André le Savoyard

Part 10

Chapter 104,113 wordsPublic domain

Le temps s'écoule; près de Manette et de son père je serais heureux si le souvenir de mon frère ne revenait souvent troubler ma joie; je n'ai pu le découvrir; le père Bernard n'a pas été plus heureux; et cependant nous l'avons cherché dans tous les quartiers de Paris. Je n'ai point osé apprendre cet événement à ma mère; d'ailleurs, ce n'est qu'au retour du printemps que je puis lui envoyer mes épargnes, et le bon porteur d'eau me dit qu'il est inutile de l'affliger d'avance, et que peut-être Pierre lui donnera de ses nouvelles de son côté.

Je suis les conseils de celui qui me traite comme son fils; les enfants de nos montagnes ont pour habitude de ne donner de leurs nouvelles que lorsqu'il se présente une occasion. Malheureusement je ne sais pas écrire, c'est un de mes chagrins; mais le père Bernard, qui n'en sait pas plus que moi, prétend que cela n'est pas nécessaire pour faire son chemin, et qu'avec une langue on s'explique aussi bien qu'avec une plume. Oui, sans doute, quand on veut rester ramoneur ou commissionnaire toute sa vie... mais pour faire fortune!...

--Tu as de l'ambition, André, me dit quelquefois le porteur d'eau. Tu voudrais, je crois, devenir un grand seigneur...--Ah! je voudrais seulement devenir riche afin de rendre heureux ma mère, mes frères et vous, père Bernard, ainsi que Manette...--Bon, mon garçon, nous sommes bien comme nous sommes. Il ne faut pas toujours envier ceux qui sont au-dessus de nous!

Le brave porteur d'eau a de la philosophie, parce qu'il n'est pas ivrogne et qu'il se contente de peu; mais Manette aimerait bien avoir une jolie robe, des souliers au lieu de sabots, et je lui promets de lui donner tout cela quand je serai riche.

Ma bonne mère m'avait dit que le médaillon ferait mon bonheur; cependant je l'ai toujours, et je ne peux découvrir ceux auxquels il appartient. Souvent le dimanche, lorsque je rentre de meilleure heure, je m'amuse à considérer le portrait; alors Manette vient se placer derrière, pour le voir aussi tandis que son père me dit:--Oui, regarde-le bien!... C'est tout ce que tu en retireras.

L'été est revenu. Le père Bernard connaît un brave homme qui se rend en Savoie: je puis donner de mes nouvelles à ma mère... je puis lui envoyer le fruit de mon travail. C'est le porteur d'eau, auquel chaque jour je donne mon argent, dont il ne prend que ce qu'il juge convenable pour ma nourriture, qui me présente un petit sac de cuir: je l'ouvre... il contient cent dix francs... quelle somme! je n'en puis revenir! J'ai tout cela à envoyer à ma mère!... Je ne me sens pas de joie... Ah! si la nouvelle de ma séparation d'avec Pierre lui cause du chagrin, j'espère du moins que ceci pourra l'adoucir.

Je ne veux rien garder pour moi, quoique Manette me dise qu'il faut m'acheter une veste et un pantalon pour les dimanches. Non, non: je me trouve bien comme je suis; je me sens si heureux de pouvoir envoyer tant d'argent! d'ailleurs je vais en gagner encore davantage. La vue de mes épargnes redouble mon ardeur pour le travail. Je veux me lever plus tôt, me coucher plus tard...--Et te rendre malade, me dit Manette: car on pense bien que nous n'avons pas été longtemps sans nous tutoyer; à notre âge, c'est si naturel! C'est une bien bonne fille que Manette, elle aussi sera bonne travailleuse; elle n'a que neuf ans, et déjà c'est elle qui a soin de notre petit ménage. Toujours gaie, toujours chantant, Manette a sans cesse le sourire sur les lèvres. Leste, vive, laborieuse, elle descend en une minute les six étages de la maison quand il s'agit de faire quelque chose qui peut être agréable à son père. Ne se plaignant point de la fatigue, ne montrant jamais d'humeur, Manette nous attend tous les soirs en travaillant, et va en sautant apprêter notre petit repas. Un baiser de son père la paye de ses peines, et lui fait oublier l'ennui de la journée: car elle doit s'ennuyer toute seule dans notre mansarde; mais le père Bernard ne veut pas qu'elle aille courir chez les voisins, et Manette est obéissante.

Pour se divertir le soir elle me prie de lui chanter les chansons de mon pays; et, de son côté, elle danse devant moi les bourrées d'Auvergne, riant, frappant des pieds et des mains pour marquer la mesure. Manette est alors aussi contente que si elle dansait à la guinguette; et moi je crois en la regardant être encore dans nos montagnes entouré de nos bons parents.

C'est en nous livrant au travail, en nous délassant par des plaisirs aussi simples que nous passons encore une année de notre enfance. Ma mère m'a donné de ses nouvelles; cette bonne mère craint que je ne me prive de tout pour elle, elle ne veut plus que je lui envoie d'argent de longtemps. Elle n'a point reçu de nouvelles de Pierre, et m'engage à faire de nouveau tous mes efforts pour le retrouver. Enfin, elle me prie de témoigner toute sa reconnaissance à l'homme généreux qui m'a recueilli à mon arrivée à Paris.

Je n'avais pas besoin des ordres de ma mère pour continuer à chercher mon frère; il ne se passe point de jour où je ne tâche d'obtenir quelques nouvelles de lui.

Mais le temps, qui adoucit toutes les peines, a dissipé ma tristesse, j'ai retrouvé ma gaieté; et comment pourrais-je être triste près de Manette, qui, à dix ans, est déjà si espiègle, si bonne!... Chère Manette!... une soeur pourrait-elle m'aimer davantage? Quand elle me voit rêveur, elle vient tourner, sauter autour de moi; elle me pousse le bras, me prend la main pour me faire danser avec elle.

--Ne sois donc pas chagrin, André, me dit-elle, tes gros soupirs ne te feront pas retrouver plus vite ton frère!... Viens danser avec moi; cela vaudra bien mieux que de rester là sans rien faire. Obéissez-moi, monsieur, ou je ne vous aimerai plus.

Je cède aux désirs de Manette, d'abord pour lui faire plaisir, et bientôt parce que j'en goûte aussi avec elle. A dix ans le chagrin s'oublie si vite!

Chaque jour Manette devient plus gentille; ses yeux bleus sont pleins de franchise, de gaieté; sa bouche, un peu grande, est garnie de dents blanches et bien rangées; ses cheveux châtains forment sur son front des boucles naturelles, et les belles couleurs de ses joues annoncent le contentement et la santé.

De mon côté, j'entends dire souvent par les bonnes qui viennent me chercher à ma place:--Comme il devient gentil, cet André!... comme il grandit!... cela fera un bien joli garçon.

Ces doux propos me font rougir, mais l'instant d'après je les oublie, et je ne songe point à en tirer vanité, car je me rappelle que dans mon pays on se moquait des jeunes gens qui s'occupaient trop de leur figure, et que mon père me disait:--André, un garçon qui se mire est digne de porter des jupons et un bonnet.

Cependant, lorsque le soir nous dansons, Manette et moi, quelque bourrée des montagnes, le père Bernard sourit en nous regardant, et je l'entends dire à demi-voix:--Ils seront, morgué! gentils tous les deux.

CHAPITRE XI

RENCONTRE, ACCIDENT.--NOUVEAU PROTECTEUR.

J'ai déjà onze ans et quelques mois; j'ai fait deux autres envois d'argent à ma mère, et ils étaient plus considérables que le premier. Ma bonne mère me fait savoir que, grâce à moi, elle ne manque de rien; que Jacques est un bon garçon, quoique un peu trop enclin à dormir et à manger, et qu'elle serait bien heureuse si je pouvais lui donner des nouvelles de Pierre. Hélas! je le voudrais bien!... mais je ne suis pas plus instruit que le lendemain de mon arrivée à Paris, et je crains que mon pauvre frère ne soit mort; s'il vivait, il aurait donné de ses nouvelles au pays.

Je viens de faire une commission dans un quartier éloigné de notre demeure; il est près de cinq heures du soir; je double le pas, car Manette me gronde lorsque je reviens tard; elle dit que, quand on a bien travaillé depuis le point du jour, on ne doit point oublier l'heure du dîner. Cette bonne Manette!... elle a toujours si peur que je tombe malade!...

Je suis sur les boulevards. Au coin de la rue Richelieu un cabriolet élégant s'arrête sur la chaussée; un monsieur en descend et entre dans une grande maison. J'ai porté mes regards sur ce monsieur... Quel souvenir me frappe! ce n'est point une illusion, c'est bien lui!... c'est cet homme qui a passé une nuit chez nous!... Oh! je le reconnais; et, quoiqu'il y ait quatre ans de cela, ce monsieur est toujours aussi laid qu'il était alors. Voilà son oeil couvert d'un taffetas noir, sa petite queue, son corps maigre, sa démarche penchée; c'est bien lui!... quel bonheur, je l'ai enfin rencontré!

Mais ce monsieur est entré dans une maison... je ne le vois plus; que vais-je faire?... L'attendre; il faut bien qu'il sorte, son cabriolet est là. Oh! certes, je l'attendrai, dût-il rester jusqu'au lendemain; je suis si content de pouvoir lui offrir le bijou qu'il a laissé chez nous!... Comme il sera satisfait de le ravoir! car il doit le croire perdu.

Je me plante devant la maison où est entré M. le comte... je me rappelle maintenant qu'on l'appelait ainsi. Je ne bouge pas, et j'ai les yeux fixés sur le cabriolet, dans lequel est resté un domestique, mais ce n'est pas celui qui est venu avec son maître dans notre chaumière.

Au bout d'une demi-heure, qui m'a paru bien longue, j'entends enfin marcher derrière moi; c'est ce monsieur qui sort de la maison. Le coeur me bat... je suis tout tremblant, et cependant c'est moi qui vais obliger ce monsieur; mais il a l'air si peu agréable! Je m'approche de lui cependant, et je me décide à parler.

--Monsieur... monsieur...--Laisse-moi tranquille, petit drôle...--Monsieur, c'est chez nous que... il y a quatre ans...--Veux-tu t'en aller, Savoyard! me répond le monsieur, qui ne m'écoute point et regagne son cabriolet.

--Ah! mon Dieu! le voilà qui va monter dedans! et il ne m'entend pas... je le tire par son habit: Monsieur!... de grâce, écoutez-moi...

--Comment, polisson, tu oses prendre mon habit! s'écrie-t-il en se retournant avec colère. Je ne donne rien aux pauvres... ce sont tous des fainéants. Ces petits drôles demandent un sou pour leur mère, et courent le dépenser chez le pâtissier.--Mais, monsieur, je ne vous demande rien.... au contraire, c'est moi qui vais vous donner quelque chose.

Il ne m'écoute pas; il est déjà dans son cabriolet. Il ordonne à son domestique de partir. O ciel!... il va s'éloigner, et peut-être ne le rencontrerai-je plus!... Je veux m'attacher à la voiture, je tâche de me faire entendre...--Gare! gare! crie le valet. Je ne l'ai pas écouté... le cheval part... Je tenais encore le brancard... Je ressens une forte secousse, je suis renversé, je me sens blessé à la tête... mon sang coule... j'ai jeté un cri que m'arrache la douleur... et je n'ai plus la force de me relever.

En un instant je suis entouré de monde... On me regarde, on me tâte... on crie après le maître du cabriolet, après le cheval, après le domestique; on me plaint, on fait des discours, des réflexions sur le danger que les piétons courent dans Paris, mais on ne me secourt point. Un jeune homme perce la foule en s'écriant:--C'est son cabriolet!... Il n'en fait pas d'autres!... et il prend le grand trot au lieu de secourir celui qu'il a blessé.

Ce jeune homme s'approche de moi, m'examine avec intérêt en disant:--Pauvre petit!... un Savoyard... peut-être le soutien de sa mère... sans eux Adolphine ne serait plus, sans eux il périssait lui-même au fond d'un précipice!... et voilà sa reconnaissance... Ah! pauvre enfant! je veux réparer le mal qu'il t'a fait!...

Ce monsieur a envoyé chercher une voiture; il s'assure que je ne suis blessé qu'à la tête; on me porte dans le fiacre; le monsieur y monte avec moi, il ordonne au cocher d'aller doucement. Malgré cela le mouvement de la voiture augmente ma douleur, je perds connaissance... mes yeux se ferment, je ne vois plus, je n'entends plus rien.

En revenant à moi, je me trouve couché dans un bon lit, entortillé dans de belles couvertures, et sous de beaux rideaux bleus et blancs, qui se croisent et forment des bouffettes au-dessus de ma tête. Je crois rêver... je me retourne... une glace placée au fond du lit répète mon image; je me vois... je me regarde... je me souris... je me fais la grimace... Oh! c'est bien moi qui suis dans ce beau lit; on m'a mis sur la tête un fichu de soie; en dessous j'ai des linges, un bandeau qui me serre fortement; j'y veux porter la main... je sens que j'ai mal à cette place. Je me rappelle ma blessure, ma chute sur la chaussée... Oh! je me souviens de tout maintenant.

Mais chez qui suis-je donc?... Quels sont les êtres généreux qui m'ont secouru? Ce sont au moins des princes? Tout ce qui m'entoure est superbe: cette glace, ces draperies... Mais je voudrais bien voir dans la chambre. Le rideau est fermé, tâchons de le tirer; je sens que je suis bien faible, et j'ai de la peine à avancer mon bras.

Je parviens cependant à écarter un peu ce qui me cache l'appartement, je puis en voir une partie... Oh! que cela me semble joli!... des tableaux, des portraits!... des hommes, des femmes en grandeur naturelle, puis des campagnes, de charmants paysages, et tout cela entouré de bordures en or! Je suis sans doute chez un seigneur, et celui-là est aussi bon que Bernard le porteur d'eau. Mais mon père adoptif et sa fille savent-ils où je suis? ont-ils de mes nouvelles?... O ciel! s'ils m'attendent encore, quelle doit être leur inquiétude! Pauvre Manette, sans doute elle me croit perdu, tué!... et son père me cherche partout.

Cette idée m'arrache un soupir. J'entends du bruit; une vieille femme entre dans la chambre où je suis, et regarde doucement du côté du lit.--Ah!... enfin, il a repris connaissance, dit-elle. Pauvre petit!... C'est bien heureux!... Que monsieur sera content quand il reviendra!...

--Madame!... madame!... dis-je d'une voix faible. La bonne femme vient aussitôt s'asseoir près de mon lit en me faisant signe de me taire.--Chut! mon enfant, il ne faut pas parler... cela vous ferait du mal... Le médecin l'a dit: votre blessure est grave, mais avec de grands soins et du repos on vous guérira. Allons, allons, je vois dans vos yeux l'impatience... vous voulez savoir où vous êtes, c'est naturel; écoutez-moi: C'est M. Dermilly, mon maître, qui vous a secouru lorsque le cabriolet de M. le comte Francornard vous eut jeté par terre... ce M. Francornard n'en fait jamais d'autres... encore l'autre jour, il a renversé la boutique d'une marchande de sucre d'orge... mais elle les lui a fait tous payer: aussi, il les a fait ramasser par son domestique; et, pendant huit jours, ses chiens n'ont mangé que du sucre d'orge... Voilà ce que c'est que de vouloir conduire un cabriolet quand on n'a qu'un oeil! je vous demande s'il peut voir en même temps à droite et à gauche! Après cela, mon enfant, il y avait peut-être de votre faute... les petits garçons n'écoutent jamais lorsqu'on crie _Gare!_ et il semble qu'ils se fassent un plaisir de couper la rue quand ils voient venir une voiture...--Ah! madame...--Chut! mon enfant, je ne dis pas que vous ayez fait cela... Enfin M. Dermilly vous a fait porter dans un fiacre et conduire ici. C'est un peintre très-distingué que M. Dermilly, et un homme fort sensible!... trop sensible même!... car...--Mais, madame, depuis quand?...--Silence! mon ami, le docteur ne veut pas que vous parliez; je puis bien parler pour vous et pour moi. Monsieur comptait d'abord ne vous garder chez lui que le temps de vous donner les premiers secours, il pensait que nous pourrions découvrir votre demeure et faire prévenir vos parents; car vous êtes ici depuis hier, mon petit homme...--Hier!... ô mon Dieu! et le père Bernard, et Manette!...--Ah! quel bavard que ce petit garçon!... voyez s'il pourra se taire!... vous vous rendrez plus malade, mon enfant... Je disais donc que monsieur s'occupait déjà de savoir à qui vous apparteniez, lorsque en vous ôtant votre veste toute pleine de sang, nous avons trouvé sur votre poitrine un portrait pendu après un ruban!... oh! dès que monsieur l'a vu, il a poussé un cri de surprise... des exclamations!... des phrases!... et puis il s'est emparé de la miniature sans me permettre de la regarder. Il faut que ce soit un portrait bien précieux, car monsieur ne se serait pas extasié devant une croûte. Il n'en revenait pas d'avoir trouvé cela sur vous; il s'écriait: Où l'a-t-il eu? pourquoi le porte-t-il? et mille autres choses semblables. Il aurait bien désiré que vous pussiez lui répondre; mais, pauvre petit, vous étiez dans un bien triste état! Enfin, monsieur a voulu que vous fussiez couché dans son lit; il a déclaré que vous ne sortiriez de chez lui que parfaitement guéri. Il a couché cette nuit dans la petite chambre à côté, et tous les quarts d'heure il venait voir comment vous alliez. Forcé de sortir un moment ce matin, il m'a bien recommandé de ne point vous quitter une minute. Voilà ce qui vous est arrivé, mon ami, j'espère que vous n'êtes pas trop malheureux, et que, pour guérir plus vite, vous serez sage et ne parlerez pas.

A la fin du discours de la vieille bonne, j'ai mis la main sur ma poitrine. Je ne trouve plus le médaillon que je portais sans cesse; il ne m'avait pas quitté d'une minute depuis mon départ de chez ma mère. Mes yeux se remplissent de larmes, et je dis d'une voix entrecoupée:

--Madame, rendez-moi le portrait... je vous en prie...--Je vous ai dit, mon enfant, que c'était mon maître qui l'avait; il vous le rendra!... n'avez-vous pas peur! Comme ces petits garçons sont méfiants!...--Ah! madame, maman m'avait tant recommandé de ne point le perdre!...--Il n'est point perdu, puisque c'est monsieur qui l'a. Est-ce le portrait de votre mère? de votre soeur? de votre père?... Je crois que c'est un portrait de femme, mais je n'ai pas eu le temps de bien voir... et je n'avais pas mes lunettes.

J'allais répondre à la vieille bonne, lorsque nous entendons du bruit dans la pièce voisine.

--Voilà monsieur! s'écrie-t-elle.

Au même instant, je vois entrer un monsieur de vingt-huit à trente ans, d'une figure aimable et douce; je le reconnais pour celui qui s'est approché de moi sur le boulevard.

--Eh bien! comment va-t-il? demande-t-il en entrant à la bonne.--Oh! monsieur, il a repris sa connaissance; et, si je le laissais faire, il bavarderait comme une pie!... Mais je suis là pour faire respecter l'ordonnance du médecin.--Pauvre petit! Que ses yeux sont expressifs!... quelle candeur et quelle finesse dans les traits!...--Il est certain que cela ferait un joli Amour... Et monsieur qui cherchait l'autre jour un modèle pour faire le fils de madame Andromaque dans son tableau de l'histoire ancienne, il me semble que ce petit garçon...--Laissez-nous, Thérèse, je vous appellerai si j'ai besoin de vous...--Oui, monsieur. Et la vieille bonne s'éloigne en répétant entre ses dents que je ferais à merveille le fils de madame Andromaque.

--Eh bien! mon ami, comment vous trouvez-vous? me dit le monsieur, qui est venu s'asseoir auprès de moi.--Je suis bien, monsieur... Je n'ai mal qu'à la tête. Je vous remercie de tout ce que vous avez fait pour moi.--Vous ne me devez point de remercîment, mon petit ami; j'ai dans l'idée que je ne fais qu'acquitter une dette sacrée... Vous sentez-vous assez de force pour me répondre sans trop vous fatiguer?--Oh! oui, monsieur; je puis bien parler.--Dites-moi alors de quel pays vous êtes et depuis quand vous habitez Paris.

Je conte mon histoire au monsieur. Il m'écoute avec beaucoup d'attention; il paraît prendre un grand intérêt à tout ce que je dis. Il est touché du chagrin que je ressens encore d'avoir perdu mon frère; et quand j'en viens au père Bernard et à Manette, il s'écrie:--Le brave homme! les bonnes gens! Mais ce portrait que vous portez sur vous, d'où vient-il? l'avez-vous trouvé? vous l'a-t-on donné? Dites la vérité, mon ami. Ah! vous ne savez pas quel intérêt j'ai à connaître cette circonstance.

Je raconte alors comment des voyageurs se sont arrêtés dans notre chaumière; je n'oublie rien sur le monsieur, son valet et la petite fille endormie. A mesure que je parle, je vois le plaisir, l'attendrissement se peindre dans les yeux de celui qui m'écoute; mais quand j'en viens à la blessure que s'est faite mon père en courant la nuit pour M. le comte, quand je dis que, pour prix de son dévouement en arrêtant la voiture qui roulait vers un précipice, le vieux monsieur lui a donné un petit écu, alors le jeune peintre ne peut plus se contenir: il se lève, court comme un fou dans la chambre en s'écriant:--Est-il bien possible!... Quel coeur sec!... quelle âme ingrate!... chère Caroline!... Et voilà l'époux qu'on t'a donné! Sans le père de cet enfant, tu perdais ta fille, ton Adolphine; ce pauvre homme est mort, victime peut-être des suites de son zèle, de son humanité... Mais du moins je tâcherai de rendre à son fils une partie du bien qu'il nous a fait; et si, du haut des cieux, il veille sur cet enfant, il le verra jouir du fruit de sa bonne action.

--Oui, cher petit, je prendrai soin de toi... tu ne me quitteras plus! En disant cela, ce monsieur m'embrasse; et, oubliant que je suis blessé, il serre ma tête dans ses mains. La douleur m'arrache un cri; le jeune peintre est désespéré et s'écrie:--Allons! je veux lui servir de père, et je l'étouffe à présent... et j'oublie sa blessure...--Oh! ce n'est rien, monsieur, mais je voudrais bien ravoir...--Quoi, mon ami?--Ce portrait que j'avais là... J'ai juré à ma mère de ne le donner qu'à ceux auxquels il appartient; hier seulement j'ai rencontré ce petit monsieur borgne qui s'est arrêté chez nous; je l'ai reconnu sur-le-champ; j'ai couru après lui pour lui rendre le bijou, mais il ne m'a pas écouté, il est monté dans son cabriolet, et c'est alors qu'il m'a renversé et que j'ai été blessé.

--Pauvre garçon! oui, en effet, je dois te rendre ce portrait que tu portes depuis si longtemps; mais ce n'est pas à monsieur le comte qu'il faut remettre cette image chérie, il est indigne de la posséder!... Bientôt tu verras celle... Ah! si elle était à Paris, aujourd'hui même elle aurait trouvé le moyen de te voir... Mais elle reviendra bientôt, je l'espère; en attendant, reprends ce médaillon, dont tu as été si fidèle dépositaire...

Le monsieur tire le portrait de son sein; et, après l'avoir considéré quelque temps avec amour, il le repasse à mon cou. Je me sens alors plus tranquille. Mais quelque chose me tourmente encore, et je m'écrie:--Monsieur... et le père Bernard?... et Manette?...

--Oh! tu as raison, mon ami, il faut bien vite les faire avertir... Ces bonnes gens sont dans l'inquiétude; hâtons-nous de la faire cesser. Thérèse! Thérèse!

La vieille bonne arrive.--Vite un commissionnaire, dit M. Dermilly; que l'on aille rassurer les bons amis de cet enfant.

J'ai donné l'adresse de Bernard. M. Dermilly est allé lui-même parler au commissionnaire. Depuis un quart d'heure, sa vieille bonne lui dit:--Monsieur, vous avez modèle ce matin... Votre modèle est arrivé... il y a une heure qu'il se promène en chemise dans l'atelier. C'est ce mauvais sujet de Rossignol; il est venu dans ma cuisine, le corps presque nu... me demander une croûte de pain; il dit qu'il est en Romain, qu'il représente _Mutius-Cervelas_. Qu'il fasse _Cervelas_ tant qu'il voudra, ce n'est pas une raison pour qu'il vienne goûter à mon bouillon!... C'est d'ailleurs fort indécent; je vous prie, monsieur, de lui défendre de quitter l'atelier et de venir dans ma cuisine en Romain.

--Allons, allons, ne crie point, Thérèse, dit M. Dermilly en souriant, je vais travailler; toi, veille bien sur mon petit André; tu m'avertiras lorsque ces bonnes gens arriveront, je serai bien aise de les voir.

--Oui, oui, je veillerai sur lui, et je ne le ferai point parler comme vous, dit Thérèse en me tâtant le pouls lorsque son maître est éloigné. Voyez-vous, il y a de la fièvre... beaucoup plus de fièvre!... Mais on ne veut pas m'écouter... Buvez cela, petit, et dormez: cela vous fera du bien.