André le Savoyard

Part 11

Chapter 114,115 wordsPublic domain

Dormir, cela m'est impossible maintenant: je suis encore tellement étonné de tout ce qui m'est arrivé et des bontés que ce monsieur a pour moi, que je ne puis trouver le repos dans ce beau lit sur lequel je suis si douillettement couché. Ce monsieur veut me faire du bien... me garder près de lui!... et tout cela à cause du portrait! Ma mère avait bien raison de dire qu'il me porterait bonheur! Mais Bernard, Manette, est-ce qu'il faudrait les quitter? Ah! je veux toujours les voir! Le porteur d'eau est aussi mon bienfaiteur; je n'oublierai jamais ce qu'il a fait pour moi.

J'entends des pas pesants... des sabots qui courent sur le parquet. Mon coeur tressaille... Ah! ce sont eux, j'en suis sûr. On ouvre la porte; Thérèse dit en vain: Attendez que j'aille voir s'il dort... Ne le faites pas parler, surtout! On ne l'écoute pas. Les voilà... ils sont là, près de moi!... ils m'entourent, ils me couvrent de baisers... de larmes! Qu'on est heureux d'être aimé ainsi!

--Mon père!... Manette!... voilà tout ce que j'ai la force de dire; l'émotion m'ôte la voix: mais je tiens la main du père Bernard, et la jolie petite figure de Manette est tout contre la mienne, appuyée sur mon oreiller.--Pauvre garçon! dit enfin le bon porteur d'eau, si tu savais quelle inquiétude, quels tourments tu nous as causés... J'ai passé toute la nuit à te chercher, et Manette n'a pas cessé de pleurer son frère!...--C'est donc votre fils? dit Thérèse.--Non, madame; mais c'est tout de même, je l'aimons comme s'il m'appartenait...--Mon père, regardez donc... il est blessé à la tête, dit Manette. As-tu bien mal, mon cher André?--Non... oh! c'est passé...--On nous a dit qu'un cabriolet t'avait renversé, dit Bernard; as-tu pris son numéro, au moins? Ah! c'est qu'il ne faut pas se laisser écraser sans rien dire, mon garçon; et tu as été bien maltraité?--Vraiment oui, dit la vieille bonne; M. le docteur trouve la blessure _conséquente_.

Dans ce moment M. Dermilly arrive. Le père Bernard s'incline; il ne sait s'il doit rester devant le maître du logis. Mais Manette ne bouge point. Elle s'est assise sur mon lit; elle admire les rideaux, les franges, la glace, et elle me dit tout bas:--André, on doit bien dormir dans un si bon lit!

M. Dermilly s'empresse de mettre Bernard à son aise; celui-ci lui fait mille remercîments pour les soins qu'il m'a prodigués.--Mais comment allons-nous l'emmener, dit le porteur d'eau?--L'emmener!... Oh! il ne me quittera pas qu'il ne soit parfaitement guéri, répond le jeune peintre; et alors même j'espère...--Mais, monsieur, il va vous gêner... et je craignons...--Non, brave homme, je vous le répète, je m'intéresse au sort de cet enfant; son père a sauvé l'existence à quelqu'un qui m'est bien cher... J'en ai acquis la certitude en trouvant sur lui un portrait dont je suis l'auteur...--L'auteur?... Comment, monsieur... c'est vous?...--Oui, c'est moi qui ai peint cette jeune dame dont il a le portrait.--En ce cas, monsieur doit la connaître?--Sans doute; et, ainsi que moi, elle voudra, j'en suis certain, contribuer à assurer le sort futur de cet enfant.

Le bon porteur d'eau ouvre de grands yeux, il est tout surpris de ce qu'il entend, et il me dit:--Tu avais raison, André, de croire que cette belle peinture te pousserait... Mais je veux toujours te voir, mon garçon...--Venez tant que vous voudrez, brave homme, vous pourrez à toute heure embrasser votre fils adoptif... Ah! ne pensez pas que je veuille le priver de vos caresses; André sera d'ailleurs maître de suivre sa volonté... Mais j'ai lu dans son coeur, et, quel que soit le parti qu'il prenne, je vous réponds qu'il ne sera jamais ingrat.--Oh! j'en sommes bien sûr aussi, monsieur, et si vous devez faire sa fortune, je sommes trop juste pour vous en empêcher.

Dermilly sourit et tend la main au brave Auvergnat, qui paraît surpris de cette marque d'amitié de la part d'un monsieur élégant; il n'en serre pas moins avec force cette main dans les siennes, puis il dit à Manette:--Allons! viens, mon enfant, il faut que j'aille faire mon ouvrage; demain nous reviendrons voir André.

Manette n'a point écouté la conversation de son père et de M. Dermilly, elle ne s'est occupée que de moi et de toutes les belles choses qu'elle aperçoit dans l'appartement. La vue des tableaux lui arrache des exclamations de surprise, et quand son père l'appelle, elle le regarde et ne bouge point.

--Eh bien! viens-tu, petite?...--Et André, mon père?--André ne peut pas se lever... Il reste chez monsieur, qui veut bien en avoir soin.--Comment! il ne revient pas avec nous?...--Nous viendrons le voir demain... Tant que nous voudrons, monsieur veut ben le permettre.--Ah! je ne veux pas quitter André... Laissez-moi ici, mon père.--Eh quoi! Manette, tu veux m'abandonner... Ce n'est pas assez que je sois privé d'André, tu veux aussi laisser ton vieux père... Je serai donc tout seul... je n'aurai plus personne auprès de moi!

Manette ne répond rien; elle se lève en portant à ses yeux le coin de son tablier. Elle me dit adieu en sanglotant, et se dispose à suivre son père; celui-ci tâche de la consoler, mais il ne peut y parvenir. Tous les deux m'embrassent encore, et s'éloignent, Bernard en me souriant, Manette en pleurant amèrement.

La vue des larmes de ma soeur a fait couler les miennes. M. Dermilly n'a pas peu de peine à me consoler, et il ne me quitte que lorsqu'il me voit disposé à me livrer au repos.--C'est bien heureux! dit alors la vieille Thérèse; ils vont enfin laisser cet enfant tranquille... L'a-t-on fait parler!... et puis on veut qu'il guérisse... est-ce que c'est possible!

La bonne femme ferme mes rideaux, et je l'entends murmurer en s'éloignant:--Retournons maintenant à ma cuisine!... je suis sûre que pendant que monsieur était ici son coquin de Romain est allé goûter à mon ragoût. Voilà ce que c'est que d'avoir un atelier qui tient à son appartement... Monsieur dit que c'est commode... c'est possible; mais Dieu sait ce que sa dernière bataille grecque m'a coûté de pots de confiture!

CHAPITRE XII

L'ATELIER DU PEINTRE.--M. ROSSIGNOL.

Les soins les plus empressés me sont prodigués par M. Dermilly, pour lequel je sens bientôt la plus tendre amitié. La vieille Thérèse, tout en me grondant quelquefois, a pour moi mille attentions; je ne sais comment j'ai mérité d'être traité ainsi. Cependant ma nouvelle fortune ne me fait pas oublier mes amis, et j'attends toujours avec impatience le moment où je dois voir Bernard et sa fille. C'est auprès d'eux que je passe les plus doux instants de ma journée; et toutes les fois qu'ils me quittent, j'éprouve le même chagrin.

--Dépêche-toi donc de te guérir, André, me dit Manette, pour revenir chez nous. Comme nous danserons des bourrées! comme nous chanterons ensemble!... Ah! c'est bien beau ici, mais je m'amuse mieux chez nous avec toi.

Je n'ose dire à Manette que M. Dermilly m'a offert de me faire apprendre à lire, à écrire, à dessiner. Toutes les fois qu'il cause avec moi, il paraît content de mes réponses; il dit que je ne dois pas rester commissionnaire; que je puis, avec des talents, parvenir, faire fortune; qu'alors je ferai le bonheur de ma famille et de mes amis. Je sens au fond du coeur une secrète envie de profiter de ses bontés. Est-ce de la vanité? est-ce le désir de pouvoir faire des heureux? Ah! mon ambition est excusable; car lorsqu'en espérance je me donne une belle maison, de beaux appartements, je m'y vois toujours auprès de ma mère et de mes amis.

Il y a huit jours que j'habite chez M. Dermilly; je commence à me lever: mais je suis encore bien faible, et je ne puis sortir de la chambre. Manette voudrait me tenir souvent compagnie; mais il faut qu'elle s'occupe de son ménage, et le père Bernard craint d'être importun en venant trop souvent. Pour me distraire, M. Dermilly m'a donné des crayons, du papier, des dessins; le soir, la vieille Thérèse me conte des histoires et me donne des confitures et des biscuits; mais tout cela ne vaut pas les pommes de terre cuites sous les cendres que je mangeais avec Manette.

Un matin que la vieille bonne est sortie, ennuyé d'être seul dans une chambre dont je sais maintenant par coeur tous les tableaux, j'éprouve le désir d'aller voir travailler M. Dermilly; je me sens assez fort pour marcher sans appui; j'irai bien doucement; je ne sais pas où est l'atelier: mais ce ne peut être loin, puisqu'il tient à l'appartement.

Je sors de ma chambre, je traverse une pièce, puis une autre... J'aperçois un corridor; je le suis; au bout je monte quelques marches; j'ouvre une petite porte... Je me trouve dans une pièce immense qui est éclairée par le haut, et j'aperçois des choses si extraordinaires que je ne sais plus si je dois avancer ou reculer.

Devant moi est un grand squelette qui se tient debout, et contre lequel est appuyée une belle Vénus en plâtre. Ici de grandes toiles sur lesquelles des corps sont ébauchés; là-bas, j'aperçois un tableau de diables qui tourmentent un pauvre jeune homme et le fouettent avec des serpents; à mes pieds, un bras; plus loin, une jambe, une épaule; sur une table, je vois des couleurs; un volume doré sur tranche contre une bouteille d'huile; des phalanges de doigts sur un petit pain à café; un casque grec sur une tête de vierge; une tunique, du fromage, un chapeau crasseux sur un Amour; une boîte de vermillon sur une tête de mort.

Je suis sans doute dans l'atelier; un peu revenu de ma surprise, j'avance... Mais j'aperçois alors une personne qu'un grand tableau me cachait et qui est immobile devant la toile. Je n'ose plus bouger; la présence de cette personne m'intimide, et son costume singulier m'inspire je ne sais quelle défiance.

Je n'aperçois pas encore sa figure, qui est tournée vers la toile; mais je vois que cet homme tient un grand sabre à la main. Son corps est presque enveloppé dans un grand manteau cramoisi; ses pieds ont des souliers lacés; sa tête est couverte d'un casque auquel pend une grande queue en laine rouge; son attitude est menaçante, son bras semble levé pour frapper... Il paraît que ce monsieur est en colère; et cependant il reste bien tranquille, il ne remue pas.

Je cherche des yeux M. Dermilly, je ne le vois pas. Je ne sais si je dois m'en aller; ce monsieur ne s'est point dérangé pour me regarder, il ne m'a peut-être pas vu entrer. Je tousse légèrement... Je fais quelques pas... Il ne bouge pas. N'importe, il me semble que je dois demander excuse d'être entré ainsi sans permission.

--Pardon, monsieur, dis-je en m'avançant derrière l'homme au manteau, je croyais que M. Dermilly était ici... Je suis bien fâché d'être entré... sans savoir si... mais si je vous gêne, je vais m'en aller.

Point de réponse, et toujours la même immobilité; je n'y comprends rien. Est-ce que ce monsieur dort? Mais quand on dort, on ne tient pas son bras en l'air avec un sabre dans sa main. Est-ce qu'il serait sourd? Je ne puis résister au désir de voir sa figure. J'avance doucement la tête... O ciel! qu'ai-je vu! Je ne puis retenir un cri d'effroi. Ah! quelle figure pâle! quels yeux ternes! Oh! cet homme-là a été bien plus malade que moi! et je ne conçois pas comment il a la force de rester debout si longtemps.

Je vais m'éloigner lorsqu'on ouvre une porte qui fait face à celle par laquelle je suis entré; et un monsieur, entièrement nu depuis la tête jusqu'à la ceinture, mais chaussé et habillé jusque-là, entre dans l'atelier en sautant, en chantant et en mangeant une cuisse de volaille.

Le nouveau venu ne m'a pas aperçu en entrant; je l'entends rire et se dire tout en mangeant:--Oh! en voilà encore une bonne!... et quand la vieille Thérèse cherchera sa cuisse? ni vu, ni connu! ça sera le chat!... Pourquoi laissez-vous traîner de la volaille ou autres aliments!...

/p Quand on attend sa belle, Que l'attente est cruelle!... p/

Ah! si elle avait su que M. Dermilly était sorti! comme on aurait dissimulé les plats et séquestré les légumes! Apportez-vous de quoi manger? me dit-elle. J'apporte aussi... tout ce que j'ai trouvé de mieux chez moi: une gousse d'ail et deux oignons, déjeuner frugal qui chasse le mauvais air...

/p Viens, Zétulbé, C'est ma voix qui t'appelle... p/

Tra, la, la, la... tra, la, la, la, la. C'est bien dommage qu'on n'ait pas mis le pot au feu aujourd'hui!... nous aurions pincé le bouillon à la barbe des Athéniens!... M. Dermilly qui me laisse là des heures entières! Heureusement que je suis à l'heure comme les fiacres!...

/p Et j'en rends grâce à la nature... p/

Dans ce moment, ce monsieur fait une gambade de mon côté, et s'écrie en me voyant:--Tiens! qu'est-ce que c'est que ça? Quel est ce petit rapin? Est-ce que tu viens poser pour les _Innocents_, criquet? Tu aurais besoin de manger encore de la panade pendant quelque temps... Tu as le teint comme un oeuf frais... Il faudra te faire mettre de la farce dans les joues...

/p Ah! dis-moi comment tu t'appelles, Afin que je sache ton nom. p/

--Monsieur, je m'appelle André, dis-je à ce monsieur, qui, pendant que je lui parle, valse et se donne des grâces. J'ai été renversé par un cabriolet, et M. Dermilly a eu la bonté de me prendre chez lui...

--Ah! pardon, intéressante victime! respect au malheur!... Eh bien! moi, j'ai été renversé trois ou quatre fois, et personne ne m'a ramassé... Il est vrai que ces jours-là Bacchus me donnait des faiblesses dans les jambes. Tiens, mon petit, comment trouves-tu cet entrechat?

Je ne concevais pas que ce monsieur osât danser, chanter et faire tant de bruit auprès de cet autre qui ne bougeait pas et tenait toujours son sabre levé. Je le montrai du doigt au faiseur d'entrechats en disant à demi-voix:--Prenez garde de faire mal à la tête de ce monsieur.

A ces mots, le monsieur sans chemise se jette sur une chaise en riant aux éclats:--Oh! en voilà encore une bonne! et l'enfant est joliment dedans! Il prend le mannequin pour un sapeur!... N'aie pas peur, mon petit, je te réponds qu'il ne te coupera rien. C'est une nature inanimée, ça n'a pas comme nous le fluide vital et le cerveau spiritueux. _Oui, c'en est fait, je me marie_... _Si vous voulez bien le permettre_...

--Comment! c'est un mannequin!... Je n'en reviens pas. Je m'approche pour le toucher.--Halte-là, _foetus!_ dit le beau chanteur en m'arrêtant; on ne touche pas à ça!... ça brûle!... Ah! malheureux! si tu allais déranger un pli, tu ferais donner l'artiste à tous les diables, et tu pourrais recevoir une monnaie qu'on ne met pas dans sa poche.--Pardon, monsieur, je ne savais pas...--A présent que tu le sais, n'en approche pas... Il faut que j'étudie le pas que je danserai ce soir à la Chaumière.--Mais, monsieur, vous devez avoir froid en restant ainsi sans chemise...--Est-ce que je ne suis pas habitué à cela, depuis quinze ans que je pose pour les torses? Tu ne sais pas, innocente créature, que tu es devant Rossignol, le plus beau modèle de Paris pour les torses. Ah! si le reste du corps répondait à cette partie-là!... je vaudrais douze francs par jour. Malheureusement les cuisses ne renflent point, les mollets sont exigus, quoique je me bourre de haricots pour les faire pousser. Mais c'est égal, je suis encore assez bien partagé; joignez à cela une figure intéressante, de l'esprit, de la grâce, une danse vive et légère, et l'on ne sera point étonné des nombreuses conquêtes qui me sont familières... une... deux... chassez... assemblez... et la pirouette de rigueur... Ah! quel dommage que mon habit soit sale, et que mon chapeau soit troué!... Mais M. Dermilly m'a encore donné avant-hier vingt francs d'avance... Il ne voudra pas récidiver... je suis déjà à sec... _Le malheur me rend intrépide_... Dis donc, petit, tu ne pourrais pas me prêter vingt-quatre sous pour huit jours?... Je t'en rendrais vingt-cinq.--Monsieur, je n'ai pas d'argent sur moi. C'est le père Bernard qui a ma bourse.--Alors... je vais mettre une couche d'huile sur mes escarpins, pour me donner un air opulent... Il n'y a rien qui jette de la poudre aux yeux comme des souliers bien luisants.

M. Rossignol prend la bouteille d'huile, et avec un pinceau en étale par-dessus la crotte de ses souliers; puis s'en verse dans le creux de chaque main, qu'il passe dans ses cheveux. Pendant qu'il s'occupe de sa toilette, je m'amuse à le considérer. Le modèle est un homme de trente-six ans environ, d'une taille assez élevée; ses cheveux sont noirs et mal peignés, ses yeux gris ont une expression d'effronterie et de gaieté, qui, jointe à un nez retroussé et plein de tabac, et à une énorme bouche qu'il ouvre sans cesse pour faire des roulades, rend sa physionomie tout à fait originale.

--C'est bien dommage, dit-il en bouclant ses cheveux, que je ne puisse pas embellir mon habit par le même procédé!... Mais je vais en mettre aussi une teinte sur mon chapeau... Je sentirai un peu le rance, c'est égal... La princesse me trouvera encore assez aimable... Mais avec treize sous qui me restent, je ne lui ferai pas manger un chapon au riz... Enfin nous trouverons peut-être des amis... Ah! si je savais que Fanfan eût posé... comme j'irais chez ma femme faire du sabbat afin d'avoir des sonnettes!...

Comme je vois ce monsieur arranger ses souliers et ses cheveux, je présume qu'il va s'habiller entièrement; et je lui présente sa chemise et son habit, qui étaient à terre, dans un coin de l'atelier.--Merci, petit, me dit-il, je ne veux pas me rhabiller que le patron ne soit revenu et ne m'ait renvoyé; on ne pose pas un torse avec sa chemise, c'est du grec, ça, pour toi. Eh ben! mon petit, si la nature t'a bien taillé, crois-moi, ne prends pas d'autre état; fais-toi modèle, ça s'apprend facilement... Il ne faut que se tenir tranquille. Des peintres et des modèles, je ne connais que ça au monde. Il faut des modèles pour les peintres, et des peintres pour les modèles, tu comprends ça? Ah! si ma femme ne m'avait pas mis dedans... nous ferions une maison d'or; je l'avais épousée pour ses formes, qui me semblaient tournées sur celles de la Vénus Callipyge; je me disais: Tu poseras, et nous aurons des enfants qui poseront... C'est héréditaire dans ma famille. Mon père posait pour ses bras, ma mère pour ses hanches, mon oncle pour ses pieds, ma tante pour son dos, mon frère pour ses mains et ma soeur pour ses oreilles. Quand j'ai fait la cour à mon épouse, je lui ai dit:--Avant de nous engager dans les liens réciproques, je vous préviens que je veux que ma femme pose, n'importe pourquoi, et mes enfants _idem_. Elle me répondit:--Mon ami, je montrerai tout ce que tu voudras. Hum! la perfide!... Quel corset trompeur!... Madame Rossignol m'en a fait voir de dures! Quand je dis de dures, c'est une façon de parler. Comme j'étais abusé! impossible de la faire poser pour la moindre des choses!... Ça n'était que du coton, depuis le haut jusqu'en bas. Je veux la quitter pour défaut de formes; mais elle était enceinte, et je compte me refaire sur l'enfant. En effet, j'ai un fils bâti comme un Apollon, dans mon genre... Ce sera un des plus beaux modèles de l'Europe. Dès que le petit drôle a trois ans, je veux l'exercer à poser... Impossible de le faire tenir tranquille!... J'emploie le nerf de boeuf pour calmer la vivacité de son sang; ma femme prend un balai pour défendre son fils, qu'elle prétend que je fais crier. Comme ces scènes conjugales se renouvelaient tous les jours et que cela faisait du bruit, le commissaire du quartier trouva mauvaises les leçons de pose que je donnais à mon fils, et me fit prier de laisser l'enfant se développer de lui-même. Alors je pris mon département; depuis ce temps, je vis en garçon, et je ne vais voir mon épouse que lorsque je présume qu'elle a un superflu dont il est urgent de la débarrasser. _Et voilà pourquoi l'on m'appelle la petite Cendrillon!_...

Comme Rossignol achevait de parler, nous entendons un grand bruit du côté de la cuisine; je reconnais la voix de Thérèse qui crie:--Oh! c'est lui! j'en suis certaine. Ce coquin de Rossignol aura trouvé un prétexte pour quitter la séance et venir jusqu'à ma cuisine... Mais je vais me plaindre à monsieur; je ne souffrirai pas que tout disparaisse et qu'on mette cela sur le dos de Mouton.

--C'est la vieille! dit Rossignol, qui a été écouter à la porte du fond; elle vient ici... Oh! quelle idée!... Pendant que le patron n'est pas là, si je pouvais... C'est ça, une scène de mélodrame! La vieille est peureuse... elle donnera dedans... Eh! vite, petit... là... à genoux devant le mannequin... un casque sur la tête, la visière baissée... une tunique sur les épaules, et ne va pas bouger...--Mais, monsieur...--Point de mais...--Pourquoi?...--Point de pourquoi. Tu n'auras rien à dire, tu fais le mannequin, c'est seulement pour qu'elle ne te reconnaisse pas... ça ne sera pas long. Mais ne t'avise point de parler, ou je te casse l'épée d'Annibal sur les reins.

Je n'ai pas peur de M. Rossignol; mais je suis curieux de voir ce qu'il veut faire. Il y a longtemps que je m'ennuie dans ma chambre, et je ne suis pas fâché de m'amuser un moment; d'ailleurs je présume que tout ceci n'est que pour rire, et que cela ne saurait fâcher M. Dermilly. Me voici donc à genoux auprès du mannequin: Rossignol m'enfonce un casque sur la tête, la visière retombe sur mon visage; il me jette un grand morceau de soie jaune sur le corps. Me voilà déguisé, il n'a plus qu'à s'occuper de lui. Je le vois courir au squelette, il le prend dans ses bras et vient le placer devant un grand coffre qui est au milieu de l'atelier, puis jette par-dessus un vaste manteau brun qui cache entièrement ce personnage effrayant; ensuite Rossignol se blottit dans le coffre qui est derrière le squelette; il fait retomber le couvercle sur lui, mais il laisse un jour suffisant pour respirer et pour tenir un coin du manteau. Tout cela a été l'affaire d'un moment; et chacun est à son poste quand Thérèse ouvre la porte de l'atelier.

--Monsieur, cela ne peut pas continuer comme cela... il faut que cela finisse, dit Thérèse en entrant et en s'avançant lentement du côté où elle suppose que son maître travaille, M. Rossignol me fait tous les jours quelque tour nouveau... Encore aujourd'hui, le restant de la volaille... une cuisse tout entière... et puis on accusera le chat... Je vous prie de lui défendre de mettre le pied dans ma cuisine, ou de faire fermer cette porte de communication. D'ailleurs il est fort désagréable que les voisins aperçoivent des hommes sans chemise auprès de moi... J'ai beau dire que c'est le modèle, on me rit au nez... et l'on pense des choses... on a des idées... Cela me compromet, monsieur.

Thérèse est arrivée à l'autre bout de l'atelier; elle se trouve devant le grand tableau, près du coffre et du manteau brun. Elle lève les yeux et regarde autour d'elle.

--Tiens, est-ce que monsieur est sorti?... Rossignol est parti!... Ils ont eu fini de bien bonne heure aujourd'hui... Au milieu de toutes ces toiles... de ces mannequins, on croit toujours voir du monde... Monsieur, êtes-vous ici?... Non, il n'y plus personne... Allons-nous-en, je n'aime pas à me trouver seule dans cette grande pièce... Toutes ces figures... Et ce pauvre jeune homme qu'on fouette avec des serpents! ça me fait de la peine. Quel dommage! un si beau garçon!... C'est monsieur _Ixion_ qu'ils l'appellent... Et tout ça, parce qu'il avait fait les yeux doux à madame _Jupiter_... Ah! si l'on fouettait comme cela tous ceux qui reluquent les femmes mariées!

Dans ce moment, un gémissement sourd part du fond du coffre; Thérèse change de couleur et regarde timidement autour d'elle.

--C'est singulier... J'ai cru entendre quelque chose... Monsieur! monsieur! est-ce que vous êtes ici?

On ne répond pas; mais un second gémissement, plus prolongé que le premier, vient redoubler l'effroi de Thérèse. Elle devient tremblante et n'ose plus ni lever les yeux, ni faire un pas.

--Ah! mon Dieu! ah! mon Dieu! qu'est-ce c'est que cela? dit la vieille bonne, qui peut à peine parler; je n'ai plus la force de m'en aller... mes jambes tremblent sous moi.