André le Savoyard

Part 14

Chapter 144,063 wordsPublic domain

--Il faut avouer, monsieur, que vous me procurez des scènes fort agréables, dit la jeune comtesse en prenant sa fille sur ses genoux, tandis que M. de Francornard, un peu troublé par le dégât que son cher César vient de commettre, balbutie en se caressant les jambes:--Madame... sans ce petit garçon, César n'aurait point sauté sur les tasses...--C'est assez, monsieur, laissons ce sujet. C'est cet enfant que j'ai voulu vous présenter. Le reconnaissez-vous, monsieur?--Moi! madame, est-ce que je fais société avec des enfants?--Il n'est point question de société, monsieur; je vous demande si vous vous rappelez avoir vu dernièrement celui-ci?--Non, madame.--C'est lui que vous avez renversé avec votre cabriolet, et blessé assez grièvement.--C'est ce petit garçon?... Non, madame, car je n'ai renversé qu'un petit Savoyard qui m'obsédait et ne voulait pas se ranger.--Cet enfant est ce même Savoyard, il ne vous obsédait que pour vous remettre ce médaillon que vous voyez au cou d'Adolphine, et qu'elle avait perdu en Savoie, dans la chaumière de ce pauvre homme qui vous sauva la vie il y a quatre ans...--En vérité!... Taisez-vous, César.--Et depuis que ce pauvre petit est à Paris il vous a constamment cherché pour vous remettre ce bijou: c'était pour vous le rendre qu'il vous parlait sur le boulevard; vous l'avez bien payé de sa fidélité...--Madame, pouvais-je deviner cela? Il fallait qu'il vînt à moi avec le portrait à la main; alors j'aurais vu que... Mais certainement je ne serai pas moins généreux pour cela... J'ai justement sur moi une pièce de quinze sous... et...--Fi, monsieur!... vous traiteriez le fils comme vous avez récompensé le père; mais c'est moi qui me charge d'acquitter votre dette. Désormais cet enfant habitera cet hôtel ou me suivra lorsque j'irai à la campagne; je l'attache à ma personne.--Ah! j'entends... vous en faites un petit jockey.--Non, monsieur, non, André ne sera point domestique; ce n'est point ainsi que je veux qu'il soit regardé en ces lieux.--Il me semble pourtant qu'un Savoyard...--Est un homme comme un autre, et souvent, par sa probité, sa délicatesse, au-dessus de ceux qui se croient plus que lui.--Madame, c'est fort bien, mais la probité et la délicatesse n'empêchent point de ramoner les cheminées, et je ne vois pas trop ce que vous voulez faire de... Silence, César!--J'en ferai ce qu'il me plaira, monsieur. André sera plus tard mon secrétaire; mais je n'entends pas qu'on regarde comme un domestique le fils de l'homme auquel je dois l'existence d'Adolphine. C'est pour vous prévenir de cela, monsieur, que je vous ai fait mander...--Mais, madame...--Point de mais, monsieur; je me flatte que mes désirs seront respectés par vous. En revanche de l'intérêt que vous témoignerez à cet enfant, je veux bien quelquefois assister à vos dîners de cérémonie.--Quoi! madame, vous daignerez... Et celui d'aujourd'hui?--J'y serai, monsieur...--Ah! madame, combien je suis charmé... César, sautez pour madame la comtesse!...--Eh! non, monsieur, c'est inutile... Ne le faites donc pas bouger...--Voulez-vous qu'il saute pour André, madame?--Non, non, qu'il ne saute pour personne... Vous allez encore lui faire mettre tout en désordre!...--C'est qu'il fait maintenant des choses charmantes!--Je m'en suis aperçue tout à l'heure.--Je vais donner mes ordres pour le troisième service, madame, et j'espère que vous serez satisfaite de ce que j'aurai fait.--Pour tous ces détails je connais votre talent, monsieur le comte.

Jamais la belle Caroline n'avait dit à son époux quelque chose d'aussi agréable. Celui-ci ne se sent pas d'aise; mais en voulant s'avancer pour baiser la main de sa femme, il prend la queue de César sous le pied de sa chaise, et les aboiements du chien font de nouveau peur à Adolphine. M. de Francornard se lève et va s'éloigner, lorsqu'une réflexion le ramène près de sa femme, qu'il aborde d'un air fort tendre, tandis que madame en prend un plus sévère.

--Vous voyez, madame, que je souscris à tout ce qui peut vous être agréable. De votre côté... ne ferez-vous pas aussi quelques efforts pour...--Je vous ai dit, monsieur, que je serai à votre dîner, que voulez-vous de plus?...--Oui, c'est extrêmement aimable, sans doute, mais ce n'est pas à table... que nous causerons... de cet héritier... dont depuis longtemps...--Ah! monsieur, de quoi venez-vous me parler?--Mais, d'une chose fort intéressante... à ce que je crois...--Taisez-vous, monsieur, je vous en prie... Devant ces enfants... se permettre...--Madame, il me semble que je ne dis rien qui puisse alarmer l'innocence... et mon amour... A bas, César, à bas!... Ma tendresse...--Encore! Ah! monsieur, si vous ajoutez un mot, ne comptez pas sur moi à votre dîner.--Allons, madame, cela restera donc encore en suspens... mais je me flatte que bientôt...--Et votre troisième service, monsieur?--Ah! vous avez raison. L'heure se passe, et j'ai encore tant d'affaires!... A tantôt, madame... Suivez-moi, César!

M. le comte fait un profond salut à sa femme et sort suivi de César, qui, pour gagner la porte, a trouvé moyen de passer sur tous les meubles de l'appartement.

Dès que son époux s'est éloigné, ma protectrice me fait signe de la suivre. Nous montons par un escalier qui communique à la cour et à une pièce de son appartement; elle me fait entrer dans une jolie chambre meublée avec goût, en m'annonçant que c'est la mienne. Là, je suis éloigné des domestiques. Mademoiselle Lucile seule à sa chambre en face de la mienne; je pourrai donc être tranquille pour travailler, et venir chez madame la comtesse dès qu'elle me fera demander. Mademoiselle Lucile, promet à madame de veiller sur moi; la jeune femme de chambre paraît fort empressée d'être agréable à sa maîtresse. Je ne dînerai point à l'office; Lucile se charge de me faire apporter mon dîner dans ma chambre. C'est une bonne fille que cette demoiselle Lucile; elle dit à madame que je suis bien gentil, et que c'eût été dommage de me laisser ramoner. Madame lui sourit et lui donne un petit coup sur la joue, puis on me laisse prendre possession de mon nouveau domicile; et madame me dit en me quittant:--Dès demain, André, je t'enverrai les maîtres qui te sont nécessaires; c'est en travaillant bien que tu te montreras digne de ce que je veux faire pour toi.

Lorsque je suis seul, je commence par regarder l'un après l'autre chaque meuble de ma chambre; je suis en admiration devant tous. Je trouve, dans les tiroirs d'une commode, du linge et des vêtements à ma taille, je les essaye les uns après les autres;, sur un petit secrétaire est une jolie bourse en soie dans laquelle il y a de l'argent, devant est un papier avec quelque chose d'écrit. Ah! si je savais lire!... Je n'ose toucher à cette bourse... je ne sais si elle est pour moi; qu'ai-je besoin d'argent chez cette dame, qui me donne plus que le nécessaire? Cependant, je sens que, si j'en avais, je pourrais faire des cadeaux à Manette et lui prouver que je ne l'oublie point.

Ma fenêtre donne sur la cour de l'hôtel, j'y regarde quelques instants; je ne vois passer que des valets, des aides de cuisine: cela ne me semble pas aussi gai que chez Bernard. Je connais déjà par coeur tous les meubles de ma chambre, tous les vêtements de ma commode; je ne sais plus que faire, l'ennui me gagne, je voudrais aller chez mes amis, mais je n'ose sortir sans la permission de madame, et je ne sais comment la lui demander.

Je m'assieds tristement; je songe à Manette: voilà l'heure où, de retour de ma journée, nous dansions ensemble en tapant dans nos mains, et chantions en poussant des cris de joie qui s'entendaient du premier étage. Ici, quel silence!... Sans doute on ne danse et on ne chante jamais.

On ouvre une porte... C'est mademoiselle Lucile, qui tient un panier à la main.

--Eh bien! petit André, que faites-vous là?...

--Rien, mademoiselle...

--Il a l'air triste!... Il s'ennuie!... Ce pauvre garçon, il est encore tout surpris de son changement de situation!... Mais on s'habitue à tout. D'abord un hôtel ne paraît pas aussi gai que sa demeure, où sans doute on faisait le diable avec ses camarades?...

--Mais, mademoiselle, je viens de chez M. Dermilly; et je ne faisais pas le diable, puisque j'étais malade.

Au nom de M. Dermilly, je vois la jeune femme de chambre sourire avec malice. Puis elle m'engage à lui raconter mon histoire, car mademoiselle Lucile est un peu curieuse. Je ne demande pas mieux que de causer: elle m'écoute avec attention, ne m'interrompant que pour s'écrier de temps à autre:

--Ce pauvre André!... ce pauvre Pierre!... Venir à pied de si loin!... et se perdre en arrivant!... C'est un brave homme que ce porteur d'eau; et M. le comte qui manque de l'écraser parce qu'il voulait lui rendre le portrait de madame!...

J'ai fini, et je demande à mademoiselle Lucile si M. Dermilly viendra me voir à l'hôtel, si je pourrai sortir et rentrer quand je voudrai.

--Sans doute, si madame le permet; excepté le soir, cependant, car, à votre âge, petit André, on ne doit pas sortir seul.

--Oh! je ne me perdrai pas!... je connais bien Paris. D'ailleurs, je n'irai que chez le père Bernard et M. Dermilly.

--Oh! pour celui-ci, vous le verrez à l'hôtel: il a presque toujours à peindre pour madame. Elle a déjà fait faire son portrait et celui de sa fille de toutes les grandeurs. M. Dermilly donne par amitié des leçons de dessin à mademoiselle Adolphine, qui l'appelle son bon ami. Autrefois il venait plus souvent... Mais il y a de si méchantes langues!... Madame se sera peut-être aperçue que cela faisait jaser... Et madame tient à sa réputation... Quand on a une fille qui grandit... Malgré cela, M. Dermilly vient encore assez souvent à l'hôtel. Cependant, je crois qu'il est un peu brouillé avec M. le comte parce qu'il a refusé de lui faire le portrait de son chien, de ce vilain César, qui est si méchant!... A propos! moi qui oubliais de lui donner son dîner que je lui apporte. Ici, on ne dîne qu'à six heures; mais madame a pensé que vous deviez avoir faim, et je me suis chargée de tout... Tenez, mangez, petit.

Mademoiselle Lucile a garni une table de tout plein de bonnes choses.--Comment! c'est pour moi tout cela? lui dis-je.--Sans doute.--Mais il y en a beaucoup trop.--Eh non, non! Oh! j'aurai bien soin de vous. Après madame, je suis presque la maîtresse dans cet hôtel. Dès que je demande quelque chose, c'est à qui s'empressera de m'obéir. Le cuisinier se mettrait en quatre pour moi; le sommelier ne me regarde qu'en soupirant; tous les laquais sont mes serviteurs; M. Champagne me fait la cour; il n'y a pas jusqu'à M. le comte qui ne fasse sauter son chien pour moi en faisant avec son oeil une grimace si drôle! Ah! le vieux fou!

Pendant que mademoiselle Lucile bavarde, je me bourre des friandises dont elle a chargé ma table; tout cela est délicieux, et je ne puis m'empêcher de répéter souvent:--Ah! si Pierre était avec moi, comme il se régalerait!

--Il a bon coeur, ce petit André, dit mademoiselle Lucile en me donnant une légère tape sur la joue... C'est bien, cela: nous en ferons quelque chose... Ah! mon Dieu! et moi qui oublie que madame m'attend pour s'habiller... Cela l'ennuie de paraître à ce dîner, mais elle l'a promis. C'est pourtant bien amusant d'être à table la reine du repas; car tous les hommes lui rendent hommage: c'est à qui fera l'aimable, le galant!... Ah! Dieu! que j'aimerais cela, moi!... Et madame n'y prend pas garde: elle soupire après le moment où elle sera seule avec sa fille. Moi, je regarde tout le monde à table à travers un oeil-de-boeuf; j'examine les figures, je ris des mines de l'un, des singeries de l'autre... Oh! c'est amusant; mais madame m'attend... Adieu, André...--Est-ce que je ne puis pas aller jouer avec mademoiselle Adolphine?--Oh! elle va dîner avec sa mère; est-ce que madame s'en sépare jamais!... Regardez à votre fenêtre, vous verrez arriver tout le monde, vous verrez des figures bien originales: cela vous amusera. C'est dommage qu'il ne vienne pas de dames: on verrait des toilettes; mais comme madame ne veut aller dans aucune société, alors les dames ne viennent pas chez elle. Les hommes, c'est différent, ça vient toujours, ce n'est plus la même cérémonie!... Ah! mon Dieu, madame m'attend!

Lucile va s'en aller, je l'arrête pour la prier de me lire ce qu'il y a sur le papier attaché après la jolie bourse.

--Vous ne savez donc pas lire, André?

--Non mademoiselle...

--Il faut apprendre bien vite, mon ami: ne pas savoir lire!... fi! c'est honteux. Et puis, plus tard, quand on veut écrire à sa bonne amie...

--Oh! la mienne ne sait pas lire, non plus...

--Comment, André, est-ce que vous avez déjà une bonne amie?

--Est-ce que ce n'est pas notre mère, mademoiselle, qui est notre bonne amie?

--Si, André, si... c'est... Ah! que je suis bête aussi d'aller lui parler de ça!... Voyons ce qu'il y a sur le papier: _Pour André, pour ses menus plaisirs_; cela veut dire que la bourse est pour vous, que vous pouvez disposer à votre gré de ce qui est dedans.

--Quoi! tout cela?

--Oh! madame est généreuse!... Voyons ce qu'il y a dedans: Vingt... trente... trente-six francs... c'est bien gentil! Avec trente-six francs on a bien des choses!

--Mais je n'ai besoin de rien, mademoiselle.

--Alors on met de côté, on amasse, et il vient un temps où l'on est bien aise de trouver cela: c'est ce que je fais, moi. Je pourrais m'acheter mille choses, mais je ne suis point coquette; il est vrai que madame me donne toutes ses robes et ses bonnets. Je ne suis pas si grande que madame, mais j'ai plus de hanches. Voilà une robe qu'elle n'a portée que trois fois. Elle la trouvait vilaine... moi, je n'ai pas voulu dire le contraire; mais n'est-il pas vrai, André, qu'elle est fort jolie, cette robe-là, et qu'elle me va très-bien?... Ah! mon Dieu! et madame qui m'attend!... et voilà qu'il est six heures!... Adieu, petit André; si j'ai le temps, je reviendrai causer avec vous.

Mademoiselle Lucile est partie cette fois. J'ai fini de dîner; le bruit des carrosses m'attire à la fenêtre: je vois entrer de belles voitures dans la cour de l'hôtel; des messieurs en descendent, mais ils sont presque tous en noir, et je ne vois rien d'amusant sur leurs figures. Il se fait beaucoup de mouvement dans l'hôtel; on allume des lampions qu'on place dans la cour. Les valets vont et viennent: les uns portent des plats, les autres des bouteilles; ceux-ci jurent, les autres rient. Après avoir regardé quelques instants ce tableau, je quitte ma fenêtre, et, comme j'ai contracté chez Bernard l'habitude de me coucher de bonne heure, je me mets au lit au moment où les habitants de l'hôtel commencent à dîner.

CHAPITRE XV

ESPIÈGLERIES DE M. ROSSIGNOL.

Quand je m'éveille, le plus profond silence règne encore dans l'hôtel; cependant il fait grand jour. Je me lève, je regarde à ma fenêtre, je n'aperçois personne... Tout paraît calme, tranquille dans la maison. J'ai bien envie d'aller chez Bernard; je ne les ai pas vus hier; je suis sûr que Manette est fâchée contre moi; madame m'a dit que j'étais libre d'aller voir mes bons amis: je n'y tiens plus, je veux courir chez le porteur d'eau.

Je sors de ma chambre, je descends un étage, puis un second, et me voilà dans la cour. Je ne rencontre personne, je n'aperçois pas un seul domestique. Comme on dort tard dans cette maison! Mais la porte cochère est fermée, et le portier est encore barricadé chez lui. Ah! mon Dieu! comment vais-je faire?... Je voudrais cependant bien sortir!... Je me promène de long en large dans cette grande cour; je regarde aux fenêtres... pas une ne s'ouvre; je tousse légèrement en passant contre la demeure du portier; puis je me hasarde à frapper un petit coup au carreau, puis un second... mais on ne me répond pas.

Il faut donc retourner dans ma chambre!... Je trouve cet hôtel bien triste, car il me semble que je suis privé de ma liberté. Ces gens-là sont capables de dormir encore deux ou trois heures! et pendant ce temps-là je serais si heureux près de ma soeur! Mais il faut renoncer à la voir maintenant. Je remonte mon escalier; arrivé sur mon carré, je m'arrête devant une porte qui fait face à la mienne..... Je me rappelle que madame m'a dit que mademoiselle Lucile logeait là.

La jeune femme de chambre est si bonne pour moi, qu'il me vient à l'idée de m'adresser à elle pour avoir les moyens de sortir. Je me rappelle qu'elle m'a dit qu'après madame elle était la maîtresse de la maison. On est plus courageux près d'une jolie femme; elles ont quelque chose de si aimable, de si séduisant, cela vous entraîne!... Probablement que j'éprouve déjà cette douce influence, car je frappe sans hésiter à la porte de mademoiselle Lucile.

Les jeune filles ont le sommeil léger. Bientôt j'entends que l'on approche; puis on demande:--Qui est-ce qui frappe?--C'est moi, mademoiselle... c'est André...--Comment! déjà levé, André?... Mais tu es fou d'être si matinal: il n'est pas six heures; on ne se lève qu'à huit dans cette maison, et les maîtres qu'à neuf. Que veux-tu donc faire de si bonne heure?--Ah! mademoiselle je voudrais bien aller chez le père Bernard; il y a longtemps que Manette et lui sont levés...--Eh bien! qui t'en empêche?--Mademoiselle, c'est que la porte cochère est fermée, le portier dort; j'ai pourtant frappé deux fois à son carreau. Je ne sais comment faire... Ah! que vous seriez bonne de me faire ouvrir!...--Mon Dieu! quand ces enfants veulent quelque chose... Je dormais si bien... Allons, attendez!... je ne puis pas vous ouvrir en chemise.--J'attendrai, mademoiselle.

Lucile est vive: au bout de deux minutes elle ouvre sa porte, elle a passé un petit jupon, une camisole garnie, et mis sur sa tête un joli fichu de soie. Quoique je n'aie que onze ans et demi, la vue de la jeune femme de chambre dans ce simple négligé, qui la rend plus piquante, me trouble et me fait rougir sans que je sache pourquoi. Mademoiselle Lucile n'a que dix-huit ans; elle est bien faite, elle a des formes un peu prononcées; mais sa jambe est fine et son pied mignon; ses yeux sont vifs et malins, son nez est retroussé, sa bouche fraîche: ce n'est point une beauté, mais c'est un joli minois de fantaisie, capable d'en faire naître beaucoup: enfin elle a de ces tournures de grisette qui font envie à beaucoup de grandes dames et qui détournent maints honnêtes gens de leur chemin.

Je reste tout honteux et les yeux baissés devant mademoiselle Lucile. Elle sourit de mon air gauche et embarrassé, je crois qu'elle en devine la cause; puis elle passe lestement devant moi et descend légèrement l'escalier en me disant:--Eh bien! venez donc, petit André; à quoi pense-t-il là?

Je ne pensais pas, j'étais bien aise sans savoir de quoi. Sa voix me tire de cette espèce d'engourdissement, je la suis. Arrivés près de la loge du portier, elle me montre un cordon:--C'est cela qu'il faut tirer, me dit-elle, quand on veut qu'il nous ouvre la porte. En effet, elle a tiré cette sonnette qui répond chez le portier, et au bout d'un moment la porte cochère s'ouvre. Ah! que je suis content de me voir dans la rue.--Ne soyez pas trop longtemps! me crie Lucile. Je ne l'écoute pas... Je suis déjà loin.

En fort peu de temps, j'arrive chez Bernard; le bon Auvergnat tâchait de consoler sa fille, qui, ne m'ayant pas vu la veille, pensait déjà qu'elle ne me reverrait plus. Ma présence ramène la joie dans leur demeure; je leur conte tout ce qui m'est arrivé, tout ce que j'ai fait depuis la veille.--Sois bien sage, bien obéissant, me dit le porteur d'eau; sois digne des bontés de cette grande dame, et puisque te voilà dans le chemin de la fortune, suis le filet de l'eau, mon garçon, il n'y a plus qu'à se laisser aller.

Le père Bernard va à son ouvrage; mais je puis rester jusqu'à neuf heures avec Manette. Que ce temps nous paraît court! Ma pauvre soeur est si contente d'être avec moi!--Si tu deviens un gros monsieur, me dit-elle, tu ne nous oublieras pas, André? et tu nous aimeras toujours?

Je promets à Manette de venir la voir tous les matins; cette assurance lui rend un peu de gaieté, et je la laisse moins triste. Il me semble que je dois aussi aller chez celui qui s'est montré si bon pour moi, et je me rends chez M. Dermilly.

--Je t'attendais, me dit-il. Viens me voir les jours où je n'irai point à l'hôtel. Je lui parle de ma protectrice, de ses bontés pour moi; il paraît prendre beaucoup de plaisir à m'entendre parler de madame; c'est bien naturel, elle est si bonne!

De retour à l'hôtel, je m'aperçois que les domestiques me regardent du coin de l'oeil; puis je les entends chuchoter entre eux:--C'est le protégé de madame. Et ils me saluent très-humblement; ils paraissent surpris de ce que je leur rends leurs politesses; est-ce qu'on ne rend pas les saluts quand on est bien mis?

Madame me fait demander; je lui conte tout ce que j'ai fait. Quand je viens à parler de ma visite chez M. Dermilly, elle me fait répéter tout ce qu'il m'a dit, puis m'engage à aller le voir souvent. Je veux remercier madame pour la bourse dont elle m'a fait présent.--Fais-en bon usage, André, me dit-elle, et tous les mois tu en recevras autant.

On me règle l'emploi de ma journée: jusqu'à quatre heures, je dois travailler dans ma chambre, où mes maîtres se rendront; puis je descendrai chez madame jusqu'à l'heure du dîner; et le soir, j'y retournerai encore jouer avec mademoiselle Adolphine, à moins que madame ne sorte ou n'ait du monde.

Les premiers jours qui suivent ce changement d'existence me semblent bien longs, bien monotones; ce travail sédentaire est si nouveau pour moi! Mais bientôt le désir de mériter les bontés de ma bienfaitrice me fait surmonter les dégoûts de mes premières études; je veux, à force d'application, lui prouver que je suis digne de ses bienfaits. Au bout de quelque temps je trouve dans ce que l'on m'apprend des jouissances nouvelles; mon esprit s'ouvre à d'autres lumières: mon jugement se forme, mes idées semblent s'agrandir; je commence à éprouver les doux fruits du travail: plus j'étudie, plus je sens le prix de l'éducation.

Madame la comtesse est si bonne, elle voit mes progrès avec tant de plaisir, que cela redouble mon désir de bien faire. M. Dermilly m'encourage aussi; il prétend que je fais ce que je veux. Et la petite Adolphine, en causant avec moi, n'entend plus dans mon langage ces fautes grossières que je devais faire autrefois, et dont cependant je ne l'ai jamais vue se moquer. Aussi bonne que sa mère; au récit de l'infortune d'un malheureux; ses yeux se remplissent de larmes; elle ne se console point qu'on ne lui ait promis de le secourir. Elle me nomme son petit André. Quand elle n'a pas bien fait quelque chose, on lui dit:

--André ne descendra pas jouer avec toi, et aussitôt l'aimable enfant s'efforce de contenter ses maîtres.

Presque tous les matins je me rends chez le père Bernard. Si l'éducation change mes manières et mon langage, je sens bien que mon coeur ne changera pas. Mes bons amis me sont toujours aussi chers. Manette me dit en soupirant:--On fait de toi un beau monsieur... Quand tu auras beaucoup d'esprit, tu nous trouveras bien bêtes!... J'embrasse ma soeur, et je tâche de lui faire comprendre que l'esprit et la sensibilité sont deux choses que la fortune ne peut ni ôter ni donner.

Il y à six mois que je suis dans l'hôtel de M. le comte; et, depuis le jour de mon arrivée, je ne l'ai revu qu'une seule fois; il a jeté sur moi un regard dédaigneux; je l'ai entendu murmurer entre ses dents:--C'est le petit Savoyard. Puis, il a caressé son chien. Que je sois heureux de ne point le voir plus souvent! Mais quand il se rend chez madame, ce qui est fort rare, les aboiements de César m'avertissent, et je me sauve bien vite dans ma chambre.