André Cornélis

Chapter 7

Chapter 73,258 wordsPublic domain

Ma tante était morte vers les neuf heures du soir. Je lui fermai les yeux et je restai longtemps à pleurer. À onze heures, la vieille Julie vint me chercher et me força de descendre pour manger un peu. Je n'avais rien pris de la journée qu'une tasse de café noir à midi. Quel sinistre repas je fis ainsi, dans cette salle aux murs garnis d'assiettes anciennes, où je m'étais assis tant de fois en face d'elle, la pauvre morte! Une lampe posée sur la table éclairait la nappe, devant moi, sans dissiper entièrement les ombres de la pièce, que chauffait un grand poêle de faïence, tout fendillé par le feu. J'écoutais le bruit de ce poêle qui me rappelait les soirées de mon enfance, durant lesquelles je mettais des châtaignes à cuire dans la braise d'un feu tout semblable, après les avoir fendues, par crainte des éclats qui sautent. Je regardais Julie qui avait voulu me servir elle-même, et qui essuyait, du coin de son tablier bleu, de grosses larmes le long de ses joues ridées. J'ai traversé dans ma vie des heures plus cruelles, je n'en ai pas connu d'aussi poignantes. Je peux me rendre la justice que le chagrin commença par abolir en moi toute autre pensée. Je ne songeai pas un instant à ouvrir, durant cette nuit funèbre, le paquet de lettres que je m'étais approprié par un mensonge si honteux. J'avais oublié jusqu'à son existence, quoique j'eusse pris le soin, dans l'après-midi, de le ramasser et de le porter dans ma chambre. Que m'importait maintenant la curiosité de savoir les secrets de ces lettres? Je savais que je venais de perdre pour toujours le seul être qui m'eut aimé complètement, et cette idée me fendait le coeur. Je voulus veiller la morte une partie de la nuit. Je ne pouvais me détacher de ce visage immobile, sur lequel j'avais lu, pendant des années, la tendresse absolue, entière, et, maintenant, rien que des traits rigides, des lèvres serrées, des paupières baissées, et une sorte de tristesse navrée que je n'ai vue sur la face d'aucun autre mort. Toutes les pensées mélancoliques, dont la vivante s'était empoisonné le coeur en silence, remontaient à la surface de cette physionomie rendue à sa vérité. Ah! Cette seule expression d'infinie tristesse aurait dû me pousser dès cette minute à en rechercher la cause mystérieuse dans les lettres, qui avaient préoccupé son esprit jusqu'au bord des éternelles ténèbres, mais comment aurais-je trouvé en moi la force de raisonner devant cette figure douloureuse? Je me disais que cette bouche ne m'avait jamais fait entendre que des paroles si douces et qu'elle, ne me parlerait plus, que ces mains n'avaient eu pour moi que des caresses et qu'elles ne répondraient plus à mon étreinte. Le désespoir s'unissait en moi à une espèce d'étonnement épouvanté. Devant un mort qui nous fut cher, on a tant de peine à croire que cela soit réel, bien réel, qu'il n'y ait plus que le silence, et pour toujours, là où battait un coeur, où un esprit brillait, où une âme aimait. Une soeur, qui veillait ma tante auprès de moi, disait des prières. Je me laissai aller, moi aussi, à répéter les formules auxquelles je ne croyais plus. Je récitai: «Notre père, qui êtes aux cieux...» et «Je vous salue, Marie...» Et je songeais combien de fois elle avait dû, elle, la pauvre vieille fille, prononcer ces prières en demandant à Dieu, pour moi, la paix et le bonheur!...

À trois heures du matin, Julie vint me remplacer au chevet de la morte. Je passai dans ma chambre, qui était sur le même étage que celle de ma tante. Un cabinet de débarras séparait les deux pièces. Je me jetai sur mon lit, recru de fatigue. La nature triompha de ma douleur. Je m'endormis de ce sommeil qui suit les grandes déperditions de force nerveuse, et d'où l'on sort capable de vivre à nouveau et de supporter ce qui semblait insupportable. Quand je me réveillai, il faisait jour. Un triste et sombre ciel d'hiver, voilé comme celui de la veille, mais plus menaçant à cause de la nuance plus noire des nuages, s'appesantissait sur le jardin dépouillé. J'allai à la fenêtre contempler longtemps le sinistre paysage que fermait la ligne de la forêt. Je note ces petits détails afin de mieux retrouver mon impression exacte d'alors. En me retournant et marchant vers la cheminée pour chauffer mes mains au feu que la domestique venait d'allumer, mon regard tomba sur le paquet des lettres volées à ma tante... Oui, volées, c'était bien le mot... Il était là, comme je l'avais posé la veille, en hâte, sur le marbre de la cheminée, entre mon porte-monnaie, le trousseau de mes clefs et mon étui à cigarettes. Je le pris avec un battement de coeur, ce petit paquet, dont les plis témoignaient qu'il avait été souvent rouvert et refermé. Il m'était encore possible de réparer le criminel mensonge que j'avais fait à l'agonisante. Je n'avais qu'à étendre la main, et ces papiers tombaient dans la flamme, et la volonté dernière de la morte se trouvait accomplie. Je me laissai aller sur un fauteuil et je regardai quelques minutes cette flamme qui montait, jaune et souple, autour des bûches. Je soupesai le paquet. Au juger, il devait contenir un grand nombre de lettres. Je me sentis en proie à tout le malaise physique de l'indécision. Je ne cherche pas à justifier cette seconde défaite de ma loyauté, je cherche à la comprendre... Non, ces lettres n'étaient pas à moi. Je n'aurais jamais dû me les approprier. Je devais les détruire sans les avoir ouvertes, d'autant plus que l'entraînement des premières secondes était passé, ce soudain afflux d'idées qui m'avait empêché d'obéir à la supplication angoissée de ma tante. «Pourquoi cette angoisse?» me demandai-je cependant de nouveau, tandis que je relisais l'inscription tracée par ma tante sur l'enveloppe: «Lettres de Justin, 1864.» Comme la chambre où j'étais là, partagé entre un devoir de piété indiscutable et le désir de savoir, m'était une mauvaise conseillère!... Ç'avait été autrefois celle de mon père, et le mobilier n'avait pas changé depuis cette époque. Le temps avait seulement un peu effacé la nuance de l'étoffe claire dont ma tante avait fait tendre la pièce pour que son frère y reposât ses yeux. Il s'était chauffé à cette cheminée par des matins d'hiver pareils à celui-ci, froids et noirs. Il s'était assis pour rêver, sur le fauteuil profond où je me tenais. Il avait écouté le tintement des heures passer dans le timbre à demi faux de la pendule d'albâtre, qui me sonnait à moi maintenant cette heure de trouble. Le petit dogue de bronze, à face bourrue, à bajoues pendantes, qui se tenait sur cette pendule, l'avait vu aller et venir sur ce tapis aux fleurs éteintes. Il avait dormi son sommeil de jeune homme et d'homme fait dans cette alcôve et sur ce lit que je venais de quitter. Il avait travaillé, assis à ce bureau posé près de la fenêtre, en travers, dans le jour qu'il affectionnait. Non, cette chambre ne me laissait plus libre d'agir; elle me rendait mon père trop vivant. C'était comme si le fantôme de l'assassiné fût sorti de son tombeau pour me supplier de tenir la promesse de vengeance jurée tant de fois à sa mémoire. Quand ces lettres n'eussent offert qu'une seule chance, une contre mille, de me donner une indication, une seule, sur les secrets de la vie intime de mon père, je ne pouvais pas hésiter. Que m'importaient ces puériles scrupules de respect pour ce qui n'avait été sans doute que le caprice dernier d'une malade d'esprit? Je dressai contre mes restes de piété ce raisonnement sacrilège, afin de les abattre. Je n'avais pas besoin d'arguments pour céder à l'effréné désir qui grandissait, grandissait en moi. Ces lettres, les dernières que sa main eût écrites; ces lettres qui me montreraient à nu sa vie intime, à la veille du sanglant attentat, je les avais là et je ne les lirais point!... Allons donc!... C'en était assez de ces enfantines lenteurs!... Et je défis brusquement l'enveloppe qui contenait cette correspondance. Les feuillets tremblaient entre mes doigts, maintenant, tout jaunis, avec leurs caractères un peu décolorés. Je reconnaissais l'écriture, tassée, carrée et nette, avec des trous au milieu des mots. Les dates avaient été souvent omises par mon père, et alors ma tante avait réparé l'omission en écrivant le quantième du mois elle-même. Pauvre tante dont ce soin religieux attestait la tendresse, je ne songeais plus, dans mon excitation folle, qu'à deux pas de moi était sa chambre funéraire. À Julie, qui vint me demander des instructions pour tous les détails matériels dont s'accompagne la mort, je répondis que j'étais trop accablé, qu'elle décidât tout à son gré, que je voulais être seul durant cette matinée, et je me plongeai dans ma lecture au point d'en oublier et l'heure qui passait, et les événements autour de moi, et de manger, et de m'habiller, et même d'aller revoir celle que j'avais perdue, tandis que je pouvais encore me repaître de ses traits... Oui, pauvre tante, et envers laquelle j'étais si ingrat, si traître aussi!... Dès les premières pages, je compris trop bien pourquoi elle avait voulu m'empêcher de boire le poison que chaque phrase distillait dans mon coeur, comme elle l'avait distillé dans le sien. Les terribles lettres! C'était maintenant comme si le fantôme eût parlé, de cette parole sourde qui est celle des confessions, et un drame caché se déroulait devant moi, dont je n'avais pas rêvé la tristesse. J'étais tout enfant, lorsque se passaient les mille petites scènes dont cette correspondance me représentait le détail. Je ne savais pas déchiffrer l'énigme d'une situation, et, depuis, la seule personne qui eût pu m'initier à cette lugubre histoire était précisément celle qui avait poussé la discrétion jusqu'à me cacher, toute sa vie, l'existence de ces papiers trop éloquents; celle qui, sur son lit de mort, avait pensé à les détruire plus qu'à son salut éternel, et qui, sans doute, s'accusait, comme d'un crime, d'avoir différé de jour en jour à brûler ces feuilles fatales. Quand elle s'y était décidée, c'était trop tard.

La première lettre était datée de janvier 1864. Elle commençait par des remerciements adressés à ma tante pour mon cadeau d'étrennes de cette année-là: un fort avec des soldats de plomb, qui m'avaient charmé, disait la lettre, parce que les cavaliers étaient en deux morceaux, l'homme se détachant de la bête... Et, tout de suite, les phrases banales de ce remerciement se changeaient en une effusion de tendresse souffrante. Rien qu'à l'accent avec lequel le frère parlait à sa soeur, se répandant en regrets pour son enfance passée et leur vie commune, on devinait une âme anxieuse, avide d'affection et mécontente de son sort actuel. Il s'exhalait, de cette première lettre, une plainte contenue qui m'étonna aussitôt, car j'avais toujours cru que mon père et ma mère avaient été parfaitement heureux l'un par l'autre. Hélas! cette plainte ne faisait que grandir, que se préciser aussi. Mon père écrivait à sa soeur, chaque dimanche, même quand il l'avait vue dans la semaine. Comme il arrive dans les correspondances fréquentes et régulières, les moindres événements se trouvaient notés dans leur minutie, et toutes nos habitudes d'alors ressuscitaient devant ma pensée à cette lecture, mais accompagnées d'un commentaire de mélancolie qui trahissait des malentendus irréparables entre ceux que je jugeais alors si unis. Je revoyais mon père, tel qu'il m'accueillait, à sept heures du matin, dans son costume de chambre, qu'il passait pour déjeuner avec moi. Je devais partir pour le collège à huit heures, et mon père me faisait répéter mes leçons brièvement; puis nous nous asseyions dans la salle à manger, devant la table sans nappe, sur laquelle Julie nous servait deux tasses d'un chocolat dont l'odeur sucrée flattait mes gourmandes narines d'enfant. Ma mère, elle, se levait beaucoup plus tard, et, depuis que j'allais au collège, mon père, afin de ne pas la réveiller si tôt, occupait une chambre à part. Que j'étais content de ce repas du matin, durant lequel je bavardais à mon aise, parlant de mes devoirs à faire, de mes lectures, de mes camarades! J'en avais gardé un délicieux souvenir de minutes insouciantes, cordiales, délicieuses. Mon père aussi dans ses lettres parlait de ces déjeuners du matin, mais en homme qui souffrait de découvrir dans nos causeries que ma mère s'occupait trop peu de moi à son gré, que je ne remplissais pas assez sa vie de femme rêveuse et volontiers frivole. Il écrivait des phrases que l'avenir s'était chargé de rendre tristement prophétiques: «Si je lui manquais jamais, que deviendrait-il?...» À dix heures, je revenais de classe; mon père était déjà occupé à ses affaires, j'avais moi-même un devoir à préparer, et je ne le revoyais qu'à onze heures et demie, au second déjeuner. Maman était là, dans une de ces toilettes du matin qui seyaient merveilleusement à sa beauté mince et souple. À distance, et par delà mes froides années d'adolescent, cette table de famille m'était si souvent apparue dans un mirage de chaude intimité. En avais-je assez éprouvé la nostalgie, plus tard, quand je m'asseyais entre ma mère et M. Termonde, à nos déjeuners des jours de sortie? Et maintenant je retrouvais, dans les lettres de mon père, la preuve que le divorce des coeurs existait dès lors à notre table, entre les deux personnes que mon culte de fils réunissait dans une seule tendresse; et le même divorce se retrouvait dans nos dîners pris en commun et dans nos soirées à trois. Mon père aimait passionnément sa femme, et il sentait que sa femme ne l'aimait pas. C'était là le sentiment sans cesse exprimé dans ces lettres, non pas de cette manière brutale et positive; mais comment n'aurais-je pas compris cette signification secrète de toutes les phrases, moi qui avais traversé une adolescence d'une si étrange analogie avec le drame de cette vie d'homme? Comme moi, plus que moi encore, mon père était un silencieux. Il avait laissé des malentendus irréparables s'établir entre ma mère et lui. Comme moi plus tard, passionné, gauche, étouffant de timidité devant cette femme si aristocratique, si fière, si différente de lui, le fils d'un demi-paysan devenu ingénieur civil par la force de son génie personnel, comme moi, ah! pas plus que moi, il avait connu la torture des situations fausses qui ne peuvent pas être éclairées, sinon par des mots que la bouche n'aura jamais l'énergie de prononcer. Quelle pitié que les destinées se recommencent ainsi, et que les mêmes dispositions de l'âme se développent chez le fils, après s'être développées chez le père, afin que le malheur de l'un soit identique au malheur de l'autre!... Père trop semblable à moi, ses lettres étaient pleines de soupirs que ma mère n'avait jamais soupçonnés,--vains soupirs vers une fusion complète de leurs deux coeurs,--tendres soupirs vers l'impossible chimère d'un bonheur partagé,--soupirs désespérés vers le terme d'une séparation morale d'autant plus définitive que la cause en était, non point dans des torts réciproques (tout se pardonne quand on s'aime), mais dans un contraste indestructible, presque animal, de deux natures. Il ne lui plaisait par aucune de ses qualités, il lui déplaisait par tout ce qu'il pouvait avoir de défauts en lui, et il l'adorait... J'avais assez vu de variétés de ménages mal arrangés, depuis que j'allais dans le monde, pour ne pas comprendre quel enfer taciturne avait dû être celui-là, et les deux figures se dessinaient devant moi, si nettes: ma mère avec ses gestes naturellement un peu maniérés, la délicatesse fragile de ses mains, sa pâleur, ses tours de tête, sa voix volontiers basse, le je ne sais quoi de presque immatériel répandu sur toute sa personne, ses yeux dont le regard pouvait se faire si froid, si dédaigneux, et, d'autre part, la carrure robuste de grand travailleur qui était celle de mon père, ses larges rires quand il s'abandonnait à la gaieté, le caractère professionnel, utilitaire, et, à vrai dire, plébéien de tout son être, idées et façons, gestes et discours. Mais ce plébéien était si noble, si haut par sa généreuse sensibilité. Il ne savait pas la montrer, c'était là son crime. Sur quelles misères reposent, quand on y songe, la félicité absolue ou l'irrémédiable infortune!

Déjà, au cours de ces premières lettres, le nom de M. Termonde passait et repassait sous la plume de mon père, et voilà que la onzième ou la douzième de ces lettres, je ne sais plus laquelle, éclatait en un cri de souffrance aiguë qui fit bondir mon coeur, trembler mes mains, se mouiller mes yeux. Soudainement, et dans quelques pages datées de la nuit, dont l'écriture seule trahissait une émotion profonde, le mari, jusque-là maître de lui, avouait à sa soeur, à sa douce et fidèle confidente, qu'il était jaloux... Il était jaloux, et de qui?... De celui-là même qui devait, un jour, le remplacer à son foyer, donner un nom nouveau à celle qui avait été Mme Cornélis; de cet homme aux allures félines, aux prunelles pâles, à qui mon instinct d'enfant avait voué une si précoce, une si fixe haine;--il était jaloux de Jacques Termonde! Il la racontait, cette jalousie, dans cette confession subite, avec l'âpreté d'accent qui soulage le coeur des malaises trop longtemps contenus. Dans cette lettre, le début d'une série que la mort seule devait interrompre, il disait la date lointaine de cette jalousie, et comme elle lui était venue, à surprendre le regard dont Termonde enveloppait ma mère. Il disait qu'il avait cru dès lors à une passion naissante chez cet homme, puis que Termonde était parti pour un grand voyage et que lui, mon père, avait attribué cette absence à une loyauté d'ami sincère, à un noble effort pour combattre dès le commencement une inclination criminelle. Puis, Termonde était revenu. Ses visites à la maison avaient repris, de plus en plus fréquentes. Tout l'y autorisait: mon père l'avait eu comme camarade intime à l'École de Droit, il l'aurait choisi comme témoin de son mariage si l'autre n'eût pas été retenu hors de France, à cette époque, par ses fonctions diplomatiques. Mon père avouait, dans cette lettre, et aussi dans les suivantes, l'avoir tendrement aimé, au point d'avoir considéré sa propre jalousie comme un sentiment indigne et comme une espèce de trahison. Mais on a beau se reprocher une passion, elle n'en est pas moins là, dans notre coeur, qui nous le déchire et nous le ronge. Depuis le retour de Termonde, cette jalousie avait augmenté, avec la certitude que l'amour de celui qui en était le principe augmentait aussi. Le malheureux homme ne s'était pas cru le droit cependant de fermer la porte à son ami. Sa femme n'était-elle pas la plus pure, la plus honnête des femmes? Même le penchant au mysticisme et à la dévotion exaltée, qu'il lui reprochait quelquefois, offrait une garantie qu'elle ne se permettrait jamais rien qui fût une tache sur sa conscience. D'ailleurs, les assiduités de Termonde s'accompagnaient d'un si évident, d'un si absolu respect, qu'elles ne donnaient aucune prise au reproche. Que faire? Avoir une explication avec sa femme, lui qui était pris d'un battement de coeur à la seule idée de discuter contre elle? Exiger qu'elle cessât de recevoir son ami, à lui? Mais si elle cédait, il l'aurait privée d'une distraction réelle, et il ne se le serait point pardonné à lui-même. Si elle ne cédait pas?... Et mon pauvre père avait préféré se débattre dans cette géhenne de la faiblesse et de l'indécision, où roulent, pour n'en plus sortir, les silencieux et les timides. Et il détaillait cette misère à ma tante, et il insistait sur le caractère maladif de son sentiment, implorant un conseil, une pitié, accusant la puérilité de sa jalousie, s'en moquant; et jaloux tout de même, et ne pouvant se retenir de parler, de reparler de cette plaie ouverte dans son âme, et incapable de l'énergie qui eût été sa guérison.