Part 23
Je lui donne l'adresse de M. Dermilly en l'engageant à se dépêcher.
--M. Dermilly?... Est-ce que tu ne t'appelles plus André Georget comme autrefois?--Si, mon cher Pierre, je suis toujours fier de porter le nom de mon père.--Oh! je vois ben que tu es toujours bon garçon et que ces habits-là n'ont point changé ton coeur!--M. Dermilly est mon bienfaiteur, celui chez qui je demeure...--Bon, bon, je comprends...--Ne manque pas de venir ce soir, mon cher Pierre; après avoir été si longtemps séparés, ah! je ne veux plus que tu me quittes...--Ce bon André... il est riche et il m'aime toujours!... Mais la petite fille qui s'impatiente... Je grimpe la trouver, et je suis chez toi dans un instant.
Pierre m'embrasse, puis monte l'escalier; moi je sors de cette allée dans une situation d'esprit bien différente de celle où j'y étais entré. Je suis si heureux d'avoir retrouvé mon frère, que je passe devant l'hôtel sans m'arrêter et sans regarder les fenêtres. Je ne songe qu'à Pierre; je cours, je vole près de M. Dermilly pour lui faire part de cet événement.
Mon ami partage ma joie. Nous attendons avec impatience l'arrivée de Pierre, pour connaître ses aventure depuis qu'il m'a perdu, et les motifs qui l'ont empêché de donner de ses nouvelles à ma mère.
S'il allait oublier l'adresse que je lui ai donnée, et moi qui n'ai pas songé à lui demander la sienne. J'étais tellement ému!... Mais on sonne de manière à casser la sonnette... Oh! c'est lui, sans doute. Je cours ouvrir, et je presse mon frère dans mes bras...
Je fais entrer Pierre. En traversant les pièces qui conduisent à la chambre de M. Dermilly, il regarde autour de lui comme je regardais à onze ans lorsque je m'éveillai dans ce beau lit où l'on m'avait couché.
--Dieu! que c'est beau ici!... et comme c'est frotté! répète Pierre à chaque instant... Enfin nous voici devant M. Dermilly, et Pierre me dit à l'oreille:--Est-ce que c'est ton maître?--Ah! c'est bien plus que cela, dis-je en courant prendre la main de celui qu'il regarde avec respect, c'est mon second père... mon bienfaiteur!
--Je veux être aussi votre ami, mon cher Pierre! dit M. Dermilly en tendant la main à mon frère. Celui-ci ne sait s'il doit la toucher, il recule avec timidité en saluant toujours, et va se jeter dans une console, qu'il renverse d'un coup de pied. Le bruit que fait le meuble en tombant effraye mon frère; il se recule vivement, et ne voit pas une table à thé, sur laquelle est un joli cabaret, dont, d'un coup de chapeau, Pierre fait rouler les tasses sur le parquet. Cette nouvelle gaucherie achève de le déconcerter; il reste immobile; il n'ose plus bouger; tandis que M. Dermilly se contente de rire, et que je tâche de faire cesser son embarras.
Enfin Pierre est un peu remis de son trouble; je le conduis jusqu'à un fauteuil, dans lequel je le fais asseoir; et l'ayant prié de me conter tout ce qui lui est arrivé depuis que nous nous sommes séparés, Pierre prend ainsi la parole:
--Tu sais bien que je me mis à courir avec mes habits sous le bras quand ce vilain diable d'homme vint sur moi pour me manger. Ma foi! la peur m'avait donné des ailes, et, sans regarder si tu me suivais, je courus tant que j'eus de force; j'avais, sans m'en apercevoir, passé les barrières, j'étais dans les champs quand je m'arrêtai. Alors je songeai à toi, je t'appelai, mon pauvre André, et sans doute que dans ce moment tu m'appelais aussi de ton côté, mais nous ne pouvions nous entendre; après m'être rhabillé, je m'assis sur le bord d'un fossé, je t'appelais toujours; puis je pleurais, et la nuit venait; enfin je m'endormis en t'appelant...
En cet endroit du récit de Pierre, je ne puis m'empêcher de courir l'embrasser en lui disant:--C'est comme moi, oui, mon frère, c'est comme cela que je me suis endormi loin de toi.
--Le lendemain matin en m'éveillant, reprend Pierre, je me remis en marche sans savoir où j'allais. J'avais faim, je fouillai dans ma veste: j'y trouvai sept sous, car c'était moi qui portais les fonds. J'entrai dans un village où je demandai pour un sou de pain; mais, quoique j'eusse faim, je le mangeai en pleurant, car je pensais que tu n'avais pas d'argent, André, et je me disais: Comment fera-t-il ce matin s'il a faim et s'il ne trouve pas de cheminée à nettoyer!... Mais je pensais que tu avais plus d'esprit que moi; et cela me consolait un peu, parce qu'on nous avait dit souvent qu'avec de l'esprit, à Paris, on se tirait bien d'affaire.
J'arrivai dans une ville; je crus que je rentrais dans Paris par un autre côté et je me disais: Je vais retrouver André; pas du tout, j'étais à Saint-Germain. Je ne savais plus que devenir et je pleurais dans une rue, quand un vieux monsieur vint à passer; il me demanda ce que j'avais, et je lui contai mon histoire. Écoute, me dit-il, je viens de renvoyer mon domestique, parce que c'était un ivrogne et qu'il me volait au moins trois verres de vin par mois. Tu es bien petit... mais tu mangeras moins, ce sera une économie: d'ailleurs les Savoyards sont fidèles et accoutumés à boire de l'eau. Si tu veux venir avec moi, je te prends à mon service, au moins tu ne seras pas exposé à coucher dans la rue.--Et mon frère? lui dis-je.--Ton frère... je ferai faire à Paris les recherches nécessaires, et il viendra te trouver.
Bien content de ce que ce monsieur me promettait qu'il te ferait chercher, je le suivis. Il était propriétaire d'une grande maison, mais il n'en gardait pour se loger que trois petites chambres. Il me fit coucher dans une soupente, sur une petite paillasse; mais je m'y trouvai bien. Il ne me donnait à manger que du pain et de mauvais légumes secs; mais tu sais que nous n'étions pas difficiles. Enfin il me dit que j'aurais douze francs par an de gages. En revanche de tant de bontés, je lui servais de laquais, de cuisinière, de commissionnaire; et comme il avait très-peur du feu, il me faisait tous les matins ramoner ses cheminées.
Cependant je lui demandais tous les jours de tes nouvelles, et un matin il me dit que tu avais quitté Paris, et qu'on ne savait pas où tu étais allé. Comme je pleurais de ne point te revoir, il me dit:--Pierre, tu es bien mieux chez moi que dans ce Paris, où l'on ne trouve pas tous les jours de quoi vivre. Le vieux ladre était bien aise de me garder; et il m'assura qu'il écrirait à ma mère pour qu'elle fût tranquille sur mon sort.
Je passai cinq ans chez ce vieil avare; mais plus je grandissais, plus je m'ennuyais chez lui, où d'ailleurs il commençait à crier après moi, parce que j'avais, disait-il, trop d'appétit. Mais je n'osais le quitter, car tu sais que j'ai toujours été timide; enfin, un matin que je venais de manger deux pommes pour mon second déjeuner, mon maître vint me donner mon congé en me disant:--Tu as douze ans, tu manges déjà comme si tu en avais vingt-cinq, je vais prendre un valet plus jeune et moins affamé: retourne à Paris, tu y retrouveras peut-être ton frère. Tiens, voilà soixante francs pour cinq années de gages, avec cela tu peux presque t'établir.
Je n'avais jamais eu une somme si forte à ma disposition, et je revins gaiement à Paris. J'étais déjà grand, je me dis: Je ferai des commissions quand je ne ramonerai pas, et puis je chercherai André. Mais dame, j'avais beau te chercher et te demander à tous les Savoyards que je rencontrais, ils ne pouvaient pas te connaître, puisque tu étais devenu un beau monsieur... Au bout de queuque temps, ayant amassé une petite somme, je songeai à l'envoyer à notre mère; mais je ne savais comment m'y prendre, lorsqu'un monsieur, une pratique que je décrottais queuque fois, et qui ne me payait jamais afin d'en avoir plus à me donner, me tira d'embarras en me disant:--Pierre, j'ai des connaissances dans ton pays, remets-moi l'argent que tu veux y envoyer, et je me charge de le faire parvenir. Tu penses ben que je ne demandai pas mieux?... Je lui remis cent francs, et au bout de queuque temps il me dit que ma mère et mon frère me remerciaient et me faisaient bien des compliments.
--Ah! mon pauvre Pierre, lui dis-je en l'interrompant, tu auras été dupe de quelque fripon, car notre mère n'a reçu de toi aucune nouvelle, et elle te croit mort comme je le croyais aussi.--Serait-il possible! ce monsieur avait cependant l'air ben honnête!... Et au bout de queuque temps il m'a encore offert ses services.--Comment se nomme-t-il ce monsieur-là?--Attends donc. Ah! il m'a dit qu'il s'appelait Loiseau et qu'il était banquier.--Et son adresse?--Ah! ma foi! je ne la lui ai pas demandée; c'était lui qui venait me trouver à ma place, et queuquefois il m'emmenait boire un verre de cassis chez l'épicier du coin.--Un banquier qui va boire du cassis chez l'épicier! dit M. Dermilly. Ah! mon ami Pierre, votre M. Loiseau m'a tout l'air d'un drôle qui mérite une volée de coups de bâton.
--Enfin, mon cher André, reprend Pierre, comme j'ai fait ensuite une maladie et que le travail n'a pas été fort bien, je n'ai pu depuis ce temps rien envoyer à notre mère, et je commençais seulement à reformer un petit magot, lorsque le hasard ou ma bonne étoile m'a conduit dans cette maison où je t'ai trouvé pleurant comme un enfant, quoique tu fusses mis comme un seigneur.
La dernière partie du récit de Pierre m'a fait rougir; je me hâte, pour éviter d'autres réflexions à ce sujet, de raconter à mon frère tout ce qui m'est arrivé depuis que je l'ai perdu.--Ah! morgué! dit Pierre, que tu avais ben raison de dire que ce petit portrait te rendrait heureux, c'est pourtant à lui que tu dois ta fortune! Il s'est bien fait du changement entre nous: tu es devenu un beau monsieur, tu as une tournure... des talents... des manières du grand monde; moi, je suis resté ce que j'étais, je n'ai pas plus d'esprit qu'autrefois! mais tu m'aimes toujours autant, voilà le principal! Grâce à toi, notre mère est heureuse, elle ne manque de rien... Dans ta prospérité tu n'as pas oublié tes parents. Ah! mon cher André, c'est bien, ça; moi, si j'étais devenu riche, ça m'aurait peut-être tourné la tête, et pourtant j'ai un bon coeur aussi. Ah ça! il se fait tard, et je demeure dans le faubourg Saint-Jacques.
--Non, mon ami, dit M. Dermilly, vous demeurez maintenant ici, avec votre frère, avec moi, et nous tâcherons de faire quelque chose de vous.
--Serait-il possible! s'écrie Pierre en sautant de joie et en jetant son fauteuil par terre. Quoi! je vais habiter dans cette belle maison!... Ah! monsieur!... ah! mon pauvre André! ah! jarni! et mes crochets qui sont chez moi avec ma malle... c'est égal, j'irai les chercher demain... Ah! Dieu! comme on doit s'amuser ici!...
Pierre ne sait plus où il en est, je presse les mains de notre bienfaiteur, et comme il est tard, et que M. Dermilly a besoin de repos, j'emmène Pierre coucher avec moi.
Mon frère ne peut se lasser d'admirer les meubles de mon appartement; il répète à chaque minute:--Comment! je vais demeurer là-dedans, moi!
Cependant quelque chose tourmente Pierre, c'est de m'avoir trouvé pleurant dans l'allée.--Mais qu'est-ce que tu avais qui te chagrinait? me dit-il, tu ne m'as pas expliqué ça, je veux le savoir.--Je te le dirai plus tard...--Non pas, je veux le savoir tout de suite; car, vois-tu, si en devenant un beau monsieur, il faut avoir du chagrin, j'aime mieux rester commissionnaire... au moins je chante toute la journée.--Mon chagrin n'était rien... c'est que... Pierre, tu n'as pas encore été amoureux?...--Amoureux? ma foi! non.--Tu ne peux pas me comprendre.--Ah! j'entends... tu es amoureux, toi... et ta belle t'a fait quelque niche, comme l'amant de ma petite raccommodeuse de dentelles...--Pierre, ne va pas dire un mot de ceci!...--Sois tranquille... les commissionnaires sont discrets.
Pierre a de la peine à se décider à entrer dans mon lit, qu'il trouve trop beau et trop tendre; enfin il s'y étend, et s'endort en répétant:--Ah! le bon lit... comme on enfonce... Ah! Dieu! que je vais m'amuser!... Mais je ne serai pas amoureux, puisque ça fait pleurer ce pauvre André.
CHAPITRE XXIII
MORT DE M. DERMILLY.--JE SUIS RICHE.--PIERRE FAIT DES SOTTISES.
En nous réveillant le lendemain, nous nous embrassons encore, mon frère et moi; après une longue séparation il est si doux de se revoir! Ce matin même je vais écrire à notre mère pour lui annoncer cette heureuse nouvelle.
M. Dermilly repose encore: J'envoie Pierre au faubourg Saint-Jacques terminer ses affaires; il me promet d'être de retour à dix heures. J'ai mon projet, et, quoique je ne rougisse point de mon frère, puisque, grâce à l'amitié de M. Dermilly, il va demeurer avec nous, il ne doit point conserver son costume de commissionnaire. Je suis à peu près de la même taille que Pierre, je lui donnerai quelques-uns de mes habits. Je cours acheter ce qui lui manquerait encore, et je dispose tout ce qu'il faut pour sa toilette. Je suis si content d'avoir retrouvé mon frère, que depuis hier ma gaieté d'autrefois semble revenue. Ah! je serais bien plus heureux si la santé de M. Dermilly ne me donnait les plus vives inquiétudes; mais chaque jour je le trouve plus faible, plus abattu, et il ne veut pas que je fasse connaître son état à madame la comtesse, parce qu'il craint de l'affliger.
Pierre revient avec ses crochets sur le dos.--Qu'avais-tu besoin d'apporter cela? lui dis-je, tu sais bien que maintenant ils te sont inutiles.--Ah! écoute donc, mon frère, tu veux faire queuque chose de moi, mais il n'est pas sûr que tu y réussisses... on ne sait ce qui peut arriver... Je garde mes crochets; peut-être un jour serai-je bien aise de les retrouver.--Tu as raison, Pierre, et d'ailleurs, dans quelque position que tu te trouves, ils te rappelleront ce que tu as été. Mais maintenant habille-toi.--Comment, je vais mettre ces beaux habits! s'écrie Pierre en examinant les effets que je lui présente.--Sans doute, tu es mon frère; pourquoi ne serais-tu pas mis comme moi?--Au fait, c'est juste... mais c'est que toi, tu as l'habitude de porter ça; au lieu que moi, je vais être d'un gauche!...--Tu t'y feras: j'ai été gauche aussi...--Allons, va pour le beau costume... Dieu! que je vais être joli avec tout ça!
Quand Pierre est habillé, nous allons trouver M. Dermilly, qui nous attend pour déjeuner. Il sourit en voyant mon frère: en effet, la mine de Pierre est tout à fait comique; depuis qu'il a changé de toilette, il a si peur de se salir, de se chiffonner, que le pauvre garçon se tient roide comme un piquet, et n'ose pas se retourner. J'ai beau lui dire:--Allons, Pierre, de l'aisance... de l'assurance; marche, et tiens-toi comme si tu avais encore ta grosse veste...
Pierre est en admiration devant sa cravate et son gilet, il ne veut pas se baisser le cou de crainte de déranger sa rosette; et nous avons beaucoup de peine à le décider à s'asseoir, parce qu'il a peur de froisser les basques de son habit.
Après le déjeuner, pendant lequel Pierre n'a renversé que deux tasses et cassé qu'un sucrier, j'emmène mon frère chez le père Bernard; je veux qu'il connaisse mes bons amis. Que ne puis-je aussi le mener à l'hôtel!... Ah! si madame la comtesse et sa fille l'habitaient seules, mon frère y serait bien reçu.
Quand nous sommes dans la rue, je dis à Pierre:--Donne-moi le bras, et n'aie pas l'air de marcher sur des oeufs.--Oui, mon frère... c'est que je crains de me crotter, vois-tu.--Eh! qu'importe? tu as des bottes.--Oui, mais elles sont si bien cirées, que ce serait dommage de les gâter.--On ne s'occupe pas de cela quand on a un bel habit... Est-ce que tu es gêné dans ton pantalon?--Non, mon frère.--Pourquoi donc te fais-tu tirer comme cela pour avancer?--Mon frère, c'est que je croyais qu'il fallait faire des petits pas pour avoir bonne tournure.--Fais tes pas ordinaires, et ne t'occupe pas de ta tournure.--Ça suffit, mon frère.--Ah! mon Dieu! comme tu es rouge! Est-ce que tu étouffes?--Non, mon frère... mais c'est que ma cravate m'étrangle un peu.--Eh! que diable! desserre-la donc!--Mon frère, c'est que je craignais de chiffonner la rosette.
Je fais entrer Pierre sous une porte, et là je lui arrange sa cravate; je déboutonne son habit, et je tâche de lui donner un peu d'assurance. Nous nous remettons en route. Pierre fait une mine si drôle, que je ne puis m'empêcher de lui demander si c'est qu'il étrangle encore.--Non, mon frère, mais c'est qu'il me semble que tout le monde me regarde.--Et pourquoi veux-tu que tout le monde s'occupe de toi! Allons, mon frère, remets-toi, songe que tu es un honnête garçon, que tu peux marcher la tête levée, et que ceux qui se moqueraient de ton air gauche n'en pourraient peut-être pas dire autant.
Ces paroles rendent à Pierre l'usage de ses jambes, et nous arrivons chez Bernard. En entrant chez le porteur d'eau, mon frère se retrouve à son aise, il n'y a rien là qui lui impose.
Je le présente à mes bons amis, qui partagent ma joie et traitent Pierre comme moi-même. Je remets à Bernard une lettre pour ma mère, il me tarde qu'elle sache que Pierre est retrouvé. Nous passons plusieurs heures chez le porteur d'eau; mon frère y est déjà comme chez lui, il n'éprouve là ni gêne ni contrainte, et il promet à Bernard et à sa fille de venir les voir souvent.
--Vous nous ferez toujours plaisir, lui dit Manette: mais il sera encore plus grand lorsqu'André vous accompagnera. Bonne soeur! dans tout ce qu'elle dit je vois la preuve de l'amitié qu'elle me porte.
--Tu as là de fiers amis, me dit Pierre en revenant. Ah! morgué! ce père Bernard, quel brave homme! et sa fille... quel beau brin de fille!... quel air aimable!... J'irai les voir souvent.--Tu feras bien, mon ami; chez eux tu ne puiseras que de bons exemples, tu ne recevras que de bons conseils.--Oui, oui, j'irai souvent, et puis, vois-tu, je suis à mon aise chez eux, je n'ai pas peur de glisser sur le parquet en marchant, ni de casser queuque meuble en me retournant.
Pendant les premiers jours qui suivent l'installation de mon frère chez M. Dermilly, je conduis Pierre dans différents spectacles, je tâche de le déniaiser un peu. Mon frère ne sait ni lire ni écrire: c'est moi qui veux lui donner des leçons. M. Dermilly croit bien que Pierre ne fera jamais un artiste; mais il pense qu'en lui enseignant les choses indispensables on pourra le faire entrer dans quelque maison de commerce.
Je m'aperçois que Pierre aura beaucoup de peine à apprendre seulement à lire. Voilà un mois que je passe tous les matins quatre heures avec lui, et qu'il en reste autant seul à essayer de former des lettres, et il ne peut encore épeler papa ou maman.
Quand Pierre a pris ses leçons, il va se promener pour tâcher de se donner ce qu'il appelle une jolie tournure, ou se rend chez Bernard et sa fille. Je ne puis l'accompagner que rarement; l'état de M. Dermilly devient alarmant, et je ne le quitte presque plus. Lorsque je sors un moment, c'est pour passer devant l'hôtel et regarder les croisées d'Adolphine. La présence de Pierre avait un instant fait taire mon amour; mais ce sentiment n'était que comprimé, et privé de la vue de celle que j'adore, loin de s'affaiblir, il semble s'accroître encore.
Lucile vient s'informer de la santé de M. Dermilly. Elle m'apprend que le marquis est toujours aussi avide de plaisirs, le comte aussi gourmand, Adolphine aussi triste, quoique madame la comtesse ne la quitte pas une minute et cherche sans cesse à lui procurer des distractions. Lucile s'étonne de ce que je ne viens pas à l'hôtel; mais qui veillerait sur M. Dermilly? Ses forces diminuent visiblement, et, quoiqu'il m'engage à accompagner Pierre et à prendre un peu de distraction, je ne peux pas le quitter un moment. Homme respectable, il paraît si touché des soins que je lui prodigue! Il me nomme son fils... Je lui dois tout, et il semble étonné de ce que je fais. Est-ce que l'ingratitude serait plus commune que la reconnaissance?
Mon frère rentre toujours avant onze heures. Un soir il n'est pas encore revenu à minuit, et il est sorti depuis trois heures. Il dîne quelquefois chez Bernard, sans doute il y aura été, mais Bernard se couche à dix heures. Les spectacles sont finis depuis longtemps; où peut être Pierre? M. Dermilly repose; je viens de le quitter, mais je ne me couche pas, chaque moment ajoute à mon inquiétude; nous veillons, le domestique et moi. Une heure vient de sonner, et mon frère ne rentre pas. N'y tenant plus, je vais sortir, aller chez Bernard, lorsqu'enfin on frappe à la porte cochère, et bientôt j'entends dans l'escalier la voix de mon frère.
J'ai le projet de le gronder; mais en m'apercevant de son état, je vois que mes discours seraient superflus maintenant. M. Pierre est gris; il peut à peine se soutenir; il paraît même à son habit et à son pantalon couverts de boue qu'il n'a pas toujours su conserver son équilibre. Il n'a point de chapeau; sa cravate est dénouée et les yeux lui sortent de la tête. Le malheureux! où a-t-il été? Ce n'est pas chez Bernard qu'il s'est mis dans cet état. Je saurai tout demain matin; en ce moment, loin de le questionner, je veux tâcher de le faire taire, car le vin le rend très bavard, et il crie comme un sourd.
--C'est moi, mon frère... me voilà... Je suis un peu en retard... mais, vois-tu, ce sont les plaisirs... et puis ces autres guerdins qui voulaient nous battre; mais je dis, nous étions là... nous les avons joliment rossés.
--Tais-toi, lui dis-je, et viens te reposer; M. Dermilly dort, tu sais qu'il est malade, respecte au moins son sommeil.
--C'est juste, mon frère, c'est juste! ce bon M. Dermilly, ah! Dieu sait si je l'aime et le respecte!... Je serais désolé de le réveiller.
Et le malheureux crie encore plus fort!... mais je l'entraîne dans ma chambre et je ferme toutes les portes; du moins on ne pourra l'entendre.--Couche-toi, lui dis-je; demain tu me conteras ce que tu as fait.--Je me suis amusé... et nous avons bien dîné... Ah! ce qui s'appelle dîné comme des négociants!...--Avec qui donc étiez-vous?--Avec qui?... comment, je ne te l'ai pas dit?... C'est Loiseau que j'ai rencontré... ma pratique jadis, et qui, à présent, dit qu'il est mon ami à la vie et à la mort!...--Ah! il y a du Loiseau là-dedans... Je ne m'étonne plus de l'état où je vous vois... Comment, vous allez encore avec cet homme qui vous a trompé, et qui, suivant toutes les apparences, est un fripon?--Mon frère, je t'assure qu'il m'a dit qu'il était le plus honnête homme de la terre et que, si not' mère n'avait pas reçu l'argent, c'était lui qui était trompé et volé dans cette affaire-là. En foi de quoi il m'a montré des papiers et des lettres qui prouvent son innocence.--Et tu ne sais pas lire.--C'est ce que je lui ai d'abord dit, et c'est pour ça qu'il m'a répondu: Je vais te montrer des papiers qui me rendront blanc comme neige à tes yeux, et, qui plus est, je vais te les lire, et il me les lut. C'était un certificat de probité qui lui était délivré par le juge de paix de son arrondissement, avec lequel nous avons été dîner.--Avec le juge de paix?--Non, avec le certificat en poche, chez un superbe traiteur à la carte?... C'était Loiseau qui commandait, et c'est moi qui ai payé, parce que son gousset s'est trouvé être percé, et quand il a cherché son argent, il n'a plus rien trouvé, tout avait glissé par le trou.
Je ne sais pourquoi j'ai dans l'idée que M. Loiseau pourrait bien être mon ami Rossignol. Je vois beaucoup d'analogie dans la conduite de ces deux personnages.--Où donc l'avez-vous rencontré? dis-je à Pierre.
--Dans la rue, comme j'allais chez le père Bernard, je vois un homme qui s'arrête en faisant des yeux effarés, puis qui me saute au cou en s'écriant: _Je ne m'abuse pas... oui, vraiment! c'est lui-même!_... En musique, parce qu'il chante souvent en parlant... ô Dieu! comme il chante bien!... il fait avec sa voix des roulements comme un tambour...
Plus de doute! c'est ce coquin de Rossignol.--Après m'avoir embrassé comme du pain, reprend Pierre, il m'a demandé si j'avais volé la diligence ou gagné à la loterie... Je lui ai conté que j'avais retrouvé mon frère André, et que j'étais chez un brave homme que j'aime et que je respecte de toute mon âme!...