André le Savoyard

Part 19

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Enfin le héros de la fête, témoin de l'impatience du public, allonge le bras au bout duquel est le manche à balai qui conduit à la mèche; il touche celle de la fusée: le feu prend, elle part, aux cris d'admiration des paysans, et M. le comte, enchanté que cela soit fini, jette sa mèche loin de lui et s'essuie le front avec son mouchoir. Mais, dans son empressement à se débarrasser de la mèche, M. de Francornard n'a point fait attention qu'il la jetait sur les autres pièces d'artifice: au bout d'un instant, un grand bruit annonce l'explosion du bouquet, que Champagne, fort peu expert en artifice, n'avait pas eu la précaution d'éloigner de manière qu'il ne pût atteindre personne. Les soleils, les pétards éclatent au-dessus de la foule, sur laquelle ils retombent en serpentant, et un artichaut mal dirigé passe entre les jambes de M. le comte, qui, tout étourdi du bruit, ne sait de quel côté se sauver.

Tout le monde crie: les paysannes ont du feu à leurs bonnet, à leurs fichus, à leurs tabliers; on n'entend de tous côtés que ces mots: Je brûle! je brûle... éteignez-moi.

Les débris d'un soleil sont tombés sur la tête d'Adolphine: le feu prend aux cheveux de l'aimable enfant et se communique rapidement à sa robe; madame la comtesse perd la tête, Lucile appelle du secours; mais chacun est occupé de soi. Ceux qui brûlent ont trop à faire, ceux qui n'ont rien s'examinent de la tête aux pieds. Seul, je m'empresse d'accourir près de la charmante enfant. Je la prends dans mes bras; j'étouffe avec mon corps la flamme de ses vêtements, et mes mains, s'appuyant sur ses beaux cheveux, arrêtent bientôt les progrès du feu.

Elle est sauvée, et sa jolie figure n'a point été atteinte. Madame me donne les plus doux noms, m'appelle son sauveur, celui de sa fille... elle ne trouve pas d'expressions pour me peindre sa reconnaissance... Et qu'ai-je donc fait d'extraordinaire? Il me semblerait tout naturel de donner ma vie pour sauver celle d'Adolphine. Elle n'a pas eu le temps de connaître son danger, elle rit déjà en m'appelant son cher André. Ah! ce mot-là me paye bien des légères souffrances que j'endure!

--Pauvre garçon! dit Lucile, il a les mains toutes brûlées!... Tenez, voyez madame...

--Ce n'est rien, cela ne me fait pas mal.

Madame veut me faire rentrer pour qu'on mette quelque chose sur mes brûlures; mais bientôt des cris perçants attirent l'attention générale: M. le comte, qui jusque-là avait été tranquille, se met à courir comme un fou dans le jardin, en criant qu'il brûle et en portant ses mains à sa culotte. L'artichaut, en passant entre ses jambes, avait mis le feu à cette partie de ses vêtements, mais le drap ayant été long à prendre, M. le comte, qui attribuait à ses voisins l'odeur de roussi qui le suivait partout, avait été beaucoup plus longtemps qu'un autre à s'apercevoir de son accident.

Au lieu de se tenir tranquille et de tâcher d'étouffer le feu, M. de Francornard court dans le jardin en faisant des sauts, des contorsions, et criant comme un possédé:

--A moi, Champagne! je roussis, je brûle... ma culotte... la fusée... je rôtis...

L'air et le mouvement qu'il se donne augmentent les progrès du feu que l'on ne peut encore apercevoir, parce qu'il est caché par les basques de l'habit. Champagne court après son maître en lui demandant où il brûle. Pour toute réponse, M. le comte relève les basques de son habit et montre la partie endommagée. Champagne tire son mouchoir et l'applique dessus; mais cela n'éteint pas assez vivement le feu, et M. le comte, qui souffre beaucoup, jure comme un damné en criant qu'il va perdre ce qu'il a de plus précieux.

Dans un péril si imminent, il faut employer les grands moyens: Champagne, pour sauver la maison Francornard de sa ruine, prend son maître dans ses bras et, courant avec lui vers la pièce d'eau, le jette dans le milieu du bassin.

M. le comte disparaît un moment; mais bientôt il remonte sur l'eau et fait la planche, criant comme s'il brûlait encore, car il craint l'eau presque autant que le feu. Champagne va prendre une perche qu'il aperçoit à quelques pas du bassin, puis revient vers le nageur auquel il crie:

--Êtes-vous entièrement éteint?

--Eh! oui, coquin... Repêche-moi bien vite, ou je me noie...

Champagne, avec sa perche, attrape son maître par la ceinture et le ramène doucement vers le bord; mais ce passage subit du feu à l'eau et les souffrances que M. le comte paraît éprouver ne lui permettent point de se soutenir: on l'emporte dans son appartement, et, au lieu de songer à avoir un héritier, il passe la nuit à se faire appliquer des cataplasmes.

CHAPITRE XVIII

JE NE SUIS PLUS UN ENFANT.

Le lendemain de cette fête, qui a eu des suites si singulières, M. de Francornard, qui se plaint beaucoup, veut retourner à Paris; madame juge convenable d'accompagner son époux pour lui prodiguer ses soins: elle le fuit lorsqu'il lui parle d'amour; mais souffrant, il est certain de la trouver près de lui.

Nous partons tous; je souffre aussi, et mes mains portent des marques de mes brûlures. Mais je trouve du charme à mes douleurs lorsque je pense que j'ai sauvé Adolphine, que j'ai garanti sa jolie figure des atteintes du feu.

Cette fois nous ne voyageons plus de la même manière: madame est avec sa fille dans la voiture de son mari, je suis dans la sienne avec Lucile et M. Champagne, qui me regarde de travers, surtout lorsqu'il voit la jeune femme de chambre me prendre les mains en disant:

--Ce pauvre André! cela doit lui faire bien mal... Sans lui, mademoiselle avait la figure brûlée!... Vous avez fait de belles choses, monsieur Champagne, avec votre feu d'artifice!...

--Il me semble, dit Champagne, que je mérite plutôt des éloges! Sans moi, M. le comte rôtissait; je lui ai sauvé la vie.

--Je ne sais pas ce que vous lui avez sauvé, mais je sais que vous avez manqué de nous brûler tous.

De retour à Paris, M. le comte fait une maladie causée par son passage subit du feu à l'eau. La bonne Caroline lui prodigue les soins les plus empressés. Pour moi, je passe près de Manette tous les moments que j'ai de libres et pendant lesquels je sais ne point pouvoir être avec Adolphine. Je sens que je ne dois plus me permettre la même familiarité avec la fille de ma bienfaitrice: elle grandit... Les jeux de l'enfance ont fait place aux études de musique, de dessin; nos conversations deviennent raisonnables; nous trouvons du charme à former ensemble notre jugement. L'aimable enfant ne m'appelle plus son cher André! Sans doute on lui aura dit qu'elle devait cesser de me nommer ainsi. Mais en prononçant mon nom, sa voix est si douce!... Je lis dans ses regards que son coeur me donne toujours le même titre.

Depuis l'aventure du bosquet, Lucile ne veut plus que je l'embrasse, elle dit que je suis trop grand maintenant. Et cependant, plus je grandis, plus il me semble que j'aurais de plaisir à embrasser Lucile.

Manette ne me défend pas cela, et pourtant Manette devient aussi une fort jolie fille: elle est grande, bien faite; ses traits sont assez agréables, sa fraîcheur est naturelle comme toutes ses manières. Elle est active, laborieuse; elle apprend l'état de couturière et lit en cachette des romans pour savoir comment on parle d'amour dans la haute société.

Le temps s'écoule, j'approche de mes dix-sept ans. Depuis qu'une fusée a passé entre ses jambes, M. de Francornard paraît avoir renoncé entièrement au projet d'avoir un héritier, et ma bienfaitrice est plus souvent avec son époux, qui a cessé de lui parler d'amour. Mais M. le comte, ne songeant plus à un fils, s'occupe davantage de sa fille. Adolphine a quatorze ans, et déjà sa beauté, ses grâces captivent tous les regards. L'aimable Caroline est fière de sa fille: bien différente de ces mères qui voient avec dépit se tourner vers leur enfant les regards qui jadis se fixaient sur elles, et entendent avec chagrin des compliments qui ne leur sont plus adressés, la mère d'Adolphine, quoique belle et jeune encore, n'écoute plus que les éloges que l'on accorde à sa fille.

J'admire en secret les charmes que l'âge développe chez Adolphine: chaque jour elle devient plus séduisante, et son image est sans cesse devant mes yeux. Je suis grand; j'ai perdu la tournure de nos montagnes; j'entends dire quelquefois que je suis bien. Plusieurs suivantes de l'hôtel me regardent avec complaisance et m'appellent maintenant monsieur André! J'ai donc l'air d'un monsieur? On dit aussi que j'ai des talents, que je dessine fort bien. Mais à quoi me servira tout cela... s'il faut un jour me séparer d'Adolphine?

Déjà cette pensée me tourmente, elle me poursuit!... Je ne suis qu'un Savoyard élevé par charité dans cet hôtel, je dois tout aux bontés de madame la comtesse! Mais cette éducation qu'elle m'a fait donner me rendra-t-elle plus heureux?

M. de Francornard dit quelquefois à madame:

--Est-ce que vous comptez garder éternellement cet André chez vous?

--Il est encore bien jeune, répond ma bienfaitrice; dans quelque temps je tâcherai de lui trouver un emploi convenable à ses talents.

Un emploi!... Il faudra donc quitter cette maison, ne plus voir Adolphine... Je n'ose laisser paraître mon chagrin, c'est dans le sein de ma soeur que je vais épancher mon coeur. Je lui parle sans cesse de la fille de madame la comtesse; je lui vante ses grâces, sa beauté, ses talents... J'aime à lui redire les moindres mots qu'elle m'a adressés. Parler d'Adolphine est un si grand plaisir!... Je n'ose avouer que je l'adore, mais je dis tout ce que je sens. Manette m'écoute en silence: souvent je vois des larmes dans ses yeux... Pauvre soeur! sans doute elle me plaint, et c'est la crainte de me voir malheureux qui cause son chagrin.

Je n'oserais parler aussi franchement avec Lucile, je craindrais qu'elle ne devinât mes sentiments, et que cela ne parvînt à madame. Je serais si fâché que l'on connût dans l'hôtel la cause de ma tristesse!... Je suis déjà si timide, si embarrassé près d'Adolphine! Il me semble que tout le monde pénètre mes plus secrètes pensées.

M. le comte vient d'ordonner un grand dîner pour célébrer la fête de sa fille. Déjà tout se dispose dans l'hôtel, il y aura un bal brillant.

Je ne sais pourquoi cette fête m'attriste; c'est cependant la sienne! Mais je songe que je ne la verrai pas un moment de toute la soirée; je songe aussi qu'elle sera entourée d'une foule de jeunes gens qui la trouveront charmante et le lui diront sans doute: je ne sais pourquoi cette idée m'afflige et me contrarie.

Je me rends chez madame; je n'ose point offrir un bouquet, mais j'ai cueilli une fleur à un rosier que j'ai sur ma fenêtre, et je la tiens à ma main.

Madame est à sa toilette, Adolphine est seule devant son piano; il y a bien longtemps que je ne me suis trouvé seul avec elle! Si je pouvais profiter de ce moment pour lui offrir cette rose, pour lui dire tous les voeux que mon coeur forme pour son bonheur! mais non, je suis trop timide... Je n'ose rien dire... Je reste au milieu du salon, regardant alternativement Adolphine et ma rose.

L'aimable enfant m'aperçoit:

--C'est vous, André? me dit-elle; venez donc auprès de moi...

Je m'approche lentement... Je chiffonne la fleur dans mes mains.

--Je ne vous vois plus si souvent qu'autrefois, André; est-ce que vous ne vous plaisez plus avec moi?

--Oh! si, mademoiselle!

--Pourquoi donc alors ne venez-vous pas tous les jours?

--Mademoiselle, je crains maintenant de vous déranger.

--Comment! est-ce que je n'étudie pas aussi bien devant vous? Il me semble même que je travaille avec plus de plaisir quand vous êtes là. Mais la musique vous ennuie peut-être?

Oh! non, mademoiselle...

--Mademoiselle... comme vous me parlez avec un ton de cérémonie! André! il me semble que vous n'êtes plus aussi gai qu'autrefois. Est-ce que-vous avez des chagrins?... Ce serait bien mal de ne point me les confier... Vous savez bien que je suis votre amie...

Je me sens si heureux de ce qu'elle me dit, que je n'ai plus la force de parler; je ne trouve pas ce que je voudrais exprimer, je me contente de lui présenter ma rose en balbutiant:

--Voulez-vous bien permettre, mademoiselle...

--Ah! la belle rose... C'est donc pour moi, André?

--Oui, mademoiselle, si vous daignez l'accepter; n'est-ce pas aujourd'hui votre fête?

--Si je daigne l'accepter! Pouvez-vous en douter?... Refuserais-je celui qui m'a sauvé la vie? Ah! mon cher André, voilà le bouquet qui me fait le plus de plaisir, avec celui que maman m'a donné.

--Son cher André! Elle m'appelle son cher André!... Je ne sais plus où j'en suis... Je crois que je lui prends la main, que je la presse avec ivresse dans les miennes... Mais on vient... J'entends aboyer César... Grand Dieu! c'est M. le comte... Je m'éloigne précipitamment d'Adolphine, je cours à une porte... Je crois éviter la présence de celui que je redoute, et je me jette brusquement contre lui.

--Allons! il est dit que ce drôle-là fera toujours des sottises! s'écrie M. de Francornard; il est cause que César ne marche plus que sur trois pattes, et le voilà qui me casse le nez à présent. Quand donc madame la comtesse me débarrassera-t-elle de ce Savoyard?

--Ce drôle!... J'étais si heureux!... Ah! ce mot vient de détruire toute ma joie... il me fait un mal!... Éloignons-nous, et cachons au moins les pleurs qui s'échappent de mes yeux.

Je suis allé me renfermer dans ma chambre. J'y suis depuis longtemps; j'entends les voitures, les cochers, les domestiques qui vont et viennent! ce bruit m'apprend que tout le monde est arrivé; mais que m'importe cette fête? Je ne puis être admis parmi la haute société qui entoure Adolphine, et je ne veux pas non plus me mêler aux domestiques qui encombrent les antichambres. J'ai eu un moment l'idée d'aller trouver Manette; mais pour traverser l'hôtel, je rencontrerais beaucoup de monde, et l'on n'aime pas montrer une figure triste à des gens qui ne songent qu'à rire.

Je suis plongé dans mes réflexions; je crois voir Adolphine; j'entends encore son père m'appeler drôle!... Mes larmes coulent; il me semble maintenant que madame la comtesse aurait mieux fait de me laisser commissionnaire. J'étais si heureux près de Bernard, de Manette, que je n'affligeais pas alors par le récit de mes chagrins! Je ne songeais qu'à ma mère, à mes frères!... et rien ne s'opposait aux projets de bonheur que je formais pour l'avenir.

Tout à coup je sens une main potelée se placer sur mes yeux, et une voix bien connue me dit:--Que faites-vous donc là, tout seul, comme un ours, tandis que tout le monde dans l'hôtel songe à s'amuser?

C'est Lucile qui est entrée doucement dans ma chambre et s'est approchée de moi sans que je l'aie entendue.--Venez avec moi, André; nous irons à une fenêtre où nous serons seuls, et de laquelle on voit danser dans le salon... Oh! c'est fort amusant de voir les toilettes!... et puis on regarde comment danse le beau monde, et on s'en souvient quand on va au bal.

--Merci, mademoiselle, je n'ai pas envie de voir danser, dis-je tristement à Lucile. Elle se baisse alors pour me regarder, et s'aperçoit que je verse des larmes.--Eh bien! qu'a-t-il donc à présent?... Il pleure, je crois!... Oui, vraiment, il a les yeux tout rouges. André, mon ami, qu'avez-vous? qu'est-ce qui vous cause de la peine? Oh! je veux que vous me le disiez. Voyez un peu... pleurer quand tout le monde s'amuse!... Allons, dites-moi vite le sujet de vos larmes.

Lucile s'assied tout près de moi; elle me prend les deux mains, qu'elle pose sur ses genoux en les tenant dans les siennes; sa tête est penchée vers moi; ses jolis yeux interrogent les miens, elle me presse, me conjure de parler avec les marques de l'intérêt le plus vif. Ah! que les femmes savent bien nous consoler! Notre peine semble être la leur!... Elles entrent dans nos maux, elles partagent notre douleur, afin de nous en ôter la moitié.

Je me trouve déjà moins à plaindre depuis que je suis auprès de Lucile. Je n'ose cependant lui confier toutes mes peines; mais je lui rapporte ce qu'a dit M. le comte.

--Comment! c'est cela qui vous fait pleurer? me dit-elle; mais vous êtes un enfant, André!... Qu'importe ce que dit ce vieux bougon, qui n'aime que sa table et son chien? En êtes-vous moins aimé de madame, de sa fille, de moi?... En avez-vous moins de talents?... En êtes-vous moins gentil? Allons, ne pleurez plus, monsieur, je vous le défends... C'est qu'il ferait gonfler ses yeux, et ce serait dommage, vraiment.

En disant ces mots, Lucile s'avance et me donne un baiser sur le front. Je me sens tout ému, tout agité; mais il me semble que je suis déjà un peu consolé; cependant je pousse un gros soupir, celui-là n'est pas tout entier de chagrin. Lucile, qui croit que je suis toujours affligé, penche encore sa tête vers mon épaule... cette fois, c'est moi qui l'embrasse, mais ce n'est pas sur le front.

--Eh bien! que faites-vous donc, André? me dit Lucile d'une voix émue: pourquoi m'embrassez-vous? Est-ce que cela vous console? Alors je veux bien vous le permettre un peu... Mais il me semble que c'est assez, monsieur.

Lucile n'a pas le ton bien sévère; la vue de mes larmes a touché son coeur, et l'attendrissement rend bien faible. Je la presse dans mes bras... Elle n'a plus le temps de compter les baisers que je lui donne; elle me repousse, mais si doucement! Sa voix est si tendre en me disant:--André, mon ami!... finissez, laissez-moi.

Aimable fille, pouvais-je à dix-sept ans ne point me consoler dans tes bras?

Nous avons changé de rôle: Lucile a l'air désolé, et c'est moi qui suis le consolateur.--Ah! André... c'est bien mal me dit-elle, qui aurait cru?... Est-ce que je pensais à cela, moi?... Puis elle pousse de gros soupirs... mais je ne vois pas de larmes dans ses yeux. Je console Lucile... elle se calme, puis elle se lamente encore, et je la console de nouveau. Mais enfin il est un terme à tout, et quand Lucile se trouve assez consolée, elle reprend son air espiègle et me sourit tendrement, en me disant:

--Après tout... cela ne regarde personne; je suis ma maîtresse!... et si je veux vous aimer, moi, qui est-ce qui aurait le droit de m'en empêcher?... J'aurais cependant voulu que vous fussiez plus sage... mais... c'est un malheur!... Si vous me juriez de m'être constant, je serais si heureuse!... Allons, monsieur, dites-moi donc cela: faites-moi tous les serments d'usage!... Il ne sait rien, cet enfant-là; il faut que je lui apprenne tout.

Lucile se place devant moi, elle me dit de lever ma main droite et de répéter avec elle; puis elle tâche de prendre un air solennel qui ne va pas avec sa mine friponne.

--Je jure à Lucile... que j'aime de tout mon coeur... Allons, monsieur, répétez.--Je jure à Lucile, que j'aime de tout mon coeur...--C'est très-bien... et que je veux aimer toute ma vie...--Oh! oui, toute ma vie.--Ah! comme il a bien dit cela! Embrassez-moi, André... Ah! mon Dieu où en étions-nous?--Je jurais de vous aimer toute la vie, ma chère Lucile.--Sa chère Lucile!... Voyez-vous comme il s'émancipe déjà!... C'est égal, je vous permets de m'appeler ainsi, je l'exige même, lorsque nous serons seuls; car devant le monde je n'ai pas besoin, André, de vous recommander d'être circonspect?...--Oh! oui, mademoiselle!...--Mademoiselle... qu'est-ce que c'est cela, mademoiselle? Dites donc votre chère Lucile: vous le disiez si bien tout à l'heure!--Eh bien! oui, ma chère, ma bonne Lucile.--Ah! c'est bien heureux... Mais le serment, monsieur... Ah! je n'entends pas que cela se passe ainsi; je veux un serment, moi: Je jure de lui être toujours fidèle... Eh bien! répétez donc...--Fidèle? qu'est-ce qu'on entend par là, Lucile?--Dame... cela veut dire... Mon Dieu! il faut que je lui apprenne tout, à ce garçon-là!... ça veut dire que vous n'en aimerez pas d'autre que moi.--Ah! je ne puis pas vous jurer cela, Lucile.--Comment! monsieur, vous ne pouvez pas jurer cela? Et pourquoi cela, s'il vous plaît?--Parce que je mentirais... et, quoique élevé à Paris, je veux conserver la coutume de nos montagnes, et me souvenir toujours des avis de mon père... Voilà pourquoi je ne veux pas mentir.--Je n'entends rien à toutes ces raisons-là, monsieur; est-ce que vous avez déjà le projet d'en aimer d'autres, petit traître?... Ah! mon cher André, ce serait bien vilain!...--Mais ne dois-je pas aimer aussi ma bienfaitrice... Manette... mademoiselle Adolphine?...

--Oh! certainement, mais ce n'est plus cela que j'entends; et par aimer je voulais dire... Au reste, je crois, mon cher André, que c'est une folie de jurer!... On se souvient du serment, et l'on oublie celle pour qui on l'a fait. Aimez-moi tant que vous pourrez; je n'ai pas le droit d'exiger plus que votre amitié: vous n'avez que dix-sept ans; moi, j'en ai vingt-quatre... Vous me trouverez trop vieille bientôt!...--Ah! Lucile, je vous aimerai toujours... qu'importe l'âge?--Mais cela importe beaucoup! Ce n'est pas que je veuille dire que je suis âgée maintenant!... Grâce au ciel, à vingt-quatre ans on est encore très-jeune, entendez-vous, André, surtout les femmes: car les hommes c'est différent, ils paraissent bien plus vite raisonnables. Vous, par exemple, vous avez déjà l'air d'avoir vingt ans... Ah! mon Dieu! quelle heure est cela?... onze heures!... déjà onze heures!... Comme le temps passe avec lui! si madame m'avait demandée... Il faut que je vous quitte, André; quel dommage! Ah! auparavant j'ai encore une prière à vous faire, et j'espère que vous ne me refuserez pas.--Qu'est-ce donc?--C'est que vous n'irez plus aussi souvent chez votre Manette... Je ne l'aime pas du tout, monsieur, votre Manette!... Elle a le même âge que vous; est-ce qu'elle n'a pas un amoureux?--Un amoureux!... oh! non, Manette me l'aurait dit; mais elle ne pense pas à cela.--Ah! vous en êtes certain?... Je devine bien pourquoi: c'est vous, petit scélérat, qui êtes son amoureux!...--Moi! oh! non, Lucile, je n'aime Manette que comme une soeur.--Oui! oui!... Oh! nous savons bien ce que c'est que ces amours de frères pour des demoiselles qui ne sont pas leurs soeurs. Au reste, ce serait bien mal à vous de séduire la fille de cet honnête Bernard, qui vous a recueilli, logé, traité en fils...--Mais, mademoiselle, je vous jure...--Ah! monsieur, je vous ai déjà dit que je ne voulais plus qu'on me jurât rien... tenez, cela vaudra beaucoup mieux. Adieu, André... il faut que je vous quitte; vous allez vous coucher tout de suite, n'est-ce pas?--Certainement! que voulez-vous donc que je fasse?--Dormez bien... rêvez de moi... Oh! je rêverai de vous, moi... j'en suis bien sûre: j'en rêvais déjà souvent; mais je ne vous le disais pas; à présent ce sera bien pis! Ah! ces hommes! comme cela nous tourmente!... Dire que je l'ai vu enfant... et qu'aujourd'hui... Adieu, André.

Elle m'embrasse, elle s'éloigne, elle revient m'embrasser encore... Charmante fille! qu'elle est vive, aimable, séduisante!... En me quittant, elle s'est retournée vingt fois pour me sourire encore; enfin elle a fermé ma porte, et moi je vais me coucher. Qui m'aurait dit que ce jour commencé si tristement me donnerait pour la nuit des souvenirs si doux?

CHAPITRE XIX

NOUVEAU PERSONNAGE.--DÉPART.

Pendant quelque temps, les consolations de Lucile m'occupent tellement que je me livre moins à mes rêveries; dès que la jolie femme de chambre s'aperçoit que j'ai l'air un peu mélancolique, elle trouve moyen d'accourir près de moi, et ses caresses, sa gentillesse, dissipent bientôt toutes les pensées sur l'avenir; près d'elle on ne peut songer qu'au présent.