André Cornélis

Chapter 19

Chapter 19803 wordsPublic domain

Cette confession que je voulais écrire, elle est écrite. À quoi bon y ajouter à présent de nouveaux faits? J'espérais soulager mon coeur, et voici qu'à repasser en esprit tout le détail de ce drame sinistre, j'ai seulement ravivé la mémoire des scènes où je fus acteur, depuis la première, celle où je vis mon père étendu, rigide, sur son lit, au pied duquel pleurait ma mère, jusqu'à la dernière, celle où j'ai franchi le seuil d'une chambre dans laquelle la malheureuse femme pleurait aussi, agenouillée,--et sur le lit il y avait un cadavre encore, et elle se leva comme autrefois, et elle jeta le même cri désespéré: «Mon André... Mon fils...» Et j'ai dû répondre à ses questions, j'ai dû lui raconter une fausse causerie avec mon beau-père, lui dire que je l'avais laissé un peu triste, mais sans que rien pût annoncer une funeste résolution. J'ai dû faire les démarches nécessaires pour que ce prétendu suicide restât ignoré. J'ai dû voir le commissaire, le médecin des morts. J'ai dû présider aux funérailles, recevoir les invités, conduire le deuil. Et toujours, toujours, je le revoyais debout devant moi, le couteau dans la poitrine, écrivant ces lignes qui m'avaient sauvé, me regardant, et remuant les lèvres... Ah! va-t'en! va-t'en! fantôme abhorré! Oui! je l'ai fait; oui! je t'ai tué; oui! c'était juste. Tu le sais bien que c'était juste. Pourquoi es-tu là encore maintenant? Ah! je veux vivre, je veux oublier. Si seulement je pouvais ne plus penser à toi, un jour, rien qu'un jour, respirer, marcher, voir le ciel sans que ton image revienne hanter ma pauvre tête que l'hallucination envahit, qui se trouble?... Mon Dieu! ayez pitié de moi. Je n'ai pas demandé ce sort. C'est vous qui me l'avez donné. Pourquoi m'en punissez-vous? Pitié, mon Dieu. _Miserere mei, Domine..._

Folles prières! Est-ce qu'il y a un Dieu, un bien, un mal, une justice? Rien, rien, rien, rien. Il n'y a qu'une destinée impitoyable qui pèse sur la race humaine, inique, absurde, distribuant au hasard la douleur et la joie. Un Dieu qui dit: «Tu ne tueras point», à celui dont on a tué le père? Non, je n'y crois pas. Non, l'enfer fût-il là ouvert, je répondrais: «J'ai bien fait,» et je ne me repentirais pas. Je ne me repens pas. Mon remords n'est pas d'avoir pris l'arme et d'avoir frappé, c'est de lui devoir,--à lui,--cet infâme bienfait, c'est de ne pouvoir, à l'heure présente, secouer de moi ce don horrible que j'ai reçu de cet homme. Si j'avais détruit ce papier, si j'étais allé me dénoncer, si j'avais paru devant les jurés, révélant, proclamant mon acte, je le sens, je n'aurais plus de honte, je porterais haut la tête. Quel délice si je pouvais crier à tous que je l'ai tué, qu'il a menti, que j'ai menti, que c'est moi, moi qui ai pris l'arme et qui l'ai enfoncée!... Et cependant je ne devrais pas souffrir d'avoir accepté,--non,--d'avoir subi l'affreux bienfait. Est-ce que j'ai agi ainsi par lâcheté? De quoi ai-je eu peur? De torturer ma mère. Rien de plus. Pourquoi donc éprouvé-je cette intolérable angoisse? Ah! c'est elle, c'est ma mère qui, sans le vouloir, me rend de nouveau le mort si vivant, si présent, par son désespoir. Enfermée au fond de cet hôtel ou ils ont vécu ensemble treize ans, elle n'a pas touché à un seul des meubles; elle entoure ce souvenir maudit du même culte pieux que ma tante eut jadis pour mon malheureux père. C'est le mort dont je retrouve l'influence invincible dans la pâleur de son teint, dans les rides de ses paupières, dans les touffes blanchies de ses cheveux. Il me la dispute du fond de sa bière, il me la reprend, heure par heure, et je ne peux rien contre cet amour. Je voudrais tout lui dire, depuis le crime hideux qu'il avait commis jusqu'à l'exécution que j'ai accomplie. C'est moi qu'elle haïrait pour l'avoir frappé, lui. Elle vieillira ainsi, et je la verrai le pleurer toujours, toujours.--À quoi bon avoir fait ce que j'ai fait, puisque je ne l'ai pas tué dans son coeur?...

_Avril-Novembre 1886._

_Achevé d'imprimer_

Le vingt janvier mil huit cent quatre-vingt-sept

PAR

ALPHONSE LEMERRE

25, RUE DES GRANDS-AUGUSTINS

_PARIS_

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DU MÊME AUTEUR

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EN PRÉPARATION

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