne sait où il en est pendant les premières postes que nous courons. Il ne clôt pas la bouche un moment: ce sont à chaque instant des exclamations de joie, de surprise et quelquefois de frayeur, lorsque la voiture, qui va comme le vent, penche dans des ornières ou roule sur des chemins raboteux. Je voudrais en vain me livrer aux réflexions que fait naître ma dernière entrevue avec Adolphine, Pierre ne m'en laisse pas le temps.

--Mon frère, me dit-il, vois donc comme les chevaux galopent... Qu'on est bien en voiture à soi!... Serons-nous longtemps dedans?... Tiens! regarde à gauche... à droite... les villages, les bois... tout ça fuit derrière nous... Ah! que c'est beau d'être riche! et qu'on a bien fait d'inventer les chevaux de poste! Tiens, André, tous ceux devant qui nous passons allongent le cou pour nous voir... Je suis sûr qu'ils voudraient être à notre place! Nous devons avoir l'air bien respectable. Je voudrais passer ma vie en voiture!--Mon pauvre Pierre! tu en serais bientôt las!--Oh! que non! on ne peut pas se lasser d'être roulé comme ça!

Le second jour cependant Pierre commence à se sentir fatigué du mouvement de la voiture. Quoique notre chaise soit assez bonne, comme nous avons couru toute la nuit, ne nous arrétant que pour changer de chevaux, Pierre dit qu'il aurait besoin de dérouiller un peu ses jambes et ne plaint plus autant les pauvres piétons.

Enfin nous avons dépassé Lyon; bientôt nous touchons le territoire de la Savoie: ici tout prend à nos yeux une forme nouvelle; notre âme se dilate, notre coeur bat délicieusement à l'aspect de chaque site que nous reconnaissons.--Tiens, mon frère! nous écrions-nous, vois-tu cette maison, ce sentier?... Nous nous sommes assis là... nous avons déjeuné sous cet arbre... Tiens! aperçois-tu nos montagnes, nos glaciers?... Notre village est là-bas, derrière ce gros bourg! Ah! quel bonheur de revoir son pays!

Et nous sautons, Pierre et moi, dans la voiture, nous nous embrassons, nous pleurons de plaisir.

Eh! mais, que vois-je là-bas, sur le chemin, à gauche, près de ce précipice?... C'est une barrière... la même sur laquelle nous nous sommes balancés en sortant de chez notre mère... Elle remue comme la nuit où cela fit tant de frayeur à Pierre.--Ah! descendons, descendons, dis-je a mon frère; allons nous appuyer sur cette barrière... Viens... Il me semble que je suis encore à cette époque d'autrefois!

Pierre ne demande pas mieux. Je dis au postillon d'arrêter. Nous descendons et nous courons à notre chère barrière... Nous sommes tentés de l'embrasser... Nous grimpons dessus et nous nous balançons comme lorsque nous étions petits.

Le postillon, qui nous regarde, ouvre de grands yeux; il nous croit fous, sans doute. Ah! il ne peut deviner ce qui se passe dans notre coeur.