André le Savoyard

Part 18

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--Je m'en doute, dit Lucile en riant: madame a reçu une lettre il y a quelques jours, dans laquelle monsieur annonce sa résolution d'avoir un héritier cette année; c'est pour cela qu'il est venu en poste!... Mais voilà au moins la douzième fois qu'il accourt pour le même motif, et s'en retourne comme il est venu.

Déjà les aboiements de César, la voix aigre de son maître, le bruit que font les domestiques, ont chassé la paix de notre demeure. Madame est allée se renfermer avec sa fille; je cours me cacher dans ma chambre; Lucile seul reçoit monsieur, qui crie déjà parce que les villageois n'accourent point lui présenter des bouquets.

--Ils n'étaient pas prévenus de votre arrivée, monsieur le comte! dit en souriant la jeune femme de chambre.

--C'est égal, mademoiselle, ils devaient la deviner... Ils doivent toujours m'attendre!... Est-ce que le propriétaire d'immenses domaines doit descendre de voiture comme un simple particulier? Est-ce que tous ces paysans que je fais travailler ne devraient pas m'entourer en criant: Vive M. le comte!...

--Certainement, si on leur avait ordonné de le faire, ils n'y auraient pas manqué...

--Ce sont de ces choses qu'on ne doit jamais oublier, mademoiselle... Ici, César... ici!... Mais madame la comtesse gouverne fort mal cette terre; elle ne sait point se faire respecter...

--Elle se fait aimer, monsieur le comte.

--Aimer!... aimer!... ça ne fait pas de bruit, cela?... Taisez-vous, César! J'entends que l'on me fête, moi, et je veux qu'on me fasse ce soir une réception magnifique... Entendez-vous, Champagne?

--Oui, monsieur le comte.

--Je veux que tous ces rustres viennent chanter, danser... me haranguer... qu'ils montrent leur joie, enfin...

--Ils la montreront, monsieur le comte; j'en fais mon affaire. Vous serez content.

--A la bonne heure. Beaucoup de gaieté surtout!... Et tu leur feras payer les violons, entends-tu?

--Cela va sans dire, monseigneur.

M. de Francornard va se reposer dans son appartement, après avoir ordonné à Lucile de l'annoncer à Madame.

--Qui donc vous amène si brusquement? demande Lucile à Champagne.

--Je crois que c'est notre souper d'hier au soir...

--Votre souper?

--Sans doute. M. le comte a traité trois de ses amis... des gaillards qui boivent sec!... On a fait grande chère; le repas a duré depuis neuf heures du soir jusqu'à trois heures du matin. Le cuisinier avait promis un plat nouveau; il paraît qu'il a été du goût de ces messieurs, car ils étaient tous en gaieté; M. le comte a voulu tenir tête à ses convives; j'avais beau dire: Songez à votre goutte, à l'ordonnance, au régime prescrit par le médecin; il n'en a pas tenu compte, et en sortant de table il a juré qu'il aurait un héritier: voilà pourquoi nous sommes partis ce matin au grand galop.

Champagne va dans le village annoncer à tous les habitants l'arrivée de M. le comte, qui veut absolument être fêté.

Les villageois songent que M. de Francornard est l'époux de leur bienfaitrice; ils quittent leurs travaux, mettent leurs plus beaux habits, et font des bouquets.

Champagne fait prendre aux jeunes gens quelques vieux fusils, que l'on bourre avec du sel; il recommande aux paysans de crier bien fort, de faire beaucoup de bruit.

Pour satisfaire l'orgueil des gens il ne faut souvent que les étourdir. Si l'amour-propre, la vanité permettaient à ceux que l'on encense de chercher à démêler la vérité dans les sentiments qu'on leur témoigne, dans les compliments qu'on leur adresse; s'ils pouvaient approfondir les divers intérêts qui font agir cette foule qui semble les déifier, ils attacheraient bien peu de prix à ses hommages.

M. l'intendant, qui a l'habitude de préparer les réceptions de son maître, a toujours soin d'emporter de Paris quelques paquets de pétards, qu'il distribue aux paysans. Il n'y a point manqué à ce voyage; et afin que M. le comte, qui ne trouve jamais que l'on fait assez de bruit, soit plus satisfait cette fois, Champagne a acheté des soleils et des fusées qui doivent compléter la fête.

Tout est en l'air dans la maison; le cuisinier que monsieur mène à sa suite met tout sens dessus dessous pour offrir à son maître une seconde représentation du plat qui a eu tant de succès la veille au souper, et qui en entretenant les belles dispositions de M. le comte doit nécessairement faire réussir ses projets.

Cependant M. de Francornard, qui comptait ne se reposer qu'un moment dans sa chambre et voulait aller faire la cour à sa femme, s'est endormi profondément et ne se réveille qu'à l'instant du dîner.

Madame est dans le salon avec sa fille au moment où son époux, averti par son fidèle Champagne, apprend que le dîner est servi. Monsieur se hâte de descendre près de madame, à laquelle il offre galamment la main pour la conduire à la salle à manger.

A table, M. le comte examine sa fille, à laquelle depuis longtemps il n'a point fait attention.

Diable, dit-il, mais cette petite grandit prodigieusement!... Elle commence à me ressembler... Quel âge a-t-elle, madame?

--Elle entre dans sa douzième année, monsieur.

--Eh! eh!... cela se forme... Dans trois ou quatre ans, nous marierons cela à quelque grand personnage de mes amis, quelque gaillard de mon genre... Mais auparavant il faut songer à lui donner un petit frère.

--Monsieur, je vous en prie, dit la mère d'Adolphine en se penchant vers l'oreille de son époux, songez que ma fille n'est plus un enfant... Faites-moi grâce de vos plaisanteries.

--Madame, je ne plaisante pas, je parle très-sérieusement. Au reste, vous avez raison: _Non est_ in _locus_; dînons d'abord; puis, après la fête que j'ai ordonné aux villageois de m'offrir, j'espère que vous m'entendrez beaucoup mieux.

A la campagne, je dîne ordinairement avec madame, mais sachant l'arrivée de M. le comte, je n'ai garde de me présenter à sa table. L'aimable Adolphine s'aperçoit de mon absence; elle dit à sa mère:

--Pourquoi André ne vient-il pas?

--Qu'est-ce que c'est que cela... André! dit M. le comte, n'est-ce pas le petit Savoyard?...

--Oui, monsieur, c'est le fils de l'homme auquel je dois l'existence de ma fille, et qui a sauvé la vôtre; vous semblez toujours l'oublier, monsieur.

--Eh! mon Dieu, madame! c'est une chose qui n'est arrivée qu'une fois, voulez-vous que j'y pense sans cesse? Il me semble que le petit drôle est assez heureux d'être nourri et logé dans mon hôtel... César, attrape ça, mon garçon... Ce pauvre César, comme il saute mal depuis que ce coquin l'a estropié!... Est-ce que ce Savoyard dîne avec vous?

--A la campagne, monsieur, pourquoi cet enfant ne serait-il pas admis à ma table? je vous ai déjà dit qu'il n'était pas auprès de moi comme domestique; et si je lui ai fait donner de l'éducation, je ne pouvais mieux placer mes bienfaits: André par ses manières et son langage semble maintenant né dans les meilleures classes de la société.

--C'est toujours un Savoyard, madame, et je trouve très-ridicule que vous le fassiez dîner à votre table, parce qu'enfin l'étiquette, le décorum... A bas, César, à bas!... vous mettez vos pattes dans mon assiette!

Madame la comtesse ne répond rien; Adolphine est triste parce que je ne suis pas là, et que la figure de monsieur son père comprime sa gaieté ordinaire.

Pendant qu'on est à table, je quitte ma chambre, où je me tenais renfermé depuis l'arrivée du comte. Bien certain maintenant que je ne le rencontrerai point, je descends dans les jardins pour m'y promener quelques moments. Je commence à réfléchir; ma raison se forme; à quatorze ans et demi je connais déjà le charme d'une douce rêverie: l'image d'Adolphine me fait tendrement soupirer... C'est le premier amour qui nous porte à préférer la solitude aux jeux qui nous charmaient; c'est en aimant que l'on cesse d'être enfant, que l'on commence à se bercer d'espérances; quand l'âge vient et que l'amour nous quitte, on change l'espérance en souvenirs.

J'ai suivi au hasard une des allées du jardin; je marche lentement, je suis triste, car je pense que dans quelques jours il faudra retourner à Paris. Tout à coup une voix qui m'est bien connue fait entendre ces mots:

--Finissez, monsieur Champagne, ou je vais me fâcher!

C'est Lucile que je viens d'entendre; la voix part d'un bosquet dont je suis séparé par un buisson de lilas. Je m'avance; j'éprouve le désir de savoir avec qui cause la jeune femme de chambre. J'écarte doucement le feuillage, et j'aperçois M. Champagne assis sur un banc de gazon, près de Lucile, qui s'occupe a festonner, et s'arrête de temps à autre pour repousser M. l'intendant, qui regarde son ouvrage de trop près.

Je ne sais pourquoi je n'aime point ce Champagne; à Paris il est sans cesse sur les pas de Lucile, il lui adresse des compliments, il fait le joli coeur, se croit adorable, s'écoute parler et se regarde avec complaisance. Que fait-il là près de Lucile, dans ce bosquet? Cela m'inquiète, et je ne résiste pas au désir d'écouter ce qu'il lui dit.

--Vous êtes charmante, mademoiselle Lucile... Ah! d'honneur! c'est comme je vous le dis!...

--Monsieur Champagne, est-ce que M. le comte n'a pas besoin de vous?

--Non, non!... il est à table, et vous savez qu'il aime à y rester longtemps... Quel joli bras... quelle main blanchette!...

--Je croyais que vous aviez ordonné une fête?

--Oui, sans doute, mais elle se commencera qu'a l'issue du dîner... Quand je suis longtemps sans vous voir je n'en sens que mieux combien je vous aime, délicieuse camériste!...

--Ah! ne me dites donc pas de ces mots-là!... Rien ne me semble ridicule comme un valet qui veut faire le bel esprit.

--Auprès de vous, friponne, je ne voudrais faire que l'amour... et si vous vouliez m'écouter...

--Ne vous approchez pas tant, vous chiffonnez mon ouvrage.

--Vous devez bien vous ennuyer dans cette campagne?

--Au contraire, je m'y plais beaucoup.

--Point de société... seule avec des enfants, que diable pouvez-vous faire toute la journée?

--Ah! elle passe bien vite...

--Est-ce que ce tendre coeur serait occupé en secret?

--Vous êtes bien curieux, monsieur Champagne...

--Que je serais heureux s'il battait pour moi!... Il faut absolument que vous répondiez à mon amour.

--Je n'en vois pas la nécessité.

--Allons, pas tant de sévérité, petite méchante.

--Votre maître vous attend, j'en suis sûre.

--Je ne vous quitterai pas sans vous avoir embrassée.

--J'espère bien que si.

--Il me faut un baiser, et je l'aurai.

--Finissez, cela me déplaît.

M. Champagne n'écoute point Lucile, et, malgré sa défense, va la prendre dans ses bras, lorsque, écartant vivement le feuillage qui me sépare d'eux, je cours dans le bosquet, et, me jetant sur M. l'intendant, je le repousse si brusquement que, surpris par cette attaque imprévue, il fait malgré lui quelques pas en arrière, et va rouler sur le gazon.

Lucile rit aux éclats; je reste devant elle, encore rouge de colère, et M. Champagne se relève d'assez mauvaise humeur.

--Je voudrais bien savoir, monsieur André, me dit-il, de quel droit vous venez vous jeter ainsi sur moi?

--Vous vouliez l'embrasser malgré elle, j'ai dû la défendre.

--La défendre!... ce beau champion! D'ailleurs, que je l'embrasse ou non, cela ne vous regarde pas.

--Pourquoi donc, quand mademoiselle a besoin de secours, ne m'empresserais-je point d'accourir?

--Oh! oh!... des secours! Jeune homme, apprenez que les femmes savent fort bien se défendre toutes seules... Elles n'ont besoin du secours de personne dans de telles circonstances. Vous êtes un enfant! tâchez de retenir cela.

--André a fort bien fait d'agir ainsi, et je l'en remercie; il ne suivra point vos avis, monsieur Champagne: son coeur le guidera mieux que vos sots discours.

L'intendant pâlit de colère; puis, me jetant un regard ironique:

--Je vois, dit-il, que l'on a du penchant pour le petit Savoyard... il est encore bien jeune... mais on le formera. Je vous fais mon compliment, mademoiselle Lucile... le Savoyard promet.

En disant ces mots, M. Champagne tâche de rire avec malice, et s'éloigne en chantant pour cacher sa colère.

Nous sommes seuls, Lucile et moi; je suis encore tout troublé, et elle-même paraît aussi fort agitée. Nous gardons longtemps le silence. Lucile le rompt enfin:

--André, me dit-elle, vous étiez donc auprès de ce bosquet?

--Oui, mademoiselle...

--Est-ce que les propos de Champagne vous déplaisaient?...

--Oh! beaucoup...

--Vraiment, André?

Et Lucile se rapproche de moi; elle passe son bras par-dessus mon épaule, et ses regards ont une expression charmante.

--Est-ce que vous seriez fâché que j'aimasse Champagne?

--Il me semble que oui, mademoiselle...

--Et pourquoi cela?

--Je ne sais... mais je voudrais que vous n'aimassiez personne...

--Voyez-vous, ce petit égoïste!

Le ton dont elle me dit cela n'annonce pas qu'elle soit bien fâchée; jamais le son de sa voix n'a été si doux; jamais Lucile ne m'a paru si jolie...

--André, je n'aime pas Champagne... vous avez très-bien fait de venir le repousser... vous avez été mon défenseur... je vous dois une récompense...

--Oh! mademoiselle, je ne veux rien pour cela.

--Rien? Et si je vous offrais de m'embrasser, vous me refuseriez donc?...

Je deviens rouge et tremblant, et je balbutie...

--Non, mademoiselle.

--Mais peut-être une telle récompense ne vous plaît-elle pas beaucoup?

--Oh! si, mademoiselle...

--Eh bien! voyons donc, André...

Je reste les yeux baissés devant elle, je n'ose bouger, et Lucile reprend en riant:

--Vous verrez qu'il faudra que ce soit moi qui embrasse monsieur.

En effet, je sens ses lèvres s'appuyer sur ma joue brûlante. Un sentiment nouveau parcourt mon être... je rends à Lucile mille baisers, sans écouter sa voix qui me répète:

--André! c'est assez... je ne vous le permettrai plus... Mais voyez donc quel démon que cet enfant-là!

Tout à coup un grand bruit se fait entendre du côté de la maison; Lucile croit reconnaître la voix de madame; elle se dégage de mes bras, se sauve en me disant:

--Venez donc, André: c'est sans doute la fête qui commence.

Je la suis à regret: ah! que m'importe la fête?... tous les plaisirs qu'ils goûtent là-bas ne vaudront pas celui que j'éprouvais auprès de Lucile.

CHAPITRE XVII

LA FUSÉE ET SES SUITES.

Le bruit que nous avions entendu annonçait le commencement de la fête. Les paysans, en entrant dans la cour de la maison, avaient, par ordre de Champagne, tiré leurs coups de fusil; puis un mauvais violon, qu'accompagnait un tambourin, avait entamé l'air: _Que de grâce! que de majesté!_ et, n'en sachant pas la fin, l'avait terminé par: _Il pleut, bergère_. Mais les _pon, pon!_ du tambourin qui battait toujours une mesure de contre-danse, pendant que son collègue jouait un adagio, n'avaient point permis de remarquer le changement d'air, et les paysans, électrisés par cette harmonie, avaient sur-le-champ fait entendre le choeur des Tartares de _Lodoisha_, seul morceau que Champagne leur eût appris, et qu'ils entonnaient à tue-tête toutes les fois que l'on fêtait M. le comte.

M. de Francornard avait beaucoup mangé et beaucoup bu, le tout afin de s'entretenir dans les heureuses dispositions qui l'avaient fait partir au grand galop de Paris. Il était fort gai, mais il n'était point gris, parce qu'un homme de qualité ne se grise jamais. Son oeil brillait encore plus qu'à l'ordinaire, il le tournait sans cesse vers madame, qui alors portait les siens d'un autre côté, sans avoir l'air de remarquer l'air conquérant de son mari.

Cependant le dessert se prolongeait, et madame commençait à s'impatienter des mots à double sens que monsieur lui adressait, lorsque les coups de fusil et le charivari qui partaient de la cour annoncèrent l'entrée des villageois. Un paysan maladroit a tiré dans les carreaux d'une fenêtre de la salle à manger: les vitres se brisent; Adolphine, effrayée, va se réfugier dans le sein de sa mère; César aboie, et M. le comte est enchanté.

--C'est bien... c'est très-bien! dit-il, à la bonne heure... on s'aperçoit que je suis arrivé... c'est très-joli ce qu'ils jouent là... Mais que chantent ces paysans, Champagne?

--C'est le choeur qu'ils vous chantent toujours, monsieur le comte.

--Est-ce que tu ne pourrais pas leur en apprendre un autre?

--A la première fête qu'ils vous offriront, monsieur le comte, je leur ferai chanter de l'italien.

--Bah!... tu crois qu'ils y parviendront?

--Oh! très-facilement; je ne leur ferai pas dire les paroles, c'est le violon qui jouera le chant, et ils ne feront que battre la mesure avec leurs pieds et leurs mains.

--Tu as raison: de cette manière l'accent ne les gênera pas du tout. Allons, madame, il faut nous rendre au désir de ces paysans... il faut par notre présence achever de les rendre heureux.

Madame accepte la main de monsieur et donne l'autre à sa fille; ils descendent dans la cour, où la présence de la belle Caroline cause en effet le plus vif plaisir. Les paysans s'empressent de lui offrir des bouquets qu'elle reçoit de la manière la plus gracieuse, trouvant toujours le moyen de dire à chacun quelque chose d'agréable.

Pendant ce temps, M. de Francornard va lorgner les villageoises, donnant une petite tape à celles qui lui semblent gentilles; pinçant d'un air de protection un bras, un genou, et quelquefois autre chose, et disant:

--Fi! quel nez!... quelle bouche!... quels gros pieds!... quelles horribles, mains!... Ah! mon Dieu! où a-t-on pris de si vilaines figures?... Ah! passe pour celle-ci... c'est un peu moins laid... Eh! eh! petites filles, vous êtes bien contentes de me voir, n'est-ce pas?... si vous étiez plus jolies, je viendrais plus souvent, mais le sang n'est pas beau dans ce pays-ci.

Les jardins sont ouverts aux villageois, et le violon donne le signal de la danse. Bientôt les quadrilles sont formés; chacun a pris sa chacune; la joie anime les traits des danseurs et brille dans les yeux des danseuses. On s'élance, on part, on saute, on tourne, on se croise: les paysans dansent de si bon coeur! M. le comte a d'abord envie d'ouvrir le bal avec une jeune fille, mais il réfléchit qu'il serait imprudent à lui de se fatiguer, et il se contente de se promener à travers les quadrilles avec César, qui ne manque jamais de sauter aux jambes des danseurs, ce qui fait beaucoup rire son maître.

Adolphine a bien envie de partager les plaisirs des villageois, mais elle ne me voit point; elle voudrait danser avec moi, et répète à chaque instant à sa mère:

--Où est donc André? pourquoi ne vient-il pas s'amuser avec tout le monde?

Madame m'aperçoit me tenant à l'écart et n'osant approcher d'elle. Elle me fait signe d'avancer; elle me présente Adolphine en me disant:

--André, fais donc danser ma fille, elle t'attend pour cela.

En présence de M. le comte, je pourrais danser avec Adolphine!... Mais puisque ma bienfaitrice le permet, pourquoi refuserais-je le bonheur qui m'est offert? Je ne résiste pas à cette douce invitation. Je prends la main de l'aimable enfant, nous courons à la danse. Lucile vient d'accepter l'invitation d'un jeune paysan, elle se place en face de nous. Le violon part, le tambourin bat. Ah! quel plaisir de danser avec Adolphine et vis-à-vis de Lucile!... Tour à tour pressant les mains de l'une et sentant les doigts de l'autre serrer doucement les miens, jamais je n'ai été si heureux!... Jamais l'heure ne s'écoula plus vite et ne parut plus courte!... Nous danserions encore sans M. de Francornard; mais il vient se promener de notre côté, je l'entends murmurer de ce que je danse avec sa fille; le mot: Savoyard! retentit à mon oreille, et bientôt le violon reçoit l'ordre de ne plus jouer.

Eh quoi! toujours me reprocher ma naissance! toujours me faire un crime de n'être qu'un Savoyard!... Je quitte tristement la main d'Adolphine, je me retire dans le fond d'un bosquet... Je sens des larmes mouiller mes yeux... C'est M. le comte qui les fait couler; je ne suis point humilié de ma naissance, mais mon coeur est blessé de l'injustice des hommes... Je suis bien jeune, et je ne puis encore y être habitué.

Cependant la fête n'est point terminée: M. Champagne, qui a fait emplette de soleils et de fusées, qu'il est allé placer au bout d'un carré de verdure, vient à M. le comte, tenant à la main un bâton au bout duquel est une mèche allumée, et le présente à son maître en lui adressant le discours suivant:

--L'histoire nous apprend que jadis les seigneurs, lorsqu'ils donnaient des fêtes, des tournois et des joutes, avaient l'habitude de rompre la première lance, de remporter le premier prix... et, avec leur arc ou leur fusil, d'atteindre les premiers au but, qu'on avait soin de ne point placer trop loin; c'étaient encore eux qui embrassaient les premiers les jeunes mariées le jour de leurs noces; enfin, monseigneur, ils étaient les premiers pour tout!...

Ici Champagne s'arrête pour reprendre haleine et chercher la fin de son discours, tandis que M. le comte, qui ne sait pas où il en veut venir, lui demande s'il a par hasard fait préparer un tournoi dans sa cour et ordonné une joute sur la pièce d'eau.

--Pas tout à fait, monseigneur, reprend Champagne, mais j'ai disposé un joli bouquet d'artifice au bout du grand carré de verdure, et je viens proposer à monsieur le comte de mettre le feu à la première fusée... C'est pourquoi j'ai l'honneur de lui présenter cette mèche.

M. le comte paraît enchanté de cette surprise; il prend la mèche, qu'il porte comme un drapeau, et tout le monde se met en marche vers le grand carré de verdure.

Chemin faisant, M. le comte, qui, tout en tenant la mèche, a fait sans doute des réflexions, appelle Champagne et lui dit à l'oreille:

--La mèche me paraît bien courte...

--Monseigneur, elle a quatre pieds de long.

--Ce n'est pas assez; va chercher un manche à balai, le plus long que tu trouveras, et on l'attachera au bout de ce bâton.

--Mais, monseigneur...

--Point de mais! faites ce que j'ordonne.

M. Champagne s'éloigne avec la mèche, et les villageois suivent toujours M. le comte, qui marche fièrement à leur tête, et à défaut de la mèche tient en l'air sa canne qu'il agite avec beaucoup de grâce.

On est arrivé sur le carré de verdure, et Champagne revient et présente à son maître un bâton avec lequel, d'un rez-de-chaussée, on mettrait le feu à un troisième étage. M. le comte paraît plus satisfait, et il s'avance vers l'artifice. Mais, en voyant la grosseur des fusées et des soleils, il fait encore la grimace et paraît indécis.

--Est-ce que tout cela partira ensemble, Champagne?

--Non, monseigneur, la première fusée donnera seulement le signal, ensuite vous vous éloignerez, et je mettrai le feu au bouquet que je disposerai beaucoup plus loin.

--Ah! à la bonne heure! Donne-moi la plus petite fusée à tirer... Le premier coup pourrait effrayer ces paysans...

--Voilà celle où vous devez mettre le feu...

--Fort bien... Ah çà, es-tu sûr qu'elle ne partira pas?

--Comment! mais, au contraire, elle partira parfaitement j'espère.

--Je veux dire qu'il ne faut pas qu'elle parte de mon côté... Je n'ai pas envie de perdre ici mon autre oeil.

--Soyez tranquille, monsieur le comte, je réponds de tout.

On attend avec impatience que M. le comte se décide, les villageois sont rassemblés sur le carré de verdure; madame la comtesse est entre sa fille et Lucile; je suis un peu plus loin, je les regarde; mais je ne veux plus m'approcher d'Adolphine tant que M. le comte sera là.