Chapter 9
J'avais fait préparer pour elle la chambre du rez-de-chaussée, à côté du salon. Je me rappelais que cette chambre était la sienne, lorsqu'elle était venue à Compiègne avec mon père, quelques jours après son mariage, et je m'étais dit que l'impression produite sur elle par la vue de la maison d'abord, puis par celle de cette chambre, m'aiderait à dissiper mes affreux soupçons. Je m'étais juré de noter minutieusement les plus légers troubles qui passeraient en elle, à la rencontre d'un passé rendu de nouveau vivant par cette physionomie des choses, qui ne change pas aussi vite que le coeur d'une femme. Je rougissais à présent de cette idée de policier. Je sentais combien il est honteux de juger sa mère, de ne pas faire un acte de foi en elle qui prévale même contre l'évidence. Je le sentais, hélas! d'autant mieux que l'innocente femme se surveillait moins. Elle était entrée dans sa chambre avec un visage recueilli, elle s'était assise devant le feu, étendant ses pieds fins du côté de la flamme qui rosait ses joues pâles; et, avec ses cheveux restés tout noirs, avec sa taille restée toute jeune, elle avait encore, dans le demi-jour de cette pièce, le charme de délicatesse et d'aristocratie dont parlait mon père dans ses lettres. Elle regarda longuement autour d'elle, reconnaissant la plupart des objets que la piété de ma tante avait laissés à leur place. D'une voix triste, elle dit: «Que de souvenirs!...» Mais l'émotion qui détendait ses traits n'était pas amère. Ah! elle n'a pas ces yeux, cette bouche, ce front, une femme qui revient dans une chambre où elle a vécu, vingt ans auparavant, auprès d'un mari qu'elle a fait assassiner après l'avoir trahi!... Il n'y eut pas un détail durant toute cette soirée qui ne vînt ainsi me démontrer combien ma puérile et déshonorante imagination avait calomnié complaisamment celle qui eût dû m'être sacrée. Julie nous avait dressé une espèce de souper qu'elle voulut nous servir comme elle m'avait servi le jour précédent. Je les regardais toutes les deux, l'une en face de l'autre, la vieille domestique et son ancienne maîtresse. Je savais que leurs caractères ne s'étaient pas convenus autrefois, et pourtant elles éprouvaient une grande douceur à se revoir. Cette pauvre Julie surtout, simple fille, incapable de dissimuler, était si contente, qu'elle me prit à part quelques minutes avant ce frugal repas, pour me dire la consolation qu'elle éprouvait dans son chagrin à retrouver ma mère si bonne pour moi, et à nous servir tous les deux assis à la même table, comme aux temps lointains. Si, dans ces temps-là, il y eût eu dans la vie de ma mère un de ces coupables secrets que les domestiques fidèles devinent mieux que personne, non, l'honnête servante qui nous avait élevés, mon père et moi, ne l'eût pas ignoré, ni pardonné. J'en aurais surpris la trace sur cette face aux lèvres rentrées, dont chaque ride avait pour moi son éloquence. Ma mère, de son côté, ne se fût pas complue dans la présence de ce témoin d'une ancienne faute. Ses gestes eussent traduit une gêne cachée, quand ce n'eût été que cette hauteur par laquelle nous ripostons, comme à l'avance, au blâme deviné chez un inférieur. La figure de Julie rentrait pour ma mère dans la série des choses qui lui représentaient son premier mariage, et soit que la mort presque subite de ma tante l'eût beaucoup remuée, soit que ce sentiment du passé flattât son goût pour le romanesque, bien loin de repousser ces souvenirs, elle s'y abandonnait, et, moi, je la bénissais intérieurement de détruire par son attitude seule les derniers vestiges de ma muette calomnie. Quel merci je lui murmurai encore dans ma pensée lorsque plus tard, dans la nuit, elle me demanda de voir la morte, afin de lui dire un dernier adieu! Nous entrâmes ensemble dans la pièce où l'agonisante s'était débattue contre la préoccupation suprême d'où j'avais tiré de si abominables conséquences. Ma mère s'approcha du lit... La mort, qui a de ces singularités tragiques, avait exagéré la ressemblance qui existait du vivant de ma tante entre son visage et celui de mon père. Ce profil, immobile et livide, surtout à cause de la mentonnière qui maintenait la bouche fermée, rappelait invinciblement l'autre profil que j'avais gardé dans ma mémoire, et devant lequel ma mère m'avait embrassé d'une si chaude étreinte. Nous nous trouvions de nouveau tous les deux en présence d'une vision funèbre. Mais je n'étais plus un enfant, elle n'était plus une jeune femme. Que d'années avaient passé entre ces deux morts, et quelles années! Cette comparaison s'imposait à ma mère aussi bien qu'à moi. Elle demeura d'abord silencieuse, enfin elle me dit: «Comme elle lui ressemble...» Elle s'approcha de ma tante, appuya un baiser sur ce front glacé, puis elle s'agenouilla au pied du lit et se mit en prière. Cette épreuve, que j'avais à peine osé rêver, elle-même était allée au-devant d'une façon si naturelle, si vraie... J'ai eu depuis bien d'autres signes de la pureté absolue du coeur de ma mère, j'ai entendu sortir de la bouche de celui qui avait conduit tout le crime des paroles qui purifiaient pleinement la noble femme. Il n'en était plus besoin. La voir à genoux devant la soeur morte de mon père mort avait suffi pour exorciser le fantôme.
Quand elle eut achevé de prier, elle voulait rester à veiller auprès de ce triste chevet. Je l'en empêchai parce que je redoutais pour elle l'émotion d'une nuit ainsi passée et je la forçai de descendre. Mais elle était trop troublée, et elle me demanda de lui tenir compagnie encore un peu de temps. J'acceptai avec joie, tant j'avais peur de retrouver loin d'elle les hallucinations que sa manière d'être avait si complètement dissipées. Je me sentais si bien son enfant durant cette soirée passée en tête à tête, que je m'extasiai comme jadis, dans ma véritable enfance, devant ses moindres gestes. J'admirai avec quel art elle transforma, tout de suite, le coin de la cheminée du salon, où nous nous tenions, comme en un petit asile de causerie, bien retiré, bien à nous. Elle me fit apporter le paravent auprès de la chaise longue. Elle posa sur une petite table mobile sa pendule de voyage, son flacon de sels, la boîte de mes cigarettes. Elle-même avait passé une robe de chambre blanche, enroulé autour de sa tête et de ses épaules une mantille noire; sur ses jambes elle mit une couverture de laine rose tricotée à la main avec des rubans. Elle appuyait sa joue sur un des deux petits coussins revêtus de soie rouge dont elle se servait dans le chemin de fer. Quelques violettes des bois, dont Julie avait paré un petit vase, mêlaient leur arôme au frais parfum qu'elle secouait autour d'elle, et je l'aimais d'être ainsi, de me rappeler par les minuties de sa fine élégance les impressions les plus lointaines que j'avais eues d'elle. Je l'aimais surtout de me parler comme elle faisait, m'ouvrant son âme, et en laissant échapper tant de souvenirs. Elle avait commencé par me questionner sur la maladie de ma tante. Elle continua en m'entretenant de mon père, ce qui lui arrivait bien rarement. Il était si rare aussi que nous nous vissions dans une intimité pareille! Dans ce salon tout peuplé des reliques du mort, avec le souvenir, si présent à mon esprit, des lettres lues ce jour même, ce me fut une sensation bien étrange de l'entendre me raconter à son tour l'histoire de son mariage. Elle me dit, ce que je savais déjà, comment s'était fait ce mariage, qu'elle avait rencontré mon père à un bal chez un grand avocat qui connaissait les dames de Slane par des relations de monde. Elle me décrivait sa propre toilette à ce bal, puis elle me peignait mon père un peu engoncé dans son habit noir, avec une cravate blanche mal nouée et des gants trop longs... «Quand on est jeune fille, ajoutait-elle, on est si sotte... Il s'est fait présenter chez nous, il m'a demandé une première fois, puis une seconde... Et les deux fois j'ai refusé parce que j'avais dans le souvenir cette puérilité de ces gants trop longs... La troisième fois, il a voulu me parler en tête-à-tête... Maman avait une grande envie de ce mariage, malgré certaines différences de milieu et d'éducation... Ton père était un si honnête homme, si travailleur, si capable, et puis, il admirait maman avec tant de naïveté, comme une idole... Enfin elle consentit à cette entrevue... Je reçus ton père avec le ferme propos de lui répondre non, et il me parla si gentiment, avec un tact si exquis, tant d'éloquence... Je vis si bien qu'il m'aimait... Et je dis oui...» Quel commentaire pour moi de toute la correspondance de mon père que cette entrée dans le mariage, symbole anticipé de toutes les années qui allaient suivre! Oui, jusqu'à leur dernier déjeuner pris en commun avant l'assassinat, ils avaient vécu ainsi, elle, se laissant aimer avec l'indulgente fierté d'une femme qui se sait plus fine, plus distinguée,--et lui, le laborieux homme d'affaires, tout voisin du peuple, aimant cette femme délicate et d'un charme rare, avec un sentiment idolâtre de sa supériorité à elle, avec une méconnaissance naïve de ses supériorités à lui. Le grand poison du coeur, c'est le silence. Je l'avais déjà trop senti pour moi-même, et je le sentais pour le compte de celui dont j'étais le fils, dont j'avais hérité l'âme ombrageuse et concentrée. Et ma mère continuait,--navrante ironie,--insistant sur les qualités de mon père, sur sa droiture, son énergie et aussi sur les portions de ce caractère qui lui étaient demeurées fermées. «Depuis qu'il est mort si tristement, reprenait-elle, je me suis demandé si je l'avais rendu aussi heureux qu'il aurait pu l'être... J'étais bien jeune alors et nous n'avions guère de goûts communs... J'ai toujours aimé le monde, c'est de naissance; et lui, il ne l'aimait pas, il ne s'y sentait pas à l'aise... J'étais très pieuse, et il était très voltairien... Il croyait les autres hommes aussi bons que lui-même, et il pensait que l'on peut se passer de religion... Nous avons vu, depuis, où cela mène... Il n'était pas jaloux, jamais il ne m'a fait une observation sur les quelques amitiés d'hommes que j'avais formées; mais il avait en lui un principe inquiet... Lorsqu'il était obligé de quitter Paris pour quelques jours, si je mettais un peu trop tard à la poste ma lettre quotidienne, c'était tout de suite un télégramme qui me demandait anxieusement des nouvelles de ma santé. Le soir, si je rentrais un peu après mon heure habituelle, je le trouvais tout soucieux, persuadé qu'il m'était arrivé un malheur... Et puis, il avait des tristesses sans causes, de grands silences... Je n'osais pas le questionner... Tu tiens cela de lui, mon pauvre André...»
Puis elle me parlait de cette mort mystérieuse:--«J'en ai tant pleuré, disait-elle, et, depuis, j'y ai tant pensé. Ton père n'avait pas d'ennemi. Il avait fait sa carrière trop loyalement... Ma conviction est que l'assassin comptait qu'il apportait avec lui une grosse somme d'argent. Remarque bien que nous ne savons pas ce que ton père avait en portefeuille... Ah! mon André, si tu savais quels jours j'ai passés? C'est dans ces moments-là que j'ai pu connaître mes vrais amis...» Et elle se prit à nommer M. Termonde et à me détailler les preuves de son dévouement. Mais je ne lui en voulais pas de ne pas comprendre, à l'heure où nous étions, qu'elle ne pouvait prononcer ce nom sans me faire de mal. Une fois lancée dans la voie des réminiscences, pourquoi se serait-elle arrêtée? Quel scrupule l'eût empêchée de m'entretenir du second mariage et des consolations qu'elle y avait trouvées? Avait-elle jamais deviné ma véritable situation envers mon beau-père, pas plus qu'autrefois les sentiments de mon père à l'égard du même personnage? Certes il y avait pour moi une mélancolie affreuse dans ces confidences qui formaient la contre-partie cruelle des autres, de celles que mon père faisait à ma tante dans ses lettres. Mais quelque grande que fût ma tristesse à constater les profondeurs du malentendu qui avait séparé ces deux êtres, qu'était cela auprès du cauchemar tragique dont j'avais subi l'assaut? Et j'écoutai, toute cette longue soirée d'hiver, ma mère me parler ainsi, avec la douce, l'enivrante certitude que jamais, plus jamais, les soupçons monstrueux ne me reprendraient. Tout s'expliquait des lettres de mon père. Il avait été profondément jaloux de sa femme, et il n'avait jamais osé dire cette jalousie dont le principe était une influence morale, ignorée peut-être de celle-là même qui la subissait. Non, la créature qui me racontait tout ce passé avec cette clarté dans les yeux, avec cette douceur dans la voix, avec cette ingénuité dans l'aveu de ses inintelligences, avec cette évidente sincérité de toute sa personne, non, cette créature ne pouvait être qu'innocente, même des douleurs qu'elle avait infligées,--ou bien elle eût été un monstre d'hypocrisie. Du moins je n'ai pas pensé cela de toi, femme si faible mais si bonne, si capable de méconnaître une souffrance, mais si incapable de la provoquer en la comprenant; et depuis cette soirée ma foi en toi n'a plus subi d'atteintes. J'étais sauvé de mes doutes impies.
Oui, je peux me rendre cette justice qu'à partir de ce moment je n'ai plus traversé une seule crise de ces doutes à l'égard de ma mère. Ni pendant le reste de nuit qui suivit cet entretien, ni pendant le jour d'après, qui fut celui de l'enterrement, ni pendant les jours qui succédèrent, et quand elle m'eut quitté, je n'entendis de nouveau la voix honteuse, celle qui m'avait parlé si fort contre celle que j'aurais dû être le dernier, que j'avais été le premier à juger coupable. Il n'en fut pas de même à l'endroit de mon beau-père. Lorsque la défiance est éveillée sur un point, et qu'il s'agit d'un intérêt aussi tragique, aussi poignant que l'assassinat d'un père, cette défiance ne s'endort pas avant d'avoir touché, d'avoir palpé, d'avoir étreint une certitude. Je l'avais tenue, cette certitude, à la minute où j'avais embrassé ma mère, où je l'avais entendue parler. Mais quoi? Est-ce que l'innocence de ma mère prouvait l'innocence de mon beau-père? Dès que je fus seul, et que j'eus étudié, par le menu cette fois, les fatales lettres, cette nouvelle position du problème s'imposa aussitôt à mon esprit. Sauf les mauvais quarts d'heure d'injustice par excès de souffrance, mon père avait toujours distingué, lui aussi, la responsabilité de sa femme et celle de son ami dans la relation dont il était jaloux. Toujours il avait innocenté ma mère dans sa pensée, et jamais, au contraire, il n'avait révoqué en doute la passion de Termonde pour elle. C'était là le fait positif, indéniable et que j'ignorais, avant la lecture des lettres: à savoir que cet homme avait eu un intérêt prodigieux à la suppression de mon père. Je pouvais, avant cette lecture, croire que sa tendresse pour ma mère était née en lui, seulement lorsqu'elle avait été libre de l'épouser. Malgré mes jalousies, j'avais trouvé cela si naturel qu'une femme, jeune, belle et malheureuse, inspirât un passionné désir de la consoler, bien vite transformé en amour, même au plus intime ami de son mari mort. Les choses m'apparaissaient à présent sous un angle tout autre. Je relisais les lettres dans la solitude de la maison de Compiègne où je m'attardais au lieu de rentrer à Paris, en apparence pour régler quelques affaires, en réalité parce que j'étais comme les animaux blessés qui se terrent pour souffrir. Une relique, entre toutes celles dont était peuplée cette maison, réveillait, plus que toutes les autres, le désir de vengeance et de justice qui avait dominé mon enfance. C'était, posé sur un petit secrétaire et à côté du buvard ayant appartenu à mon père, qui renfermait encore les enveloppes et le papier à lettres à son chiffre, un de ces calendriers à éphémérides dont on arrache une feuille chaque jour. Il était, ce calendrier, de l'année 1864; ma tante l'avait conservé, sans plus y toucher, à la date du jour où elle avait appris la terrible nouvelle de l'assassinat. Samedi, onze juin, marquait la petite feuille posée sur l'épaisseur des autres, et ces autres comptaient les jours de cette année-là, que mon père n'avait pas vécus! Le onze juin 1864!... C'était donc le jeudi, neuf, qu'il avait été tué. J'avais neuf ans alors, j'en avais vingt-quatre aujourd'hui, et le mort n'était pas vengé... Pourquoi? Parce que le hasard ne m'avait fourni aucune indication. Je n'avais pu former aucune hypothèse qui reposât sur un fait observé, vérifié, certain. Aujourd'hui que je tenais une de ces indications, si douteuse fût-elle, une de ces hypothèses, quelle que fut son invraisemblance, non, je n'avais pas le droit de reculer. Il fallait pousser mes soupçons jusqu'à leur extrémité. «Si j'allais chez M. Massol, me disais-je, lui remettre cette correspondance et le consulter, est-ce qu'il considérerait cette nouvelle révélation sur notre intérieur, sur les sentiments de la victime, sur ceux du second mari de ma mère--comme un document à négliger?...» Non, mille fois non, si bien que je n'aurais pas osé lui porter ces lettres. J'aurais tremblé de lancer les limiers de justice sur cette piste. Nous avions tant cherché, tant étudié, lui et moi, qui pouvait avoir eu intérêt à ce crime? S'il avait pensé à mon beau-père, il ne m'en avait du moins jamais parlé. Quel indice possédait-il, qui l'autorisât, une seconde, à jeter ce trouble dans mon esprit? Cet indice, je pouvais le lui fournir, moi, et je le sentais, d'instinct, si grave, d'une signification si redoutable! Comment me serais-je empêché de m'y attacher ainsi, de le tourner et de le retourner, m'abandonnant à cette espèce de dévidement d'idées qui s'accomplit en nous, presque à notre insu, quand le rouet de notre rêverie a été une fois mis en branle?
Je sentais mieux mon impuissance à dominer ma pensée, grâce au contraste qui existait entre cette tempête intime et la profonde tranquillité de la maison de la morte. Ma vie y coulait, si monotone en apparence, et réellement si ardente, si effrénée. Je me levais tard, je classais des papiers, je les lisais jusqu'à l'heure de mon déjeuner que je prenais seul, toujours servi par Julie qui continuait à ne pas vouloir qu'une autre personne s'occupât de moi. Dans cette salle à manger silencieuse, j'avais comme compagnons le chien de garde don Juan et deux chats, que j'avais donnés moi-même à ma tante autrefois, deux demi-angoras, surnommés, l'un Boule-de-Poil, à cause de sa longue fourrure, l'autre Pierrot, pour sa figure spirituelle et sa malice. J'étais là, donnant la pâture à toutes ces bêtes. Je me souvenais de ce Robinson que j'aimais tant durant mon enfance, et des scènes où le solitaire s'assied à sa table, entouré de sa ménagerie privée. Hélas! j'étais, moi, le Robinson qui a vu sur le sable l'empreinte d'un pied inconnu, et qui, retiré dans l'asile paisible, y transporte avec lui son anxiété. Julie allait et venait, dans ses vêtements de deuil. Les chats soufflaient lorsque don Juan s'approchait d'eux. Si je les négligeais, ils étendaient la patte et griffaient la nappe, en allongeant leur museau futé. J'écoutais le bruit de l'horloge comtoise posée à terre dans sa gaine, et dont le balancier de cuivre passait et repassait par la lucarne ronde découpée au milieu du bois. Et dans ce décor si doucement bourgeois, j'étais en train de raisonner les chances de culpabilité de mon beau-père. Je me disais: «La grande objection préalable à toute enquête, c'est l'alibi constaté; l'alibi se rapporte aux données physiques du crime, et dans toute analyse de cet ordre, à côté de la série de ces données physiques, il y a la série des données morales. Tant qu'elles ne coïncident pas, il y a doute, et la grande affaire d'un assassin habile est justement de créer ce doute. Si l'on s'en tenait à l'apparence d'impossibilité matérielle, combien d'instructions on ne pousserait pas?...» Je me levais parmi ces pensées, et le plus souvent je marchais vers la forêt. Autour de moi s'étendait l'immense silence des après-midi d'hiver. Les feuilles sèches vêtissaient la futaie d'admirables teintes fauves sur lesquelles se mouvait par intervalle une tache de la même nuance, le pelage de quelque chevreuil bondissant. Ces mêmes feuilles sèches criaient sous mes pieds, et moi je poursuivais mon raisonnement. Je déduisais les conditions de l'une et de l'autre hypothèse... «Soit, M. Termonde est coupable. Il était, il est encore passionné jusqu'à la violence: c'est un premier fait. Il aimait ma mère éperdûment: c'en est un autre. Mon père en était jaloux jusqu'à la douleur: c'est un troisième fait. Voici où commence l'incertitude: M. Termonde s'est-il aperçu de cette jalousie? A-t-il eu avec mon père quelques-unes de ces scènes muettes, à la suite desquelles un homme du monde comprend que la maison de l'ami dont il courtise la femme va lui être fermée? Cette supposition-là peut être admise sans difficulté. De là au furieux désir de se débarrasser d'un obstacle qu'on sent à jamais invincible, le passage est déjà plus malaisé à comprendre, mais la chose est encore possible...» À ce moment de mon analyse, je me heurtais contre ce que j'appelais les données physiques du crime. Le faux Rochdale existait, c'était de nouveau un fait, des gens l'avaient vu, l'avaient entendu, lui avaient parlé. Il attendait dans la chambre de l'hôtel Impérial, tandis que M. Termonde était à notre table, causant avec nous. Pour que M. Termonde fût coupable du crime, il fallait donc admettre entre ces deux hommes une complicité, que l'un, le faux Rochdale, fût un instrument, une espèce de bravo chargé de tuer pour le compte de l'autre!