André le Savoyard

Part 17

Chapter 173,997 wordsPublic domain

--Vous verrez, André, me dit-elle, une charmante campagne!... de beaux jardins... des bois, des fleurs, des bosquets... Oh! comme nous nous amuserons! et là, point de M. le comte, ni de César; point de M. Champagne qui m'étourdisse de ses compliments!... Nous n'emmènerons que Sophie, la bonne de mademoiselle et une cuisinière. Il y a là-bas un concierge et un jardinier. Nous pourrons rire, nous promener!... Je vous ferai voir tous les environs.

Mademoiselle Lucile paraît enchantée de notre départ; je m'en ferais aussi une fête si je n'éprouvais du regret de m'éloigner de mes bons amis, car, à Paris, je crains sans cesse de rencontrer M. de Francornard, qui, quand il me voit, fait tourner son oeil avec colère, et murmure, assez haut pour que je l'entende:

--Hom!... petit Savoyard... qui est cause qu'on a estropié César! et il faut que je nourrisse pour cela un misérable mendiant!

Ces paroles me font toujours monter le rouge à la figure. Je me rappelle alors mon père malade, blessé et mourant des suites de son zèle pour le service de M. le comte; quelquefois je suis prêt à lui répondre, mais le souvenir de ma protectrice arrête les mots sur mes lèvres. Je me tais, je m'éloigne en soupirant:

--Quoi! Cet homme-là est le mari de l'aimable Caroline, le père d'Adolphine!

La veille de notre départ je vais faire mes adieux à ma soeur.

--Combien je vais m'ennuyer! me dit-elle; que le temps me semblera long!... Je regarderai bien souvent à ma montre, et à toutes les heures je songerai à toi.

Bonne Manette! si elle savait que nous devons être plusieurs mois absents! Je l'embrasse tendrement; j'ai tant de plaisir à la presser dans mes bras!... et cela ne me fait pas le même effet que le baiser que j'ai reçu de mademoiselle Lucile. Près de ma soeur, je ne me sens ni troublé, ni tremblant; je ne rougis ni ne soupire; pourquoi donc étais-je si ému après avoir embrassé la jeune femme de chambre? A coup sûr, j'aime mieux ma soeur que mademoiselle Lucile. Et Adolphine!... oh! pour celle-là, je l'aime encore différemment, quelquefois même je crois que je ne l'aime pas, car je deviens gêné, embarrassé auprès d'elle; je suis inquiet quand je sais que je vais la voir, je reste à ses côtés sans oser parler. Mon Dieu! que tout cela est singulier! il me semble que, plus je grandis, et plus je deviens bête; il n'y a qu'auprès de Manette que je me trouve aussi à mon aise qu'autrefois.

Le jour du départ est arrivé; je monte en voiture avec madame la comtesse, sa fille et Lucile: les deux bonnes sont dans une autre voiture chargée de malles et de cartons. Que ce voyage va être agréable! je suis assis en face d'Adolphine; il me semble cependant que j'aimerais mieux être autrement placé. Je tiens continuellement mes yeux baissés; je n'ose les lever sur l'aimable enfant qui est devant moi; je n'ose point allonger mes pieds, de peur de rencontrer les siens, ni placer ma main à la portière de crainte d'effleurer la sienne; et, ce qui redouble mon embarras, c'est qu'il me semble que tout le monde devine ce qui se passe en moi, tandis que je ne le sais pas bien moi-même.

--Tu ne dis rien, André, me dit l'aimable Caroline; est-ce que tu n'es pas content de venir avec nous?

--Oh! pardonnez-moi, madame...

--Je te trouve l'air tout chagrin.

--J'en sais bien la cause, moi, madame, dit Lucile; M. André pense à sa petite Manette!... Il soupire après elle!...

Mademoiselle Lucile se trompe; je ne pensais pas à Manette. Mais madame sourit en me disant:

--Tu n'en auras que plus de plaisir à la revoir.

Sans doute, j'aurai beaucoup de plaisir à revoir ma soeur; mais madame et Lucile sont dans l'erreur, ce n'est point son souvenir qui m'empêche de lever les yeux sur mademoiselle Adolphine.

La fille de ma bienfaitrice touche à sa dixième année; sa taille commence à se développer, ses traits prennent du caractère. Ses yeux sont toujours aussi aimables; mais son parler me semble encore plus doux; ses manières acquièrent de la grâce, son esprit et son jugement s'annoncent avec avantage. Elle ne joue plus à la poupée; la musique, le dessin sont maintenant ses plus chères récréations; mais sa bonté pour les malheureux est toujours la même. Et son passage de l'enfance à l'adolescence ne s'annonce ni par la coquetterie, ni par la prétention de montrer ses jeunes talents.

Je vois tout cela en la regardant du coin de l'oeil, lorsque je pense qu'on ne me remarque pas. Quand je rencontre les regards d'Adolphine, je baisse aussitôt les miens, et cependant je vois toujours dans les siens de la douceur et de l'amitié.

La terre de madame est située dans les environs de Fontainebleau. Nous roulons jusqu'à six heures du soir; alors la voiture entre dans une superbe maison qui s'avance sur le bord de la route. Nous entrons dans une vaste cour fermée par un mur à grille. Le concierge accourt; bientôt arrivent le jardinier et sa femme.

--C'est madame! répètent ces bonnes gens, et je vois la joie, le plaisir briller dans leurs yeux.

En un moment, le bruit de l'arrivée de madame la comtesse se répand dans les environs; nous ne sommes pas encore entrés dans l'intérieur de la maison, et déjà une foule de villageois, vieillards, enfants, jeunes mères, accourent témoigner à la bonne Caroline le bonheur que leur fait éprouver son arrivée; partout où elle a passé on la chérit, car partout elle marque sa présence par des bienfaits.

Quelle touchante réception lui font les habitants de l'endroit! Ce n'est point un seigneur qui vient visiter sa terre, et auquel les paysans tirent des pétards par ordre de l'intendant en poussant quelques cris d'allégresse que démentent leurs visages; ce n'est point une suzeraine qui vient recevoir les hommages de ses vassaux et écoute en bâillant la harangue d'usage; c'est une femme bienfaisante qui n'emploie sa fortune qu'à secourir les indigents, à faire des heureux. La gaieté que cause son retour est franche, naturelle; c'est une mère qui revient au milieu de ses enfants.

La joie des paysans est d'autant plus vive que, l'année précédente, madame la comtesse, retenue à Paris par divers motifs, n'a pu se rendre à sa terre. Elle répond avec amitié à tous ceux qui l'entourent; elle les fait connaître à sa fille en lui disant tout bas:

--Tu vois, ma chère Adolphine, comme ces bonnes gens m'aiment; et je n'ai cependant fait que veiller sur leurs intérêts en aidant les pauvres, en récompensant le travail, et surtout en ne laissant commettre aucune injustice. Il est facile de se faire aimer!... il ne faut pour cela que faire le bien soi-même... En passant par trop de mains, le bienfait perd de son charme, et souvent on en oublie la source.

--Et M. le comte, dis-je tout bas à Lucile, est-il reçu comme cela?

--Ah! c'est bien différent!... On lui tire des pétards, des coups de fusil; on lui fait des compliments; c'est Champagne qui ordonne tout cela d'avance. M. de Francornard fait mordre par César ceux qui n'ont pas l'air content de son arrivée.

Pendant que madame et sa fille vont se reposer, Lucile me propose de visiter avec elle toute la maison. Je ne demande pas mieux, et je suis mon aimable conductrice.

Elle me fait parcourir de charmants jardins, qui s'étendent au loin derrière la maison.

Comme tout cela est bien entretenu! Je suis en admiration devant ces charmants bosquets, ces allées touffues, ces massifs artistement taillés. Rien ne manque dans ce séjour délicieux, où l'on trouve une pièce d'eau, une grotte, des rochers, une cascade, un bois épais, des gazons fleuris, de jolis pavillons; quel plaisir d'habiter ces lieux! Je saute de joie en parcourant les jardins, et Lucile me dit:

--Je vous avais prévenu que c'était charmant... Oh! je voudrais que nous restassions ici bien longtemps!... Mais, à propos, où vous logera-t-on?... Venez, nous allons vous chercher une jolie chambre.

Nous retournons à la maison; Lucile entre partout en disant:

--Ici, c'est l'appartement de madame... puis, celui de mademoiselle: celui de M. le comte est à l'autre extrémité de la maison...

--Et celui-ci?

--C'est celui qu'occupe M. Dermilly quand il vient tenir compagnie à madame. Le mien est de ce côté. Eh! mais, au-dessus de moi, il y a deux pièces fort gentilles; vous logerez là, André; ça fait que si vous n'êtes pas sage, je cognerai au plafond pour vous faire tenir tranquille. Cela vous convient-il, André? voulez-vous qu'ici je sois encore votre surveillante, comme à Paris?

--Oui, mademoiselle, vous êtes si bonne pour moi!...

--Oh! certainement, je ne suis pas comme cela pour tout le monde. Mais aussi vous êtes bien gentil, André, bien sage, bien obéissant.

Elle s'approche et me donne un petit coup sur la joue. J'ai cru qu'elle allait m'embrasser, mais elle n'en fait rien: c'est dommage!

Madame approuve le choix que Lucile a fait de mon logement. Elle règle mes heures d'étude, ainsi qu'à sa fille; le reste du temps nous sommes libres de nous promener, de courir, de jouer. Dans cette campagne, je me sens moins gêné, moins embarrassé près d'Adolphine; excepté les heures consacrées à l'étude, nous sommes toujours ensemble. Nous courons dans les allées, sur les gazons; je la promène en nacelle sur la pièce d'eau. Souvent Lucile nous accompagne; mais quelquefois elle est occupée pour madame, et, dès qu'Adolphine m'aperçoit, elle me fait signe de l'accompagner.

--Tu n'es pas raisonnable, tu ennuies André, lui dit parfois sa mère; mais l'aimable enfant lui répond en l'embrassant:

--Laisse-nous courir ensemble; oh! je te jure qu'André ne s'ennuie pas avec moi.

Le temps passe vite dans ces lieux charmants, où une intimité plus tendre s'établit entre nous deux, où la présence de personnages ennuyeux, la sévère étiquette, ne me forcent point à chaque instant de quitter Adolphine. Chère Manette! je t'aime toujours autant; et cependant je n'aspire point après le moment de notre retour à Paris.

Il y a cinq mois que nous habitons cette terre. Cinq mois!... qu'ils se sont vite écoulés!... M. Dermilly est venu trois fois nous visiter; et, chaque fois il a passé quinze jours avec nous. M. le comte n'est point venu: il a cependant écrit à madame, en lui annonçant sa prochaine arrivée; mais la goutte l'a retenu à Paris, et nous en avons été quittes pour la peur.

Les feuilles jaunissent, les gazons se dépouillent, les bois perdent leur ombrage: il faut retourner à Paris. Nous nous remettons en route vers la fin du sixième mois écoulé depuis notre départ. Je quitte à regret ces lieux charmants, où j'ai passé de si doux instants.

--Nous reviendrons l'année prochaine, me dit Adolphine, et nous nous amuserons autant. Lucile dit la même chose, et je pense au plaisir que j'aurai à revoir Manette pour chasser l'ennui que me cause mon retour à Paris.

En arrivant, mon premier soin est de courir chez Bernard. C'est Manette qui m'ouvre la porte. Elle est grandie, elle n'a plus l'air d'un enfant... Mais je ne lui vois plus cette gaieté qui doublait sa gentillesse. Ses yeux sont rouges, ses traits abattus; en me voyant, elle ne se jette point dans mes bras, elle se contente de me dire:

--C'est vous, monsieur André!...

--Monsieur André!... que signifie ce ton?... Ne suis-je plus ton frère, ton plus tendre ami?...

Je cours dans ses bras, je l'embrasse, je la presse contre mon coeur... ses larmes se font un passage.

--Tu m'aimes donc encore? me dit-elle; et pourtant six mois!... six mois sans nous voir!... Ah!... cette fois, je pensais bien que c'était pour toujours! j'ai bien pleuré depuis ce temps... et toi, tu t'es bien amusé... n'est-ce pas?

Je n'ose pas lui avouer que c'est la vérité.

--Mais pourquoi as-tu pleuré? lui dis-je, tu savais bien que ce n'était pas ma faute, que j'étais avec madame la comtesse et sa file.

--Ah! pourquoi?... te voilà comme mon père!... parce que je m'ennuyais apparemment... Mais l'année prochaine, si vous partez encore... ce qui arrivera probablement, au moins je pourrai avoir de vos nouvelles...

--Comment, est-ce que tu n'en avais pas à l'hôtel, où le concierge m'avait promis de te dire quand on en recevrait de madame?...

--Oh!... j'en aurai autrement...

Elle ne veut pas m'en dire davantage.

Le père Bernard revient, il me trouve plus grand, plus fort.

--La campagne te fait du bien, mon garçon, me dit-il.

--C'est ça! s'écrie Manette, dites-lui cela, pour qu'il y passe toute l'année!...

Bernard me donne des nouvelles de ma mère; toujours heureuse de mon côté, mais toujours sans nouvelles de Pierre, elle n'a plus qu'un désir, c'est de me revoir, de m'embrasser encore. Je partage ce désir, et j'espère bien un jour aller voir ma bonne mère; mais il faut que je termine mes études, que je me rende digne des bontés de ma bienfaitrice. Je promets à mes bons amis de venir tous les jours, pour me dédommager de ma longue absence.

J'avais bien deviné en pensant qu'à Paris je ne serais plus si heureux; ici, je vois bien moins souvent mademoiselle... et jamais je ne suis seul avec elle. Il y a toujours là, ou des maîtres, ou quelque femme de chambre. Et d'ailleurs, quelle différence d'être ensemble dans les bois ou dans un salon! l'aspect de la nature, la liberté des champs donnent plus d'essor à nos pensées; en jouant, en courant avec elle dans les jardins, combien de fois ne l'ai-je-point tenue dans mes bras! Ici, j'ose à peine lui prendre la main. Dès que d'ennuyeuses visites arrivent, il faut que je m'éloigne... Je crains de rencontrer M. de Francornard, qui me fait toujours la grimace; je passe presque tout mon temps dans ma chambre; mais là, je me livre avec ardeur à l'étude; je ne sais quel nouveau sentiment redouble mon désir de m'instruire: il me semble que je voudrais, par mes talents, faire oublier que je ne suis qu'un pauvre Savoyard. Mais pourquoi l'oublier? non, je veux m'en souvenir toujours... Si je suis riche un jour, je ne rougirai point de mon origine: celui qui doit sa fortune à son mérite, à ses talents, n'est-il pas aussi estimable que celui qui trouve en naissant des esclaves à ses pieds tout prêts à flatter ses passions, à encenser ses vices?

Le printemps renaît; je soupire après le moment où nous irons habiter la campagne, où je me retrouverai souvent seul avec elle, où je la verrai à chaque instant. Chaque jour cependant, je me sens, près de mademoiselle, plus gauche, plus embarrassé. Je viens d'avoir quatorze ans, elle en aura bientôt onze; nous ne sommes encore que des enfants; pourquoi donc suis-je moins gai qu'autrefois? Est-ce qu'en devenant un homme on n'est plus si heureux? Je soupire sans en savoir la cause; dans mes rêves, je vois sans cesse Adolphine. Le minois piquant de la jeune femme de chambre, sa tournure vive et gracieuse, son pied mignon, ses formes séduisantes me font aussi soupirer. Mon Dieu! que se passe-t-il donc en moi? je suis peut-être malade! Mais je n'ose confier à personne ce que j'éprouve... Il me semble qu'on se moquerait de moi.

Enfin, on retourne à la campagne, j'ai fait mes adieux à Manette.

--Tu recevras de mes nouvelles, m'a-t-elle dit.

--Par qui?

Elle ne s'explique pas davantage.

Nous voici en route: le chemin me paraît charmant, maintenant que je sais le plaisir qui m'attend au bout du voyage. Je suis encore en face de mademoiselle; je me suis bien promis de ne pas être si timide dans la voiture. Mais, dès que je suis au milieu de ces dames, c'est pis que jamais. Je ne sais où porter mes regards; dès qu'on me parle, je rougis, je puis à peine répondre. Je suis heureux; mais on ne s'en douterait pas, car je fais une bien triste mine. Moi, qui étais si gai; moi, que l'on trouvait aimable, gentil, combien je suis changé! Il n'y a qu'auprès de Manette que je me retrouve comme autrefois; mais voyez un peu quel malheur! il me semble que Manette devient avec moi ce que je suis devant mademoiselle; elle soupire, rougit quand je la regarde; Manette est de mon âge: c'est probablement l'effet de nos quatorze ans.

Nous sommes enfin dans ce séjour paisible, où renaissent les doux moments, les heures fortunées. Avec la liberté que l'on goûte en ces lieux, je retrouve une partie de ma gaieté. Que je serais heureux de passer ainsi ma vie! Il ne me manque dans ce séjour que ma mère et mes bons amis de Paris.

Grâce aux leçons de M. Dermilly, je dessine déjà agréablement. Adolphine aussi cultive cet art, et, cette année, il nous procure de nouvelles jouissances. Assis tous deux au pied d'un arbre, sur un tertre de gazon d'où l'on a un beau point de vue, nous mettons un carton sur nos genoux, et nous esquissons tous les deux le même paysage; madame la comtesse est juge entre nous. Le désir de mériter les éloges de ma bienfaitrice redouble mon application à l'étude; et puis, on est si bien assis près d'Adolphine!... Pendant qu'elle crayonne, je puis la regarder tout à mon aise; je puis admirer ses traits enfantins, sur lesquels se peignent déjà les premières émotions de l'adolescence. Quand elle s'aperçoit que je la regarde, elle me dit en riant:

--André, vous ne travaillez pas! Vous n'aurez pas fini aussitôt que moi.

Mais lorsque mes regards sont baissés sur mon dessin, elle avance doucement sa tête par-dessus mon épaule pour juger mon travail, le comparer au sien, et corriger ce qu'elle croit dans son ouvrage moins bien que dans le mien. Alors je n'ai garde de me déranger: je feins de ne point m'apercevoir de sa malice... Je suis heureux de sentir sa jolie tête auprès de la mienne!

Avec Lucile, j'éprouve un sentiment différent. Lorsque nous nous promenons seuls tous deux, lorsque, en courant après elle, je parviens à l'attraper, ma main aime à presser la sienne, à toucher ses formes séduisantes; mes yeux contemplent avec avidité ses charmes; je suis près d'elle moins timide qu'avec Adolphine, mais le sentiment qui m'anime est moins doux, moins tendre que celui que m'inspire l'aimable enfant; je ne pense à Lucile que quand je la vois, et l'image d'Adolphine ne sort jamais de ma pensée.

La jolie femme de chambre ne m'embrasse plus comme le jour où elle a renvoyé Rossignol de ma chambre. Il me semble que Lucile devient moins familière avec moi; cependant, puisqu'elle a vingt ans, elle ne doit pas éprouver la maladie que l'on ressent à quatorze. Quand nous jouons ensemble, quand je me jette près d'elle sur le gazon, Lucile me repousse doucement en me disant d'une voix émue:

--André... prenez garde, vous commencez à ne plus être un enfant... nous ne pouvons plus faire les mêmes folies...

--Pourquoi cela, mademoiselle?

--Parce que... Qu'il est drôle, ce petit André!... Vous saurez cela plus tard, monsieur.

Cependant je vois bien que Lucile aime toujours à folâtrer avec moi; dans les jardins, je la rencontre sans cesse; elle me regarde souvent en cachette; et lorsque madame lui donne quelques commissions pour le village, elle me propose de l'accompagner.

Elle prend mon bras, je suis assez grand maintenant pour être son cavalier: à ma taille, on me donnerait dix-sept ans, et je suis enchanté quand j'entends dire: Il a l'air d'un homme. Il me semble qu'on doit se sentir bien heureux d'être un homme!... Dirai-je toujours cela?

Quand nous marchons ensemble dans des sentiers raboteux, Lucile s'appuie sur moi, et cela me fait plaisir; quand le chemin nous force à nous rapprocher davantage, je sens presque son sein palpiter sous ma main, et cela fait battre mon coeur plus vivement; quand nous nous asseyons et que sa main reste dans la mienne, j'éprouve la plus grande envie de la presser, mais je ne l'ose pas. Heureusement Lucile est plus hardie: ses jolis doigts serrent tendrement les miens, et cela me fait rougir.

Il y a près d'un mois que nous sommes à la campagne, lorsque madame, qui vient de recevoir des lettres de Paris, me fait appeler et m'en présente une à mon adresse.

--Une lettre pour moi!... Qui donc peut m'écrire?...

--C'est peut-être votre mère, me dit ma bienfaitrice.

--Oh! non, madame, elle ne sait pas écrire... ni Bernard non plus...

--Apparemment que c'est de quelque autre! dit mademoiselle Lucile, qui est dans l'appartement et paraît fort curieuse de savoir d'où me vient cette lettre.

Madame me permet de lire... Les caractères sont assez mal tracés, cependant on peut les déchiffrer. Que vois-je? c'est de Manette!... c'est ma soeur qui a appris à écrire afin de pouvoir correspondre avec moi.

J'ai poussé un cri de surprise, de joie, en disant à madame:

--C'est Manette!... c'est ma soeur qui m'écrit... Et je ne remarque point que Lucile fait une moue horrible en murmurant:

--Je m'en doutais bien, moi!

Je demande à madame la permission de lui lire la lettre de ma soeur, car il ne peut y avoir rien dedans qui exige du mystère; madame me le permet, et je lis le billet suivant:

«Mon cher André, j'ai appris en secret à écrire afin de pouvoir te donner de mes nouvelles, et pour recevoir des lettres de toi. L'été me semble bien long depuis qu'il faut le passer sans te voir: quand donc cela finira-t-il? quand te verrai-je tous les jours, comme autrefois? Réponds-moi, André; mon père me pardonnera d'avoir étudié en secret quand je lui lirai ta lettre.»

L'aimable fille! dit madame la comtesse; elle vous aime bien, André, et vous seriez un ingrat si vous ne l'aimiez pas aussi.

--Ah! madame, je ne suis point ingrat! et je ne serais jamais heureux si Manette ne partageait pas mon bonheur.

--Oh! cela se voit de reste! dit à demi-voix mademoiselle Lucile en tortillant avec colère une collerette qu'elle tient dans ses mains.

--Il faudra répondre à votre soeur, André; dites-lui que vous ne serez pas constamment séparés... et si dans quelques années vous vous aimez toujours autant... on pourra... Eh bien! Lucile, que faites-vous donc à ce cabaret?... vous jetez toutes les tasses par terre...

--Ce n'est pas ma faute, madame, répond Lucile en se pinçant les lèvres: c'est la théière qui m'a échappé... Je voulais ôter la poussière... J'avais laissé tomber mon dé.

Lucile ne sait plus ce qu'elle dit; et moi, je cours dans ma chambre répondre à Manette, à laquelle je promets de donner souvent de mes nouvelles. Madame veut bien se charger d'envoyer la lettre; en la lui portant je rencontre la femme de chambre. Mon Dieu! comme elle paraît être de mauvaise humeur! Elle passe près de moi sans me parler.

--Qu'avez-vous donc, mademoiselle Lucile? lui dis-je en l'arrêtant.

--Qu'est-ce que cela vous fait, monsieur?... Ah! vous avez déjà répondu à votre Manette!... Lui avez-vous juré de l'aimer toujours?...

--Je n'ai pas besoin de le lui jurer... Ma soeur sait très bien que je ne changerai pas.

--Voyez-vous cela!... Ce petit rodomont?... La fille d'un porteur d'eau... C'est superbe!...

--Eh! mon Dieu! que suis-je donc, moi, mademoiselle?

--Vous... c'est différent!... avec l'éducation que vous recevez ici, vous pouvez parvenir... Un homme qui a de l'esprit, des talents!... cela va loin.

--Ah! mademoiselle Lucile, ce n'est pas bien de mépriser Manette... Je ne vous aurais pas crue capable de cela.

--Je ne la méprise pas, monsieur... mais je ne puis pas la souffrir...

--Eh! que vous a-t-elle donc fait?

--Oh! rien... mais je vous défends de m'en parler encore... Vous n'avez que votre Manette en tête, et cela m'ennuie...

Lucile me quitte fâchée. Ils croient que je ne songe qu'à Manette! Ah! je le voudrais bien! car le sentiment que j'éprouve pour ma soeur ne m'ôte point ma gaieté, et ne me fait jamais soupirer. Je l'aime tendrement; je donnerais ma vie pour elle... mais c'est ainsi que j'aime mes frères, c'est ainsi que je chéris celle à qui je dois le jour.

La fin de la belle saison approche; et nous nous boudons toujours Lucile et moi, lorsqu'un matin nous entendons un grand bruit dans la première cour. Une voiture arrive au grand galop... c'est M. le comte, accompagné de Champagne, d'un cuisinier et de deux laquais.

--Nous étions si heureux, si tranquilles!... Que vient faire ici M. le comte?