Chapter 6
--C'est hier que ça l'a prise, me racontait Julie, tandis que le véhicule dévalait par les rues, lourdement; mais, vois-tu, ça devait arriver... La pauvre demoiselle changeait, changeait depuis des semaines.... Elle si confiante, si douce, si juste, elle grondait, elle furetait, elle soupçonnait. Elle avait les idées tournées, quoi?.... Elle ne parlait que de voleurs, que d'assassins... Elle croyait que tous lui voulaient du mal, les fournisseurs, Jean, Mariette, moi-même... Oui, moi aussi... Elle descendait à la cave, tous les jours, compter les bouteilles de vin, elle en inscrivait le nombre sur un papier. Le lendemain, elle retrouvait le même compte et elle soutenait que ce n'était pas le même papier, elle reniait sa propre écriture... Je voulais te dire cela quand tu es venu la dernière fois, je n'ai pas osé, j'avais peur de te tourmenter, et puis je croyais que c'était des gyries, qu'elle était lunée, que ça passerait... Enfin, hier, je descends à l'heure du dîner pour lui tenir compagnie, comme elle voulait bien, car, tu sais, elle m'aimait au fond, même malade... Je ne la trouve pas. Nous la cherchons partout avec Mariette et Jean, jusqu'à ce que ce dernier a eu l'idée de lâcher le chien, qui nous a conduits droit au bûcher. Nous la voyons là, tombée de son long à terre... Elle était allée sans doute vérifier le bois. Nous la relevons, la pauvre chère demoiselle. Sa bouche était toute tirée de travers, elle avait un côté qui ne pouvait pas bouger... Elle se mit à parler... Alors nous l'avons crue folle. C'étaient des mots sans suite que nous ne comprenions pas. Mais le docteur prétend qu'elle a toute sa tête, seulement qu'elle dit une parole pour une autre... Et elle s'impatiente qu'on ne lui obéisse pas... Cette nuit, je la veillais, elle me demande des épingles; je lui en apporte, elle se fâche. Croirais-tu que c'était l'heure qu'elle voulait savoir? Enfin à force de la questionner, et par ses oui et par ses non, qu'elle exprime avec sa main restée bonne, comme cela, je la devine... Si tu savais comme elle était agitée cette nuit à cause de toi? Je l'ai bien vu. Je lui ai prononcé ton nom, ses yeux ont brillé. Elle répète des mots, des mots... Tu penserais qu'elle divague, elle t'appelle... Vois-tu, ce qui l'a rendue malade, c'est les idées qu'elle se forgeait par rapport à ton pauvre père. Les dernières semaines, elle ne parlait pas d'autre chose. Elle disait:--Pourvu qu'on ne tue pas aussi André, moi je suis vieille, mais lui, si jeune, si bon, si doux...--et elle pleurait, elle pleurait sans cesse. Moi, je la contrepointais:--Qui voulez-vous qui cherche du mal à Monsieur André, lui demandais-je?--Alors elle s'écartait de moi avec une défiance qui me faisait gros coeur; pourtant je comprenais qu'elle n'avait pas sa tête... Le docteur a dit qu'elle se croyait persécutée, que c'était une manie; il dit aussi qu'elle ne retrouvera plus la parole, mais qu'elle peut guérir...
J'écoutais le bavardage de Julie et je ne répondais pas. Que ma tante Louise eût un commencement de maladie mentale, cela ne me surprenait guère, après les chagrins qu'elle avait traversés, et je m'expliquais ainsi bien des singularités que j'avais observées dans son attitude envers moi, lors de mes dernières visites. Elle m'avait stupéfié en me réclamant un des livres de mon père que je n'avais jamais songé à emporter. «Rends-le-moi...» m'avait-elle dit, avec une telle insistance que je m'étais mis à la recherche du livre. J'avais fini par le découvrir sous une pile d'autres, comme caché à dessein dans le bas d'une armoire. Les phrases prolixes de Julie ne faisaient que m'éclairer sur la triste cause de ce qui m'avait semblé une bizarrerie de vieille fille minutieuse et solitaire. En revanche, ce que je ne pouvais prendre avec autant de philosophie que faisait mon ancienne bonne, c'étaient les idées de ma tante sur la mort de mon père. Quelles idées? Il m'était arrivé plusieurs fois, au cours de conversations avec elle, de sentir vaguement qu'elle ne m'ouvrait pas tout son coeur. L'obstination qu'elle avait mise à combattre mes projets d'enquête personnelle pouvait provenir de sa piété, qui répugnait à toute volonté de vengeance. Mais cette piété entrait-elle seule en cause? L'inquiétude qu'elle m'avait si souvent montrée à l'endroit de ma sécurité, allant jusqu'à me supplier de m'armer le soir, de ne pas monter en chemin de fer dans les compartiments vides, et autres conseils semblables, cette pusillanimité dans le souci de ma personne avait sans doute pour principe une exaltation morbide; mais aussi ces terreurs pouvaient reposer sur un fondement moins vague que je ne l'imaginais. Aussi remarquai-je avec une certaine appréhension que ces craintes étranges avaient reparu plus fortes encore aussitôt qu'elle avait cessé de dominer entièrement son esprit.--«Allons! me dis-je, lui ressemblerais-je? Est-ce que ces idées fixes ne sont pas naturelles chez une personne dont le cerveau est travaillé par la manie des persécutions et qui a perdu un frère adoré dans des circonstances aussi mystérieuses que tragiques?» En écoutant Julie et raisonnant ainsi presque malgré moi, nous arrivâmes devant la maison de ma tante,--vraie maison de drame et de malheur, par ce matin de décembre, avec la ligne sinistre de la forêt dépouillée sur l'horizon, avec les nuages qui voûtaient de gris le ciel tout bas, avec la solitude de ce coin de petite ville qu'enveloppait le plus triste des silences, celui de la campagne en hiver. Le chien bondit au devant de moi quand je descendis de voiture, un grand terre-neuve, noir et blanc, que j'avais par plaisanterie, et au scandale de ma tante Louise, surnommé Don Juan. Je le repoussai presque avec dureté, tant j'avais le coeur serré à l'idée de l'état où j'allais retrouver la malheureuse femme, et je gravis trois par trois les marches de l'escalier qui conduisait à sa chambre.
Lorsque j'entrai, la domestique, assise au chevet du lit, m'arrêta d'un geste sur le pas de la porte et me fit signe que ma tante reposait. Je vins donc, en assurant mon pied sur le tapis, m'asseoir dans une bergère au coin du feu, et je regardai la malade dormir, la face tournée du côté du mur, au fond du vieux lit à colonnes droites qui avait été celui de ma grand'mère, dans la ville de Provence d'où notre famille est sortie. Les rideaux d'étoffe rouge brodée de velours noir que ma tante avait fait suspendre aux tringles de ce lit, à la place des rideaux de mousseline destinés à écarter les moustiques, la dérobaient à demi à ma vue. J'écoutais son souffle court, et je regardais cette chambre qui m'était aussi familière que le salon d'en bas, où j'avais écrit ma lettre de compliment à mon beau-père lors de son mariage. Ces rideaux rouges étaient aujourd'hui d'une nuance passée qui s'harmonisait aux formes antiques des meubles, au papier fané du paravent plié devant la fenêtre, à la couleur blanche du tapis, au reps décoloré des fauteuils, à tout ce qu'il y avait, de ci de là, de vieilleries, épaves de notre vie de famille, pieusement ramassées par la vieille fille; et elle était si méticuleuse, ses mains à mitaines noires savaient si bien poursuivre le grain de poussière oublié par Jean, le jardinier valet de chambre, que ces objets usés, grâce à la teinte brunie du bois de lit, des chaises et de la commode à poignées de bronze, donnaient à la pièce la physionomie intime que les peintres primitifs recherchent dans leurs tableaux de nativité. Le contraste était saisissant entre mon appartement de jeune homme à la mode et cette paisible retraite. J'avais trop brusquement passé de l'un à l'autre pour ne pas sentir, et ce contraste, et le muet reproche qui se dégageait pour moi de cette chambre de malade, dont l'atmosphère était maintenant affadie par l'odeur de la tisane, au lieu d'être vivifiée par le frais arôme de lavande cher à ma tante. Durant la demi-heure que je passai ainsi à écouter son sommeil et à songer à sa vie solitaire, au coin du feu qui brûlait à petit bruit, de quels reproches ne m'accablai-je pas! Quelles résolutions je formai de venir ici de longues semaines, auprès d'elle, quand elle serait mieux, car je ne pouvais, je ne voulais pas admettre qu'elle fût en danger de mort, et j'attendais la minute où elle se réveillerait pour lui demander pardon, pour lui dire combien je l'aimais. Tout d'un coup, elle poussa un soupir plus fort que les autres, je la vis qui soulevait son bras demeuré libre, et qui le remuait plusieurs fois de bas en haut, par un geste qui avait quelque chose de désespéré.
--Elle est réveillée, me dit Julie, qui avait remplacé au chevet du lit la jeune domestique.
Je m'approchai de ma tante et je l'appelai par son nom; je vis son pauvre visage déformé par la paralysie. Elle me reconnut, et comme je me penchais sur elle pour l'embrasser, de sa main valide elle toucha ma joue. Elle me fit cette caresse qui lui était accoutumée, plusieurs fois, lentement. Je la mis sur le dos, aidé de Julie, car elle avait une peine infinie à se retourner elle-même, de manière qu'elle pût bien me voir; elle me regarda longtemps, et deux grosses larmes jaillirent de ses yeux, dans lesquels je lisais une tendresse folle, une angoisse suprême et une pitié inexprimable. J'y répondis par des larmes, moi aussi, qu'elle essuya du revers de sa main; et elle voulut me parler, mais elle ne put prononcer qu'une phrase incohérente qui acheva de me fendre le coeur. Elle vit, à l'expression de mes traits, que je ne l'avais pas comprise; elle fit un effort pour trouver les mots qui traduiraient une pensée, qu'elle avait là précise et lucide. Elle dit encore une phrase inintelligible, et c'est alors qu'elle recommença de faire ce geste d'impuissance navrée qui m'avait tant frappé à son réveil. Cependant elle parut, à une question que je lui posai: «Que voulez-vous de moi, chère tante?» reprendre courage. Elle fit signe qu'elle désirait que Julie sortît, et à peine fûmes-nous seuls que son visage changea. Elle put, aidée par moi, glisser sa main sous son oreiller, d'où elle retira le trousseau de ses clefs, et, en isolant une des autres, elle fit le geste d'ouvrir une serrure. Je pensai aussitôt à ces craintes chimériques d'être volée, dont je la savais victime, et je lui demandai si elle voulait la cassette qu'ouvrait cette clef. C'était une toute petite clef avec des dentelures au bout, et un cran un peu bas, comme on en fabrique pour les serrures de sûreté, dites à pompe. Je vis que je ne m'étais pas trompé. Elle put dire: oui, et, en même temps, ses yeux s'éclairaient.
--Mais, où est cette cassette?... lui demandai-je encore.
Elle répliqua par une phrase dont il me fut impossible de saisir le sens, et, comme je la voyais retomber dans son agitation douloureuse, je la suppliai de me laisser l'interroger et qu'elle me répondît par des gestes. Après quelques minutes, j'étais parvenu, de tâtonnements en tâtonnements, à savoir qu'il s'agissait d'un coffret enfermé dans une des deux grandes armoires d'en bas, laquelle s'ouvrait par une clef attachée aussi au trousseau. Je descendis, la laissant seule, comme elle me fit signe qu'elle le désirait. Je n'eus pas de peine à trouver le coffret auquel la petite clef s'adaptait, quoiqu'il fût placé soigneusement derrière un carton à chapeaux et des étuis d'argenterie. Il était de bois odorant, avec les initiales J. C. incrustées en lettres de platine et d'or... J. C.--Justin Cornélis...--Il avait donc appartenu à mon père. J'ai supposé, depuis, que ce petit meuble d'un travail délicat et d'une capacité moyenne, lui avait été donné en échange de quelque coffret semblable avec d'autres initiales, par une amie qui lui avait demandé d'enfermer là tous les menus objets qui sont les reliques d'une affection cachée: les billets parfumés, les voiles portés pendant une promenade heureuse, les bouquets séchés, les portraits tirés à un seul exemplaire. Peut-être, cette amie était-elle la femme que j'avais si indignement soupçonnée de complicité dans le crime de l'hôtel Impérial? Puis, mon père s'était marié. Il n'avait voulu ni conserver, ni détruire ce souvenir d'un passé avec lequel il rompait pour toujours, et il l'avait confié en garde à ma tante... Sur le moment, je ne m'en demandai pas si long, j'essayai la clef à la serrure pour bien m'assurer que je ne me trompais pas. Je soulevai le couvercle et je regardai presque machinalement, convaincu que j'allais trouver des liasses d'obligations, quelques écrins à bijoux, des rouleaux de napoléons, tout un petit trésor, enfin, craintivement enseveli. Au lieu de cela, je vis plusieurs paquets enveloppés minutieusement de papier. J'en pris un et je pus lire: «Lettres de Justin...» et le chiffre de l'année; même inscription sur le deuxième, sur le troisième, sur le quatrième. C'était toute la correspondance de mon père que ma tante conservait ainsi, avec la religion qu'elle mettait à ne laisser ni se perdre, ni se détériorer un seul des objets ayant appartenu à celui qui avait été la plus profonde tendresse de sa vie. Mais pourquoi ne m'avait-elle jamais parlé de ce trésor-ci, plus précieux pour moi que tous les autres? Je me posai cette question en refermant le coffret. Puis, je me dis qu'elle avait sans doute voulu ne se séparer de ces lettres qu'à la dernière minute. Je remontai dans ces pensées. Dès la porte je rencontrai ses yeux. Ils exprimaient une impatience et une anxiété dévorantes. À peine eut-elle la petite cassette sur son lit qu'elle l'ouvrit, saisit un paquet de lettres, puis un autre, finit par en garder un seul, remit ceux qu'elle avait retirés, donna un tour de clef et me fit signe de porter le coffret sur la commode. Tandis que j'exécutais cet ordre et que j'écartais les petits bibelots dont cette commode était encombrée, je vis la malade, dans la glace posée devant moi. Elle s'était, par un effort suprême, retournée aux trois quarts, et, de sa main libre, elle essayait de lancer le paquet de lettres, qu'elle avait mis à part des autres, dans la cheminée placée à la droite de son lit, du côté du chevet, à un mètre seulement. Mais elle put à peine se soulever, son élan fut trop faible et le petit paquet de lettres roula par terre. J'accourus vers elle, afin de lui remettre la tête sur les oreillers et le corps au milieu du lit, et alors, avec son bras impuissant, elle recommença de faire son grand geste triste, crispant sur le drap ses doigts amaigris, et de nouvelles larmes coulèrent de ses pauvres yeux.--Ah! comme j'ai honte de ce que je vais écrire ici!... Je l'écrirai pourtant, car je me suis juré d'être vrai jusqu'à cette faute, jusqu'à une pire encore!--Je n'avais pas eu de peine à comprendre ce qui s'était passé dans l'esprit de la malade. Évidemment, le petit paquet, tombé sur le tapis, entre le garde-feu et la table de nuit, contenait des lettres qu'elle désirait détruire pour toujours, afin que je ne les lusse pas. Elle aurait pu brûler depuis longtemps ces feuilles dont elle redoutait pour moi la fatale influence. Je comprenais qu'elle eût reculé d'année en année, de jour en jour peut-être, moi qui savais de quel culte idolâtre elle entourait les moindres objets ayant appartenu à mon père. Ne l'avais-je pas vu conserver le buvard dont il se servait quand il venait à Compiègne, avec les enveloppes et le papier qui s'y trouvaient lors de sa dernière visite? Oui, elle avait dû attendre, attendre encore, avant de se séparer à jamais de ces chères et dangereuses lettres. Puis la maladie l'avait surprise et, tout de suite, elle avait ressenti l'angoisse que ce paquet demeurât en ma possession. Je me rendais compte qu'une défiance déraisonnable, celle de ses derniers moments, l'avait empêchée de demander le coffret à Jean ou à Julie. C'était là, je le compris à cette minute même, le secret de l'impatience avec laquelle la pauvre femme avait désiré mon arrivée, le secret aussi du trouble où je l'avais vue. Et maintenant ses forces l'avaient trahie. Elle avait tenté vainement de jeter les lettres dans le feu, ce feu dont elle entendait le crépitement sans pouvoir se soulever ni même regarder la flamme tant désirée. Toutes ces inductions qui se présentèrent d'un coup à ma pensée ont pris forme plus tard. Sur le moment, elles se fondirent en un immense mouvement de pitié devant l'excès de la souffrance de la malheureuse femme.
--Ne vous tourmentez pas, chère tante, lui dis-je, en ramenant la couverture jusqu'à ses épaules; je vais brûler ces lettres.
Elle leva des yeux remplis d'une supplication anxieuse. Je lui fermai les paupières avec mes lèvres, et je me baissai pour prendre le petit paquet. Sur le papier qui lui servait d'enveloppe, je lus distinctement cette date: «1864.--Lettres de Justin.» 1864! c'était la dernière année de la vie de mon père!--Je le sens, ce que je fis à ce moment-là fut infâme; les suprêmes volontés des mourants sont chose sacrée. Je ne devais pas, non, je ne devais pas tromper celle qui était là, sur le point de me quitter pour toujours, et dont j'entendais le souffle devenir plus rapide à cette seconde.--Ce fut un passage tourbillonnant d'idées plus fortes que moi.... Si ma tante Louise tenait passionnément, follement, à ce que ces lettres fussent brûlées, c'est qu'elles pouvaient me mettre sur la voie de la vengeance... Des lettres de la dernière année de mon père, et dont elle ne m'avait jamais parlé, à moi!... Je ne raisonnai pas, je n'hésitai pas, j'aperçus dans un éclair cette possibilité d'apprendre... Quoi? Je ne savais pas, mais d'apprendre... Au lieu de jeter le paquet de ces lettres dans le feu, je le lançai à côté sous un fauteuil, je revins me pencher sur la malade, et, d'une voix que je tentai de faire assurée et calme, je lui dis que son désir était accompli, et que les lettres brûlaient. Elle me prit la main et la baisa. Comme cette caresse me fit mal! Je m'assis à côté de son lit en cachant ma tête dans les draps pour que ses yeux ne rencontrassent pas les miens. Hélas! je n'eus pas longtemps à craindre son regard. Vers les dix heures, elle s'assoupit. À midi, son agitation recommença. Le prêtre vint, à deux heures, lui donner les sacrements. Elle eut une nouvelle attaque vers le soir qui lui enleva toute connaissance et elle mourut dans la nuit...
Chère morte, ce mensonge que je t'ai fait ainsi, à ta dernière heure, me le pardonneras-tu? En voulant que je ne lusse jamais ces lettres fatales, qui ont commencé d'éclairer le passé d'une si terrible lumière, tu espérais m'épargner des soupçons qui t'avaient torturée toi-même. Sur ton lit de mort, tu ne pensais qu'à mon bonheur. Me pardonneras-tu d'avoir rendu vaine cette prévoyance de ton agonie? Il faut que je te parle, quoique je ne sache pas si tu peux me voir aujourd'hui, ou m'entendre, ou seulement sentir l'émotion qui va du plus intime de moi vers ta mémoire, douce morte. Vois: j'ai tant de honte de t'avoir menti, quand tu ne songeais, toi, qu'à m'être bonne, si bonne, si bonne qu'aucune créature humaine n'a jamais été meilleure pour une autre. Il faut que je te dise cela, tendre femme, qu'ils ont ensevelie parmi des draperies blanches, comme il convenait à ton être si pur. De toi, du moins, je n'ai jamais douté. En pensant à toi, je n'ai pas une amertume, sinon de ne t'avoir pas assez chérie quand tu vivais, sinon d'avoir trahi le dernier voeu qu'ait formé ton âme. Je crois te voir avec tes yeux qui disaient que dans ton coeur il n'y avait pas une tache; mais que de blessures!... Tu viens à moi, et tu me pardonnes, et de ta main tu caresses ma joue, triste, si triste caresse que tu m'as donnée, avant de t'en aller dans ces ténèbres où les mains ne peuvent plus s'étreindre, ni les larmes se mêler. Si la mort n'était pas venue sur toi trop vite, si j'avais obéi à ton suprême désir, tu aurais emporté sous la terre le secret de tes doutes les plus douloureux. Pauvre fantôme, tu ne me blâmes plus maintenant, n'est-ce pas, d'avoir voulu savoir? Tu ne me blâmes plus d'avoir souffert? Il existe, pesant sur nous, une destinée qui veut que la clarté se fasse sur la nuit du crime, que la justice reprenne son droit et que le vengeur arrive. Par quels chemins? Cette puissance le sait, et elle emploie à son oeuvre de réparation des armes bien étranges. Il était dit, soeur pieuse de mon père, que ton culte fidèle de cette chère mémoire aboutirait à réveiller en moi la volonté qui s'endormait. Ame dévouée, âme inquiète, ne me reproche pas les tourments que je me suis donnés, le dévouement tragique dans lequel j'ai abîmé ma jeunesse. Et repose, repose; que la paix descende sur le tombeau où vous dormez votre sommeil ensemble, mon père et toi, dans ce cimetière de Compiègne qui me recevra un jour moi aussi. Dire que ce jour pourrait être demain!...
IX