André Cornélis

Chapter 5

Chapter 53,907 wordsPublic domain

Pauvre tante! Elle me croyait l'âme plus forte que je ne l'avais. Il n'était pas besoin de ses conseils pour empêcher que je ne me consumasse tout entier à suivre ce désir de vengeance qui avait été l'étoile fixe de ma première jeunesse, le phare couleur de sang allumé dans ma nuit! Ah! les résolutions de l'adolescence, les serments d'Annibal faits avec nous-mêmes, le rêve de consacrer notre énergie à un unique but et qui ne change pas,--la vie se charge de balayer tout cela, pêle-mêle avec les généreuses illusions, les enthousiasmes naïfs, les nobles espoirs. Entre le garçon de quinze ans, malheureux mais si fier, que j'étais en 1870, et le jeune homme que je me trouvais être en 1878, huit années seulement plus tard, quelle différence, quelle diminution déjà!... Et dire que sans des hasards, si impossibles à prévoir, je le serais encore, ce jeune homme, dont j'ai là, tandis que j'écris, le portrait accroché au-dessus de ma table de travail. Certes, les visiteurs qui regardèrent ce portrait au Salon de cette année-là, parmi tant d'autres, n'ont pas soupçonné qu'il représentait le fils d'un père assassiné si tragiquement. Je la regarde, à mon tour, cette image banale d'un Parisien banal, avec son teint pâli par les veilles imbéciles, avec ses yeux où aucune forte volonté n'allume son éclair, avec ses cheveux coupés à la mode, la correction de toute sa tenue, et je demeure étonné moi-même de songer que j'aie pu vivre comme je vivais à cette époque-là. Mais quoi? Entre les malheurs qui ont frappé mon enfance et les tout derniers qui viennent de me bouleverser pour toujours, mon existence ne s'était-elle pas écoulée, si vulgaire, si terne, si pareille à celle du premier venu? Notons-en les simples étapes.--Dans la seconde moitié de 1870, c'est la guerre. L'invasion me surprend à Compiègne, où je suis en vacances auprès de ma tante. Mon beau-père et ma mère passent le siège à Paris, moi je travaille chez un vieux prêtre de la petite ville, celui qui a fait faire à mon père sa première communion. Dans l'automne de 1871, je rentre à Versailles en rhétorique. En 1873, au mois d'août, je suis bachelier, je fais tout de suite mon volontariat d'un an à Angers et dans des conditions parfaitement douces. Le colonel était le père de mon vieux camarade Rocquain. En 1874, et sur le conseil de mon beau-père, on m'émancipe. C'était le moment où je devais commencer mon oeuvre de justicier; et, quatre ans plus tard, en 1878, je n'avais pas accompli cette vengeance qui avait été le tragique roman et comme la religion de mon âme d'enfant; je ne l'avais pas accomplie,--et je m'en occupais plus.

Cette indifférence me faisait honte, quand j'y songeais,--cruellement. Mais je me rends compte aujourd'hui qu'elle ne résultait pas tant de la faiblesse de ma nature, que de causes étrangères à moi qui eussent agi de même sur tout jeune homme placé dans ma situation. Dès l'abord et quand je m'attaquai à ma besogne de fils vengeur, un obstacle se dressa devant moi, infranchissable. Il est aussi aisé que sublime de s'exalter, de se prendre la main, de se dire: je jure de ne pas m'arrêter avant d'avoir puni le coupable. Dans la réalité, on n'agit jamais que par détails, et que pouvais-je? Il me fallait procéder comme la justice, recommencer l'enquête qu'elle avait poussée jusqu'à son extrémité sans rien découvrir. Je m'abouchai avec le juge d'instruction, maintenant conseiller à la Cour, qui avait conduit l'affaire. C'était un homme de cinquante ans, aux moeurs très simples, qui habitait, dans l'île Saint-Louis, le premier étage d'une antique maison d'où la vue s'étendait sur Notre-Dame, le Paris primitif et la Seine, mince à cet endroit comme un canal. M. Massol, c'était son nom, voulut bien se prêter à reprendre avec moi l'analyse des données fournies par l'instruction...--Sur la personnalité de l'assassin, aucun doute, non plus que sur l'heure du crime. Mon père avait été tué entre midi et demi et deux heures, sans lutte, par ce personnage à haute taille, à larges épaules, dont les extraordinaires déguisements annonçaient, d'après le magistrat, un «amateur». L'excès de complication est toujours une imprudence, car elle multiplie les chances d'insuccès. L'assassin s'était-il grimé parce que mon père le connaissait? «Non, répondait M. Massol, car M. Cornélis, très observateur et qui, en outre, était sur ses gardes, ainsi que l'attestent ses dernières paroles quand il vous a quittés, l'aurait reconnu à la voix, au regard et à l'attitude. On ne change ni sa taille ni sa carrure comme son visage...» M. Massol expliquait, lui, ce déguisement par le simple désir de gagner du temps pour sortir de France, au cas où le cadavre eût été découvert le jour même. En admettant qu'on eût télégraphié de tous côtés le signalement d'un homme très brun, à barbe très noire, l'assassin, débarbouillé de son maquillage, débarrassé de sa perruque et de cette barbe, habillé d'autres vêtements, passait la frontière sans être même soupçonné. D'après cette induction et une autre encore, le faux Rochdale habitait l'étranger. Il avait parlé anglais à l'hôtel, et les gens l'avaient pris réellement pour un Américain. Cela supposait ou qu'il appartenait à ce pays, ou qu'il y séjournait d'habitude. En outre, les quelques notes données par lui à mon père témoignaient d'une connaissance très précise des procédés d'affaires pratiqués aux États-Unis. Donc un étranger, Américain ou Anglais, peut-être un Français établi en Amérique, voilà pour le criminel. Quant au mobile d'un crime aussi compliqué, il était difficile d'admettre que ce fût le vol. «Et cependant, faisait observer le juge d'instruction, nous ne savons pas ce que contenait le portefeuille emporté par l'assassin... Mais, ajoutait-il, ce qui me paraît détruire l'hypothèse du vol, c'est le soin que le faux Rochdale a pris de dépouiller le mort de sa montre en lui laissant au doigt un diamant qui valait plus que la montre... J'en conclus que ç'a été là une simple précaution pour dépister la police. Je suppose, moi, que cet homme a tué M. Cornélis par vengeance...» Et l'ancien juge d'instruction me citait quelques exemples singuliers des ressentiments qui poursuivent soit des médecins légistes, soit des procureurs de la république, soit des présidents d'assises. Il concluait que dans sa vie d'avocat, au palais, mon père pouvait avoir excité une de ces persistantes et féroces rancunes. Il avait gagné force procès importants; il devait avoir eu pour ennemis ceux contre lesquels s'était exercé son talent. Qu'un de ceux-là, ruiné par la suite, lui eût attribué sa ruine, et c'était de quoi expliquer tout l'appareil de cette vengeance. M. Massol me faisait observer que l'assassin, étranger ou non, était connu à Paris. Comment rendre compte sans cela du soin que cet homme avait pris de ne pas se montrer dans la rue? On avait retrouvé la trace de son premier séjour, fait à Paris à l'époque de la livraison de la perruque et de la barbe. Cette fois-là, il était descendu rue d'Aboukir, dans un petit hôtel où il s'était inscrit sous le nom de Rochester, et il ne sortait jamais qu'en fiacre. «Remarquez aussi, disait le juge, qu'il a gardé la chambre la veille et le matin du jour où M. Cornélis a été tué. Il a déjeuné dans son appartement, comme il y avait déjeuné et dîné la veille, tandis qu'à Londres et quand il habitait l'hôtel où votre père lui adressait ses premières lettres, il allait et venait sans précautions aucunes...» Et c'était tout. Trois adresses d'hôtel, de quoi suivre une piste psychologique, si l'on peut dire, voilà quels pauvres détails fournissait la sagacité du magistrat, que j'écoutais avec passion. Puis il s'arrêtait. Avec ses yeux futés qui luisaient, tout clairs, dans son visage presque poupin, il avait une expression de finesse extrême. Toujours bien rasé, de langage mesuré, tout ensemble froid, complaisant et doux, on devinait, à le voir, un de ces esprits équilibrés et méthodiques dont la force professionnelle doit être très grande. Il avouait n'avoir rien pu découvrir dans une analyse très minutieuse de toute la situation présente de mon père, non plus que dans son passé. «Ah! c'est une affaire à laquelle j'ai beaucoup songé,» disait-il, et il ajoutait qu'avant de quitter son cabinet de juge d'instruction en 1872 il avait repris le dossier resté entre ses mains. Il avait interrogé de nouveau le concierge de l'hôtel impérial et quelques autres personnes. Depuis qu'il était conseiller à la cour, il avait cru pouvoir indiquer une piste à son successeur, un vol commis par un Anglais soigneusement grimé lui avait fait croire à une identité entre ce voleur et le prétendu Rochdale. Puis rien. «Ces actes ont eu du moins cet avantage, insistait-il, d'interrompre la prescription...» Je le consultais alors sur la durée du temps qui me restait pour chercher de mon côté. Le dernier acte d'instruction était de 1873. J'avais donc jusqu'en 1883 pour découvrir le coupable et le livrer à la vindicte publique... Quelle folie! dix années avaient déjà passé depuis le crime, et tout seul, moi, chétif, sans les ressources énormes dont dispose la police, j'avais la prétention de triompher, là où un fureteur de cette habileté avait échoué! J'essayai néanmoins. C'est à cette date que je me crus très perspicace en nouant des relations avec l'ancienne maîtresse de mon père, cette femme mariée dans les yeux de laquelle je lus tant de pitié pour moi et un tel reflet d'anciennes tendresses. À cette date aussi, je me plongeai dans la lecture de tous les papiers du mort. Ma mère en avait confié la garde à mon beau-père, avec cette tendresse absolue pour lui qui me faisait tant souffrir. Hélas! pourquoi aurait-elle compris sur ce point, plus que sur les autres, les susceptibilités de mon coeur qui répugnait si profondément à ces confusions de sa vie passée avec sa vie présente? M. Termonde avait du moins respecté scrupuleusement ces paquets de feuilles jaunies, où je trouvai de tout, depuis des projets de Société jusqu'à des lettres intimes, et, parmi ces lettres, un certain nombre étaient de M. Termonde lui-même et me prouvaient quelle amitié avait uni autrefois le second mari de ma mère au premier. Est-ce que je ne le savais pas et pourquoi en souffrir? Et rien toujours, aucun indice qui me mît sur la voie même d'un soupçon... J'évoquais l'image de mon père vivant, telle qu'elle m'était apparue pour la dernière fois; je l'entendais répondant à la question de M. Termonde, dans la salle à manger de la rue Tronchet, et parlant de celui qui l'attendait pour le tuer: «un singulier homme et que je ne suis pas fâché de voir de plus près»... Et il était sorti, et il avait marché vers la mort, tandis que je jouais dans le petit salon, que ma mère travaillait en causant avec l'ami qui devait être un jour son maître et le mien. Quel spectacle d'intimité,--tandis que là-bas!... Ne saurais-je donc jamais le mot de cette énigme sanglante? Mais où aller? Que faire? À quelle porte frapper?

En même temps que ce sentiment de l'impossible décourageait mon effort, les facilités soudaines de ma nouvelle existence contribuaient à détendre en moi le ressort de la volonté. Durant mes années de collège, les souffrances de la jalousie conçue à l'égard de mon beau-père, les déceptions de mes tendresses comprimées, la médiocrité, la pauvreté des choses autour de moi, dix influences de chagrin avaient entretenu l'ardeur inquiète de mon coeur. Cela aussi avait changé. Certes, je continuais à aimer profondément, douloureusement ma mère, mais sans plus lui demander ce que je savais qu'elle ne me donnerait pas, ma place unique, mon asile à part dans sa tendresse. J'acceptais son caractère au lieu de me révolter là contre. Je n'avais pas cessé non plus de tenir mon beau-père en une sombre antipathie, mais je ne le haïssais plus avec la même violence. Ses procédés avec moi depuis ma sortie du collège avaient été irréprochables. De même qu'il s'était fait, durant mon enfance, un point d'honneur de ne jamais élever la voix en me parlant, il semblait qu'il se piquât de n'intervenir en rien dans la direction de ma vie d'homme fait. Lorsque, mon baccalauréat passé, je déclarai que je ne voulais suivre aucune carrière, sans en donner de raison,--en réalité pour me dévouer tout entier à l'idée fixe de mon oeuvre de justice,--il ne trouva pas un mot de critique pour cette étrange résolution. Ce fut lui qui la fit admettre par ma mère, lui encore qui voulut qu'on m'émancipât. Quand on me remit en mains ma fortune, il se trouva que ma mère, qui m'avait servi de tutrice, et mon beau-père, son co-tuteur, s'étaient entendus pour ne pas toucher à mes revenus durant toute mon éducation; ces revenus s'étaient capitalisés et j'héritai, non pas de sept cent cinquante mille francs, mais de plus d'un million. Si pénible que me fût l'obligation de la reconnaissance envers celui que je considérais depuis des années comme mon ennemi, je dus m'avouer qu'il agissait envers moi en très galant homme. Il n'existait aucune contradiction, je le sentais trop, entre cette délicatesse de procédés et la dureté avec laquelle il m'avait interné au collège et comme relégué en exil. Pourvu que je renonçasse à me mettre en tiers entre lui et sa femme, il n'aurait avec moi que des rapports de parfaite courtoisie. Mais il fallait que je fusse hors de la maison maternelle. Il voulait régner tout entier sur le coeur et sur la vie de celle qui portait son nom. Comment aurais-je lutté contre lui? Comment aussi l'aurais-je blâmé, puisque je comprenais si bien qu'à sa place et jaloux comme j'étais, ma conduite eût été pareille?... Je cédai donc par impuissance à combattre une tendresse qui rendait ma mère heureuse, par dégoût de soutenir la froideur quotidienne de mes relations avec elle et lui, par espoir, d'ailleurs, de me trouver plus apte à ma tâche de justicier, une fois libre. Moi-même je demandai qu'on me laissât quitter la maison, de sorte qu'à dix-neuf ans j'avais mon indépendance absolue, un appartement à moi, que je choisis avenue Montaigne, tout près du rond-point des Champs-Élysées, plus de cinquante mille francs de rente, une porte ouverte dans chacun des salons que fréquentait ma mère, et une porte ouverte aussi dans tous les endroits où l'on s'amuse. Comment aurais-je résisté aux entraînements qu'une pareille situation comporte?

Oui, j'avais rêvé d'être le Vengeur, le Justicier, et je me laissai rouler presque aussitôt par le tourbillon de cette vie de plaisir dont ceux qui la voient du dehors ne peuvent mesurer le pouvoir destructeur. C'est une existence futile et dévorante qui vous déchiquette vos heures comme elle vous déchiquette l'âme, qui met en charpie fil par fil l'étoffe irréparable du temps et l'étoffe plus précieuse encore de notre énergie. Je me trouvais, par rapport à ma besogne de vengeur, incapable d'agir immédiatement--à quoi et à qui m'attaquer?--Je m'abandonnai donc à toutes les occasions qui s'offraient de tromper mon inaction par du mouvement, et bientôt les journées se précipitèrent, les unes après les autres, parmi ces mille distractions qui deviennent, pour les élégants de métier, comme un code de devoirs à remplir. Avec la promenade au Bois le matin, les visites dans l'après-midi, les dîners en ville, les parties de théâtre, et, après minuit, les séances de jeu au cercle ou de débauche, ailleurs,--comment trouver le loisir de suivre un projet? J'eus des chevaux, quelques intrigues, un duel ridicule où du moins le fond d'idées tragiques sur lequel je vivais, malgré tout, me servit à bien me tenir. Une femme de quarante ans me persuada que je l'avais séduite, je fus son amant; puis je me persuadai, moi, que j'étais amoureux d'une autre femme, une grande dame russe, établie à Paris. Celle-là était, elle est encore une de ces illustres comédiennes du monde, qui emploient à s'entourer d'une cour d'adorateurs, plus ou moins récompensés, toutes les séductions du luxe, de l'esprit et de la beauté, sans une rêverie dans la tête, sans une émotion dans le coeur, avec les plus adorables dehors des plus délicates rêveries et des plus fines émotions. Je menai cette existence d'esclave attaché aux caprices d'une coquette sans âme pendant six mois environ. Je me consolai des faussetés de cette cabotine exotique en m'acoquinant avec une fille entretenue. Cette nouvelle aventure me prouva que la galanterie demi-mondaine ne vaut pas beaucoup mieux que l'autre. Les femmes du monde sont intolérables de mensonge, de prétention et de vanité; les autres de vulgarité, de sottise, et de sordide amour du lucre. J'oubliai ces liaisons absurdes aux tables de jeu, tout en me rendant bien compte de la misère de ce divertissement, qui ne cesse de devenir insipide que pour devenir hideux, comme un bon calcul d'argent à gagner sans travail. Il y avait en moi quelque chose d'effréné à la fois et de dégoûté qui me poussait à outrer tout ensemble et à flétrir mes sensations. Il est vrai de dire que je ne pouvais me donner entièrement à aucune. Je retrouvais toujours, dans les plus intimes replis de mon être, le souvenir de mon père, qui m'empoisonnait toutes mes pensées, comme à leur source. Lorsque, vers les trois heures du matin, je traversais la ville en voiture pour regagner mon appartement d'où j'étais sorti à sept heures, habillé comme à Londres, en cravate blanche, en petits souliers, un bouquet à la boutonnière de mon frac, mon portefeuille bourré de billets de banque, je regardais le ciel de la nuit, les nuages qui couraient sur les étoiles, la froide et pâle lune, les vastes rues noires avec la guirlande de leurs becs de gaz, et une émotion inexprimable s'éveillait en moi qui me faisait sentir que toute existence est un rêve. Une impression d'obscur fatalisme envahissait mon esprit malade. C'était si étrange que je vécusse, moi, comme je vivais, et je vivais ainsi pourtant, et le moi visible ressemblait si peu au moi intime! Une destinée pesait-elle donc sur moi, pauvre être, comme sur l'univers entier? «Qu'elle me pousse,» me disais-je, et je me livrais à elle. Je me couchais sur des idées de philosophie noire, et je me réveillais pour continuer une existence sans dignité, dans laquelle je perdais, avec ma force d'exécuter mon programme de réparation envers le fantôme qui hantait mes songes, toute estime propre et toute conscience. Qui m'aurait aidé à remonter le courant?... Ma mère? Elle ne voyait de cette vie que son décor mondain, et elle se félicitait que je me fusse, comme elle disait, désauvagé.... Mon beau-père? Mais il avait, volontairement ou non, favorisé tout ce désordre. Ne m'avait-il pas rendu maître de ma fortune à l'âge le plus dangereux? N'avait-il pas aidé, aussitôt l'âge venu, à mon admission dans les cercles dont il était membre? N'avait-il pas facilité de toutes manières mon entrée dans le monde?... Ma tante? Oui, ma tante souffrait de mon genre de vie. Et cependant n'aimait-elle pas mieux que j'oubliasse du moins les sinistres résolutions de haine qui l'avaient toujours épouvantée? Et puis je ne la voyais guère. Mes voyages à Compiègne se faisaient rares. J'étais à l'âge où l'on trouve toujours du temps pour ses plaisirs, où l'on n'en trouve pas pour les devoirs qui vous tiennent le plus au coeur... S'il y avait quelqu'un dont la voix s'élevât sans cesse contre la dissipation de mon énergie dans de vulgaires plaisirs, c'était celle du mort qui gisait sous terre, sans vengeance; cette voix montait, montait sans cesse des profondeurs de toutes mes rêveries, mais je m'habituais à ne plus lui répondre. Était-ce ma faute si tout conspirait à paralyser ma volonté, depuis les plus importantes des circonstances jusqu'aux plus petites?--Et je m'alanguissais dans une torpeur douloureuse que ne distrayait même pas le remue-ménage de mes fausses passions et de mes faux-plaisirs.

Un coup de foudre me réveilla de ce lâche sommeil de ma volonté. Ma tante Louise fut frappée d'une attaque de paralysie. C'était vers la fin de cette morne année de 1878, au mois de décembre. J'étais rentré le soir, ou plutôt le matin, après avoir gagné au jeu quelques milliers de francs. Des lettres m'attendaient et une dépêche. Je déchirai l'enveloppe bleue en chantonnant un air à la mode, une cigarette aux lèvres, et sans me douter que j'allais apprendre un événement qui deviendrait, après la mort de mon père et le second mariage de ma mère, la troisième grande date de ma vie. Le télégramme, signé du nom de Julie, mon ancienne bonne, m'annonçait la maladie soudaine de ma tante et me demandait de venir aussitôt, bien qu'on espérât la sauver. Un détail me rendit cette subite nouvelle plus affreuse encore. J'avais reçu de ma tante une lettre, il y avait juste huit jours, dans laquelle la pauvre se plaignait, à son ordinaire, de ne pas me voir, et ma lettre de réponse, à moi, était là, sur ma table de travail, à demi-écrite. Je ne l'avais pas achevée. Dieu sait pour quelle futile raison? Il ne faut rien moins que l'arrivée de la sinistre visiteuse, la mort, pour nous faire comprendre que nous devons nous hâter de bien aimer ceux que nous aimons, si nous ne voulons pas qu'ils s'en aillent à jamais, avant que nous ne les ayons assez aimés. À l'anxiété que me causa le danger où se trouvait la chère vieille fille se mélangea le remords de ne pas lui avoir témoigné assez combien elle m'était chère. Il était deux heures du matin, le premier train pour Compiègne partait à six heures, elle pouvait mourir dans l'intervalle... Qu'elles furent longues ces minutes d'attente que je tuai en repassant dans mon esprit, avec une amertume extrême, tous mes torts envers cette soeur unique de mon père, ma seule vraie parente! La possibilité d'une irréparable séparation me faisait me juger si ingrat! Mon malaise moral augmenta encore dans le vagon, tandis que je traversais, à la triste clarté d'une aube d'hiver, le paysage parcouru si souvent jadis. Je redevenais, en reconnaissant chaque détail, le collégien qui allait là-bas, le coeur débordant de tendresses inépanchées, le cerveau chargé du poids d'une redoutable mission. Je devançais en pensée le train si lent à mon gré. J'évoquais ce visage aimé, si simple et si loyal, cette bouche aux lèvres un peu fortes, ces yeux doublés de tant de bonté, que cernaient des paupières plissées, machurées, comme rongées par les larmes, ces bandeaux grisonnants. Dans quel état la reverrais-je? Peut-être si cette nuit de repentir, cette angoisse, tout ce trouble intérieur n'avaient pas tendu mes nerfs comme des cordes trop sensibles, oui, peut-être n'aurais-je pas subi devant ce lit d'agonie les folles intuitions qui m'assaillirent, qui me rendirent capable de désobéir à la mourante... Mais comment regretter cette désobéissance, qui seule m'a mis sur la voie de la vérité?--Non, je ne regrette rien, j'aime mieux avoir fait ce que j'ai fait.

VIII

La vieille Julie m'attendait à la gare; elle n'y voyait presque plus clair à présent, elle était bien cassée, bien usée, avec sa face plus plate et plus ridée encore, ses lèvres plus rentrées; mais elle était toujours la bonne, la fidèle Julie, qui continuait à me dire: tu, comme au temps où elle venait border la couverture de mon petit lit, chaque soir, dans ma chambre de la rue Tronchet. Malgré ses mauvais yeux de soixante-dix ans, elle me reconnut aussitôt que je descendis de vagon, et elle commença de me parler, comme elle faisait d'habitude, interminablement, aussitôt que nous fûmes montés dans le coupé de louage que ma tante envoyait au devant de moi depuis ma plus lointaine enfance. Je connaissais si bien la caisse antique de la lourde voiture, les coussins de cuir jaunâtre et le cocher que j'avais toujours vu au service du loueur, un petit homme à figure guillerette avec des yeux clignotants de malice, mais dont le bonjour essaya de se faire triste ce matin-là.