André le Savoyard

Part 16

Chapter 164,016 wordsPublic domain

Un beau jour, tout en faisant Antinoüs, Rossignol pense à moi, et songe qu'en mettant de nouveau mon bon coeur et mon inexpérience à contribution, il lui sera facile d'avoir de l'argent. Cette idée est un trait de lumière, il s'étonne de ne l'avoir pas eue plus tôt; et, au sortir de sa séance, il court se placer en faction devant la porte de M. Dermilly; mais il m'attend en vain pendant plusieurs jours, car M. Dermilly n'est pas à Paris.

Cependant Rossignol veut absolument me voir; plus il réfléchit à ma confiance, à mon humanité, plus je lui semble un trésor dans lequel il pourra, en agissant avec adresse, puiser continuellement, la somme que je possédais lui faisant présumer que j'ai beaucoup d'argent à ma disposition.

Impatient de me retrouver, il se rappelle enfin que je lui ai dit que j'étais chez M. le comte de Francornard, où l'on me comblait de bontés. Sur-le-champ il se met en route, court tous les quartiers de Paris en demandant M. le comte de Francornard, et parvient à savoir où est situé son hôtel.

Aussitôt Rossignol nettoie de son mieux son habit couvert d'huile; il frotte ses souliers avec de la mie de pain faute de cirage anglais; tire artistement son pantalon, rentre le haut de son gilet en petits rouleaux, met sa cravate tellement haute que sa bouche ne se voit plus, pose son chapeau sur l'oreille gauche, se fait deux boucles sur l'oeil droit, et, la canne à la main, le bras gauche arrondi, s'achemine d'un air fier et insolent vers l'hôtel de M. le comte, marchant sur la pointe du pied, et choisissant les pavés comme s'il avait peur de gâter sa toilette.

Arrivé dans la cour de l'hôtel, le concierge l'arrête:--Où allez-vous, monsieur?... Rossignol répond d'un air résolu:--Chez mon ami... Et il veut passer. Mais comme sa tournure n'inspire pas de confiance au concierge, celui-ci sort de sa loge, et court barrer le passage à Rossignol en lui disant:--Un moment donc, monsieur! Et quel est votre ami? On n'entre pas comme cela dans l'hôtel de monsieur le comte.--Mon ami, c'est le jeune André, le fils adoptif de M. le comte.--Le fils adoptif...--Sans doute... Le petit Francornard, si vous aimez mieux.--Le petit Francornard?...--Eh! oui!... Est-ce que vous ne comprenez pas?...--M. le comte n'a pas de fils, il n'a qu'une fille.--Eh! sacrebleu! je vous dis que si, moi; je l'ai encore vu, il n'y a pas quatre mois, beau comme un soleil, qui sortait d'ici.... un jeune homme de douze ans à peu près, qui paraît déjà en avoir quatorze.--Ah! c'est le petit André, le protégé de madame, que vous demandez?...--Eh! qu'il soit le protégé de madame ou de monsieur, qu'est-ce que ça fait, tout cela?... Il loge ici, n'est-ce pas?--Oui, oui, je vous comprends maintenant.--C'est bien heureux. Enseignez-moi alors sa chambre... Je serai bien aise de lui parler en particulier.--Tenez, prenez ce vestibule au fond, puis tournez à gauche, le second escalier...--C'est bon, c'est bon.

Et Rossignol s'avance en disant:--Ces drôles-là, font-ils leurs embarras! il semble qu'on entre chez le roi de Maroc.

Arrivé sous le vestibule dans lequel donnent deux escaliers, Rossignol ne se rappelle plus lequel on lui a dit de prendre; mais ne se souciant plus d'aller reparler au concierge, il monte au hasard, traverse plusieurs pièces, admirant la beauté des tentures et des draperies, et se dit en avançant:--Sacredié! mon petit bonhomme est bien logé; j'ai là une connaissance qu'il fait bon de soigner, c'est un véritable lingot que j'ai trouvé là.

Des laquais qui bâillent en attendant les ordres de leur maître demandent à Rossignol où il va; et celui-ci, sans se déconcerter, répond fièrement:--Chez mon intime ami. Les valets le regardent avec surprise; mais comme la hardiesse impose toujours, surtout aux subalternes, ceux-ci, qui auraient repoussé un pauvre homme humble et timide, laissent passer M. Rossignol, qui arrive dans l'appartement où, suivant son habitude, M. de Francornard était en conférence avec son intendant et son cuisinier.

Le laquais de garde devant la porte demande à Rossignol son nom. Celui-ci dit au valet:--Pourquoi faire?--Pour vous annoncer.--Est-ce que je ne m'annoncerai pas bien moi-même?--Ce n'est pas l'usage.--Ah! f...! que de façons pour parler à ce petit drôle!... Eh bien! annonce Rossignol, premier homme de l'Europe pour les torses.

Le valet se fait répéter deux fois cette phrase; et va enfin la rapporter à M. le comte, qui la fait aussi recommencer, puis regarde Champagne et son cuisinier en murmurant:--Rossignol... le premier pour les torses... Comprends-tu cela, Champagne?...--Ma foi! non, monsieur... Je ne connais pas de Rossignol!... Les torses... Eh! mais ne serait-ce pas quelque nouvelle sauce qu'on vient d'inventer?--Qu'en dites-vous monsieur le chef?...--Monsieur le comte, je crois que c'est une nouvelle manière pour accommoder les têtes de veau.--Ah! diable!... ceci est fort intéressant; cet homme-là sera venu à mon hôtel sur le bruit de mes connaissances culinaires et sur la réputation de mes dîners... Faites entrer M. Rossignol, je serai charmé de le voir.

Pendant ce colloque, le beau modèle impatienté de faire antichambre, frappait avec force de son bâton sur le parquet, tout en chantant avec roulades:

/p Ah! que je fus bien inspiré Quand je te reçus dans ma cour! p/

Enfin le valet revient lui dire:--Vous pouvez entrer, monsieur Rossignol.--Ce n'est pas sans peine, dit celui-ci; et il pénètre dans le cabinet de M. le comte, où il fait son entrée en donnant un violent coup de canne sur la tête de César qui était venu sauter après lui, et qu'il chasse en criant:--Allez coucher, coquin!... Ce misérable chien qui vient mettre ses pattes sur mon habit... Reviens-y! et je te donnerai un tourniquet qui te mettra pour quinze jours sur le flanc!

Cette entrée ne prévient pas M. le comte en faveur de l'étranger, et Champagne, considérant l'habit de M. Rossignol, ne peut s'empêcher de sourire de la crainte que celui-ci témoignait que le chien ne mit ses pattes dessus. Cependant, comme un homme qui connaît une nouvelle manière d'accommoder les têtes de veau mérite des considérations particulières, on pardonne à celui-ci son originalité; et M. le comte lui fait signe de s'asseoir; ce que Rossignol fait, après s'être dit:--Il paraît que le petit est absent; sans doute il va revenir... Je suis peut-être avec ses protecteurs; ayons de la tenue, et faisons voir que je sais ce que c'est que la bonne société.

Et pour commencer à montrer son usage du monde, Rossignol continue de faire tourner sa canne et chantonne entre ses dents; puis considérant le comte, dit à demi-voix:--En voilà un qui ne posera jamais dans les Apollons... mais ça ferait un joli petit cyclope.

--Mon ami, qui vous a envoyé vers moi? dit M. de Francornard à Rossignol.--Personne ne m'a envoyé; je suis venu de moi-même et parce que cela me convenait...--J'entends, vous avez entendu parler de mes dîners, et vous avez voulu m'offrir vos services pour le premier que je donnerai.--Vos dîners!... que la peste m'étouffe si on m'en a jamais parlé! mais c'est égal, si ça peut vous être agréable, j'en tâterai avec plaisir, et vous verrez un gaillard qui ne boude pas.--Il en tâtera!... dit M. le comte en regardant Champagne, il veut dire sans doute qu'il m'en fera goûter. Il faut que cet homme-là ait un grand talent, car il paraît bien sûr de son affaire.--C'est ce que je pense aussi, monsieur le comte.

--Mais enfin, monsieur Rossignol, qui est-ce qui vous a dit mon nom?--Eh parbleu! c'est le petit que j'ai rencontré il y a quelque temps...--Le petit... ah!... le petit qui est dans mes cuisines, sans doute?--Je ne sais pas s'il est dans vos cuisines, mais ça ne m'étonnerait pas, car je l'ai trouvé bien engraissé.--Oui... oui, dit le chef à son maître; c'est mon petit marmiton qui lui aura donné l'adresse de monsieur le comte.

--Monsieur Rossignol, je mettrai avec plaisir vos talents à l'épreuve.--Est-ce que monsieur le comte est artiste aussi, ou s'il travaille en amateur?--Oh!... je suis professeur, moi!... Monsieur le chef vous dira comment je discute mes trois services.--Les trois services?... Je n'ai jamais posé là-dedans...--Votre tête forme-t-elle comme cela un volume considérable? peut-on se mettre quatre ou six après?...--Ma tête!... Est-ce que c'est de ma tête que vous avez envie?--Sans doute.--Ah! c'est qu'ordinairement on ne me prend que pour le corps.--Comment! vous faites le corps aussi?...--Je crois bien! c'est mon triomphe!... Mais c'est égal, si ma tête vous paraît jolie pour l'antique, je suis à vous à raison de cent sous par séance.--Cent sous!... dit M. le comte en regardant tour à tour Champagne et son chef. Ce n'est, ma foi! pas cher!--Aussi cela pourrait bien être mauvais, dit tout bas le cuisinier.

--Et vous m'assurez, monsieur Rossignol, que j'aurais une bonne tête de veau? reprend M. de Francornard. A ces mots, le modèle se lève brusquement, et enfonce avec colère son chapeau sur son front en s'écriant:--Qu'appelez-vous tête de veau!... il vous sied bien, misérable modèle des Quinze-Vingts, de venir insulter un homme dont on fait tous les jours des Jupiter et des Achille!

--Qu'est-ce que cela signifie? dit M. le comte, qui, effrayé du mouvement de Rossignol, recule brusquement son fauteuil, ce qui fait de nouveau aboyer César, tandis que le modèle lève son bâton sur le chien et semblé le défier.--Expliquons-nous, monsieur, je vous prie: pourquoi êtes-vous venu ici?--A coup sûr, ce n'est pas pour vous!--Est-ce que vous ne venez pas m'offrir vos talents pour accommoder les têtes de veau d'une nouvelle façon?--Ah! pour le coup... voilà une bonne bêtise!... Dites-moi un peu, mon vieux, qui est-ce qui vous a mis dedans comme ça?...--Que voulez-vous enfin? s'écrie le comte avec colère.--Eh! morbleu! je veux voir André, mon ami, mon ancien collègue chez M. Dermilly, un enfant que j'aime et que vous élevez _gratis_; c'est pour lui parler que je suis venu.--Comment, drôle! et vous avez l'audace de vous présenter chez moi, de pénétrer dans mon cabinet!...--Est-ce que je savais que c'était votre cabinet?... quand je vous dis que c'est André que je cherche...--L'impertinent! et se permettre de battre César!... Ah! vous êtes l'ami du petit Savoyard! ils sont gentils, ses amis....--Plus gentils que vous, j'espère, mauvais Belisaire manqué!--Voyez un peu à quoi madame la comtesse m'expose en donnant asile à des misérables... Lafleur, Jasmin!... qu'on mette ce drôle à la porte!... Qu'on le jette par la fenêtre s'il fait encore l'insolent!

--Qu'est-ce à dire? s'écrie Rossignol en faisant taire le tourniquet à son bâton. Le premier qui aura le malheur de me toucher va voir son nez se changer en coloquinte!... Et toi, méchant borgne, prends garde que je ne t'envoie figurer au café des Aveugles.

M. le comte crie en se retranchant derrière Champagne, et le cuisinier; César court de nouveau sur Rossignol, qui d'un coup de bâton l'étend à ses pieds; les valets accourent au bruit; mais la contenance fière de Rossignol les tient en respect, et celui-ci effectue sa retraite suivi des laquais qui font semblant de le chasser, mais qui se contentent de le regarder s'éloigner. Parvenu sous le vestibule, Rossignol s'y trouve en face de mademoiselle Lucile, qui accourait s'informer de la cause du tapage que l'on entendait chez M. le comte. Elle lui demande ce qu'il veut: en deux mots, Rossignol lui conte ce qui s'est passé et le motif qui l'amène à l'hôtel. Lucile l'examine avec attention; cependant elle lui enseigne le chemin de ma chambre, et cette fois mon ami intime y arrive sans se tromper.

J'étais à étudier; j'entends quelqu'un entrer brusquement, et je vois Rossignol qui s'écrie en m'apercevant:--Ah! mille Romains!... ce n'est pas sans peine qu'on arrive jusqu'à toi, mon petit André!...--Comment! c'est vous, monsieur Rossignol?--Oui, c'est moi, qui pour te voir ai soutenu un combat contre cinq ou six escogriffes, commandés par un invalide.--Un combat?...--Mais je te conterai cela un autre jour; je te trouve, et c'est l'essentiel.--Et ce malheureux vieillard dont vous m'avez parlé?... et ses enfants?--Oh! mon garçon! toute la famille te bénit et te nomme son ange tutélaire! Ah! si tu avais vu le tableau de leur ivresse quand je leur ai porté tes dons! Ah! Dieu!... Tiens, quand je pense à cela... je ne sais plus où j'en suis.--Ils sont heureux: ne parlons plus de cela, monsieur Rossignol.--Non, tu as raison: occupons-nous de ceux pour lesquels je suis venu. André, mon ami, tu as toujours le coeur aussi bon, aussi sensible?--Je suis toujours le même, monsieur Rossignol; pourquoi cela?--Aimable enfant de la nature! il n'est pas changé! Dis-moi, as-tu de l'argent?--Mais... oui... un peu...--Eh bien! je veux de nouveau te faire goûter cette jouissance des âmes bienfaisantes qui répandent autour d'elles l'abondance... et, semblables à ces météores... à ces météores qui...--Qu'est-ce que vous voulez dire, monsieur Rossignol?--Je veux dire que j'ai découvert dans mes courses quatre autres familles malheureuses que tu peux encore rendre au bonheur: avec deux louis par famille tu en seras quitte, et tu sauveras des infortunés du désespoir. Eh bien! André, tu hésites, mon ami? Ton coeur se serait-il endurci à la cuisine de M. le comte? Si tu savais!... il y a une malheureuse mère, jeune encore, qui reste veuve avec quatorze enfants sur les bras.... Ah! Dieu! si j'étais à ta place, je ne balancerais pas... Mais, hélas! ce que je gagne suffit à peine pour soutenir mon épouse et mon jeune fils.--Mais, monsieur Rossignol, c'est que je voulais faire un présent à Manette.--Encore! mais il me semble que tu lui as donné, il n'y a pas longtemps, quelque chose d'assez gentil; il ne faut pas, mon petit bonhomme, se ruiner en cadeaux avec les femmes... Mauvaise habitude dont je veux te corriger.--Mais je n'ai que quatre louis maintenant...--Eh bien! donne-les-moi toujours, nous remettrons les deux autres familles au mois prochain. Oh! elles attendront; je te promets qu'elles ne voudront pas avoir d'autres bienfaiteurs que toi.

Je ne suis pas bien déterminé à donner encore tout ce que je possède; je ne sais quel pressentiment m'arrête. Mais Rossignol, qui voit que je balance, redouble ses sollicitations: il me parle d'une mère aveugle, de père paralytique... Je suis ému, je tire mes épargnes de mon secrétaire... elles vont passer dans les mains de Rossignol, qui déjà les dévore des yeux... lorsque Lucile paraît tout à coup, et vient se placer entre moi et le beau modèle.

A sa vue je reste interdit, comme si j'allais faire quelque chose de mal, tandis que Rossignol, fort contrarié de l'arrivée de la jeune femme de chambre, tâche de cacher sa mauvaise humeur et de prendre un air de bonhomie qui ne va pas à sa physionomie.

Lucile, qui depuis longtemps surveillait mes actions, avait été fort intriguée en voyant un homme comme Rossignol me demander, en se disant mon ami intime. Elle l'avait laissé parvenir jusqu'à moi, et, placée à l'entrée de ma porte, avait écouté toute notre conversation.

En entrant, son premier mouvement est de me prendre la main, qu'elle presse tendrement dans les siennes; puis se tournant vers Rossignol:--Monsieur, lui dit-elle, savez-vous qu'il n'est pas bien d'abuser ainsi de la confiance, de la sensibilité de cet enfant pour lui prendre le fruit de ses économies?...

Rossignol se pince les lèvres et baisse les yeux, puis prononce d'une voix fêlée:--Je suis envoyé vers mon ami par une bande d'infortunés qui connaît son âme et ses moyens, et je ne pensais pas faire mal en encourageant le petit à la bienfaisance.

--Non, sans doute, monsieur, ce n'est point mal de donner aux malheureux, et André est maître de son argent; mais encore faut-il savoir placer ses bienfaits; en croyant être humain, on est dupe quelquefois, et les épargnes de cet enfant ne doivent point servir à encourager le vice et la paresse.

A ces mots, Rossignol reprend son air tapageur, et dit à Lucile d'un ton insolent:--Que signifient ces insinuations?

--Cela signifie, monsieur, que vous avez déjà mangé l'argent d'André, auquel vous avez eu l'effronterie de donner en échange une vieille seringue...--Elle était neuve... je vais vous l'essayer si vous en doutez...--Vous venez encore aujourd'hui dans l'espoir de lui soutirer ce qu'il a amassé depuis...--Mademoiselle! je vous prie de le prendre plus bas...--Je le prendrai aussi haut que cela me plaira, et si vous faites l'impertinent, je vous ferai chasser de l'hôtel, où je vous défends dès à présent de remettre les pieds. Il vous sied bien de faire encore l'insolent après toutes les sottises que vous venez de commettre chez M. le comte--Tiens... voilà grand'chose! parce que j'ai cassé une patte à un vieux chien qui voulait salir mon habit... D'ailleurs, est-ce qu'il n'a pas assez de trois pattes pour courir après son maître qui n'a qu'un oeil?--Si vous n'avez point avancé de mensonges à André, donnez-moi sur-le-champ l'adresse des malheureux pour lesquels vous veniez l'implorer. Madame la comtesse est bienfaisante: c'est elle qui se chargera de les secourir.--Ah! laissez-moi tranquille avec votre comte et votre comtesse.--Vous le voyez, vous ne pouvez pas répondre à cela. Allez, monsieur, votre conduite est bien vile! Sortez, et ne vous avisez plus de vous présenter ici.--C'est bon, mademoiselle du tablier... Ça prend déjà le ton de ses maîtres... Je sors parce que ça me fait plaisir. André, je ne t'en veux pas... Nous nous reverrons... Adieu, la domestique!

Rossignol fait la grimace à Lucile, puis s'éloigne en se dandinant et en fredonnant:

/p Enfant chéri des dames... p/

--Hom! le mauvais sujet! dit Lucile en le regardant s'éloigner; elle revient vers moi, me prend dans ses bras, m'embrasse tendrement... c'était la première fois que cela lui arrivait; j'en suis encore ému, et je regarde mademoiselle Lucile, qui paraît prête à pleurer.

--Qu'avez-vous donc? lui dis-je.--Ah! que tu es bon, cher André!... et j'avais pu te soupçonner... te croire des défauts! Oh! non, je ne le croyais pas; mais je savais bien qu'il y avait du mystère; j'avais juré de le découvrir... Ah! je le sais maintenant... courons bien vite le dire à madame... Ah! que je suis contente!...

Lucile me quitte vivement. Bientôt ma protectrice me fait demander, elle paraît attendrie en me voyant. M. Dermilly, qui vient d'arriver, me presse aussi dans ses bras, et mademoiselle Adolphine m'appelle son bon André. Qu'ont-ils donc tous? et qu'ai-je fait de si extraordinaire? On me prie de raconter tout ce qui s'est passé entre moi et Rossignol; la bonne Caroline me force d'accepter une somme égale à celle que j'ai cru donner à des malheureux. Enfin, c'est à qui me fêtera, me complimentera, en me recommandant de ne plus être aussi confiant à l'avenir.

Après cet événement, madame la comtesse me témoigna encore plus d'intérêt et Lucile d'amitié; M. le comte, au contraire, me fit fort mauvaise mine, ne me pardonnant pas la cause de l'accident arrivé à César.

CHAPITRE XVI

MON COEUR COMMENCE A PARLER.

Grâce à la générosité de ma bienfaitrice, je puis être doublement heureux: j'enverrai en Savoie une somme égale à celle que j'ai donnée à Rossignol, et je ferai un cadeau à ma soeur. Mais, cette fois, je veux consulter Lucile; je la prierai même de se charger de faire pour moi cette emplette.

La jeune femme de chambre, satisfaite de la confiance que je lui témoigne, m'achète une jolie petite montre d'or: et cela coûte bien moins cher que je ne pensais. Je saute de joie en voyant ce bijou. Quel plaisir cela va faire à Manette! Lucile m'examine avec attention toutes les fois que je parle de ma soeur...--Vous l'aimez bien, me dit-elle, cette petite Manette?...--Oh! oui, mademoiselle, je la chéris comme si j'étais son frère.--Quel âge a-t-elle?--Le même âge que moi, bientôt treize ans.--Est-elle jolie?...--Tout le monde le trouve, mademoiselle!--Et vous, André, le trouvez-vous aussi?--Je la sais bonne, douce, aimante! je n'ai pas encore pensé à regarder si elle est jolie... mais on ne peut pas être laide quand on a si bon coeur.--Ah! vous croyez cela, monsieur André? Je serais bien curieuse de la voir. Pourquoi ne vient-elle jamais à l'hôtel?--Ah! mademoiselle, elle n'oserait pas, ni le père Bernard non plus... Ils aiment bien mieux que j'aille chez eux.--Et que fait-elle, votre Manette...--Elle coud... elle s'occupe de son ménage... Oh! elle s'entend déjà très bien à conduire une maison...--Vraiment?... Oh! je vois que c'est un petit prodige...

Mademoiselle Lucile dit cela d'un ton singulier: on croirait qu'elle est fâchée des éloges que je fais de ma soeur; si elle la connaissait, je suis bien sûr qu'elle l'aimerait comme moi. Je me hâte de me rendre chez Bernard. Manette est seule... tant mieux; car je suis si gauche pour faire un cadeau!... Je ne sais ce que ma soeur a depuis quelque temps, mais en grandissant elle devient moins gaie; elle n'est plus aussi familière avec moi; quelquefois il lui arrive de ne plus me tutoyer et de m'appeler _monsieur André_. Quand je lui fais la guerre sur le changement de ses manières, Manette rougit, me regarde tendrement, et me répond qu'elle n'en sait pas elle-même la cause; mais elle me jure qu'elle m'aime toujours autant, et je suis bien sûr qu'elle dit la vérité.

Le présent que je lui fais lui cause la joie la plus vive; elle attache la montre à son cou en disant:

--Elle ne me quittera jamais!

Puis elle soupire en ajoutant:

--Moi je n'ai rien à t'offrir.

--Bonne soeur, n'ai-je pas ton amitié? cela vaut mieux que tous les bijoux.

Le père Bernard arrive; il reste en extase devant le cadeau que j'ai fait à sa fille; mais bientôt il prend un air sévère:

--Et ta mère! me dit-il, André, ne valait-il pas mieux lui envoyer cela que te ruiner pour Manette?--Oh! je ne me ruine pas! tenez, voilà qui est pour envoyer au pays! Madame la comtesse est si bonne!... elle ne me laisse pas le temps de former un souhait.--A la bonne heure, mon garçon; mais je ne veut plus à l'avenir que tu fasses des dépenses folles pour Manette... Ce n'est pas une princesse, vois-tu; et elle ne doit pas porter de si belles choses que toi, qui vis avec les grands. Nous sommes de pauvres gens, et il ne faut pas que ma fille se donne des airs de dame... Je n'entendrais pas cela.

Manette a les larmes aux yeux... elle est sur le point de me rendre ma montre; ce n'est pas sans peine que je fais entendre raison au porteur d'eau. Ce brave homme pousse la délicatesse à un point extrême, et cependant il ne fréquente ni la bourse, ni les courtiers, ni les gens d'affaires... Il serait même déplacé dans un salon.

Mais, après avoir causé du plaisir à Manette; il faut que je lui apprenne une nouvelle qui va lui faire du chagrin: ma bienfai trice va partir pour sa campagne, où elle n'a pas été l'année dernière, et je sais qu'elle doit m'emmener.

--Ah! mon Dieu! s'écrie Manette; et combien serez-vous de jours absents?

--Je n'en sais rien!...

--Je n'ose lui dire que nous serons peut-être plusieurs mois éloignés de Paris.

--Voyez-vous! reprend-elle, voilà le commencement: nous serons longtemps sans le voir... Il s'y habituera, puis il ne viendra plus que rarement. Ah! je savais bien que cela finirait comme cela, avec toutes vos grandes dames!... J'aimerais bien mieux que vous reprissiez votre montre, et vous voir comme autrefois.--Ça ne se peut pas, ma fille, dit le bon Auvergnat; André sait maintenant tout plein de belles choses; il s'ennuierait avec nous, qui ne savons rien.--Oh! ne croyez pas cela, père Bernard!...--Eh! morgué! je ne t'en voudrais pas pour ça, mon garçon... C'est tout naturel! quand on apprend à être savant, ce n'est pas pour vivre en commissionnaire.--Et si j'apprenais à être savante, moi, mon père?... Allons, taisez-vous, petite; raccommodez vos bas, et faites-moi de bonne soupe: voilà ce qu'il faut que vous sachiez, vous.

En arrivant à l'hôtel, j'apprends de Lucile que c'est dans huit jours que nous partons pour la terre de madame.