Part 12
Rossignol, déguisant sa voix et lui donnant un ton lugubre et lamentable, appelle lentement Thérèse par trois fois.
--Qui... qui m'appelle? dit la vieille en mettant sa main sur ses yeux.--Ton grand-père...--Il y a plus de cinquante ans qu'il est mort.--C'est égal, tu vas me faire le plaisir de l'écouter, et tu vas jurer d'obéir à ce qu'il t'ordonnera.--Oui... oui... oui... je ju... jure.--Écoute bien! Rossignol est un excellent garçon que j'aime beaucoup et que je protège; c'est le plus beau torse que la nature ait formé; nous t'ordonnons de le laisser entrer dans ta cuisine quand bon lui semblera, de ne jamais ôter la clef du buffet du garde-manger, de lui permettre de goûter au bouillon, et même d'y tremper une croûte de pain quand cela lui sera agréable; de mettre de côté pour lui quelques pots de confitures, de ne jamais parler de tout ceci à ton maître; enfin d'avoir pour le susdit Rossignol tous les égards que mérite le plus beau modèle de la capitale: si tu manques à tout cela, nous t'en ferons voir de cruelles. Lève les yeux pour nous souhaiter le bonjour.
Thérèse a beaucoup de peine à se décider à ôter ses mains de devant ses yeux; enfin, après quelques minutes d'hésitation, elle lève doucement la tête. Dans ce moment, Rossignol, tirant brusquement le coin du manteau, le fait tomber à terre; et le squelette paraît à découvert devant la vieille bonne, qui pousse des cris affreux. Ne sachant plus où elle en est, Thérèse va se jeter sur le coffre en invoquant tous les saints du paradis. Mais Rossignol, qui se voit alors privé d'air, se démène et pousse des cris horribles du fond de son coffre. La vieille croit qu'elle est assise sur un nid de démons, car elle sent qu'on donne des coups de pied et des coups de poing à ce qui lui sert de banc. Elle vient de se lever... lorsque, m'apercevant de sa frayeur, et voulant la faire cesser, je m'avance brusquement, dans l'intention d'aller lui apprendre la vérité; mais je n'ai pas pensé à ôter mon casque ni à lever ma visière. En voyant un chevalier s'avancer vers elle, Thérèse ne doute plus que tous les morts de l'atelier ne soient ressuscités; et, saisie d'une terreur encore plus grande, elle retombe de tout son poids sur Rossignol, qui vient d'ouvrir le couvercle pour se donner de l'air, et reçoit sur lui la vieille bonne, avec laquelle il se trouve couché dans le fond du coffre.
Rossignol crie, parce qu'il est obligé de porter Thérèse: celle-ci se croit livrée à toute la fureur du démon. Rossignol, qui étouffe, la pince, la pousse en jurant comme un possédé. Thérèse, qui a perdu la tête, se laisse pincer et pousser; mais elle ne se lève pas, parce qu'elle croit que l'atelier est occupé par une légion de spectres.
--Otez-vous!... mille pipes!... ôtez-vous donc! crie le beau modèle! Sac... position!... j'étouffe... Allons donc, la vieille!... comptez-vous rester sur moi jusqu'à demain?--Ah! Belzébuth!... Astaroth!... Asmodée!... faites de moi tout ce que vous voudrez... Je me soumets...--Eh! non, sacrebleu! je n'en veux rien faire. Allons, la petite mère, baissez vos jupons, ou je claque...--Mon cher grand-père, c'est vous qui l'aurez voulu... que votre volonté soit faite...--Au diable le grand-père et toute la famille! Voilà une jolie Vénus qui m'est tombée là!
Je riais aux éclats... tout à coup on ouvre la porte, et M. Dermilly paraît au milieu de nous. Que l'on juge de sa surprise en me voyant couvert d'un vêtement de chevalier, tandis que sa vieille bonne et son modèle sont encore dans le fond du coffre.
--Qu'est-ce que cela signifie? s'écrie le peintre en courant au coffre, d'où il retire Thérèse pendant que je jette loin de moi mon casque et mon manteau.
--Ah! c'est mon maître!... c'est mon cher maître! je suis sauvée! dit Thérèse en remettant son bonnet, qui s'est défait pendant la bataille.
--Et que faisiez-vous au fond de ce coffre avec M. Rossignol?... et toi, André, avec un casque... une tunique?...
--Est-il possible! dit la vieille, c'est André!... et c'était ce coquin de Rossignol qui me pinçait là-dedans!...--Eh! oui, morbleu! dit le modèle en se levant à son tour: il y a deux heures que je vous crie de vous lever et que vous m'étouffez!...
--M'expliquerez-vous tout ceci? dit M. Dermilly en nous regardant tous. Rossignol s'occupait de refriser ses cheveux; Thérèse reprenait sa respiration et se reposait de la fatigue du combat.
Je m'avance vers M. Dermilly, et je lui conte franchement tout ce qui s'est passé en lui demandant pardon d'être venu dans son atelier sans sa permission. Pendant mon récit, Thérèse s'écrie à chaque instant:--C'était ce coquin de Rossignol! j'aurais dû m'en douter! Pouah... il sentait le rance dans ce coffre... et l'ail à faire reculer!...
Je m'aperçois que M. Dermilly a beaucoup de peine à ne pas rire; cependant lorsque j'ai fini il prend un ton sévère et dit à son modèle:--Vous pouvez vous retirer, monsieur Rossignol, et il est inutile que vous reveniez. Vous ne voulez pas être raisonnable et vous conduire sagement; il y a longtemps que je vous ai prévenu: je ne veux point d'un modèle qui met toute ma maison sens dessus dessous.
--Comment, monsieur!... s'écrie Rossignol, qui, pendant ce discours, lance à Thérèse des regards furibonds, parce que cette vieille folle vient se jeter sur moi et me prend pour un _Astaroth_, vous tournez cela au sérieux! C'était une simple plaisanterie, dans le but d'un moment de récréation.--Oh! ce n'est pas pour cela seulement... vous m'avez entendu.--Monsieur, j'ai reçu de vous vingt francs d'avance; c'est quatre séances que je vous dois encore, et je viendrai poser pour cela.--C'est inutile!... je vous en fais cadeau.
--Cadeau! monsieur, je ne suis pas fait pour recevoir des cadeaux, dit Rossignol en passant derrière un tableau, où il met sa chemise, son gilet et son habit. Je suis bon pour vingt francs, monsieur, et je vous les payerai! Et ce n'est pas à Rossignol que l'on fait de ces choses-là!... Au reste, vous chercherez longtemps avant de trouver un torse dans mon genre... J'ai un corps antique!... c'est du bon style... Je vous défie de faire sans moi un Hercule, un Mars ou un Apollon! allez donc chercher pour cent sous une poitrine comme celle-ci! Vous y reviendrez, monsieur, et ce n'est point un bouillon ou une cuisse de volaille qui doivent brouiller des artistes.
En disant ces mots, Rossignol reparaît au milieu de nous. Après avoir salué M. Dermilly, il pose fièrement son chapeau sur une oreille, dandine son corps comme un tambour-major, balance une grosse canne qu'il tient dans sa main, marmotte entre ses dents:--Allons faire une descente chez madame Rossignol, et tâchons de faire poser Fanfan pour le _Sacrifice d'Abraham_; puis s'éloigne en laissant après lui une odeur d'ail et d'huile grasse qui se répand dans tout l'atelier.
--Grâce au ciel, nous en voilà débarrassés! dit Thérèse. Le mauvais sujet! Quelle frayeur il m'a causée!... Mais je vous connais, monsieur, vous êtes trop bon; et quand il reviendra d'un ton piteux vous promettre de se mieux conduire, vous l'emploierez de nouveau.
Pendant que Rossignol était là, je m'étais tenu dans un coin de l'atelier, car je m'attendais à être grondé; mais, lorsque le modèle est parti, je m'avance timidement vers M. Dermilly:
--Et moi, monsieur, faut-il que je m'éloigne aussi? lui dis-je.--Toi, mon cher André, ah! bien au contraire!... Tu vas la voir, elle arrive demain... et demain, j'espère... Va, mon ami, il ne faut pas encore faire d'imprudence: tu as besoin de te reposer... Thérèse, conduisez-le dans sa chambre.
Quelle est donc cette personne que je dois voir demain, et d'où vient le plaisir que cela semblait faire à mon protecteur? Je n'y comprends rien, mais je n'ose le questionner, et je suis Thérèse, qui répète à chaque instant:--Comme je vais être tranquille dans ma cuisine! je n'aurai plus besoin d'être sans cesse aux aguets. Ah! le mauvais sujet!... Je suis moulue, en vérité. C'est qu'il me pinçait d'une force... Ah! si j'avais su que c'était lui, comme je vous l'aurais égratigné! Il n'aurait pu faire le Romain de six mois.
CHAPITRE XIII
L'ORIGINAL DU PORTRAIT.
A mon âge, les forces reviennent vite. Le lendemain de la scène de l'atelier, en me réveillant, je me sens capable de courir de nouveau dans Paris, et je me promets de sortir avec Manette. Je veux me lever... je cherche mes vêtements... Quelle est ma surprise de trouver, à la place de ma grosse veste et de mon pantalon rapiécé, une jolie veste en beau drap bleu, garnie de boutons dorés; un pantalon de même étoffe, et un charmant gilet en casimir jaune!
J'examine, j'admire ces vêtements; mais je n'ose y toucher: est-ce pour moi qu'ils sont là?... Je ne puis le croire; cependant je ne trouve pas mes vieux habits, et je veux me lever. J'appelle Thérèse!... Thérèse!... Elle vient enfin.
--Eh bien! mon garçon, que me voulez-vous?--Mes habits, s'il vous plaît, ma bonne Thérèse!--Vos habits? les voilà... Est-ce que ceux-ci ne valent pas les autres?--Quoi! c'est pour moi ces beaux vêtements... cette jolie veste avec ces boutons dorés?--Oui, sans doute, c'est pour vous; et le coiffeur va venir vous couper les cheveux... Oh! nous voulons vous faire beau. Pensez-vous que, vous gardant avec lui, monsieur veuille que vous restiez vêtu en ramoneur?--Me gardant avec lui!... Si je mets ces habits, est-ce que je n'irai plus chez le père Bernard, est-ce que je ne pourrai plus danser avec Manette?--Vous pourrez toujours aller le voir, mais vous n'y demeurerez plus. Oh! pour danser avec Manette, cela ne vous en empêchera point! quand on a le coeur gai, on peut danser sous tous les costumes. Ce n'est point l'habit qui fait l'homme, mon petit André, vous sentirez cela plus tard, mais ça l'embellit. Oh! quant à cela, on ne peut pas nier que la toilette ne fasse beaucoup. Quand mon pauvre défunt avait, le dimanche, son habit marron, sa culotte collante et un col bien empesé, ce n'était plus le même homme que les autres jours. Et moi-même, quand je mets mon bonnet brodé et mon déshabillé à bouquets, vous devez remarquer un grand changement dans toute ma personne... cela m'ôte dix ans.
Je regarde les beaux habits, et j'hésite... Si cela allait fâcher le père Bernard de me voir vêtu ainsi! Cependant je tiens la veste... le pantalon... je brûle de les essayer. Thérèse me dit que je vais être charmant avec cela. Comment résister à l'envie de mettre ce qui peut nous embellir?... ce n'est pas à onze ans que l'on a ce courage; et je serais fort embarrassé de dire à quelle époque de la vie le désir de plaire n'a plus d'empire sur nous.
Je ne résiste plus: je passe le beau pantalon; j'endosse le gilet, la veste. Thérèse dit que cela me va à ravir; il me semble aussi que je ne suis pas mal, je me mire dans une glace; je me retourne dans tous les sens; je ne puis me lasser d'admirer ma toilette. Mais ce n'est pas tout; le perruquier arrive; il me débarrasse de mes longs cheveux, il me frise, me met de la pommade, et me voilà encore devant la glace... Ah! mon Dieu!... je me trouve laid maintenant. Peu à peu cependant je m'accoutume à ce changement de coiffure. Mais qu'il me tarde de voir Manette et son père! je gage qu'ils ne me reconnaîtront pas. Et ma pauvre mère! si elle pouvait me voir ainsi... comme elle serait contente!... Je tâcherai de ne point user mon nouvel habit, afin qu'il soit encore propre pour aller au pays.
M. Dermilly entre, il me regarde, m'embrasse... Je veux le remercier, il ne me le permet jamais. Je voudrais sortir pour aller chez Bernard, et peut-être aussi pour me montrer dans la rue avec mon nouveau costume. Ce petit mouvement de vanité est si naturel!--Tu ne peux sortir aujourd'hui, me dit mon protecteur, tu n'es pas encore assez fort...--Oh! si, monsieur, je ne suis plus malade.--Tes amis viendront te voir, et une autre personne...--Celle dont vous m'avez parlé hier?--Oui, mon ami.--Est-ce qu'elle me connaît?--Oui, je lui ai écrit tout ce qui te concerne; elle brûle de te voir. De la patience, mon cher André, et surtout point d'imprudence.
M. Dermilly s'éloigne et me laisse bien curieux de voir cette personne qu'il m'a annoncée; mais que le temps me semble long! Quel dommage de rester dans une chambre quand on a de si beaux habits! J'entends enfin sonner... Ce sont mes amis, sans doute... Oui, je reconnais leurs pas... Comme ils vont être surpris! Je saute, je cours dans ma chambre, je ne sais si je dois me cacher ou me montrer tout de suite.
Les voici: ils entrent... ils me voient... mais ils me cherchent encore: ils ne me reconnaissent pas. Je suis obligé de courir à eux.--C'est moi, Manette... c'est moi, père Bernard; regardez-moi donc!--Est-il possible!... c'est André! mon père...--André! ce petit mirliflore!... quoi! vraiment, ce serait lui?...--Oui, c'est André... avec de beaux habits..--Eh bien! vous, ne m'embrassez pas? est-ce que vous ne m'aimez plus parce que je suis autrement vêtu?--Attends donc, mon garçon, il faut que nous soyons d'abord certains que c'est toi. Viens, viens, André; va, riche ou pauvre, je t'aimerai toujours, moi.
Le père Bernard m'embrasse; Manette ne sait pas si elle est contente, elle touche ma veste, mes boutons, et dit tout bas:--Oui... c'est bien beau... mais pour faire des commissions, tu te saliras bien vite avec ça!... et tes grands cheveux étaient si beaux... il me semble que je n'oserai plus danser avec toi quand tu auras ces riches habits... Mais tu ne les mettras que le dimanche... N'est-ce pas, mon père, qu'il ne faudra pas qu'il les mette dans la semaine?
--Ah! ma pauvre petite, cela ne nous regarde plus! Voilà André sur le chemin de la fortune; le voilà chez un homme qui veut le pousser dans le monde... et, à coup sûr, il ne lui laissera plus faire des commissions!... Qui sait si André ne deviendra pas lui-même un grand personnage?... s'il n'aura pas un jour des laquais, une voiture? Il ne serait pas le premier que l'on aurait vu commencer dans un grenier et finir dans un hôtel. Pourvu qu'André soit honnête, délicat, pourvu qu'il nous aime toujours, c'est l'essentiel!... et j'en réponds, parce qu'il a un bon coeur, que l'air de Paris n'a point gâté.
Manette a écouté avec étonnement le discours de son père, elle reste un moment toute saisie; puis elle me prend le bras et me dit d'une voix altérée:--Est-ce que c'est vrai, André? Est-ce que tu n'es plus commissionnaire? Tu ne vas pas revenir avec nous à la maison? Nous ne te verrons plus!... Comment! tu ne nous aimes plus parce que tu as de beaux habits?... Ah! quitte-les, André! tu étais bien mieux en Savoyard!... Viens avec nous, viens, je t'en prie: tu n'es plus malade; allons-nous-en pendant que ce monsieur n'y est pas. Oh! reviens... je serai malheureuse si je ne te vois plus! et mon père aussi!... il ne te le dit pas!... mais nous nous ennuyons après toi!... Ah! ça serait bien vilain de ne point revenir chez nous!
Manette n'y tient plus: ses larmes coulent; elle sanglote; je veux la consoler, je lui promets que j'irai la voir tous les jours, je l'appelle ma soeur! ma chère soeur, mais tout cela ne la calme point; et elle répète sans cesse:
--Reviens avec nous.
Touché de la douleur de Manette, je vais lui céder, je veux partir, je veux retourner chez le père Bernard; mais le bon Auvergnat m'arrête.--André, me dit-il, il faut être raisonnable et ne point se montrer ingrat: ce M. Dermilly peut t'avancer dans le monde; et, quoique je perde beaucoup en ne t'ayant plus auprès de moi, je ne suis point assez égoïste pour t'engager à refuser le bien que l'on veut te faire. Si tes protecteurs changeaient un jour pour toi, tu peux alors revenir chez nous: tu y seras toujours reçu comme chez ton père. Allons, mon petit, sois plus raisonnable que Manette. Bah! bah! elle se consolera aussi! tout le monde se console avec le temps.
Je me rends aux volontés du père Bernard, et je dis tout bas à sa fille:--Manette, quand je gagnerai beaucoup d'argent, je t'achèterai aussi de belles robes, de beaux bonnets.--Je n'en veux pas, dit Manette, j'aime mieux rester comme je suis. Elle détourne les yeux et elle ne veut plus me regarder; elle dit que je suis affreux avec mes beaux habits. Le porteur d'eau m'embrasse et il emmène sa fille... Je veux l'embrasser, elle ne le veut pas... Il faut que son père le lui ordonne. Alors elle me tend ses joues mouillées de larmes en faisant une petite mine si touchante!... Puis, elle me dit encore tout bas à l'oreille:--Reviens avec nous!... Ah! si le père Bernard le voulait, je serais prêt à la suivre; mais il entraîne sa fille... De loin j'entends encore ses sanglots... cela me fait un mal! je regarde mes beaux habits avec colère; je suis presque tenté de les ôter: ils ont fait de la peine à Manette... Je ne me trouve plus bien avec. Je me sens une tristesse!... Est-ce donc là l'effet de l'opulence? et, en devenant riche, est-ce que l'on cesse d'être gai? Ah! si je savais cela, je voudrais rester commissionnaire.
Il y a plus d'une heure qu'ils sont partis, lorsque j'entends du bruit dans la pièce voisine; bientôt M. Dermilly ouvre la porte et fait entrer une dame en lui disant:--Venez, ma chère Caroline, et jouissez de sa surprise.
Cette dame est jeune; elle est belle, et sa mise est très-élégante. Elle donne une main à une petite fille qui peut avoir huit ans. Mais je ne la remarque pas d'abord, parce que les traits de cette dame captivent toute mon attention; je cherche où je l'ai déjà vue... pendant qu'elle dit à M. Dermilly:--Il est charmant! Quel bonheur de l'avoir trouvé! Quel bonheur, surtout, qu'il ne se soit pas adressé à M. le comte, qui ne m'en eût jamais parlé!
Quel souvenir me frappe!... Je cherche le portrait que je porte à mon cou... Je le regarde... Je reporte mes yeux sur cette dame... Oh! plus de doute, c'est elle, c'est l'original du médaillon. Je le détache aussitôt d'après le ruban, et le présente à cette dame en lui disant:--Voilà votre portrait, madame... Oh! c'est bien vous, je vous reconnais, et il y a bien longtemps que je vous cherche pour vous rendre cela.
--Oui, mon ami, oui, c'est à moi qu'appartient ce portrait, me dit la jeune dame en m'embrassant tendrement; ou plutôt c'est à ma fille, à mon Adolphine, qui doit l'existence à ton généreux père... La voilà, mon ami, celle que vous avez sauvée, et qui a passé une nuit dans votre chaumière, celle que j'aime plus que ma vie!... Ah! je veux réparer l'injustice de M. le comte. Je suis trop heureuse de faire quelque chose pour le fils de l'homme auquel je dois le bonheur d'embrasser encore ma fille!
Cette dame serre sa fille contre son coeur.--Quoi! ce serait cette petite dormeuse que j'ai portée dans mes bras avec tant de plaisir! En effet, je reconnais aussi ses traits. Mais quels changements quatre ans ont amenés! Elle est grande; elle a déjà une petite tournure élégante; ses yeux sont toujours aussi beaux, aussi doux, mais elle ne les fixe plus sur les étrangers avec cette hardiesse enfantine du premier âge; elle les baisse timidement et rougit quand on la regarde. Ses cheveux sont plus foncés, ses traits plus formés; ses manières ont perdu de leur vivacité; déjà la raison arrive et se mêle aux sensations de l'enfance.
Je reste immobile devant la petite fille, qui me sourit parce qu'elle voit sa mère me sourire.--Embrasse-la donc, André, me dit la jeune dame, tu ne la reconnais pas? Mais elle est toujours aussi bonne, aussi douce; elle t'aimera aussi, car mon Adolphine n'aura point un mauvais coeur.
Je m'approche de la jolie petite fille. Puis, je reste gauchement devant elle. Il me semble que je n'ose point l'embrasser. Je suis bien plus à mon aise avec Manette; et je l'embrasserais vingt fois par jour sans être honteux comme cela.
Enfin, la petite Adolphine m'a tendu sa joue, et je l'ai légèrement effleurée avec mes lèvres; puis je vais me retirer à l'autre bout de la chambre, comme si j'avais fait quelque chose de mal.--Que comptez-vous faire de cet enfant? dit la dame à M. Dermilly.--Le garder chez moi, en prendre soin, lui donner des maîtres, lui montrer ce que je sais s'il a du goût pour la peinture. Jamais je ne prendrai de compagne! Jamais l'hymen ne m'engagera! Cet enfant charmera mes ennuis; il deviendra mon fidèle compagnon. Avec lui je pourrai parler de vous!.... Maintenant je vous vois si rarement! Il vous connaît... il vous aimera, et, s'il ne comprend toutes mes peines, du moins sa présence en adoucira une partie.--Mon ami, je trouve quelques changements à faire à ce plan. Vous voulez garder cet enfant avec vous; mais vous êtes garçon, vous ne restez chez vous que pour travailler; vous aimez à voyager, à faire de fréquentes excursions dans les environs de Paris; André est encore trop jeune pour vous accompagner, ou, si vous l'emmeniez, il lui serait bien difficile de se livrer à l'étude; il est mille soins, mille détails dont vous ne pourriez vous occuper, et, seul avec votre vieille Thérèse, ce pauvre André ne s'amusera pas. Au lieu de cela, mon ami, laissez-moi me charger d'André; il demeurera près de moi, dans mon hôtel; il aura tous les maîtres d'Adolphine; je veillerai sur lui comme une mère, il viendra vous voir quand vous le voudrez... Et pour lui donner des leçons, vous pourrez venir tous les jours à l'hôtel... Allons, mon cher Dermilly, faites-moi encore ce sacrifice; et d'ailleurs, n'est-ce pas à moi à me charger du sort futur de cet enfant? Vous y consentez, n'est-ce pas?--Ah! chère Caroli... ah! madame, ne suis-je pas toujours soumis à vos moindres désirs?... Votre père nous a séparés; il a été sourd à nos prières, à nos voeux! Il vous a donnée à un autre! mais il n'a pu éteindre un sentiment qui ne finira qu'avec ma vie!...
La jeune dame ne répond point à Dermilly; mais elle soupire et le regarde d'une manière si tendre, si expressive, que ce silence doit être aussi éloquent que la parole.--Éloignons ces souvenirs, dit-elle enfin, et ne nous occupons que d'André. Mon ami, me dit-elle, voudrez-vous venir habiter avec moi?
Je regard cette dame avec surprise, mais je me sens déjà porté à l'aimer; ses traits sont si aimables, elle me témoigne tant de bonté! Et cette petite Adolphine... est-ce qu'on me laissera jouer avec elle? Je n'ose le demander; mais je regarde M. Dermilly, et je réponds en hésitant:--Je ferai ce que monsieur voudra... pourvu qu'on me laisse toujours voir le père Bernard.
--C'est celui chez qui il demeurait, dit M. Dermilly; un honnête Auvergnat, qui l'aime comme son fils.--Mon cher André, vous seriez bien coupable si vous oubliiez ce digne homme; ce n'est point près de moi que vous recevrez des leçons d'ingratitude. Prenez cette bourse, portez-la demain chez Bernard pour qu'il l'envoie à votre mère; qu'elle sache que ce n'est qu'une dette que j'acquitte, et que désormais elle soit tranquille sur votre sort. Dans deux jours, je viendrai vous chercher pour vous emmener avec moi.
La jeune dame me met la bourse dans la main, m'embrasse et s'éloigne avec sa fille, suivie de M. Dermilly. Je suis resté immobile: une bourse pleine d'or!... Tout cela pour ma mère!... Je ne sais si je veille!... Je fais sonner la bourse... Je compte les pièces, je les étale sur une table... il y a vingt pièces d'or! C'est une fortune! ma bonne mère ne travaillera plus du matin jusqu'au soir, petit Jacques mangera tant qu'il voudra... et Pierre!... le pauvre Pierre!... il n'y a donc que lui qui ne partagera pas notre bonheur; mais si je le retrouve, ah! que nous serons heureux!
Je voudrais aller sur-le-champ porter cet or chez le père Bernard; mais on dit que je ne puis pas encore sortir aujourd'hui. J'irai demain, et je dirai à Manette:--Tu vois bien que les beaux habits ne donnent point toujours du chagrin.