André le Savoyard

Part 20

Chapter 204,070 wordsPublic domain

Cependant chaque jour je sens que j'aime Adolphine davantage; j'aime toujours Lucile, mais quelle différence entre ces deux sentiments!... Près de cette dernière, ma timidité a entièrement disparu; je suis gai, enjoué, je ris, je ne songe qu'au plaisir. La vue de ses charmes, son regard fripon, sa tournure piquante, enflamment mes sens, et la plus douce ivresse fait palpiter mon coeur. Près d'Adolphine, je suis toujours aussi timide, aussi embarrassé; j'aurais mille choses à lui dire, et je ne trouve pas un mot. Je ne la regarde qu'à la dérobée; je crains et je désire rencontrer ses yeux; me parle-t-elle, je suis tremblant, je soupire... En regarde-t-elle un autre, je me sens oppressé... Est-ce donc du plaisir que j'éprouve auprès d'elle? il faut bien que cela en soit, puisque pour celui-là je sacrifierais tous les entretiens de Lucile. Il y a donc deux sortes d'amour?... Comment se fait-il que l'on préfère celui qui nous fait de la peine à celui qui nous rend heureux?

Malgré la défense de Lucile, je ne cesse point de voir Manette, cette bonne soeur, qui prend tant d'intérêt à tout ce qui me regarde, qui me questionne sur tout ce que je fais, et dans le sein de laquelle j'aime à épancher mon coeur. Il y a cependant certaine confidence que je ne juge pas à propos de lui faire. Je ne suis plus un enfant; je commence à sentir qu'il est des choses sur lesquelles on doit se taire. Mais Manette a grandi comme moi; je me rappelle ce que m'a dit Lucile, et, seul avec ma soeur, je lui dis un jour:

--Manette, je te confie tout ce que je fais... mais toi, il me semble que tu n'as pas pour moi la même confiance?

Manette lève sur moi ses yeux si doux, qui ne sont plus aussi gais qu'autrefois; elle me regarde avec étonnement.--Que veux-tu dire, André?--Que tu ne me dis pas tous tes petits secrets... A ton âge, Manette, le coeur doit commencer à parler...

Manette rougit et paraît troublée, puis elle s'écrie:--Qui t'a dit que mon coeur parle pour quelqu'un?--On ne me l'a pas dit, Manette, mais je le suppose, parce que mademoiselle Lucile pense que tu es d'un âge à aimer quelqu'un...--Votre demoiselle Lucile en sait bien long!... Je ne suis pas aussi instruite qu'elle, mais il me semble qu'il n'y a pas de nécessité à cela.--Mon Dieu! il ne faut pas te fâcher... Est-ce que ce serait un crime d'avoir un amoureux... bien honnête, qui te ferait la cour pour t'épouser?--Non, monsieur, non, je n'ai point d'amoureux... Je n'en aurai jamais!...--Jamais!... est-ce que tu peux répondre de cela?...--Oui, monsieur, oh! certainement, je puis en répondre; et je ne sais pas de quoi se mêle votre demoiselle Lucile et pourquoi elle vous fait penser des choses pareilles.

Manette porte son tablier sur ses yeux.--Eh quoi! lui dis-je en passant mon bras autour d'elle, tu pleures?... Comment ce que je t'ai dit peut-il te faire du chagrin?--Oui, monsieur... parce que c'est très-mal de me supposer un amoureux... à moi, grand Dieu!... est-ce que c'est possible?...--Qu'y aurait-il donc de si étonnant? tu es assez jolie pour plaire à quelqu'un.

Manette relève la tête, et me dit avec l'accent du plaisir:--Tu me trouves jolie, André?--Certainement...--Aussi jolie que mademoiselle Adolphine, que mademoiselle Lucile?...--Ah!... Ce n'est plus la même chose.

Manette rebaisse tristement la tête en répétant:--Oh! non... je vois bien que ce n'est plus la même chose!--Il y a tant de beautés différentes! Sans ressembler à aucune, cela n'empêche pas de plaire.--Mon Dieu! André comme tu es savant maintenant sur ces choses-là! Est-ce aussi mademoiselle Lucile qui t'a appris tout cela?

Je ne puis m'empêcher de rougir de la réflexion naïve de Manette, qui me dit au bout d'un moment:--Est-ce que tu serais bien aise que j'eusse un amoureux?--Pourquoi pas, si c'était un garçon honnête, laborieux, capable de faire ton bonheur?

Manette ne répond rien; elle se lève, s'éloigne de moi, va prendre son ouvrage, et avec son mouchoir essuie les pleurs qui coulent de ses yeux. Qu'ai-je donc dit qui puisse lui faire de la peine?... Je n'y comprends rien; mais l'arrivée de son père termine notre entretien, et je retourne à l'hôtel sans pouvoir deviner la cause du chagrin de Manette.

Je remarque un grand mouvement dans la maison. Une chaise de voyage est dans la cour de l'hôtel; le postillon est encore couvert de poussière. Quel est donc le personnage qui vient d'arriver? Je ne tarde pas à rencontrer Lucile, qui sait tout, et s'empresse de me mettre au fait.

--C'est le neveu de M. le comte qui vient de descendre de cette voiture.--Le neveu de M. le comte?... voilà la première fois que j'en entends parler...--Ah! c'est qu'il paraît qu'il n'était pas fortuné. C'est le fils d'une soeur de monsieur qui avait épousé un marquis de Thérigny, qui est mort sans rien laisser à sa veuve. La pauvre femme écrivait en vain à son frère, celui-ci ne lui répondait jamais. Mais elle est morte il y a deux ans, et son fils vient d'hériter d'un cousin de son père d'une fortune assez ronde. Quand M. le comte a appris cela, il a sur-le-champ écrit à son neveu, qui habitait la Normandie, pour l'engager à venir le voir. Celui-ci, qui se rendait justement à Paris, a accepté l'invitation. Il vient de descendre ici, et il paraît qu'il logera dans cet hôtel, car M. le comte a ordonné qu'on lui prépare un joli appartement.--Quel âge a-t-il, ce neveu?--Presque aussi jeune que vous; vingt ans tout au plus... cela sort du collège!... mais cela a déjà des manières, un ton... beaucoup de fierté, à ce que j'ai pu voir; du reste, il est assez joli garçon, et sans son air de suffisance il serait encore mieux! Mais un jeune homme qui se voit tout à coup possesseur d'une nouvelle fortune, comment voulez-vous que cela ne lui tourne pas la tête? Il faut avoir beaucoup de mérite à vingt ans pour ne pas être insupportable avec vingt mille livres de rente.

Je ne sais pourquoi l'arrivée de ce jeune homme me déplaît. Nous avions bien besoin de ce neveu qui vient s'établir dans l'hôtel! Il va voir Adolphine tous les jours, à tous les instants... Il va en devenir amoureux, il n'y a aucun doute! Et Lucile qui dit qu'il n'est pas mal, qu'il est assez joli garçon! c'est désespérant. Si du moins il avait été laid, contrefait! Mais vingt ans, de la figure, de la fortune!... Ah! qu'il est heureux, ce monsieur-là! Pauvre André! on ne fera plus attention à toi... Mais que pouvais-tu espérer? Ne sais-tu pas qu'une distance immense te sépare de l'aimable enfant? Son père ne te regarde-t-il pas avec mépris?... Je sais tout cela, et cependant l'arrivée de ce neveu ajoute encore à mes chagrins.

Cette fois, je suis aussi curieux que Lucile; je brûle d'apercevoir le nouvel habitant de l'hôtel. Je me place à une fenêtre de mon carré, et je ne tarde pas à voir passer le jeune héritier. En effet, il est grand, assez bien fait, sa figure est régulière; mais quel ton arrogant avec ses valets, quelles manières lestes et impertinentes, quelle fatuité dans la mise, le maintien! il ne reste dans la cour que cinq minutes pour donner des ordres, et il a déjà passé plus de cent fois sa main dans ses cheveux, rajusté les bouts de son col et arrondi les parements de son habit. Est-ce qu'un tel homme peut être aimable, spirituel, sensible? il me semble que non, et je me flatte en secret qu'il ne plaira pas à Adolphine.

Je ne quitte pas ma chambre de la journée; je n'ose descendre chez madame, je crains de rencontrer le jeune marquis; je reste chez moi triste, pensif, inquiet.

Vers le soir Lucile vient me voir, elle me demande la cause de mon humeur; je serais bien fâché qu'elle la devinât, et cependant je ne puis prendre sur moi de cacher ma tristesse. Lucile fait ce qu'elle peut pour dissiper ce qu'elle appelle ma mélancolie; mais cette fois tous ses efforts sont vains, et la jolie femme de chambre se met en colère: elle prétend que je deviens très-maussade et que je ne mérite pas que l'on ait autant de bontés pour moi.

Je laisse dire Lucile; elle pourrait m'adresser les plus sanglants reproches que je n'y ferais pas attention: je ne songe qu'à Adolphine et à ce jeune homme qui vient d'arriver à l'hôtel. Voyant que je ne suis point ému de ses discours, Lucile emploie un autre moyen: elle se jette sur une chaise, et se met à sangloter. Ce n'est point à dix-sept ans et demi qu'on est insensible aux larmes d'une femme, je crois même qu'à tout âge les pleurs de la beauté doivent trouver le chemin de notre coeur.

Je tâche donc de calmer ma jolie pleureuse, qui s'écrie que je suis un monstre, un perfide, un petit traître; que je lui fais déjà des infidélités. J'ai beau lui jurer qu'elle se trompe, tout ce que je dis est inutile... Ce n'est pas avec de simples paroles que l'on persuade Lucile: elle prétend connaître le monde et les hommes... Avec elle, je devrais faire rapidement mon chemin.

Enfin, j'ai séché ses pleurs; elle commence à me trouver plus gentil, mais en me quittant elle m'engage à ne plus avoir de ces humeurs-là si je veux toujours plaire aux dames. Elle est partie; je songe à la différence qui existe dans les sentiments que me témoignent les trois femmes que j'aime le plus. Adolphine, d'un mot, d'un sourire, me rend heureux, elle paraît avoir pour moi la plus tendre amitié; elle me voit toujours avec plaisir... Mais quand je ne suis pas auprès d'elle, elle n'est pas triste, elle se livre de même à tous les amusements de son âge... peut-être alors ne songe-t-elle plus à moi. Lucile m'adore, à ce qu'elle dit, à chaque instant du jour elle pense à moi, elle voudrait être près de moi. Mais son amour est exigeant: si je suis distrait, préoccupé, elle me querelle; il faut ne voir qu'elle, ne penser qu'à elle, il lui faut sans cesse de nouvelles preuves de tendresse... Il me semble que cet amour-là est un peu égoïste. Manette me trouve toujours bien; que je sois triste ou gai, que je lui parle de Lucile ou d'Adolphine, Manette me témoigne toujours la même amitié, il lui suffit de me voir pour être contente... Bonne soeur! ah! je suis bien sûr que ton coeur ne changera jamais: l'amitié est plus solide que l'amour.

Le lendemain matin, je sors pour me rendre chez M. Dermilly, qui m'a fait demander. En passant sous le vestibule, je me trouve vis-à-vis du jeune marquis et de Champagne. Je m'incline devant le neveu de M. le comte: il me regarde, se penche vers Champagne, et je l'entends lui dire:--A qui appartient ce garçon?

A qui j'appartiens!... Quelle impertinence! suis-je donc en effet un valet? Champagne répond tout bas au marquis; celui-ci sourit dédaigneusement, en prononçant assez haut pour que je l'entende:--Ah! ah!... c'est le Savoyard dont mon oncle m'a parlé.

--Encore le Savoyard!... Le ton insolent dont ce jeune homme a prononcé ces mots me fait monter le rouge au visage; je suis prêt à retourner sur mes pas... à lui demander si son intention est de m'insulter... Ah! je sens que j'aurais du plaisir à me disputer, à me battre avec cet homme que je déteste déjà!... Mais il n'est plus là... Mon sang se calme; je frémis de la pensée que j'ai conçue!... Dans la maison de ma bienfaitrice, je chercherais querelle à un parent de son époux!... Est-ce donc ainsi que je reconnaîtrais tout ce qu'elle a fait pour moi? Ah! André, éloigne-toi plutôt de cette demeure; fuis avant d'être coupable, et pendant que tu es encore digne des bienfaits de la bonne Caroline.

Je me rends chez M. Dermilly.--André, me dit-il, j'ai une proposition à te faire; je désire qu'elle te soit agréable, mais songe que tu es entièrement libre de suivre ton goût. Depuis quelque temps, ma santé n'est pas bonne; les médecins m'ont conseillé le changement d'air. Je suis décidé à faire un voyage en Suisse; il y a longtemps que je désire parcourir ce beau pays, qui offre tant de merveilles à l'oeil du peintre, comme à celui de tout homme qui sait apprécier les beautés de la nature. Dans huit jours je partirai: si tu veux m'accompagner, nous ferons ensemble ce voyage.

--Si je le veux? dis-je en prenant avec force la main de M. Dermilly. Ah! monsieur!... vous ne pouviez m'emmener plus à propos! Oui, je partirai quand vous voudrez; demain, aujourd'hui même, je suis prêt à vous suivre.

Mon empressement à partir, la chaleur avec laquelle je m'exprime, paraissent surprendre M. Dermilly: il m'examine, et semble vouloir pénétrer ma pensée.

--André, me dit-il, je suis charmé que tu veuilles bien être mon compagnon de voyage; mais j'avoue que ton vif désir de quitter Paris m'étonne un peu... Mon ami, ne serais-tu plus aussi heureux à l'hôtel du comte?... Et si cela était, pourquoi ne m'avoir pas confié tes chagrins?--Je n'ai point de chagrins, monsieur, et madame la comtesse est toujours aussi bonne pour moi.--Je sais que Caroline t'aime tendrement. Cependant, André, depuis longtemps tu n'es plus le même... Je l'ai remarqué et ne t'ai point fait de questions... J'attendais que tu vinsses de toi-même confier tes peines à ton meilleur ami.--Ah! monsieur, si j'avais des secrets, quel autre que vous aurait ma confiance?... vous, à qui je dois tout?... vous qui daignez me traiter comme votre fils... qui m'avez enseigné cet art divin qui reproduit sur la toile les objets qui ont charmé notre vue; qui m'avez fait sentir tout le prix de l'éducation, et avez à la fois éclairé mon esprit et formé mon jugement? Mais je n'ai nulle peine secrète, monsieur, je n'ai rien, je vous l'assure.

Le ton dont je dis cela ne persuade sans doute pas M. Dermilly, car il continue de me regarder attentivement.

--M. le comte ne t'a point fait de nouvelles scènes?

--Non, monsieur.

--Tu es toujours dans les bonnes grâces de Lucile?

--Oui, monsieur...

Je ne puis m'empêcher de sourire légèrement en disant cela, et je crois m'apercevoir que M. Dermilly sourit aussi. Il reprend au bout d'un moment:

--Manette t'aime toujours autant?...

--Toujours, monsieur... Oh! elle ne peut pas cesser de m'aimer.

En disant ces mots je lève les yeux sur M. Dermilly, qui me considère avec attention.

--Et Adolphine te témoigne la même amitié?

Le nom d'Adolphine me trouble, et je balbutie:--Mademoiselle Adolphine... est si bonne... si aimable!...

Je ne puis dire plus, je crains de me trahir... M. Dermilly a cessé de me questionner, mais il me regarde... Je vois dans ses yeux l'intérêt mêlé à la douleur. Au bout d'un moment il soupire:--Pauvre André! s'écrie-t-il en me serrant la main.

Pauvre André!... O ciel!... aurait-il surpris mon secret!... Mais non, je n'ai rien dit qui puisse lui faire soupçonner le sentiment qui m'agite; cependant il semble avoir lu dans mon âme.--Tu partiras avec moi, André, me dit-il, ce voyage te fera aussi du bien; et au lieu d'attendre huit jours, je vais faire mes dispositions pour que nous partions après-demain.

--Irons-nous en Savoie, monsieur? lui dis-je au bout d'un moment.

--Pas cette fois, André, mais l'année prochaine, si ma santé me le permet, je te promets que tu iras avec moi embrasser ta mère...

Embrasser ma mère!... quel bonheur l'après une aussi longue absence! sur le sein de sa mère on doit oublier toutes les peines de l'amour!

Notre voyage est arrêté. Avant de retourner à l'hôtel, je me rends chez Bernard, auquel je vais annoncer mon prochain départ; je m'attends à la douleur de Manette; mais elle apprend mon voyage avec plus de calme que je ne l'aurais cru; il semble qu'elle soit bien aise de me voir m'éloigner de l'hôtel.--Tu ne devrais plus te séparer de M. Dermilly, me dit-elle, il est si bon, il t'aime tant! Ne serais-tu pas mieux près de lui que dans cet hôtel, dont le maître te fait mauvaise mine? En revenant de ton voyage, est-ce que tu retourneras chez M. le comte?--Mais... sans doute... pour quelque temps du moins...--Tiens, André, à présent que tu es un homme, que tu as des talents, il me semble qu'à ta place je ne voudrais pas rester dans cet hôtel... A quoi cela te mènera-t-il, si ce n'est à t'accoutumer à vivre en grand seigneur?

Je crois que Manette a raison; mais ma bienfaitrice n'a-t-elle pas le droit de disposer de moi, et aurai-je jamais la force de m'éloigner d'Adolphine? Je ne pense pas en ce moment au marquis de Thérigny.

En arrivant à l'hôtel, apprenant que madame la comtesse est seule avec sa fille, je me rends en tremblant dans son appartement, pour lui faire connaître les intentions de M. Dermilly.

Ma bienfaitrice approuve ce projet.--Ce voyage ne peut que t'être utile, me dit-elle; il complétera ton éducation; mon cher André, avec monsieur Dermilly, tu jugeras mieux les pays que tu visiteras; tu acquerras de nouvelles connaissances, et, à ton retour, je m'occuperai d'assurer ton sort.

Je n'entends pas ce que me dit madame la comtesse. J'ai les yeux tournés du côté d'Adolphine; en apprenant que j'allais partir, il m'a semble la voir pâlir: mon absence lui causerait-elle en effet quelque peine? Ah! je m'éloignerais moins malheureux, si j'espérais ne pas être oublié!

Elle se lève, elle vient vers nous.--Comment! André, vous allez nous quitter? me dit-elle avec cet accent qui pénètre jusqu'à mon coeur. Puis l'aimable enfant jette ses bras autour du cou de sa mère en ajoutant:--Maman, pourquoi laisses-tu partir André?... qu'a-t-il besoin de voyager?... est-ce qu'il n'est pas mieux auprès de nous?...

Sa mère sourit et l'embrasse en lui disant:--Ma bonne amie, André reviendra. D'ailleurs, il faut bien nous accoutumer à son absence; songe qu'il ne restera pas toujours auprès de nous; André devient grand et il faudra... Mais nous parlerons de cela à son retour.

Adolphine me regarde tristement, je baisse les yeux en soupirant; je ne puis lui dire que tout mon bonheur serait de vivre auprès d'elle!... Il y a dans la vie tant de choses que l'on pense et que l'on ne dit pas!...

Mais on ouvre la porte avec fracas: c'est le jeune marquis, qui entre en riant et se jette dans un fauteuil en disant que son oncle est furieux, parce qu'en voulant apprendre à fumer à César, il vient de lui casser une dent.

L'arrivée du jeune Thérigny a changé notre situation; madame la comtesse a la bonté de l'écouter; Adolphine va à son piano, et moi je m'éloigne, car l'accident arrivé à César ne doit plus permettre que l'on s'occupe du départ du Savoyard.

Il n'y a plus qu'une personne à laquelle je n'ai pas encore appris mon prochain départ; mais j'attends le soir, parce que la petite femme de chambre vient ordinairement me voir lorsque sa maîtresse n'a plus besoin de ses services.

En effet, je reconnais bientôt la marche vive et légère de Lucile, qui vient s'informer si je suis encore mélancolique comme la veille.

Je ne sais trop comment lui apprendre mon voyage: elle est si emportée dans son amour que je crains aussi de l'affliger.... Cependant, il faut parler, elle-même m'en prie.

--Vous avez encore quelque chose ce soir? me dit-elle; oh! je vois bien cela!... vous n'êtes point comme à votre ordinaire... André, auriez-vous des secrets pour moi?... je veux que vous me disiez tout, monsieur, tout absolument, même vos infidélités, si vous avez été assez ingrat pour m'en faire.

--Oh! non, Lucile, ce n'est pas cela...

--Ce n'est pas cela? eh bien! alors, parlez donc, mon ami... vous me faites penser des choses...

--Lucile... je vais bientôt partir... mais je reviendrai...

--Vous allez partir... sortir ce soir..., et il est plus de onze heures! Non, monsieur, vous ne sortirez pas, ou je dirai à madame que vous vous dérangez...

--Mais vous ne m'entendez pas, Lucile... c'est M. Dermilly qui m'emmène... sa santé l'oblige à voyager, il se rend en Suisse; je l'accompagne et nous partons après-demain.

--Vous partez... vous allez en Suisse après-demain? Et il me dit cela comme ça!... Ah! André, si vous me quittez, je me laisserai mourir de chagrin.

Elle se jette dans un fauteuil, elle ferme les yeux, elle étend les bras, elle serre les dents... Ah! mon Dieu! je crois qu'elle a des attaques de nerfs... elle se trouve mal!... Je cours dans ma chambre, je cherche de la fleur d'orange, du sucre, du vinaigre, de l'eau de Cologne; je lui frotte les tempes, je lui mets les flacons sous le nez, en lui disant: Lucile, ma chère Lucile!... revenez à vous!... mon absence ne sera pas longue... je ne vous oublierai pas...

Mais elle ne me répond pas, elle ne fait aucun mouvement, je sens mon inquiétude augmenter, je suis sur le point d'aller chercher du secours dans l'hôtel, lorsque tout d'un coup elle se lève brusquement en jetant de côté les verres et les flacons que je lui présente, et s'écrie avec l'accent de la colère:--Non, monsieur, non, vous ne partirez pas!... je ne le veux pas, moi, ou bien, je partirai avec vous, je vous suivrai partout. Vous verrez que j'ai aussi du caractère. Je ne connais plus rien, j'abandonne tout pour vous suivre!... on dira ce qu'on voudra, ça m'est égal!...

Et Lucile, en disant cela, se promène dans ma chambre en frappant du pied, en jetant de côté les meubles qu'elle rencontre, en cognant avec son poing sur les tables, la commode; c'est un petit démon; mais sa fureur me rassure sur l'état de sa santé. Cependant, je ne voudrais pas que l'on entendît son tapage... Je tâche de l'apaiser, elle ne m'écoute pas. Je ne lui dis plus rien... alors elle se met à pleurer, et, avec les larmes, sa fureur a cessé.

Je puis alors me faire entendre, et Lucile commence à devenir raisonnable: elle ne parle plus de me suivre, ni de se laisser mourir. Ce n'était que le premier moment à passer. Mais que de soupirs, de regrets, de promesses de fidélité! Je fais tout ce que je peux pour la rassurer, elle est toujours inquiète.

Minuit a sonné: Lucile se dispose à rentrer dans sa chambre; mais elle me prie de la reconduire, afin d'être avec moi plus longtemps. Je n'irai pas loin, sa porte est en face de la mienne. Lucile me prie d'entrer un moment, parce qu'elle n'a pas envie de dormir... Je n'en ai pas envie non plus, et d'ailleurs puis-je refuser quelque chose à celle qui me témoigne tant d'attachement? J'entre donc... pour un moment; mais je ne sais comment cela se fait, toute la nuit s'écoule, et il est grand jour que je tiens encore compagnie à Lucile.

--Ah! mon Dieu! dit la jeune femme de chambre, il y a déjà du monde levé dans l'hôtel! si on allait vous voir sortir de ma chambre... Ah! André, que penserait-on?...

Il me semble que l'on ne pourrait penser que la vérité. Mais je conçois qu'il y en a dont il faut faire mystère. Lucile m'engage à rester toute la journée caché dans sa chambre, et à n'en sortir que le soir. Ma prudence ne va pas jusque-là, et je me vois forcé de refuser Lucile, qui, je crois, s'arrangerait de me tenir constamment caché chez elle.

J'ai d'ailleurs à m'occuper des préparatifs de mon voyage; malgré les prières de Lucile, qui craint beaucoup pour sa réputation, je m'esquive et regagne mon appartement. Je dispose tout ce qui m'est nécessaire, puis je fais porter ma valise chez M. Dermilly. Nous partons le lendemain matin; je n'ai plus que le temps d'aller embrasser Manette et son père. Je promets à ma soeur d'écrire souvent, et elle doit me répondre. J'ai chargé Bernard d'un nouvel envoi pour ma mère; je puis donc être quelque temps tranquille de ce côté.

Lucile veut aussi que je lui écrive; je le lui promets, à condition qu'elle me répondra, et qu'elle me tiendra au courant de tout ce qui se passera à l'hôtel pendant mon absence. Je ne puis mieux m'adresser pour être au fait de tout.--Je ne sais pas bien écrire, me dit Lucile; mais, mon cher André, vous excuserez mon style.

Excuser son style!... Elle croit donc que j'oublie que j'ai été commissionnaire? Lucile dit qu'il y a tant de gens qui perdent le souvenir de leur origine, que je puis bien faire de même. Non, je me rappellerai toujours et mon pays et ma chaumière.