André le Savoyard

Part 13

Chapter 133,448 wordsPublic domain

Le lendemain je m'éveille dès la pointe du jour; je m'habille, je veux aller chez le porteur d'eau. Thérèse n'entend pas que je sorte seul; je la supplie de me laisser aller et de ne point éveiller M. Dermilly: mais elle ne m'écoute pas; et bientôt son maître arrive; il conçoit mon impatience, et veut m'accompagner chez Bernard; il dit qu'il a à lui parler, j'ai bien peur qu'il ne m'empêche d'aller aussi vite que je voudrais. Mais en bas nous trouvons un cabriolet et il me fait monter dedans. Oh! comme je serais content d'aller en cabriolet si la bourse que je porte ne m'occupait pas entièrement!

Enfin nous sommes devant la demeure du porteur d'eau! Je monte rapidement les six étages, sans regarder si M. Dermilly me suit. Me voilà devant la porte, qui est entr'ouverte; je la pousse, j'entre brusquement. Manette me voit, elle fait un cri, lâche un poêlon plein de lait qu'elle tenait à la main, et saute à mon cou en s'écriant:--C'est lui, c'est lui, mon père! c'est André, il est revenu!...

Chère Manette!... comme elle m'aime!... et Bernard vient m'embrasser aussi. Je tire la bourse de ma poche, je la lui donne en lui disant:--C'est pour ma mère, c'est de l'or... C'est cette dame qui me l'a donné... vous savez bien la dame du portrait... Oh! qu'elle est bonne!... Envoyez ça tout de suite, père Bernard; oh! je vous en prie... et dites-lui qu'elle n'a plus besoin de travailler.

Bernard ouvre de grands yeux en regardant la bourse; il ne comprend pas d'où cela vient; il ne sait de quelle dame je veux lui parler; et Manette, sans s'embarrasser de la bourse, continue à sauter sur les débris du poêlon en répétant:--Il est revenu!... Il va rester avec nous!

Mais tout à coup M. Dermilly paraît; alors la scène change, car il s'empresse d'expliquer au père Bernard d'où me vient cette bourse, et Manette ne saute plus, parce qu'elle commence à deviner que je ne suis pas venu pour rester tout à fait.

Quand Manette apprend que je vais habiter l'hôtel de M. le comte de Francornard, elle s'écrie:

--Mon Dieu! mais on veut donc en faire un prince?

--Non, mon enfant, lui dit M. Dermilly, on veut qu'il vous aime toujours, et, si la fortune lui sourit, qu'il soit digne de ses faveurs.

Le père Bernard me promet d'envoyer, dès le jour même, l'argent à ma mère par quelqu'un qui se rend en Savoie. Je suis content, j'embrasse le bon porteur d'eau et sa fille, je jure de venir les voir souvent. M. Dermilly leur promet de veiller sur moi, et je m'éloigne de cette maison où se sont écoulées si rapidement les premières années de mon séjour à Paris.

Il est arrivé ce jour où je dois aller habiter un hôtel. Comment supporterai-je ce changement de situation, cette nouvelle manière de vivre? Mais on se fait à tout: je suis déjà habitué à ces beaux habits, que je porte depuis deux jours, et je ne me sens plus gêné dedans.

Cette dame vient avec sa fille; on me témoigne autant d'amitié, autant d'intérêt.--Tout est arrangé, dit-elle à M. Dermilly, je lui ai fait préparer une jolie petite chambre au-dessus de mon appartement; il sera près de moi, et je pourrai le voir tant que je voudrai.--Et M. le comte?--Qu'il dise ce qu'il voudra, vous savez que cela m'est fort indifférent, et que je n'en ferai pas moins ma volonté. N'est-il pas trop heureux maintenant que j'habite le même hôtel que lui pendant une partie de l'année!... Mais les soins qu'exige l'éducation de ma fille ne me permettent plus de voyager comme autrefois. Chère Adolphine! pour toi je puis supporter toutes les privations!... Je n'ai pas encore parlé d'André à M. le comte; je le lui présenterai ce matin. Il le regardera un moment, puis n'y pensera plus; vous savez bien que son cuisinier et son chien l'occupent entièrement. Allons, André, dites adieu à M. Dermilly, à Thérèse: nous allons partir. Adolphine, nous emmenons André, il va habiter avec nous, en seras-tu contente?

--Oui, maman, dit la petite fille, si tu l'aimes, je l'aimerai bien aussi.

Mes préparatifs sont bientôt faits: je veux prendra mes vieux habits, mais Thérèse se charge, de les faire porter chez le père Bernard. M. Dermilly m'a acheté un joli chapeau, que je mets sur ma tête en faisant un peu la grimace, parce que cela me serre plus que mon petit bonnet; mais il faut bien souffrir pour être à la mode.

J'embrasse M. Dermilly, et je descends avec madame la comtesse et sa fille. J'aperçois en bas une belle voiture et des laquais en livrée qui attendent ma protectrice: ils ouvrent la portière avec fracas, et s'empressent de lui présenter la main après avoir fait monter la petite Adolphine.

--Monte, André! me dit la jeune comtesse en me prenant le bras. J'étais incertain si c'était derrière ou dedans que je devais monter. Je me sens poussé, je monte: me voilà dans la voiture, qui part comme le vent. La belle dame m'accable de bontés, et la jolie Adolphine me dit en souriant:--N'est-ce pas, André, que c'est amusant d'être en voiture?

Je ne sais que répondre; je suis tout étourdi de me trouver là... Le bruit de la voiture, toutes ces maisons, que je vois fuir devant moi, m'ôtent presque la faculté de parler. Ma bienfaitrice sourit de mon étonnement, qui redouble lorsque je vois la voiture entrer dans une maison magnifique et s'arrêter dans une vaste cour.

On ouvre la portière; un valet me donne la main pour descendre... la main... à moi!... Je le remercie, et je lui ôte mon chapeau. Je jette les yeux autour de moi:--Voilà donc l'hôtel que je vais habiter! Quelle différence d'avec la maison du père Bernard! Mais ici serai-je aussi heureux que chez le porteur d'eau?...

CHAPITRE XIV

LE SECOND SERVICE.--LA FEMME DE CHAMBRE.

Ma protectrice monte avec sa fille un grand escalier; elle me fait signe de la suivre: j'avance mon chapeau à la main; nous entrons au premier dans un superbe appartement, nous traversons plusieurs pièces meublées avec magnificence, et ce n'est qu'en tremblant que je me décide à marcher sur les beaux tapis qui couvrent le parquet, tandis que la jeune Adolphine court dessus sans y faire attention. C'était fort joli chez M. Dermilly; mais ici c'est bien plus beau: de tous côtés des glaces, des pendules, des candélabres, des vases de fleurs, des lustres attachés aux boiseries, des globes d'albâtre pendus au plafond. Mon Dieu! si Manette voyait tout cela, c'est pour le coup qu'elle dirait que l'on veut faire de moi un seigneur!

Madame la comtesse s'est arrêtée dans une pièce charmante, où une jeune femme est venue lui prendre son châle et son chapeau. Comme on est poli dans ces beaux hôtels! on ne se parle qu'en s'inclinant.--Lucile, dit la mère d'Adolphine à la jeune femme qui est devant elle et semble attendre ses ordres, allez dire à M. le comte que je désire lui parler un moment.

Mademoiselle Lucile s'éloigne: c'est la femme de chambre de madame. La petite Adolphine est déjà occupée avec une superbe poupée; je reste debout dans le milieu de la chambre, tournant mon chapeau dans mes mains, et les yeux fixés sur le tapis.

La jeune dame me regarde en souriant:--Te plairas-tu ici, André? me dit-elle en me faisant signe de m'asseoir et en ayant la bonté d'ôter de mes mains ce chapeau dont je ne sais que faire.--Ah! madame, sans doute... Mais vous me laisserez toujours aller voir le père Bernard?--Oui, mon ami, je ne veux pas te priver de ta liberté! je sais trop qu'il n'y a point de richesses, point d'honneurs qui vaillent le plaisir de voir ceux que l'on aime... Ah! si l'on m'avait laissée maîtresse de mon sort, ce n'est point dans ce brillant hôtel que j'aurais cherché le bonheur!...

Ma protectrice soupire; je vois un nuage de tristesse obscurcir ses yeux: mais bientôt elle embrasse sa fille et me sourit de nouveau.--André, je te conduirai tout à l'heure dans la chambre qui t'est destinée; mais auparavant il faut que je te présente à M. le comte: cette entrevue passée, tu n'auras probablement que fort rarement l'occasion de le voir. Et pour tout ce que tu désireras ici, c'est toujours à moi ou à Lucile que tu devras t'adresser.

Je promets à madame de faire tout ce qu'elle me dira; mais je voudrais déjà que ma présentation fût terminée, car je crains que M. le comte ne me traite pas aussi bien que sa femme.

M. de Francornard était alors dans son cabinet tenant conseil avec son cuisinier et Champagne, qui, par ses talents, était devenu intendant. M. le comte avait du monde à dîner; il traitait des gens en place, des personnages importants; et pour lui ce n'était point une petite affaire que l'examen du _menu_ et les ordres à donner pour que tout fût digne de ses convives.

Assis dans un vaste fauteuil, la tête couverte d'un bonnet de velours noir, les pieds posés sur un tabouret, d'une main M. le comte caressait un gros chien anglais couché à ses pieds; de l'autre il tenait la liste que venait lui présenter son chef de cuisine, et paraissait méditer profondément.

Devant lui, le gros cuisinier, au nez rouge, au teint animé, au ventre arrondi, se tenait debout le bonnet à la main; un peu plus loin était M. Champagne, qui, beaucoup moins respectueux, s'appuyait de temps à autre sur le fauteuil de son maître.

--Nous disons donc, monsieur le chef: turbot aux huîtres... hors-d'oeuvre... six entrées... Nous avons arrêté ces entrées-là, n'est-il pas vrai?--Oui, monsieur le comte.--Il s'agit maintenant de passer au second service... Ah! ce n'est pas une petite affaire que de traiter des gens dont on peut avoir besoin!--Surtout quand on le fait avec le tact de monsieur le comte, dit Champagne en caressant César, qui fait mine de vouloir le mordre.

--Tu as bien raison, Champagne. Prenons une prise de tabac... cela fait du bien quand on a la tête si occupée... C'est que je ne commande pas un plat sans y mettre de l'intention.--Monsieur le comte en met dans tout.--Par exemple, j'ai à dîner un baron allemand, un préfet, un banquier, un gentleman fort riche, un poëte en faveur, et un officier supérieur en activité, il me faut des mets analogues à mes convives; entendez-vous, monsieur le chef, pas la moindre négligence... je ne la pardonnerais pas!--Monsieur le comte sera satisfait.

--Voyons un peu ce que vous m'offrez pour plat du milieu... Allons, César, allons... taisez-vous... Sultane à la Chantilly... Diable! est-ce assez distingué, ceci?... qu'en penses-tu, Champagne?--Oh!... monsieur le comte, c'est quelque chose de fort présentable: une sultane! peste!... on ne servirait pas mieux au Grand Turc.--Va donc pour la sultane... Taisez-vous, César! Une poularde aux truffes: nous mettrons M. le préfet vis-à-vis... Hein! qu'en dis-tu, Champagne?--Très-judicieusement pensé, monsieur le comte; le fumet des truffes dispose à la bienveillance.--J'ai justement une demande à lui faire... J'attendrai pour cela le second service. Voyons... Deux canards sauvages: je me mettrai en face, parce que deux canards sauvages, cela annonce un chasseur... et tu sais, Champagne, que j'ai blessé trois fois un chevreuil?--C'est vrai, monsieur le comte; et vous auriez certainement fini par le tuer, s'il ne s'était pas avisé de mourir de vieillesse.--Poursuivons. Des navets glacés... nous mettrons cela devant le poëte, pour lui échauffer l'imagination; on dit qu'il travaille dans le genre romantique, et il me semble que des navets glacés, cela doit prêter à quelque chose de vaporeux, de mystérieux... Hein! Champagne?--Comment donc, monsieur, mais c'est une allégorie charmante!... Si j'étais poëte, je voudrais faire cinquante vers sur des navets... c'est un sujet délicieux.--Allons, c'est arrêté; vous entendez, monsieur le chef, des navets glacés dans le genre romantique... Avez-vous dans votre cuisine quelque marmiton un peu adroit dans ce genre-là?--Monsieur le comte, j'ai deux marmitons de Paris et un de Nogent; mais je n'en ai point de romantique.--Alors, vous les glacerez vous-même... Silence, César! ce drôle-là veut toujours me couper la parole. Un plumpudding!... oh! cela, devant le gentleman, cela va sans dire... Surtout faites-le bien gros, monsieur le chef; car au dernier dîner, où j'avais un milord, on lui a présenté le plat pour en servir, et il l'a mis devant lui sans en offrir à personne: il faut tâcher que ces choses-là n'arrivent plus.--Je le ferai double, monsieur le comte.--Faites-le triple, afin que je sois tranquille. Des choux-fleurs à la sauce... Nous les placerons auprès de mon baron; les Allemands aiment la choucroute, donc ils doivent aimer les choux-fleurs... hein, Champagne! est-ce raisonner, ceci?--Monsieur le comte tire des conséquences d'une justesse!... Il faut être profond diplomate pour avoir de ces idées-là.--Oui, Champagne, cela est très-nécessaire pour ordonner un dîner; il me faut encore deux plats... Des cardons à la moelle... ceci devant le militaire: la moelle, allégorie du nerf, de la vigueur, du courage: cela convient aux guerriers... n'est-ce pas, Champagne?--Parfaitement, monsieur le comte; car, pour se battre, il faut avoir de la moelle dans les os, le mets est donc placé avec discernement.--Reste mon banquier: c'est un jeune homme, un peu petit-maître, qui joue beaucoup à l'écarté: placez devant lui des éperlans, et séparez-les de trois en trois afin qu'ils lui annoncent la vole et le roi.--Oh! pour le coup, monsieur le comte, voilà une idée de génie! et je me donne au diable si j'aurais jamais trouvé cela.

Dans ce moment, mademoiselle Lucile ouvre la porte du cabinet de M. Francornard pour remplir le message dont l'a chargée sa maîtresse.

Qui vient là? s'écrie monsieur le comte en colère pendant que César mêle ses aboiements à la voix de son maître. J'ai défendu que l'on vînt me déranger... J'ai dit que je n'y étais pour personne... Pourquoi La Fleur laisse-t-il pénétrer jusqu'à moi?

--Monsieur, c'est mademoiselle Lucile, dit Champagne d'un ton gracieux et en souriant à la jeune femme de chambre, qui entre dans le cabinet sans paraître faire attention à la colère de M. le comte.

--Mademoiselle Lucile, dit d'un ton plus doux M. de Francornard en levant la tête pour regarder la jeune fille, à laquelle il fait une grimace qu'il croit ressembler à un sourire... Allons, silence! César... Taisez-vous... et sautez pour Lucile... Sautez, drôle, et plus haut encore!

César, après beaucoup de façons, se lance enfin par-dessus la canne que son maître tient en l'air; puis, après avoir fait son tour, va sauter sur le ventre du cuisinier, qui a beaucoup de peine à garantir son nez des dents de César: ce qui divertit longtemps M. le comte. Mais mademoiselle Lucile, peu sensible à la galanterie du maître, fait signe à Champagne, qui représente à M. le comte que sans doute la femme de chambre n'est pas venue seulement pour voir les gentillesses de César.

--Et moi qui ai encore mon dessert à ordonner! s'écrie M. de Francornard. Voyons, Lucile, qui vous amène? Parlez, je suis en affaire, je n'ai pas un instant à moi.--Monsieur, je viens de la part de madame, qui désire vous parler un moment.--Madame la comtesse veut me voir! dit M. de Francornard en ouvrant son oeil avec les signes du plus grand étonnement. Je vais me rendre chez elle... J'y serai dans un moment, mademoiselle.

Lucile s'éloigne, M. le comte dit au chef d'aller attendre qu'il le fasse appeler, pour s'occuper du troisième service, puis il sonne un valet de chambre pour se faire habiller; et, pendant qu'on fait sa toilette, il s'entretient avec Champagne, son confident habituel.

--Que penses-tu de cela, Champagne? madame la comtesse qui me fait prier de passer chez elle!--C'est que probablement madame a quelque chose à dire à Monsieur.--Je le présume aussi; mais depuis neuf ans que nous sommes mariés, voilà la première fois que ma femme a quelque chose à me dire.--Il y a commencement à tout, monsieur.--Oui, mais j'aurais bien voulu que ce commencement n'arrivât pas si tard!... car enfin, tu sais, Champagne, le désir que j'avais d'avoir un héritier de mon nom!...--Est-ce que monsieur le comte n'a pas toujours ce désir-là?--Si fait; oh! pour le désir... je l'ai toujours... Tu sais que, pendant les premières années de mon hymen, madame la comtesse voyageait sans cesse, et que nous nous rencontrions fort peu.--Je m'en souviens parfaitement, monsieur, ainsi que du voyage que nous fîmes en Savoie, où nous manquâmes d'être engloutis dans un précipice avec mademoiselle votre fille... Par Dieu! j'ai eu assez peur!...--Oui, et tu as fait la gaucherie de conter cela à tout le monde en arrivant ici, si bien que madame la comtesse l'a su, elle était déjà fort irritée contre moi de ce que je lui avais enlevé sa fille... ce fut bien pis quand elle apprit que nous avions manqué de périr.--Cependant, depuis ce temps, madame voyage beaucoup moins...--C'est vrai, nous habitons souvent le même hôtel, mais je ne la rencontre pas plus pour cela. Impossible, mon ami, d'avoir un tête-à-tête avec ma femme!... Quand je lui parle d'un héritier de mon nom, quand je lui demande un moment de conversation, sais-tu ce qu'elle me dit, Champagne?--Non, monsieur.--Eh bien! mon garçon, elle me dit que cela n'est pas possible.--En vérité, monsieur?--Oui, Champagne, elle me dit cela... avec beaucoup de grâces et de douceur, j'en conviens; mais elle a une fermeté de caractère bien piquante pour un mari. Quand je donne un grand dîner, il est fort rare qu'elle veuille y présider.--Heureusement, monsieur le comte sait en faire les honneurs pour deux.--Oui, mais une femme, cela fait bien devant un beau couvert, surtout lorsqu'elle est aussi jolie que madame la comtesse... Car elle est fort bien, ma femme...--Madame est charmante, monsieur.--Et quand on a quelque chose à demander... quand on traite de grands personnages... quand on fait quelques opérations de finances, une jolie femme est fort nécessaire à table.--Madame sera-t-elle au dîner d'aujourd'hui?--Elle me l'a refusé hier; c'était cependant fort intéressant pour moi; je veux faire une opération avec le banquier; j'ai des biens dans le département du préfet; le poëte m'a promis de parler de moi dans un petit pot-pourri; l'Anglais veut acheter des chevaux, j'en ai à vendre; enfin, chacun de mes convives est bon à quelque chose, ou peut le devenir, tu sais bien que je n'invite personne sans motif.--Oh! je connais la finesse de monsieur.--Eh bien! madame refuse de se trouver à ce dîner. Cependant, puisqu'elle me fait demander, ce ne peut être sans motif; nous allons savoir ce dont il s'agit...--Monsieur est coiffé.--Suis-je bien, Champagne?--Parfaitement, monsieur.--Ma queue est bien peu serrée, il me semble.--Cela n'en a que plus de grâce, monsieur; elle se balance sur vos épaules comme un petit serpent à sonnettes.--Et la rosette?--Délicieuse, la rosette! Elle fait exactement le papillon.--Je vois que je puis me présenter... Emmènerai-je César?--Monsieur sait bien que madame n'aime pas les bêtes.--Je le sais très-bien, mais César fait maintenant des choses superbes; son éducation est achevée, et je veux que madame en juge. Allons, César, suivez votre maître.

M. le comte se dirige vers l'appartement de madame, où je suis encore, regardant l'aimable Adolphine, qui me montre ses bijoux. Les aboiements de César nous annoncent l'arrivée de son maître. En effet, M. de Francornard se présente suivi de son chien, qui, pour son entrée, court sur la poupée de sa jeune maîtresse, la prend dans sa gueule et va se fourrer sous une table à thé.

M. le comte salue sa femme avec respect, et va commencer un compliment, lorsqu'Adolphine jette les hauts cris:--Maman!... ma poupée!... ma poupée!... ce vilain chien l'emporte... il va la manger...--Comment, monsieur, vous amenez votre chien chez moi... lorsque vous savez que ma fille en a peur!--Madame, je voulais... Ici, César!... Madame, je comptais... César, lâchez cela... lâchez donc, drôle!... C'est égal, je vous réponds qu'il ne la mangera pas.--Mais, monsieur, faites-lui donc rendre cette poupée... Vit-on jamais chose pareille!... vous faites pleurer cette enfant!...--César, allons, coquin!... que l'on obéisse!

Le chien ne paraît pas vouloir écouter son maître; il a mis la poupée sous ses deux pattes de devant, et, toujours retranché sous la table, il lève vers nous son museau et semble nous défier d'approcher. Témoin du chagrin d'Adolphine, je veux lui rendre cet objet, que César menace de mettre en pièces, je m'élance vers la table... Effrayé de ce brusque mouvement, le chien fait un saut par-dessus et entraîne avec lui un charmant cabaret, dont les tasses roulent sur le tapis. Mais j'ai repris la poupée, je la rends à la petite fille; et le chien va, en grognant, se placer sous la chaise où son maître vient de s'asseoir.