André le Savoyard

Part 15

Chapter 154,035 wordsPublic domain

Mademoiselle Lucile est toujours aussi complaisante pour moi, et je me suis aperçu qu'on est heureux d'être dans ses bonnes grâces. Le portier montrait de l'humeur d'être réveillé presque tous tes matins par moi: mademoiselle Lucile lui a dit que je devais sortir quand je le voulais, et il n'a plus murmuré. M. l'intendant se permettait de ricaner en me voyant: mademoiselle Lucile lui a dit qu'elle en avertirait madame, et M. Champagne est devenu très-poli avec moi. Enfin, il n'est personne dans l'hôtel qui n'éprouve l'influence du cotillon de la jeune femme de chambre. Il est mille détails auxquels la maîtresse ne peut descendre; mais rien n'échappe à la suivante: et pour être heureux chez les grands, je m'aperçois qu'il ne faut pas être mal avec les petits.

Grâce aux bontés de la généreuse Caroline, je suis possesseur de près de neuf louis; j'ai suivi les conseils de Lucile, j'ai amassé, mais c'est dans l'intention de faire un joli cadeau à Manette. Je veux offrir à ma soeur un présent de quelque valeur; et je ne sais encore à quoi m'arrêter. Ma mère est pour longtemps à son aise: il me semble juste de prouver ma reconnaissance à ceux qui m'ont recueilli à mon arrivée à Paris, et je suis bien sûr que ma mère approuvera ma conduite. La somme que j'ai est maintenant assez forte: que vais-je acheter? A mon âge, on peut être trompé. J'ai envie de consulter mademoiselle Lucile; et pourtant je voudrais bien agir de moi-même, bien certain que ce qui aura été choisi par moi plaira davantage à ma soeur.

Toutes les fois que je sors, j'emporte ma bourse sur moi; je m'arrête devant les boutiques; j'admire des châles, des étoffes; mais Manette ne porterait point cela. Une montre serait un bien joli présent; mais avec huit louis a-t-on une montre?... Je me figure que cela doit coûter plus cher...

Un matin, en me rendant chez M. Dermilly, je songeais à une montre charmante que je venais de voir chez un horloger, lorsque, devant la porte du peintre, j'aperçois un homme qui se promène, tenant sous son bras une boîte longue en bois blanc, et fredonnant un air d'opéra-comique.

A sa tournure, à sa voix, à son chapeau posé sur l'oreille et à la malpropreté de son habit, je reconnais sur-le-champ M. Rossignol, le modèle qui mangeait les confitures de Thérèse, et a manqué de faire mourir de peur la vieille cuisinière.

De son côté, Rossignol me toise, m'examine, puis vient à moi en faisant tourner son bambou et en me souriant de l'air d'un homme qui retrouve un de ses amis intimes.

--Eh! c'est toi, mon petit!... je ne me trompe pas... je t'ai vu là-haut dans l'atelier... Peste! comme nous sommes beau!... quel genre!... Il paraît que ça va bien!... Est-ce que tu poses chez quelque milord amateur?--Non, monsieur, je ne pose point...--Eh bien! tu as tort, tu as une figure taillée pour les modèles, tu es bien fait... tu grandis... tu seras moulé en Apollon; crois-moi, pose, jette-toi dans les beaux-arts, il n'y a que ça pour être heureux. Imite-moi, sois artiste... Les arts, vois-tu... les arts sont à la vie ce que le soleil est aux petits pois: ils sucrent tous les moments de notre existence. Un artiste est libre comme la mouche à miel, excepté quand il n'a plus le sou... ce qui m'arrive dans ce quart d'heure; mais

/p Un moment de peine, Un moment de gêne Nous fait mieux sentir L'instant du plaisir!... p/

Et messieurs les peintres ont comme ça des boutades... ils abandonnent l'antique, ils aiment mieux peindre des culottes que des muscles; mais il faut toujours revenir à la bonne école; les Grecs et les Romains seront toujours le corps de réserve. Je vous demande un peu si l'on doit comparer un homme en pantalon et en bottes avec un beau torse, de belles jambes, une chair bien mâle!... Enfin je me promène en attendant que les antiques reparaissent avec plus de vigueur que jamais. J'avais envie de me représenter chez M. Dermilly; je suis sûr qu'il ne pense plus à notre petite discussion; mais si la vieille m'ouvre la porte, elle est capable de me jeter son eau de vaisselle dans les yeux. J'ai préféré me promener dans la rue, espérant saisir M. Dermilly au passage. Mais toi, que fais-tu, mon petit?--Je suis chez madame la comtesse de Francornard, qui veut bien me faire donner de l'éducation.--La comtesse de Francornard!... voilà un nom qui n'est ni grec ni romain; cela sent le français à une lieue de loin... Et il paraît qu'on mange bien chez ta comtesse!... tu es joliment remplumé!--Oh! madame est si bonne! Chez elle on n'a rien à désirer... Elle me donne aussi de l'argent pour mes menus plaisirs... et je vais faire un cadeau à Manette.--Qu'est-ce que c'est que ça, Manette?--C'est la fille du père Bernard, le porteur d'eau... chez qui j'ai logé longtemps... c'est ma bonne soeur; je l'aime comme si j'étais son frère!...--J'entends:

/p Tout les deux sous le même toit... p/

Eh bien! mon petit, si tu veux faire un joli cadeau à Manette, j'ai justement ton affaire sous mon bras...--Vraiment?--Oh! c'est un coup du hasard!... Je viens de faire la visite de rigueur chez madame Rossignol quand les monnaies sont en fuite; mais _néant!_... La chère femme, qui se doutait peut-être que j'allais arriver, et qui craignait que je ne vinsse encore lui enlever Fanfan pour poser dans le _Sacrifice d'Abraham_, était sortie avec mon héritier dès les premiers rayons de _Phébus_. Cependant, comme j'ai eu l'adresse de me munir d'une double clef du domicile conjugal, j'ai pénétré dans l'asile de l'innocence, où j'espérais qu'on aurait mis le pot au feu; mais rien... la marmite renversée... pas de quoi faire un potage aux croûtons... Dans ma fureur, je fouille dans les armoires... Faute de légumes, je me jette sur les immeubles; mais madame Rossignol et mon héritier ont la funeste habitude de porter toute leur garde-robe sur eux. Je ne trouve que quelques assiettes écornées, quelques tasses fêlées, que, faute de mieux, j'allais prendre sous mon bras et aller étaler dans la rue en criant: _Voilà le restant de la vente!_... lorsqu'en fouillant dans le fond d'un vieux buffet je découvre cette boîte; je l'ouvre... ô bonheur! j'y trouve la seringue de madame Rossignol. Elle est superbe et presque neuve... il n'y a que cinq ans qu'elle s'en sert; j'ai laissé là toute la vaisselle, et m'en suis allé avec ce meuble précieux sous mon bras. J'allais le vendre pour déjeuner et dîner, quand je t'ai rencontré. Mon cher ami, il vaut mieux que tu profites du bon marché qu'un autre. D'ailleurs, tu veux faire un cadeau à ta soeur, à ta jeune amie, à la compagne de tes premiers ans, et que peux-tu lui offrir de mieux qu'une seringue? objet utile, meuble nécessaire, que l'on retrouve avec joie dans toutes les phases de la vie! Tu aurais donné à Manette quelque joujou, quelque colifichet qui ne l'aurait amusée qu'un moment; mais ceci!... quelle différence! elle ne s'en servira pas une fois sans penser à toi, sans donner un soupir à ce bon André, dont la générosité ne lui sera point stérile... Enfin, mon ami, en offrant ce présent, tu donnes une preuve de la maturité de ta raison, et tu peux être certain que le père le plus rigide n'y verra aucune tentative de séduction.

En finissant son discours, Rossignol ouvre la boîte et me fait admirer l'objet qu'elle renferme; cependant, malgré tous ses efforts pour me séduire, j'avoue que je regardais la seringue avec indifférence, et que cela ne me semblait pas devoir être un cadeau bien agréable à Manette.

--Eh bien! mon petit, tu ne dis rien? reprend Rossignol, vois comme c'est brillant!... comme c'est net!... Je ne t'offre pas de l'essayer, ça va tout seul... Tiens, comme c'est toi, et que notre connaissance s'étant faite dans l'atelier, je te regarde comme un artiste, tu auras le meuble pour cent sous, et la boîte par-dessus le marché... Hein? c'est pour rien... mais je t'aime parce que tu es gentil; et puis, je n'ai pas mangé depuis hier matin, et je sens que l'horloge a besoin d'être remontée.

--Vous n'avez pas mangé depuis hier? dis-je en tirant vivement ma bourse de ma poche. Oh! tenez... tenez, monsieur Rossignol, que ne disiez-vous cela plus tôt, je ne vous aurais pas fait attendre si longtemps.

Aussitôt je fouille dans ma bourse: à la vue de l'or qu'elle renferme, Rossignol semble frappé de stupéfaction; puis il se gratte l'oreille, renfonce son chapeau sur le côté, se pince plusieurs fois les lèvres et paraît réfléchir profondément. Je tiens à la main une pièce de cent sous que je lui présente en disant:--Prenez donc cela, monsieur Rossignol, et allez déjeuner; vous devez avoir bien faim.

Il me regarde avec attention, prend la pièce de cent sous, qu'il met dans sa poche, puis tire son mouchoir et le porte sur ses yeux en poussant un profond soupir.

--Oui, sans doute, j'ai faim, dit-il au bout d'un moment; mais, hélas!... je ne suis pas le seul!... Ah! mon cher petit André! vous dont le coeur paraît sensible, qu'auriez-vous fait... si vous aviez vu... ce que j'ai vu hier au soir?

--Qu'avez-vous donc vu? lui dis-je ému du ton pathétique qu'il vient de prendre et le voyant se frotter les yeux avec le coin de son mouchoir, comme s'il polissait de l'acajou.

--Mon ami, Paris est une ville bien dangereuse pour les coeurs sensibles!... on est souvent mis à de rudes épreuves. Heureux le Mécène qui peut répandre avec profusion ses magnificences depuis le rez-de-chaussée jusqu'au sixième étage, et dont l'oeil découvre, sous l'habit râpé de l'infortune, le mérite et les talents aux prises avec le malheur et les punaises!...--Enfin, monsieur Rossignol?--Un instant, mon petit, nous arrivons: hier au soir, je revenais de battre quelques entrechats au salon de Flore; je chantais, suivant mon habitude, toujours gai et philosophe. J'allais faire un souper réparateur... Je n'avais pas eu le temps de dîner. J'avais encore trente-trois sous dans mon gousset, fruit de mon travail et de mes économies; tout à coup, au détour d'une rue, je suis arrêté par une voix douce... de ces voix qui percent les oreilles, et on me dit en s'interrompant à chaque minute pour se moucher: Homme sensible! prenez pitié de mon père, de ma tante, de mon frère et de moi!... Il y a huit jours que nous n'avons rien pris, et les huit jours d'auparavant, nous n'avons vécu que des chats qui errent sur nos toits. Je suis fille d'un artiste; mais le malheur s'attache aux talents.

--Fille d'un artiste! m'écriai-je: conduisez-moi sur-le-champ vers votre père. Tous les artistes sont frères; je lui dois secours et protection. A ces paroles, la jeune fille, belle comme l'étoile du matin quand il n'a pas plu dans la nuit, se saisit de ma main en s'écriant:--C'est la Providence qui vous a fait passer dans ce quartier-ci! Venez rendre toute une famille au bonheur! Aussitôt elle m'entraîne, je la suis dans une allée noire comme un four; nous montons sept étages d'un escalier tortueux, je me cogne plusieurs fois le nez contre la muraille... Mais on ne sent pas tout cela quand on va faire des heureux. Enfin, je pénètre dans leur domicile... Ah! mon petit André, quel tableau!...

/p Du malheur auguste victime... p/

Le père n'a point fait sa barbe depuis quinze jours; la tante a vendu jusqu'à ses jarretières; le petit frère se promène en chemise faute de culotte... et ce sont des artistes que je vois dans cet état!... Aussitôt je fouille à mon gousset, j'en tire les trente-trois sous qui me restent, je les dépose aux pieds du vieillard et je me jette dans l'escalier sans vouloir attendre qu'on m'éclaire.--Ah! vous avez bien fait, monsieur Rossignol, de secourir ces pauvres gens!...--Certainement!... J'aurais eu cent francs, je les aurais donnés tout de même; mais malheureusement ce faible secours ne suffit pas pour les tirer de peine!... Ce matin je suis allé les voir un moment: qu'ai-je appris!... Un propriétaire sans humanité va les mettre dans la rue, un créancier barbare va conduire le vieillard en prison, si aujourd'hui ils ne trouvent pas huit ou neuf louis pour les payer. O Dieu!... un artiste dans la rue!... un enfant sans culotte!... une famille sans asile!... Ah!... si j'étais riche, quel bonheur de les secourir!... Mais, hélas! je n'avais plus que cette seringue! et j'allais encore la partager avec eux.

En finissant ces mots, Rossignol se cache entièrement la figure avec son mouchoir, et pousse des gémissements comme s'il allait se trouver mal. Je me sens attendri; je me représente cette famille dans la misère, ce vieillard que l'on va conduire en prison. Je regarde ma bourse, et je me dis:--Avec cela je puis les rendre au bonheur; Manette peut attendre mon cadeau, sur lequel d'ailleurs elle est loin de compter; ne vaut-il pas mieux employer cet argent à secourir des infortunés? Oui, oui, et, à ma place Manette en ferait autant.

Aussitôt je verse le contenu de ma bourse dans la main de Rossignol, qui justement la tendait vers moi.--Tenez, lui dis-je, prenez cet argent, c'est tout ce que je possède; mais j'espère que cela sera suffisant pour sauver ces malheureux.

--Sensible enfant! j'avais bien jugé ton coeur, s'écrie Rossignol en mettant l'argent dans sa poche et me glissant la boîte sous le bras. Tu fais là une action superbe!--Surtout n'en parlez pas à M. Dermilly.--Oh! sois tranquille, je n'en parlerai à personne. Ces choses-là doivent rester secrètes, ça en double la beauté. Adieu, mon petit André, je vole près du vieillard malheureux... Va porter ton présent à Manette, et regarde-moi comme ton ami.

Quel nouveau jour pour moi, Quel heureux changement!

Rossignol est parti comme un trait. Je reste là avec la seringue sous le bras. Irai-je l'offrir à Manette?... Non, il me semble que ce n'est pas un présent à faire à une jeune fille de douze ans. Ma soeur se moquera de moi si elle croit que je lui ai acheté cela, et je ne veux pas lui dire par quelle circonstance je m'en trouve possesseur. Décidément je ne la lui porterai point, et, puisque je n'ai plus d'argent, il est inutile que j'aille admirer les boutiques: retournons à l'hôtel.

Je reprends le chemin de ma demeure, assez embarrassé de ce meuble que je tiens sous mon bras. Je traverse rapidement la cour, enchanté de ne trouver personne; mais sur mon carré, au moment où je vais entrer dans ma chambre, je me trouvé vis-à-vis de mademoiselle Lucile, qui sort de la sienne.

--Ah! vous voilà, André? vous avez été bien longtemps dehors; madame vous a fait demander. Qu'est-ce que vous tenez donc sous votre bras?--Oh! ce n'est rien, mademoiselle.--Vous avez fait des emplettes à ce qu'il me paraît? On a touché son trésor... Eh bien!, comme il se sauve! Pourquoi donc êtes-vous si pressé, monsieur André?--Je ne suis pas pressé... mais... je...--Il faut que je sache ce que vous avez achète; je suis curieuse d'abord: eh bien! André, est-ce qu'on ne peut pas voir cela?--Ce n'est pas bien intéressant, mademoiselle--Oh; comme il rougit! je gage que c'est un présent pour sa Manette, qu'il aime tant, et dont il me parle sans cesse. Il me semble que pour faire vos achats, vous auriez bien pu me consulter... Je sais mieux marchander qu'un enfant: cela n'a que douze ans, et cela veut déjà agir comme un homme! Voyons donc cela, monsieur. Oh! vous ne rentrerez pas dans votre chambre que je ne sache ce que c'est... et plus vous y mettrez de mystère, plus j'aurai envie de le savoir.

Mademoiselle Lucile se place devant moi: il n'y a pas moyen de lui échapper; elle s'empare de la boîte, l'ouvre, et part d'un éclat de rire qu'elle ne peut plus modérer.

--Que vois-je! ah! ah! ah! c'est trop drôle! Ah! ce pauvre André!... quel heureux choix il a fait... ah! ah! une... mais c'est qu'elle n'est pas neuve encore!... Et voilà ce que vous allez offrir à votre petite Manette!... Elle est donc malade, cette pauvre Manette?

--Non, mademoiselle, non; elle n'est point malade... et ce n'est pas pour elle que j'ai acheté cela, dis-je avec un dépit qu'augmente encore la gaieté de la jeune femme de chambre, qui ne peut pas me regarder sans partir d'un éclat de rire.

--Comment! c'est pour vous, André? Mais, mon ami, si vous aviez tant envie de ce meuble, que ne parliez-vous? il n'en manque pas à l'hôtel...

Je reprends ma boîte, et je rentre brusquement dans ma chambre, d'où j'entends encore rire mademoiselle Lucile.--Mon Dieu! si elle allait parler de cela! Mais madame m'a demandé, il faut descendre. Où vais-je mettre mon nouveau meuble?... Je le fourre sous mon lit, et je me rends près de ma protectrice.

La maligne Lucile y est déjà, et au sourire que madame laisse échapper en me voyant, je ne doute plus qu'elle ne soit instruite. Mon embarras est au comble; mais madame est si bonne, qu'elle s'empresse, pour le faire cesser, de me parler de M. Dermilly. Cependant il me semble toujours la voir sourire, et mademoiselle Lucile se pince les lèvres pour ne pas éclater encore. Jamais je n'ai été si mal à mon aise... Est-ce donc là le fruit que l'on devrait retirer d'une bonne action? Ah! si l'on savait ce que j'ai fait! certainement on ne se moquerait pas de moi, mais on ne doit point dire ces choses-là.

Le lendemain de cet événement, pendant que je travaille dans ma chambre, j'entends doucement ouvrir ma porte, et mademoiselle Lucile paraît devant moi. Son premier soin en entrant est de jeter des regards curieux autour d'elle: sans doute elle cherche où j'ai placé mon emplette, mais je l'ai cachée sous mon lit.

Mademoiselle Lucile vient à moi d'un air mystérieux:--Mon petit André, il faut que vous me rendiez un service.--Un service! mademoiselle... Oh! parlez, tout ce qui dépendra de moi...--Je connais votre obligeance, et je suis bien sûre que vous ne me refuserez pas. D'ailleurs ce sont de ces services que l'on se rend réciproquement entre amis.--Qu'est-ce donc, mademoiselle?--Vous devez avoir de l'argent, André; car vous m'avez encore dit dernièrement que vous amassiez pour faire un présent à votre bonne amie Manette... et, à coup sûr, vous n'avez pas tout dépensé en seringue...

Mademoiselle Lucile recommence à rire comme hier; moi, je deviens rouge et embarrassé: je m'aperçois d'ailleurs qu'elle m'examine avec attention; je balbutie enfin:--Pourquoi cela, mademoiselle?

--C'est que je veux acheter quelque chose de fort joli, mais c'est un peu cher, et il me manque vingt francs: voulez-vous me les prêter, André, pour quinze jours seulement?... cela ne vous contrariera pas?--Mademoiselle, je le voudrais bien, mais...--Eh bien! mais... parlez donc?...--Je ne peux pas...--Vous ne pouvez pas?.... Comment, monsieur André, vous n'avez pas assez de confiance en moi pour me prêter cette somme?... Ah! fi! monsieur, c'est mal d'être aussi méfiant!--Ah! mademoiselle! pouvez-vous penser cela!... Si j'avais de l'argent, tout serait à votre service...--Si vous en aviez!... quoi!... vous n'en avez plus?--Non, mademoiselle, je l'ai dépensé...--Dépensé... Vous avez donc fait un beau cadeau à votre soeur?...

Je prononce bien bas:--Oui, mademoiselle... il m'en coûte de mentir; mais dire que j'ai tout donné pour les malheureux, cela serait ôter le mérite du bienfait; d'ailleurs Rossignol m'a recommandé le secret. Cependant Lucile ne semble pas convaincue; je l'entends murmurer:--Ce n'est pas clair... Il y a quelque chose là-dessous... je le découvrirai. Et elle s'éloigne en me disant:--Adieu, monsieur André; je n'aurais pas cru que vous eussiez déjà des secrets.

Au bout de quelque temps, je m'aperçois qu'on veut s'assurer où je vais quand je sors. Si je reste plus longtemps chez Bernard, on s'informe si je suis allé ailleurs; il me semble enfin que l'on surveille ma conduite. Je ne fais point de mal, je ne crains point qu'on connaisse mes actions. Cependant, je vois avec peine que la jeune femme de chambre ne me témoigne plus la même amitié, il règne maintenant dans ses discours quelque chose d'ironique, et souvent je l'aperçois à l'instant où je l'attends le moins, qui semble me guetter et vouloir épier mes moindres actions.

Grâce à la générosité de madame, je pourrai bientôt faire à Manette ce présent projeté depuis si longtemps. Je n'ai pas vu Rossignol; il est vrai que M. Dermilly est absent depuis deux mois, et je n'ai pas été depuis ce temps dans son quartier. Encore quelques jours, et je recevrai ce que ma protectrice me donne tous les mois; cela me fera six louis, car il y a bientôt quatre mois que j'ai donné tout ce que j'avais. J'attends avec impatience ce moment pour réaliser enfin mon projet.

Mais Rossignol n'avait point, comme on le pense bien, été porter à des infortunés l'argent qu'il avait reçu de moi, et mes économies avaient servi au beau modèle pour aller faire belle jambe dans les guinguettes et mener ses conquêtes dans des cabinets particuliers. Jamais Rossignol n'avait possédé plus d'un louis à la fois; quand il se vit deux cents francs dans la poche, il se crut électeur du grand collège. Cependant, s'étant un peu calmé, il commença par examiner ses vêtements: son habit, couvert de taches d'huile, ne convenait plus à un richard; il en avait un autre dans un certain endroit, où on le lui rendit moyennant quinze francs; Rossignol fit ensuite l'emplette d'une paire d'escarpins enjolivés de larges rosettes; puis il acheta un beau foulard rouge qu'il mit autour de son cou, et dont les bouts fort grands furent étalés avec art sur sa poitrine, afin de cacher une chemise qui semblait plutôt appartenir à un serrurier qu'à un milord.

Tous ces achats faits, Rossignol recompta son argent; il ne lui restait plus que sept louis. Il sentit qu'il était temps de s'arrêter, et qu'il ne fallait pas mettre tout à sa toilette. Son pantalon, serré par le bas, avait reçu des accrocs qui avaient nécessité quelques reprises, lesquelles n'étaient point _perdues_; mais, en examinant cette partie de son vêtement, Rossignol se disait:--Ce ne sera pas sur les reprises que les belles attacheront leurs regards. Son gilet à larges raies était usé du haut; il replia le collet en dedans, et en fit un gilet à châle; son chapeau était la partie la plus maltraitée de son costume, mais il pensa qu'en le posant un peu plus de côté, ce qui devait ajouter à l'expression agaçante de sa physionomie, on ne remarquerait pas que les bords étaient usés et que le fond ne tenait plus.

Ayant ainsi fait la revue de son costume, Rossignol ne voit pas dans la capitale d'homme qui puisse lui être comparé pour la tournure, les formes et l'élégance; d'une main faisant tourner sa grosse canne, de l'autre faisant sonner ses écus, et le menton enfoncé dans le foulard qui lui monte jusqu'à la bouche, il se lance dans les plaisirs, mène ses belles à l'Ile d'Amour et à Kokoli, et devient pendant trois semaines l'homme à bonnes fortunes de la Courtille et de Charonne.

Mais sept louis ne durent pas longtemps lorsqu'on tranche du grand seigneur. Rossignol vient de dépenser son dernier écu, et il voit avec effroi le moment où il faudra aller poser pendant huit heures pour cent sous, ce qui est beaucoup moins agréable que de valser ou de danser la course. Quand on a pendant trois semaines vécu dans les plaisirs, le travail semble encore plus pénible; d'ailleurs Rossignol a toujours été paresseux. Il reporte son habit en dépôt, et avec le produit prolonge encore le temps de sa grandeur; mais, cet argent dépensé, il n'a plus rien avec quoi il puisse en faire, et depuis qu'il a pris à sa femme le meuble utile qu'elle avait cru à l'abri de sa rapacité, madame Rossignol ne laisse chez elle aucun objet dont son époux puisse tirer parti.

Il faut donc se décider à faire encore ou le Grec ou le Romain. Mais le souvenir de ses plaisirs passés trouble le modèle, et ne lui permet plus de bien poser. Les peintres se plaignent de son peu de tranquillité, et Rossignol dit qu'il a des inquiétudes dans les jambes quand la pensée de la vie délicieuse qu'il a menée lui arrache un mouvement de dépit.