André le Savoyard

Part 21

Chapter 214,044 wordsPublic domain

Je saisis le moment où madame est seule pour aller lui dire adieu. Adolphine est là!... comme elle a l'air triste! Je ne puis dire un mot; j'ai le coeur si gros! je reste devant madame, que je viens de saluer; mais elle devine le motif qui m'amène.--Adieu, André, me dit-elle; faites un voyage agréable, et surtout veillez bien sur M. Dermilly.... Sa santé s'affaiblit chaque jour; j'espère que le changement d'air lui sera favorable. André, vous devez aimer Dermilly, car il vous regarde comme son fils... Je n'ai pas besoin de vous le recommander...

La voix de madame s'est altérée en prononçant ces paroles; elle me tend sa main, que je presse sur mon coeur en lui assurant que je ferai tout pour être digne des bontés de celui qui, avec elle, a tant fait pour moi.

Je me retourne vers Adolphine, je la salue... Je vais m'éloigner.--Eh bien, André, me dit ma bienfaitrice, tu n'embrasses pas Adolphine avant de partir?...

L'embrasser! je n'osais: en ce moment même je n'ose encore. Mais l'aimable enfant se lève et fait quelques pas vers moi. Elle me tend sa joue fraîche comme la rose, en me disant: Adieu, André; revenez bien vite...

J'ai approché mes lèvres de ses joues, que j'effleure à peine, puis je m'éloigne précipitamment, car je ne sais plus où j'en suis; mais j'emporte, pour tout le temps de l'absence le souvenir de ce moment de bonheur.

CHAPITRE XX

VOYAGE EN SUISSE.

Nous sommes partis; déjà plusieurs lieues me séparent d'elle, et je crois encore sentir sur mes lèvres le velouté de ses joues; je crois encore respirer sa douce haleine et tressaillir en lui donnant un baiser. Délire de l'amour, tu fais taire tous les autres sentiments, tu dois rendre souvent ingrat, injuste, égoïste! L'amitié d'une soeur, le souvenir d'un ami, la tendresse filiale, tout s'efface de notre esprit tant que tu nous tiens sous ton empire! Mais tu n'es qu'un délire; et quand la raison renaît, l'amitié reprend ses droits.

Je suis près de M. Dermilly, et pendant plusieurs lieues je garde le silence; il a la bonté de me laisser à mes réflexions. Ce n'est qu'au bout d'un long espace de temps que je me revois dans la voiture, près de celui qui a bien voulu me choisir pour son compagnon de voyage, et auquel je n'ai pas encore dit un mot.

Je me retourne vivement vers lui:

--Ah! pardon, monsieur, lui dis-je en rougissant, c'est que je pensais...

--Je ne t'en veux pas, André; je sais ce qui t'occupe, mon ami; dans les premiers moments du voyage le coeur est encore plein du souvenir des adieux; mais cela se dissipera. Puisque tu es sorti de tes réflexions, admire avec moi ce paysage, ces champs, ces bois, ces prairies; oublie un moment Paris!... Tu y retrouveras tout ce que tu y as laissé. André, tu n'as pas encore dix-huit ans; mais ton âme est aimante, ton coeur brûlant!... Si tu ne sais point modérer tes passions, tu éprouveras bien des chagrins; mon ami, dans ce monde, les gens les plus sensibles ne sont pas les plus heureux!... j'en suis moi-même un exemple. Un amour que je n'ai pu vaincre a fait le malheur de ma vie, lorsque, jouissant d'une fortune honnête, et avec assez de talent pour être estimé par les gens de mérite, j'aurais pu faire un bon mariage et couler des jours heureux. Je sens maintenant que je n'ai pas été raisonnable, parce que j'approche de quarante ans: mais à vingt-cinq ans je ne pensais pas ainsi. Crois-moi, André, ne m'imite point; et si ton coeur éprouve déjà quelque sentiment qui ne te promette aucun heureux résultat, au lieu de t'y abandonner, ne songe qu'à te distraire, et tu finiras par en triompher.

M. Dermilly a bien raison: au lieu de rêver sans cesse à la charmante Adolphine, je ferais mieux de m'occuper de tout autre objet, dussé-je même faire quelques infidélités à Lucile; mais je n'approche pas de quarante ans, et je pense comme il pensait à vingt-cinq.

Mon compagnon m'entretient de Manette, de Bernard, de ma mère, de ce pauvre Pierre, que je n'ai pu retrouver, et qui sans doute n'existe plus. Ah! il sait bien captiver mon attention; l'amour n'a point banni de mon coeur de si touchants souvenirs. Moi, je lui parle de ma bienfaitrice, de sa bonté, du bien qu'elle répand autour d'elle. M. Dermilly m'écoute attentivement, il ne perd pas un mot, et les moindres détails sur ce qui regarde madame la comtesse sont précieux pour lui; alors je suis bien sûr qu'il rêve encore comme à vingt-cinq ans.

Pour me récompenser de l'avoir entretenu de son amie, il me parle d'Adolphine. Avec quel plaisir je l'écoute! c'est à mon tour à ne point perdre un mot de ce qu'il dit, à le supplier de recommencer encore. Ah! sans nous en être dit davantage, nos coeurs s'entendent bien!... et par cet échange nous savons charmer les journées du voyage.

C'est à Bâle que nous nous rendons d'abord: là, nous devons nous arrêter quelque temps afin de visiter à loisir les environs. La ville de Bâte n'est point gaie, et les habitants ne sont pas liants; mais que les environs sont admirables! Quel plaisir de parcourir les belles vallées de la Suisse, de grimper sur ces montagnes, de visiter les ruines de ces vieux châteaux bâtis sur leur sommet, et de regarder à ses pieds des torrents jaillir en cascades et se perdre sur les rochers! Ce spectacle magnifique me rappelle mon pays; il y a souvent de l'analogie entre les sites de la Suisse et ceux de la Savoie; mais ici les paysans semblent plus riches, plus heureux. Le bonheur et la paix habitent ces cantons, où jamais le coeur n'est affligé par la vue d'un mendiant. Nous nous levons tous les jours de grand matin, pour aller admirer des sites nouveaux; souvent nous ne revenons pas le même jour à la ville; nous couchons chez des paysans qui nous reçoivent avec la bonté et la franchise renommées dans ces climats. Nous recevons des lettres de Paris le huitième jour de notre arrivée à Bâle; on sait que c'est là que nous devions d'abord nous arrêter. Il y a deux lettres pour moi, il n'y en a qu'une pour M. Dermilly; mais avec quel plaisir il la reçoit! qu'il est heureux! une ligne de celle qu'on aime doit faire tant de bien! Mais dois-je me plaindre, ingrat que je suis? c'est Manette... c'est Lucile qui m'écrivent! Commençons par Lucile: elle doit me donner des détails sur ce qui se passe à l'hôtel.

Voyez un peu l'étourdie!... elle ne me parle que d'elle, de son amour, de sa constance... Oh! j'y crois, je n'en doute pas! et elle aurait bien dû me parler d'autre chose. Elle ne pense qu'à moi... Elle s'ennuie de ne pas me voir... et pas un mot d'Adolphine, ni du neveu de M. le comte! Cette Lucile ne songe à rien!... Ah!... voilà cependant un petit _post-scriptum_:

«Rien de nouveau à l'hôtel: madame paraît triste; mademoiselle est comme sa mère; monsieur s'est donné deux indigestions la semaine dernière; le jeune marquis mène un grand train, et va beaucoup dans le monde.»

Tant mieux: pendant ce temps il n'est pas auprès de sa cousine. Ah! il y a encore quelque chose d'écrit au bas de la page:

«M. Champagne me fait toujours la cour, mais je ne l'écoute pas.»

C'était bien la peine de m'écrire cela!... Enfin je sais qu'elle est triste, et que le cousin n'est pas sans cesse auprès d'elle: c'est quelque chose.

Lisons maintenant la lettre de Manette... Bonne Manette!... j'aurais dû commencer par toi!... Mais du moins, en te lisant, ce n'est pas d'une autre que je m'occuperai.

Son coeur simple et pur se peint dans ce qu'elle m'écrit:--Sois heureux, me dit-elle, et ne nous oublie pas; quant à moi, ni le temps, ni la distance ne pourront t'effacer de mon coeur.

Il y en a moins long que dans la lettre de la femme de chambre: mais cette simple phrase de Manette vaut mieux, je crois, que tous les serments de Lucile.

Après être restés trois semaines à Bâle, nous visitons Berne, Zurich, Saint-Gall, Neuchâtel; notre collection s'enrichit de vues prises dans tous les lieux où nous nous arrêtons. M. Dermilly ne peut se lasser de parcourir ce pays pittoresque et imposant. Si mon coeur ne soupirait pas en secret, je partagerais son enthousiasme; mais, tout en admirant les sites magnifiques qui s'offrent à mes regards, je ne puis m'empêcher de songer à l'hôtel de M. le comte et aux personnes qui l'habitent.

Je vois avec peine que la santé de mon compagnon ne s'améliore pas.

Chaque jour sa maigreur augmente, et ses traits semblent s'altérer davantage. Je crains que nos courses dans les montagnes ne le fatiguent et ne lui soient nuisibles. Mais lorsque je l'engage à prendre du repos:--Laisse-moi, me dit-il, admirer la nature et jouir des merveilles qu'elle offre à ma vue. Si le ciel a marqué bientôt la fin de ma carrière, que du moins je profite encore du peu de temps qui me reste.

Nous sommes restés près de deux mois au milieu de ces belles montagnes; M. Dermilly veut aller à Genève, nous louons des montures, et avec des guides nous allons à petites journées, nous reposant dans tous les endroits qui nous plaisent. C'est ainsi qu'il est agréable de voyager. Nous arrivons sur les bords du Léman. M. Dermilly est faible et souffrant; je prévois que nous passerons quelque temps à Genève, et je le fais savoir à Paris. Il y a plus de deux mois que nous n'avons reçu de nouvelles, depuis ce temps que s'est-il passé à l'hôtel?!... Y suis-je déjà oublié?

Je reçois bientôt une réponse de Manette; toujours bonne, toujours franche, elle m'engage à prodiguer mes soins à M. Dermilly, à ne point le quitter un instant. Pourquoi Lucile ne m'a-t-elle pas répondu aussi promptement?... Lucile qui voulait me suivre... qui voulait mourir... qui avait des attaques de nerfs!... Je ne conçois rien à ce retard: je suis si jeune encore!...

Huit jours après, la réponse de Lucile m'arrive enfin; je brise le cachet, il me tarde de lire: de l'amour, encore de l'amour... Il me semble cependant que cela est moins brûlant, moins vif que dans sa première lettre... Ah! voici enfin des détails:

«On s'amuse un peu plus à l'hôtel, on a donné plusieurs bals, M. le marquis est un fou, un étourdi, mais avec lui les plaisirs ne finissent point. Il est plus souvent près de sa cousine... Mademoiselle devient chaque jour plus jolie...»

Hélas! je ne sais que trop combien elle est jolie!... Je n'ose plus continuer... «Elle rit des folies de son cousin...»

Elle rit avec lui!... Ah! je suis perdu!... Pauvre André! on ne pense plus à toi!... Elle rit... elle le trouve aimable... il lui plaît... ils s'aimeront, cela est certain! Allons jusqu'au bout:

«M. le marquis vient de prendre à son service un petit jockey anglais qui n'a que quinze ans; il est gentil, c'est un enfant, mais il me fait bien rire avec son baragouin, car il dit à peine quatre mots de français...»

Eh! qu'est-ce que cela me fait?... que M. le marquis prenne tous les jockeys qu'il voudra!... Mais il me vient certaines pensées... Mademoiselle Lucile rit aussi avec le petit jockey... Elle aime beaucoup à former les jeunes gens, mademoiselle Lucile, et le retard qu'elle a mis à me répondre.... Oh! quelle idée!... N'ai-je point vu sa douleur, ses larmes, sa fureur même quand je suis parti!... Finissons sa lettre.

«Adieu, mon cher André, amusez-vous bien et soyez bien sage.

«Votre fidèle LUCILE.»

Elle a mis fidèle... J'avais donc tort de la soupçonner.

Je voudrais être à Paris... mais M. Dermilly n'a que moi pour lui parler de madame la comtesse, et cette conversation semble seule le ranimer. Il est malade, je ne puis le quitter; je n'oublierai jamais les soins qu'il m'a prodigués, lorsque je fus blessé par le cabriolet du comte, et, fallût-il lui consacrer ma vie entière, mon coeur n'en murmurerait point.

Enfin il se trouve mieux, et nous recommençons nos excursions dans les environs. Ce pays est charmant, mais je ne puis en sentir toutes les beautés; pour jouir de la vue d'un beau site, il faut que l'âme soit calme et satisfaite; comment apprécier les merveilles de la nature quand le coeur, brûlant d'amour, est dévoré d'inquiétude et de jalousie!

CHAPITRE XXI

RETOUR.--JE QUITTE L'HOTEL.

Après trois mois de séjour à Genève, nous nous embarquons sur le Rhône pour nous rendre à Lyon. Les bords du Rhône charment l'oeil du navigateur et réjouissent l'âme du convalescent. Nous restons quelques semaines sur ces bords, admirant ces riantes campagnes, moins sévères et moins pittoresques que les belles vallées suisses, mais bien dignes aussi des pinceaux de l'artiste.

Enfin M. Dermilly songe au retour. Nous arrivons à Lyon; nous ne nous arrêtons que huit jours dans cette ville, qui me rappelle mon pauvre frère et l'aventure qui nous y arriva. Nous poursuivons notre voyage; la santé toujours chancelante de M. Dermilly nous retient encore quelque temps, et ce n'est qu'au bout de neuf mois d'absence que je revois ce Paris, où la première fois je suis entré en dansant et en chantant!... Ah! ce n'est plus la même chose.

--André, me dit M. Dermilly en arrivant dans la grande ville, tu vas retourner à l'hôtel du comte, mais je ne crois pas que maintenant tu y fasses un long séjour. Songe que ma demeure est la tienne, et que je te regarde comme mon fils.

Homme généreux!... qu'ai-je donc fait pour tant de bontés?... Et je brûle de le quitter, de retourner à l'hôtel!... Ah! l'amour nous rend ingrats!... et il ne nous dédommage point des fautes qu'il nous fait commettre.

Il est huit heures du soir lorsque j'entre à l'hôtel: je regarde avec ivresse les croisées de l'appartement d'Adolphine... Elle est là... oui, mon coeur me le dit; mais je ne la verrai pas ce soir. Je redoute son père... son cousin.... Non, je n'ose me présenter, courons chez Lucile.

Pourvu que Lucile soit chez elle; oui, la clef est à sa porte. J'entre dans la première chambre... j'entends parler dans la seconde, qui est la pièce où elle couche. Avec qui Lucile cause-t-elle? Si Adolphine était montée... Oh! non, ce n'est pas présumable... Cependant je m'arrête et ne résiste pas au désir d'écouter un moment; je reconnais bientôt la voix de Lucile.

--Voyons, petit John, donnez-moi une leçon d'anglais... et ne serrez pas tant vos jambes contre les miennes.--_Yes, miss_--Oui, mais vos yes, yes, ne vous empêchent point de me marcher sur les pieds...--_Yes, miss_.--Allons, petit John, tenez-vous tranquille, et apprenez-moi comment on dit je vous aime en anglais.--_I love you, miss_.--_Ai love_... Ah! comme il faut ouvrir la bouche!... heureusement que mes dents ne sont pas laides... _Ai love_...--_You for ever_.--Fort et quoi?...--_Ever_, _miss_.--Ah! comme en voilà long, et qu'est-ce que cela veut dire tout cela?--Je aime vous pour beaucoup longtemps.--Ah! ah! ah! qu'il est drôle ce petit John en disant cela!... C'est qu'il me fait des yeux comme s'il avait vingt ans... ah! ah!--_For ever, miss_.--Oui, oui, j'entends... Tenez donc vos genoux tranquilles, petit jockey... Ah! comme les Anglais ont la peau blanche!... Je n'avais pas encore remarqué cela.... Et embrassez-moi, comment dit-on cela, John?--_Kiss my_.--_Kiss my?_ ah! que c'est gentil, _kiss my!_... Tiens, je dirai cela très-facilement, _kiss my... kiss my..._ Eh bien! voulez-vous finir, petit jockey... C'est qu'il m'embrassé vraiment.

En ce moment j'ouvre la porte, pour terminer la leçon d'anglais, et je vois mademoiselle Lucile tenant les mains d'un petit blondin rose, bien joufflu, et qui, je crois, apprend beaucoup plus lestement que les Savoyards.

En me voyant, Lucile jette un cri et rougit; le petit jockey me regarde avec étonnement... Mais la femme de chambre se remet bientôt, et faisant signe au jockey de s'en aller:--Voilà assez d'anglais pour aujourd'hui, lui dit-elle, la leçon est finie.

M. John la salue d'un air presque fâché et s'éloigne en faisant une petite mine très-comique.

--Comment, c'est vous, André? me dit Lucile en s'approchant de moi. J'espère que cela s'appelle surprendre son monde!

--En effet, vous ne m'attendiez pas, je m'en suis aperçu.

--Qu'est-ce que c'est, monsieur? N'allez-vous pas être jaloux d'un enfant? d'un petit bonhomme qui me fait dire quelques mots d'anglais pour rire? voilà tout... Ah! ce serait joli d'être jaloux de John!

--Non, Lucile, oh! non, je vous assure que cela ne me tourmente pas du tout.

--A la bonne heure... Comme il est grandi encore depuis neuf mois!... Oh! vous êtes un homme à présent. Eh bien! vous ne m'embrassez pas!... Il faut que je vous le dise. Comment les voyages ne vous ont pas formé plus que cela?

--Donnez-moi des nouvelles de madame... de mademoiselle.

--Vous ne les avez donc pas encore vues?

--Non, j'arrive à l'instant.

--Elles doivent être seules maintenant, car madame avait la migraine ce matin et n'aura reçu personne.

--Elles sont seules? ah! je cours...

--Eh bien! monsieur André, vous ne m'avez pas embrassée... J'espère que vous allez revenir.

Je n'écoute plus Lucile, je suis déjà devant l'appartement de madame la comtesse. Comme mon coeur bat!... Je vais voir celle que j'adore... et l'absence, bien loin d'affaiblir mon amour, n'a fait que l'accroître encore.

Je traverse les pièces qui précèdent le salon de madame; je respire à peine... Enfin, me voici tout près d'elle, une seule porte nous sépare encore... Insensé! au lieu de nourrir cette passion qui doit faire le malheur de ma vie, ne ferais-je pas mieux de fuir celle qui en est l'objet? Mais je ne le puis... Je tiens le bouton de la porte. J'ouvre doucement... je l'aperçois... assise près d'une table et lisant.

Elle ne m'a pas entendu... Elle continue de lire... elle est seule. Une glace placée en face d'elle réfléchit ses traits. Je puis la contempler à mon aise... Oui, elle est plus belle encore... L'adolescence amène d'autres sentiments, et les traits en reçoivent une autre expression. Je voudrais lire sur son front... Je cherche en elle un peu d'amour, pour moi. Elle a seize ans maintenant... Ah que ne sommes-nous encore à ce moment où je la portais dans mes bras... où ses petites mains jouaient avec les boucles de mes cheveux!

En la regardant je me suis insensiblement approché... Enfin, je suis tout près d'elle, et, sans y penser, sans en avoir eu le dessein, je prends une de ses mains et je la porte sur mon coeur.

Adolphine fait d'abord un mouvement d'effroi, mais elle me reconnaît et le plaisir brille dans ses yeux.

--C'est vous, André, me dit-elle, c'est vous! ah! que je suis contente de vous revoir!... Vous ne voyagerez plus, n'est-ce pas, André? vous resterez maintenant avec nous?...

Fille charmante!... et elle ne retire pas sa main que je presse sur mon coeur! Je suis si heureux, si troublé, que je ne sais plus ce que je dis, et il me semble qu'elle partage mon bonheur.

--Vous ne m'avez donc pas oublié, mademoiselle?

--Vous oublier, André! vous, l'ami de mon enfance, vous qui m'avez sauvé la vie!... C'est mal de penser cela...

--Ah! mademoiselle, que ne puis-je vous consacrer toute mon existence! Si vous saviez combien, loin de vous, le temps m'a paru long!... Je n'avais qu'un désir, celui de revenir... de vous revoir...

Je ne suis plus maître de mon secret... il va m'échapper... je ne vois plus la distance qui nous sépare, je ne vois qu'Adolphine, lorsque des pas se font entendre: je n'ai que le temps de quitter sa main, de m'éloigner d'elle... le marquis entre dans le salon.

En m'apercevant il fait une légère grimace, mais il s'approche de sa cousine, il s'assied contre elle... et la regarde avec une familiarité! il lui prend lestement la main... ah! il ne connaît pas le prix de ce trésor!

--Ma chère petite cousine, on m'a dit que la maman était indisposée, et moi aussi j'ai une espèce de migraine; je viens rire avec vous pour tâcher de la guérir.

En achevant ces mots, le marquis se retourne et semble étonné de me voir encore. Il me jette un regard insolent en s'écriant:--Que faites-vous là?... sortez donc, vous voyez bien qu'on n'a pas besoin de vos services...

Je reste immobile, mes yeux se fixent sur le marquis, mais je tâche de contenir mon agitation.

Ne me voyant point bouger, le marquis reprend au bout d'un moment:--Eh bien! est-ce que vous ne m'avez pas entendu?... je vous dis de sortir.

--Je vous ai fort bien entendu, monsieur; mais je ne pensais pas que ce fût à moi que vous parliez ainsi.

--Et à qui donc, s'il vous plaît?... faut-il se gêner pour renvoyer monsieur André le Savoyard!...

--Oui, monsieur, je suis Savoyard, et je m'en fais honneur; les habitants de mon village sont honnêtes, fidèles, reconnaissants... je tâcherai de conserver toute ma vie ces vertus héréditaires; c'est mon seul patrimoine, mais je ne les changerais pas contre l'or et les titres de beaucoup de gens.

--Ah! ah! phrase superbe... mon cher; vous avez retenu cela d'un mélodrame de l'Ambigu ou de la Gaîté, n'est-ce pas? Mais c'est assez; je vous dis de sortir, obéissez!

--Ce n'est pas à vous, monsieur, à me donner des ordres...

--Insolent!... je vous mettrai bien à la raison...

Mon sang bouillonne dans mes veines, mais Adolphine accourt auprès de moi; son regard est suppliant:

--Mon Dieu! pourquoi donc vous disputer, s'écrie-t-elle, mon cousin; que vous a donc fait André pour lui parler ainsi?...

--Votre André est un drôle que je veux corriger.

--Je ne me connais plus, je suis prêt à m'élancer sur le marquis... Adolphine se jette entre nous, elle étend ses bras vers moi.

--Rendez grâces à la présence de mademoiselle, dis-je au marquis; sans elle vous ne m'auriez pas insulté impunément.

--Je crois vraiment qu'il me brave... Ah! c'en est trop! et je veux...

En ce moment ma bienfaitrice paraît au milieu de nous; elle a entendu notre querelle, et, oubliant ses souffrances, s'est empressée d'accourir. Adolphine court dans les bras de sa mère en s'écriant:

--Ah! maman! je t'en prie, empêche-les de se quereller... si tu savais...

--J'ai tout entendu, dit madame la comtesse; Thérigny, je croyais que vous auriez plus de respect pour moi, et que, dans mon appartement, devant ma fille, vous ne vous seriez pas livré à de tels emportements.

--Comment! ma chère tante, quand ce?...

--Taisez-vous. Et vous, André, rentrez chez vous, demain matin vous viendrez me voir... Allez, André..., je vous en prie...

Comment résister aux ordres de ma bienfaitrice?... Elle me tend la main en me faisant signe de m'éloigner. Je baise avec respect cette main chérie, et je sors sans regarder le marquis, afin que ma colère ne l'emporte pas sur mon devoir.

Lucile m'attendait dans ma chambre. N'étant plus en présence de madame la comtesse, je puis enfin laisser éclater mes sentiments; je me promène à grands pas dans l'appartement sans faire attention à Lucile, qui me suit en me tirant de temps à autre par mon habit.

--Ai-je assez souffert... suis-je assez humilié?...

--Vous avec souffert, André, et quand donc cela?

--Devant Adolphine me traiter ainsi!...

--Qui donc?

--O ma bienfaitrice! sans vous je ne sais où m'aurait emporté ma colère!...

--Allons, il est en colère maintenant... et contre qui donc, monsieur?

--C'en est fait, dès demain je quitte cette maison...

--Vous quittez l'hôtel... Ah ça! c'est pour rire que vous dites cela?

--Je l'aurais quitté sur-le-champ, sans les ordres de madame, qui m'y retiennent jusqu'à demain.

--Monsieur André, je n'aime pas ces plaisanteries-là! je vais me trouver mal si vous parlez encore de départ... ah! je sens déjà que mes nerfs se crispent, se retirent...

Lucile s'assied en poussant de grands gémissements; mais comme elle s'aperçoit que je continue de me promener dans la chambre sans faire attention à ses nerfs, elle se décide à ne point se trouver mal, et court de nouveau après moi.

--Mon petit André... qui est-ce qui vous fâche donc si fort?... est-ce parce que j'apprenais quelques mots d'anglais avec John?... eh bien! je vous promets de ne plus prendre de leçons, quoique ce soit bien innocent.

--Ah! vous pourrez prendre autant de leçons qu'il vous plaira. Lucile, je ne serai plus là pour vous gêner... je pars demain.

--La! c'était bien la peine de revenir pour partir si vite!... Et que vous a-t-on fait, monsieur, pour que vous soyez si pressé de nous quitter?

--On m'a insulté... traité comme un misérable...