Part 22
--Qui donc?
--Le neveu de M. le comte.
--Eh! c'est pour cela que vous êtes si en colère?... est-ce qu'il faut faire attention aux discours d'un étourdi, d'un fou, qui, les trois quarts du temps, ne pense pas à ce qu'il dit?
--Ah! Lucile, il est des choses que je ne pourrai jamais supporter. Si je restais dans cet hôtel, d'un moment à l'autre il arriverait quelque scène fâcheuse... Il est de mon devoir de partir, et je suis sûr que madame la comtesse elle-même m'approuvera.
--Je suis bien sûre, moi, qu'elle ne vous laissera pas partir.
--Lucile, aidez-moi à faire mes apprêts...
--Joli passe-temps! après neuf mois d'absence!... quand on doit avoir tant de choses à se dire! il faut que j'aide monsieur à faire des paquets!...
--Oh! ce ne sera pas long!...
--Mon Dieu! mon Dieu! que je vais m'ennuyer dans cette maison maintenant! Pendant votre voyage, au moins je savais que vous reviendriez, et cela me consolait.
--Vous apprendrez l'anglais, Lucile, et cela vous distraira.
--Est-il méchant! aimez-donc quelqu'un... pour qu'il vous fasse de la peine ensuite.
--Ah! Lucile, je ne perdrai jamais le souvenir de vos bontés et des heureux instants que j'ai passés avec vous.
--Je l'espère bien... d'ailleurs nous nous reverrons... Embrassez-moi donc si vous m'aimez toujours...
--Mais ce M. Thérigny... ah! je sens que sa vue seule...
--Au diable les gens en colère!... cela n'est bon à rien!... vous étiez bien plus aimable quand vous étiez petit, monsieur André.
--Comme elle tendait ses bras vers moi... comme elle me regardait!
--Qui donc vous tendait les bras?
--Ah! elle ne me méprise pas, elle!... son coeur est si bon, si sensible!...
--Monsieur, vous empaquetterez vous-même vos culottes... tout ici commente à m'ennuyer beaucoup.
--Adolphine! Adolphine!...
--Allons, voilà mademoiselle qui en est à présent; en vérité, je crois qu'il perd la tête... encore si c'était d'amour pour moi, on le lui pardonnerait... mais, bah! il ne pense pas plus à moi!... Et où monsieur va-t-il loger? j'espère que ce n'est pas avec mademoiselle Manette; car enfin ce n'est plus un enfant, votre Manette, et les moeurs... André, vous me donnerez votre adresse; j'irai vous voir souvent.
--Je vais demeurer chez M. Dermilly.
--Chez M. Dermilly! mais ce sera fort gênant... c'est égal, j'aime mieux cela que si vous étiez chez le père Bernard.
Bernard!... Manette!... je suis à Paris, et je n'ai pas encore été les embrasser! Ah! combien je m'en veux!... Mais en quittant cette maison je serai tout à l'amitié.
Je retombe dans mes réflexions, Lucile continue de se lamenter; la nuit se passe ainsi. Au point du jour la femme de chambre me quitte en me faisant une mine moitié tendre, moitié fâchée.
J'attends avec impatience que madame me fasse dire de descendre chez elle; enfin, sur les onze heures, Lucile vient m'avertir que sa maîtresse désire me parler, et je me hâte de me rendre près de ma bienfaitrice. Adolphine est là... elle dessine auprès de sa mère.
La bonne Caroline me témoigne la plus tendre amitié, sa fille m'adresse un charmant sourire. On semble vouloir me dédommager du chagrin que m'a causé le marquis, en me montrant encore plus d'intérêt. J'apprends à madame mon désir d'aller vivre près de M. Dermilly, si elle veut bien y consentir. Adolphine semble attendre avec anxiété la réponse de sa mère; celle-ci, après avoir réfléchi quelque temps, me dit enfin:
--Je ne puis vous blâmer, André, et je ne m'oppose point à votre départ... non que je pense que le marquis vous dise désormais rien de désagréable, mais je sens que sa présence doit vous être pénible... Votre éducation est terminée, il vous faut maintenant connaître le monde et les hommes autrement que par les livres. Vous ne pouviez prendre un meilleur mentor que M. Dermilly. Il vous aime autant que moi, c'est beaucoup dire, André; mais, en vous sachant auprès de lui, je vous croirai toujours avec moi.
--Quoi, maman, tu le laisses partir? s'écrie Adolphine.
--Ma bonne amie, il faut aimer les gens pour eux. André a dix-neuf ans, le séjour de cet hôtel, où il reste presque toujours enfermé dans sa chambre, n'est plus ce qui lui convient; mais nous le verrons souvent, n'est-il pas vrai, André?
Je réponds en balbutiant; car je suis tout troublé de la douleur d'Adolphine... J'ai vu des larmes dans ses yeux, et je songe que c'est mon départ qui les fait couler.
--Avant de vous laisser partir, André, reprend ma bienfaitrice, je veux vous faire connaître mes intentions: j'avais le projet de vous établir, mon ami; de vous marier avec celle que vous aimez...
--Avec celle que j'aime, madame! dis-je vivement tandis qu'Adolphine prête une oreille attentive en me regardant à la dérobée.
--Oui, André, je connais vos sentiments... Croyez-vous que depuis longtemps je ne les aie pas devinés?...
Je rougis, je baisse les yeux. Madame la comtesse continue:
--Mais je sens que vous êtes trop jeune pour vous marier maintenant... Au reste, dès que vous voudrez épouser Manette, songez, André, que la dot est prête, et que j'exige que vous acceptiez cette faible marque de mon amitié: c'est bien peu auprès de ce que votre père fit jadis pour moi.
Manette! elle croit que j'aime Manette!... Adolphine pourrait le penser aussi! je veux la détromper: ses regards sont attachés sur son dessin... mais sa main est immobile... elle cache son visage pour dérober son émotion à sa mère.
Madame, je suis reconnaissant de vos bienfaits, dis-je avec feu; mais je ne puis les accepter... Vous vous êtes trompée sur mes sentiments... Je ne serai jamais l'époux de Manette... Je l'aime comme une soeur; mais je ne ressens point d'amour pour elle...
--Vous n'aimez pas Manette! s'écrie avec surprise ma bienfaitrice; je ne lui réponds plus; je ne vois qu'Adolphine, qui paraît respirer plus librement, et vient de me jeter un si doux regard qu'il me semble que je n'ai plus rien à envier aux rois de la terre.
Je la regarde toujours, et, quoiqu'elle ait baissé la tête, je vois encore sur ses lèvres les traces du sourire que ma réponse a fait naître.
Nous restons quelques minutes dans cette situation; je ne m'aperçois pas que la mère d'Adolphine promène alternativement ses regards sur moi et sur sa fille; mais, en revenant de mon ivresse, je vois sur le front de ma bienfaitrice une expression de sévérité qu'elle n'a jamais eue avec moi, et je baisse les yeux en rougissant, tremblant qu'elle n'ait lu dans mon coeur.
--Il suffit, André, dit enfin la comtesse, je suis fâchée de m'être trompée... Je croyais Manette destinée à être un jour votre femme... et je suis persuadée qu'elle aurait fait votre bonheur... Mais peut-être changerez-vous de sentiments, et...
--Oh! non, madame! non, jamais je ne changerai!... jamais je n'aurai d'amour pour une... pour qui... pour...
--C'est assez: vous pouvez partir. Je me charge de présenter vos respects à M. le comte.
Je vais m'éloigner intimidé du ton de ma bienfaitrice, mais elle reprend bientôt avec un accent plus doux:
--André, n'oubliez jamais que vous avez passé une partie de votre jeunesse dans cette maison... que je vous aime comme mon fils... que votre bonheur fut toujours mon plus cher désir.
--Moi l'oublier, madame... ah! jamais!... vos bienfaits sont gravés dans mon âme; puissé-je un jour être à même de vous prouver ma reconnaissance!
La bonne Caroline me presse dans ses bras. Adolphine s'avance... Un regard de sa mère semble arrêter ses pas; mais elle me tend la main en signe d'adieu, et je presse cette main chérie qui tremble dans la mienne... C'en est fait, je m'éloigne; je quitte cet hôtel où j'ai passé huit années de ma vie... Peut-être eussé-je été plus heureux en n'y entrant jamais!
CHAPITRE XXII
RENCONTRE INESPÉRÉE.
--Me voici, monsieur, dis-je à M. Dermilly en arrivant chez lui; j'ai pour jamais quitté l'hôtel, et, si vous le permettez, je resterai avec vous.
--Si je le permets, mon ami! dit M. Dermilly en me pressant dans ses bras; ah! ta présence adoucit mes souffrances et charme mes ennuis: sois mon fidèle compagnon. Ce ne sera pas pour longtemps, André; mais du moins c'est ta main qui me fermera les yeux.
Je tâche de le distraire de ces tristes pensées en lui racontant ce qui s'est passé a l'hôtel et ce qui a causé mon départ. Il m'écoute attentivement.--Tu as bien fait de prendre ce parti, me dit-il; en demeurant plus longtemps sous le même toit que cet étourdi qui affecte de te mépriser, tu aurais pu oublier que tu étais dans la maison de Caroline... et je frémis en songeant à ce qui pouvait en résulter. Tu iras voir la comtesse... tu le dois, mais tu feras en sorte de ne point rencontrer des gens qui ne t'aiment pas. Va souvent chez Bernard et Manette; mais que ces bons amis viennent ici tant qu'ils le désirent, ils me feront toujours plaisir. Car, mon cher André, je ne suis qu'un artiste et je ne rougis point de la visite d'un honnête homme, de quelque classe qu'il soit. Si j'étais comte, il me semble que je penserais de même.
Me voilà de nouveau installé dans cette chambre où l'on me transporta blessé a l'âge de onze ans. La bonne Thérèse n'est plus, un domestique fidèle la remplace. Je retourne visiter l'atelier où Rossignol a joué sa scène de revenant. Je ne rencontre plus ce mauvais sujet; peut-être pour quelque fredaine a-t-il été forcé de quitter Paris; maintenant je ne serai plus sa dupe. M. Dermilly n'a pas depuis longtemps employé de modèles; sa faiblesse ne lui permet plus de travailler que fort rarement.--C'est toi, me dit-il, qui finiras ces tableaux que j'ai commencés.
Je n'ai point oublié mes bons amis; mais mon départ de l'hôtel m'a tellement occupé, que je suis excusable d'avoir tardé à me rendre près d'eux. Allons les embrasser; ils logent toujours au même endroit. Le père Bernard tient à sa mansarde, que cependant il aurait pu quitter, car son travail et celui de sa fille le mettent au-dessus du besoin; mais le porteur d'eau n'a point de vanité; et lorsque Manette lui propose de descendre d'un étage afin de moins se fatiguer, il lui répond:--Mes jambes sont accoutumées à me porter jusqu'ici, et mes amis à venir m'y chercher. Ceux qui, pour me voir, craignent de se fatiguer en grimpant un cinquième, me feront plaisir en restant chez eux.
A cela Manette n'ose rien répondre, son coeur lui dit que le cinquième ne me fera jamais peur. En effet je monte rapidement l'escalier, et je me retrouve dans les bras de mes bons amis. Avec quel plaisir je les embrasse! Bernard prétend que je suis un bel homme, Manette dit qu'elle me voit toujours de même, et moi je m'aperçois qu'elle est fort bien faite, et que ses dix-neuf ans lui donnent un certain air réservé, décent, qui lui sied fort bien.
--Je viens dîner avec vous, leur dis-je.--Quoi! tu ne retournes pas à l'hôtel? s'écrie Manette.--Non, je n'y retourne plus, je l'ai quitté pour toujours, et maintenant je demeure avec M. Dermilly.
Le père Bernard me demande l'explication de ce changement, et je lui conte tout. Pendant que je parle je suis frappé de la joie, de l'ivresse que témoigne Manette: en me revoyant elle était contente; mais depuis qu'elle sait que je n'habite plus l'hôtel, il semble qu'un délire se soit emparé d'elle: elle court, saute dans la chambre, elle rit et chante en même temps; le bonheur brille dans ses yeux; elle ne peut rester en place... C'est Manette à l'âge de huit ans lorsque nous dansions ensemble les bourrées de notre pays.
--Mon père! mon père! s'écrie-t-elle, il ne reste plus à l'hôtel!... ah! quel bonheur!... que je suis contente!--Eh! pourquoi donc cela? dit le père Bernard.--Ah! mon père, c'est que nous le verrons bien davantage maintenant! vous voyez bien que M. Dermilly nous permet d'aller chez lui... et puis André aura plus de temps... et puis il pensera plus à nous... il nous aimera bien mieux...--Bien mieux, Manette! est-ce qu'à l'hôtel je vous avais oubliés?--Non, non, mais c'est égal; ces beaux appartements, ce grand monde, ces beaux meubles, cela étourdit toujours un peu... Et puis on voit des personnes... qui... ah! André! que je suis heureuse!... ah! n'y retourne jamais!
--Jamais! s'écrie Bernard, et c'est ainsi qu'il reconnaîtrait les bienfaits de madame la comtesse?--Oh! mon père, pardon, je sais bien qu'il doit aller la voir quelquefois; mais il ne couchera plus dans cette grande maison où je n'aurais jamais osé entrer... Et ça pouvait lui donner des idées... car, mon père, André est un Savoyard, et il ne pouvait pas et il ne doit pas l'oublier. N'est-ce pas, André, que tu veux toujours te souvenir de ta naissance? que tu ne feras pas le fier?...
--Moi, Manette!... est-ce que je l'ai jamais été?--Eh! non, par Dieu! mon garçon, tu ne l'as pas été; mais je crois, en vérité, qu'il a passé quelque vertigo dans la tête de ma fille!... Elle n'a jamais tant parlé ni tant sauté depuis dix ans!
Je passe auprès de mes bons amis la journée entière; elle me paraît courte, car ils me témoignent tant d'amitié que mon coeur en est vivement touché. Lorsque le souvenir d'Adolphine vient rembrunir mon front et qu'il m'échappe un soupir, Manette, qui semble deviner ma pensée, s'empresse de me prendre la main, de me parler de ma mère, de mon pays, et elle trouve toujours le moyen de ramener le sourire sur mes lèvres. Le père Bernard, qui, en prenant des années, se donne un peu plus de repos, aime à tenir table et à trinquer avec moi en portant la santé de tous ceux qui me sont chers, tandis que Manette me dit tout bas en me souriant:
--André, quelle charmante journée j'ai passée! Oh! il y a bien longtemps que je n'avais été aussi heureuse!
Entouré de ces bons amis, je me sens aussi plus content; non, à l'hôtel je ne goûtais pas des plaisirs aussi purs, aussi doux. Pourquoi suis-je entré dans cette belle maison où j'ai laissé ma gaieté d'autrefois?
J'ai quitté mes amis vers le soir; avant de rentrer chez M. Dermilly, je ne puis résister au désir de passer devant l'hôtel: je n'entrerai pas, mais je regarderai les fenêtres. La voilà cette maison où j'ai passé mon adolescence, où j'ai reçu de l'éducation! là on a éclairé ma raison, mon jugement, nourri mon esprit... Mais j'ai payé tous ces avantages par la perte de ma tranquillité... Ah! je suis loin d'être ingrat; je ne devais pas élever mes regards vers la fille de ma bienfaitrice. Mais, toujours près d'elle, ai-je pu me défendre, me garantir de ce charme, de cet amour qu'elle sait si bien inspirer?... Pourquoi, m'ont-ils laissé pendant huit ans à même d'apprécier à chaque instant ses vertus, d'admirer ses attraits?... Parce que je suis un Savoyard, ils ont pensé que je n'avais pas un coeur!
Cependant madame la comtesse ne fut pas insensible; d'après tout ce que j'ai entendu, elle a connu l'amour, elle doit compatir à ses peines. On l'a mariée contre son gré, elle ne voudra pas contraindre l'inclination de sa fille. Insensé! et M. le comte, et le rang, et la fortune!... Ma bienfaitrice elle-même oubliera ses premières amours; à trente-six ans elle ne pensera plus comme à dix-huit... Avec l'âge s'effacent les peines du coeur, et on est moins sensible à celles des autres.
Après avoir passé près d'une heure devant l'hôtel, les yeux fixés sur les croisées d'Adolphine, je rentre enfin dans ma nouvelle demeure. Mais mon coeur se dit que, sans l'arrivée du marquis, je serais encore sous le même toit qu'Adolphine, et je ne puis m'empêcher de haïr celui qui m'a séparé d'elle.
Plusieurs semaines se sont écoulées depuis que j'ai quitté la maison de M. de Francornard, et je n'ai pas encore osé me rendre chez ma bienfaitrice; je me contente de passer tous les soirs plusieurs heures devant l'hôtel. Lucile vient me voir quelquefois, et de préférence aux heures où je suis dans l'atelier, parce que j'y suis toujours seul et que Lucile aime le tête-à-tête. Elle m'apprend que depuis mon départ mademoiselle est fort triste et ne veut point aller au bal. Ah! Lucile, si vous saviez quel plaisir vous me faites en me disant cela! M. de Thérigny fait de grandes dépenses en chevaux, en voitures; on assure qu'il entretient une danseuse de l'Opéra; qu'il en entretienne dix! et qu'il ne pense pas à sa cousine. Mais son oncle le trouve charmant, parce qu'il lui envoie chaque matin quelque nouveauté de chez Chevet.
Lucile termine par son refrain ordinaire:--Je vous assure que je n'apprends plus l'anglais et que je n'écoute pas Champagne. Mais venez donc à l'hôtel, ce n'est pas bien de ne point aller voir madame.
J'en brûle d'envie, et je ne sais ce qui m'arrête!... Mais M. Dermilly lui-même m'engage à aller voir madame la comtesse. Ses désirs sont des ordres pour moi; je me rends à l'hôtel. J'ai soigné ma toilette; sans être coquet, je suis bien aise d'être habillé avec goût; en secret je désire plaire. Je suis presque aussi bien mis que M. le marquis, et Lucile assure que j'ai une tournure fort distinguée.
Je tremble en entrant dans l'hôtel; et en montant l'escalier qui conduit chez madame, je pense que je vais voir Adolphine! Elle est toujours avec sa mère. Lucile m'aperçoit, elle court m'annoncer à sa maîtresse; au bout d'un moment elle revient me dire d'entrer. Me voici devant madame... Mais, hélas! je ne vois point celle que j'espérais trouver là.
Madame me témoigne beaucoup d'amitié; mais mon coeur cherche Adolphine; j'espère toujours la voir entrer... Elle ne vient pas; il faudra donc m'en retourner sans l'avoir vue?... Je ne sais si j'ai bien répondu à ma bienfaitrice, mais je crois qu'elle s'aperçoit de mon trouble, de mon impatience; malgré moi je tourne sans cesse mes regards vers la porte. Madame me demande des nouvelles de M. Dermilly; je n'en ai point de bonnes à lui donner, car sa santé s'affaiblit chaque jour. Jadis, en apprenant son état, la sensible Caroline eût tout bravé pour voler près de lui, maintenant elle se contente de soupirer... Les années ont fait leur effet.
Il faut que je m'éloigne, ma visite a été assez prolongée; je me lève; mais je n'y tiens plus, et je balbutie le nom d'Adolphine.
--Ma fille se porte bien, me dit froidement la comtesse, je ne manquerai pas de lui faire part de votre bon souvenir.
Allons, il est décidé que je ne la verrai pas! Je m'éloigne tristement; Lucile me suit sans en faire semblant, et me glisse à l'oreille:--J'irai demain à l'atelier.--Pourquoi n'ai-je pas vu mademoiselle?--Madame lui a dit d'aller dessiner chez elle et de l'y attendre, quand elle a su que vous étiez là. On ne veut plus que je là voie! Ah! pourquoi n'avoir pas pris plus tôt toutes ces précautions?...
Je sors de l'hôtel à pas précipités, je retiens avec peine les larmes qui me suffoquent. J'entre dans l'allée d'une maison, et là je pleure à mon aise en regardant ses croisées et en me disant:--Je ne la verrai plus! je ne pourrai plus lui parler!... je n'entendrai plus sa douce voix!... ses yeux charmants ne se fixeront plus sur les miens!
Ces pensées redoublent ma peine, mais du moins je puis me livrer en liberté à ma douleur; être obligé de cacher ses souffrances rend encore plus malheureux.
Un jeune homme, de mon âge à peu près et vêtu comme je l'étais quand je vivais avec Bernard, entre en chantant dans l'allée où je suis; il va passer devant moi pour monter l'escalier qui est au fond, et je me suis rangé pour lui faire place. Mais, étonné sans doute de voir un homme élégant pleurer comme un enfant dans une allée, il s'arrête à quelques pas de moi; il ne peut se décider à monter l'escalier; mon chagrin lui fait mal, il ne chante plus; mais il ne sait comment m'aborder. Il fait quelques pas vers moi, puis s'éloigne; il tousse, il s'arrête; enfin, n'y tenant plus, il s'approche en me disant:
--Pardon, excuse, monsieur, mais vous avez l'air de souffrir... Vous êtes peut-être tombé dans l'escalier, qui est un peu noir..... ou ben, dans la rue, queuque voiture... ça arrive si souvent dans ce Paris!... On crie gare! mais, bah! le bruit empêche d'entendre... Si vous voulez que j'aille vous chercher queuque chose... je sommes tout prêt.
Dans ma situation toute conversation m'était importune. Mais je viens de reconnaître l'accent de mon pays; celui qui me parle est Savoyard, je n'en saurais douter; et le coeur n'est jamais muet pour ce qui lui rappelle sa patrie. Je me retourne avec intérêt vers le commissionnaire en lui répondant:--Merci, mon ami, je n'ai besoin de rien.
Sans doute le ton dont j'ai dit cela ne l'a pas convaincu, car il s'approche davantage, et reprend au bout d'un moment:--En êtes-vous bien sûr?
Je souris en essuyant mes yeux.--Vous êtes de la Savoie? lui dis-je.--Oui, monsieur... comment donc que vous avez vu ça?--Oh! j'ai reconnu l'accent du pays!...--Bah! est-ce que monsieur serait Savoyard aussi?--Oui, je suis votre compatriote.--Ah! ben, par exemple, je ne m'en serais pas douté, moi!... vous n'avez pas du tout l'accent, vous, ni la tournure! Vous êtes le premier du pays que je vois si bien mis!... Ah! dame, c'est pas pour faire des _you piou, piou!_ que vous serez venu!... Pardon, excuse, si je vous dis ça, monsieur.
La naïveté, la franchise du jeune Savoyard me font du bien.--Y a-t-il longtemps que vous avez quitté la Savoie? lui dis-je.--Oh! oui, monsieur, il y a ben longtemps!... J'avais sept ans quand je suis parti du pays avec mon frère! J'ai diablement ramoné de cheminées depuis ce temps-là.
Sept ans! avec son frère!... quelle pensée vient me frapper! Je considère attentivement ce jeune homme qui est devant moi; je cherche à reconnaître ses traits; en effet... il me semble trouver quelques rapports... et d'ailleurs, depuis près de onze ans! O mon Dieu! si c'était lui!... Cet espoir fait battre mon coeur avec tant de force que je puis à peine trouver celle de parler.
--De quel endroit de la Savoie êtes-vous?--De Vérin... petit village près du mont Blanc.--De Vérin!... et votre père?...--Oh! il était mort quand j'ai quitté le pays!...--Son nom?--Le nom de mon père? Pardi! Georget, comme moi!--C'est lui!... c'est toi!... Pierre, tu ne me reconnais pas?...
En disant cela, je tends mes bras vers lui; il me regarde avec surprise.--C'est ton frère, lui dis-je, c'est André qui est devant toi.
--André!... vous... toi!... Ah! mon Dieu! c'est-i possible!
Je lui ôte toute incertitude en courant dans ses bras, en l'embrassant à plusieurs reprises. Pierre ne doute plus que je sois son frère, et alors pendant plusieurs minutes nous restons entrelacés dans les bras l'un de l'autre.
--Comment, c'est toi, André! toi, avec de si beaux habits... et tu pleurais!...--C'est toi, Pierre, toujours en veste... mais tu chantais!--Oh! pardi! moi, je chante toujours... Mais tu as donc fait fortune, André? tu es mis comme un seigneur. Pourquoi diable avais-tu du chagrin!--Je te conterai tout cela, mon pauvre Pierre... Je suis si content de te retrouver! je te croyais mort.--Pardi! je crois ben; depuis que ce coquin a voulu me manger et que je me suis sauvé, nous ne nous sommes pas revus!... Mon frère, embrassons-nous encore!
--Viens avec moi, dis-je à Pierre après l'avoir embrassé de nouveau; viens, je veux te présenter à mon meilleur ami... Il t'aimera aussi, j'en suis sûr...--Ah! un moment! j'allais dans cette maison pour une commission. Il faut que j'aille rendre réponse; écoute donc! c'est qu'il y a dix sous à gagner, et, dame, pour moi c'est queuque chose!...--Viens, mon frère, je te donnerai tout l'argent que j'ai...--Oh! c'est égal, je ne veux pas perdre une pratique; d'ailleurs une commission, c'est sacré, ça; est-ce que tu ne t'en souviens plus, André?--Si fait... tu as raison; eh bien! va, je t'attends ici...--Donne-moi plutôt ton adresse, j'irai chez toi quand j'aurai fini; tu pourrais attendre trop longtemps... C'est une petite raccommodeuse de dentelles qui me fait courir après son amant, qui lui fait des traits, et, vois-tu, elle est capable de m'envoyer encore le guetter... Oh! c'est une petite fille qui est jalouse comme un démon!... Mais elle paye bien... Oh! les femmes, quand il s'agit de sentiment, elles ne regardent pas à dix sous de plus ou de moins!... Elles payent mieux que les hommes!