Chapter 18
Je marchais vite, fixant mon regard intérieur sur cette idée, avec une espèce de tragique délice, car je sentais que, du moins, mes irrésolutions avaient cessé, et que j'agirais. Tout d'un coup, et comme je débouchais sur l'Arc-de-Triomphe, je me rappelai avoir rencontré là, pour la dernière fois, un de mes compagnons de Cercle, qui s'était brûlé la cervelle le lendemain. Par quel mystère ce souvenir fit-il tout d'un coup surgir en moi une série de nouvelles pensées? Je m'arrêtai, le coeur battant... Je venais d'entrevoir le salut. Fou que j'avais été, comme toujours, et entraîné par une imagination sans discernement! Mon beau-père mourrait, je l'avais condamné au nom de mon droit imprescriptible de fils vengeur, mais ne pouvais-je pas le contraindre à mourir de sa propre main? N'avais-je pas en ma possession de quoi l'acculer au suicide? Si j'allais à lui sans plus d'ambages ni de sous-entendus, et si je lui disais: «Je tiens la preuve que vous êtes le meurtrier de mon père, je vous donne le choix, vous vous tuerez ou je vous dénonce à ma mère...» Que me répondrait-il? Lui, qui aimait sa femme avec cette idolâtrie partagée dont j'avais tant souffert, il consentirait à ce qu'elle sût la vérité, à ce qu'elle le considérât comme un infâme, un lâche assassin? Non, jamais. Il aimerait mieux mourir... Et tout de suite mon coeur, épuisé de sensations douloureuses, se précipita vers cette porte d'espérance, subitement ouverte. «J'aurai fait mon devoir, me disais-je, et je n'aurai pas de sang sur les mains... Ma conscience ne sera pas salie de cette tache...» Et j'éprouvai comme un soulagement immense du poids des remords ressentis par avance dans mon agonie de tout à l'heure. Je continuai, me traçant le tableau de l'avenir, enfin délivré de ce sombre nuage qui avait voilé de son deuil le ciel de ma jeunesse: «Il se tuera... Ma mère le pleurera... Mais je saurai l'art d'essuyer ses larmes... Son coeur saignera, mais sur cette blessure je poserai le baume de ma tendresse... Toutes les heures douces que l'assassin nous a volées, nous les vivrons ensemble quand il ne sera plus là, quand je pourrai lui montrer, à elle, comment je l'aime. Les caresses que je ne lui ai pas données, lorsque j'étais enfant, parce que l'autre me glaçait de sa seule présence, je les lui donnerai. Les mots que je ne lui ai pas fait entendre, les tendres phrases, qui se sont arrêtées sur le bord de mon coeur et de mes lèvres, je les prononcerai. Nous quitterons Paris et ces tristes souvenirs. Nous nous retirerons dans quelque endroit perdu, bien loin, où elle n'aura que moi, où je n'aurai qu'elle... Je me consacrerai à sa vieillesse. Qu'ai-je besoin d'autres amours, d'une autre famille...? La souffrance attendrit l'âme. Cette souffrance la fera m'aimer davantage. Ah! que nous serons heureux...!» Des larmes, de nouveau, me vinrent, qui se séchèrent sur mes joues,--comme elles avaient jailli,--sous le coup de la brusque apparition d'une pensée. La voix intérieure venait de reprendre: «Et si le misérable refuse de se tuer?...» Oui, s'il allait ne pas me croire, quand je le menacerais de le dénoncer? Ne m'avait-il pas vu, depuis des mois, me faire son complice dans les soins qu'il prenait d'entretenir l'aveuglement de ma mère? Ne savait-il pas combien je l'aimais, cette mère, lui qui avait été jaloux de mon affection de fils, comme j'étais jaloux de sa tendresse de mari? Ne me répondrait-il pas: «Dénonce-moi...» sûr a l'avance que je ne voudrais pas porter ce coup à la pauvre femme...? «Allons donc, répondais-je à ces objections; jusqu'ici je soupçonnais; aujourd'hui je sais. Il ne doutera pas que cette évidence ne me rende capable de tout oser... Et puis, s'il refuse, j'aurai tenté l'impossible pour éviter le meurtre... Que la destinée s'accomplisse!...»
XVIII
Il était quatre heures de l'après-midi, le lendemain, lorsque je me présentai à l'hôtel du boulevard de Latour-Maubourg. Je savais que, selon toute probabilité, ma mère serait sortie pour quelques visites. Je pensais aussi que mon beau-père ne se serait pas senti mieux à la suite de la course matinale qu'il avait faite la veille, jusqu'au Grand-Hôtel. J'espérais donc le trouver au logis, peut-être couché. Ma mère, en effet, n'était pas là, et il était, lui, resté à la maison. Il se tenait dans ce cabinet de travail au plafond revêtu de sombres voussures de bois, aux murs garnis de cuir de Cordoue, couleur de feuille-morte et d'or, où nous avions eu notre première explication. Celle que je venais provoquer était d'une autre importance, et cependant j'étais moins ému cette fois-ci que l'autre. La certitude enfin possédée me procurait un calme singulier, au point que je me souviens d'avoir pu causer une minute avec le valet de pied qui m'introduisait et qui avait un enfant malade. Je me rappelle aussi que je remarquai pour la première fois, à travers une des fenêtres de l'escalier, un long et fumeux tuyau d'usine dressé, depuis cet hiver sans doute, par delà le petit jardin. La liberté de mon esprit était donc intacte--il faut bien que je le reconnaisse pour être sincère jusqu'au bout--à la minute où je pénétrai dans la vaste pièce. J'aperçus aussitôt mon beau-père qui, plongé dans un grand fauteuil au coin de la cheminée dont la trappe était baissée, coupait les pages d'un livre nouveau, avec un poignard à lame large, courte et forte. Il avait rapporté ce couteau d'Espagne, comme beaucoup d'autres armes qui traînaient un peu partout dans les diverses pièces où il habitait. Je comprenais maintenant à quel ordre d'idées se rattachait cette singulière manie. Il était habillé comme pour sortir, mais le caractère altéré de sa physionomie témoignait de l'intensité de la crise qu'il avait subie et qui pesait encore sur tout son être. Probablement mon visage, à moi, exprimait une résolution extraordinaire, car je reconnus à ses yeux, dès que nos regards se furent rencontrés, qu'il venait de lire jusqu'au fond de ma pensée. Il me dit néanmoins un: «C'est toi, André, comme tu es aimable d'être venu...» qui me prouva, une fois de plus, le degré de son empire sur lui-même, et il me tendit une main que je ne pris pas. Cet étrange refus opposé à son geste d'accueil, le silence que je gardai pendant les premières minutes, la contraction de mes traits sans doute et mes yeux menaçants, achevèrent de l'éclairer sur la disposition d'esprit dans laquelle je venais à lui. Tranquillement, il posa, sur la grande table qui tenait le milieu de la chambre, et son livre et le couteau espagnol dont il venait de se servir. Il se leva, s'adossa au marbre de la cheminée, et, croisant les bras, me regarda de cet air altier qu'il savait prendre, et dont il m'avait humilié tant de fois, durant toute ma jeunesse. Je fus le premier à rompre le silence; je lui dis, répondant à sa phrase gracieuse sur un ton de rudesse et le regardant, moi aussi, bien en face:
--Le temps des mensonges est passé... Vous avez deviné que je sais tout?...
Il fronça le sourcil comme cela lui arrivait quand il était en proie à une colère qu'il lui fallait dompter; ses yeux soutinrent les miens avec une invincible fierté.
--Je ne te comprends pas..., me répondit-il simplement.
--Vous ne me comprenez pas?... répliquai-je, soit; je vais éclaircir vos idées... Ma voix tremblait en prononçant ces mots, car mon sang-froid commençait de s'en aller. La veille et dans ma conversation avec le frère, j'avais pu voir à plein l'infâme bassesse d'un drôle et d'un lâche. Tout au contraire, mon ennemi d'à présent, plus scélérat que l'autre cependant, trouvait le moyen de garder une espèce de supériorité morale, même à cette heure terrible où il sentait bien que son forfait allait se dresser devant lui. Oui, cet homme était un criminel, mais de grande race et sans vilenie. L'orgueil allumait toutes ses flammes sur ce front chargé de sinistres pensées, où la peur n'apparaissait point, non plus que le repentir. Dans ses yeux, tout semblables à ceux de son frère, résidait une résolution farouche. Je sentis qu'il se défendrait jusqu'au bout. Il ne se rendrait qu'à l'évidence, et cette force d'âme déployée dans un pareil moment avait pour résultat de m'exaspérer. Le sang me montait à la tête et mon coeur battait plus vite, tandis que je continuais:
--Permettez-moi de reprendre les choses d'un peu haut... En 1864, il y avait à Paris un homme qui aimait la femme de son ami le plus intime... Quoique cet ami fût bien confiant, bien noble, bien facile à duper, il s'aperçut de cet amour, et il commença d'en souffrir. Il devint jaloux, quoiqu'il ne doutât point de la pureté du coeur de sa femme... jaloux comme on est quand on aime trop... L'homme qui lui portait ainsi ombrage s'aperçut de cette jalousie. Il comprit que la maison allait lui être fermée. Il savait, lui, de son côté, que la femme dont il était amoureux ne s'abaisserait jamais jusqu'à prendre un amant... Et voici le plan qu'il osa concevoir: il avait un frère, quelque part, au loin, un infâme qui passait pour mort, couvert d'ailleurs des pires hontes, voleur, faussaire et déserteur. Il s'avisa que ce frère était un instrument tout trouvé pour se débarrasser de l'ami qui gênait sa passion... Il fit venir le misérable, secrètement. Il lui donna rendez-vous dans un des coins les plus déserts de Paris,--sur le trottoir d'une rue qui touche au Jardin des Plantes, et la nuit... Vous voyez que je suis bien renseigné... Comment il s'y prit pour déterminer l'ancien voleur à jouer le rôle de bravo, il n'est pas difficile de l'imaginer... Quelques mois après, le mari était assassiné dans un guet-apens par ce frère qui échappait à la justice. L'ami félon épousait celle qu'il aimait, presque aussitôt... C'est aujourd'hui un homme du monde, riche, honoré, à qui sa pure et sainte femme a voué un culte de tendresse et de respect... Commencez-vous à comprendre maintenant?...
--Pas davantage..., répondit-il avec ce même visage impassible.--Il avait raison de ne pas faiblir. Ce que je venais de lui dire pouvait n'être qu'une tentative pour lui arracher son secret en feignant de tout savoir. Déjà, cependant, le détail sur l'endroit où il avait donné le premier rendez-vous à son frère l'avait fait tressaillir. C'était à cette place qu'il fallait frapper, et vite.
--Le lâche assassin, continuai-je, oui, le lâche, puisqu'il n'avait pas osé accomplir son crime lui-même, avait bien calculé toutes les circonstances du meurtre... Mais il avait compté sans quelques petits accidents, par exemple que son frère garderait les trois lettres reçues, les deux premières à New-York, la dernière à Liverpool, et qui contenaient les instructions relatives aux étapes de ce voyage clandestin. Il n'avait pas compté non plus que le fils de sa victime grandirait, deviendrait un homme, concevrait des soupçons sur les causes véritables de la mort de son père et arriverait à se procurer la preuve accablante du ténébreux complot... Allons, à bas les masques! ajoutai-je brutalement; Monsieur Jacques Termonde, c'est vous qui avez fait tuer mon malheureux père par votre frère Édouard... J'ai entre mes mains les lettres que vous lui avez écrites en janvier 1864 pour le faire venir en Europe sous le faux nom d'abord de Rochester, puis de Rochdale... Ce n'est pas la peine de jouer l'indigné ou l'étonné avec moi... La comédie est finie...
Il était devenu affreusement pâle. Ses bras cependant restaient croisés et son audacieux regard ne faiblissait pas. Il fit une dernière tentative pour parer le coup droit que je venais de lui porter, et il eut l'énergie de me dire:
--Combien ce misérable Édouard t'a-t-il demandé d'argent pour te vendre ce faux, fabriqué par lui afin de se venger de mes refus d'argent?...
--Taisez-vous donc, lui dis-je plus brutalement encore, c'est à moi que vous osez parler ainsi, à moi!... Mais est-ce que j'avais besoin de ces lettres pour tout apprendre? Est-ce que depuis des semaines nous ne savons pas tous deux, moi que vous avez commis le crime, et vous que j'ai deviné que vous l'avez commis?... Ce qui me manquait, c'était la preuve écrite, indiscutable, indéniable, celle que l'on peut livrer à un magistrat... Des refus d'argent?... Mais vous alliez lui en donner, de l'argent, à votre frère; seulement vous vous êtes défié. Vous avez voulu attendre le jour de son départ... Vous ne soupçonniez pas que je fusse sur cette piste... Voulez-vous que je vous dise quand vous l'avez vu pour la dernière fois?... Hier, vous êtes sorti à dix heures du matin, vous avez changé de fiacre une première fois place de la Concorde, une seconde fois au Palais-Royal... Vous êtes allé au Grand-Hôtel... Vous avez demandé si M. Stanbury était dans sa chambre. Et quelques heures après, j'y étais, moi, dans cette même chambre. Ah! combien Édouard Termonde m'a demandé pour me vendre les lettres?... Mais je les lui ai arrachées, le pistolet au poing, après une lutte où j'ai failli être tué... Vous voyez bien que vous ne pouvez plus me tromper, et que ce n'est plus la peine de nier...
Je crus qu'il allait tomber mort devant moi. Son visage se décomposait à mesure que j'allais, j'allais, accumulant les faits précis, traquant son mensonge comme on traque une bête sauvage et lui prouvant que son frère s'était défendu, à sa manière, comme il se défendait lui-même. Il prit sa tête dans ses mains, tandis que j'achevais de parler, afin de comprimer les affolantes pensées qui l'envahissaient; puis, me regardant de nouveau, mais cette fois avec des yeux où résidait un infini désespoir, il me dit, sans me tutoyer cette fois, précisément la phrase que m'avait dite son frère, mais avec quelle autre visage, quel autre accent, quelle autre douleur!
--Cette heure aussi devait venir... Que voulez-vous de moi, maintenant?...
--Que vous vous fassiez justice, répondis-je... Vous avez vingt-quatre heures devant vous... Si demain, à pareil moment, vous ne vous êtes pas tué, je livre les lettres à ma mère...
Toutes sortes de sentiments se peignirent sur cette face livide, pendant que je lui jetais ce tragique ultimatum avec une voix raffermie et qui n'admettait plus de discussion. J'étais debout, appuyé contre la grande table; il s'avança vers moi, avec une espèce de délire dans ses prunelles qui cherchaient les miennes.
--Non, s'écria-t-il, non, André, pas encore!... Pitié, André, pitié!... Vois, je suis condamné, je n'en ai pas pour six mois à vivre... Ta vengeance, tu n'as pas eu besoin de t'en charger... Va, si j'ai commis une action terrible, crois-tu que je n'en ai pas été puni?... Mais, regarde-moi, je meurs de cet effroyable secret... C'est fini. Mes jours sont comptés. Ce peu qui me reste, ah! laisse-le-moi!... Comprends-le bien, je n'ai pas peur de mourir; mais me tuer, m'en aller en léguant cette douleur à celle que tu aimes comme moi... C'est vrai que j'ai osé, pour la conquérir, un crime atroce; mais, depuis, est-ce qu'il s'est écoulé une heure, une minute, réponds, où je n'aie eu pour but son bonheur?... Et tu veux que je la quitte ainsi, que je lui inflige ce supplice de penser que, pouvant vieillir auprès d'elle, j'ai préféré partir, l'abandonner avant le temps?... Non, André, cette dernière année, ah! laisse-la-moi!... laisse-la-nous!... Puisque je te dis que je suis perdu, que je le sais, que les médecins ne me l'ont pas caché!... Dans quelques mois, fixe une date... si la maladie ne m'a pas emporté, alors tu reviendras... Mais je serai mort... Elle me pleurera, sans l'horreur de cette idée que j'aie devancé mon heure, elle si pieuse! Tu seras là pour la consoler, pour l'aimer seul... Pitié pour elle, si ce n'est pour moi... Vois, je n'ai plus de fierté avec toi, je te supplie en son nom, au nom de son coeur dont tu connais la tendresse... Tu l'aimes, je le sais; je l'ai bien deviné, que tu lui cachais tes soupçons pour lui épargner une douleur... Je te le dis encore une fois: ma vie est un enfer, et je te la donnerais avec délice pour expier ce que j'ai fait; mais elle, André, mais elle, ta mère, et qui n'a jamais, jamais nourri une pensée qui ne fût noblesse et pureté, non, ne lui impose pas cette torture...
--Des mots, des mots, répondis-je, remué malgré moi jusqu'au fond de l'âme par l'explosion de cette souffrance où j'étais bien forcé de reconnaître un accent sincère; c'est parce que ma mère est noble et pure que je ne veux pas qu'elle soit un jour de plus la femme d'un ignoble assassin... Vous vous tuerez, ou elle saura tout...
--Ose-le donc! répliqua-t-il, rendu soudain à l'orgueil naturel de son caractère par la férocité de ma réponse, ose-le donc!... Oui, elle est ma femme, oui, elle m'aime; va lui parler et l'assassiner toi-même avec cette parole... Tu le vois bien... Tu pâlis à cette seule pensée... Je t'ai bien laissé vivre, moi, à cause d'elle, et crois-tu que je ne te haïsse pas autant que tu me hais?... Je t'ai respecté pourtant, parce que tu lui étais cher, et il faudra bien que tu fasses de même avec moi; entends-tu, il le faudra bien...
C'était lui qui commandait maintenant, lui qui menaçait. Comme il avait lu dans mon âme pour se tenir devant moi dans une attitude semblable!... Et la passion se déchaînait en moi, furieuse. J'apercevais la vérité de ma situation. Cet homme avait aimé ma mère assez follement pour l'acheter au prix du meurtre de son plus intime ami, et il l'aimait assez profondément, après tant d'années, pour ne pas vouloir perdre un seul des jours qu'il pouvait encore passer auprès d'elle. Et c'était vrai aussi, que je ne trouverais jamais en moi l'énergie de révéler ce mystère affreux à la pauvre femme. Je me sentis soudain exalté par la colère, au point de perdre tout empire sur ma frénésie intérieure: «Ah! m'écriai-je, puisque tu ne veux pas te faire justice toi-même, meurs donc tout de suite!...» J'étendis le bras, je saisis le poignard qu'il venait de poser sur la table. Il me regarda sans trembler, sans reculer, m'offrant sa poitrine pour mieux braver ma rage d'enfant... J'étais à sa gauche, ramassé sur moi-même et prêt à bondir. Je le vis sourire de mépris, et alors, de toute ma force, je le frappai avec le couteau dans la direction du coeur. La lame entra jusqu'à la garde. J'eus à peine fait cela, que je reculai, fou de terreur devant ce que je venais d'oser. Il jeta un cri. Une angoisse terrible se peignit sur son visage, il porta la main droite vers sa blessure comme pour arracher le poignard. Il me regarda, paralysé par une insoutenable souffrance. Je vis qu'il voulait parler; ses lèvres remuèrent, mais aucun son ne sortit de sa bouche. L'expression d'un suprême effort passa dans ses yeux, il se tourna vers la table, il prit une plume qu'il eut encore l'énergie de plonger dans l'encrier, il traça deux lignes sur une feuille de papier à sa portée, il me regarda encore, ses lèvres remuèrent de nouveau, puis il tomba comme une masse.
Je me souviens... Je vois le corps étendu sur le tapis, entre la table et la haute cheminée, à deux pas de moi... Je marchai vers lui, je me penchai sur son visage... Ses yeux semblaient me poursuivre de leur regard, même après la mort... Oui, il était mort. Le médecin qui constata le décès expliqua plus tard que le couteau avait traversé l'épaisseur du muscle cardiaque, sans pénétrer tout à fait dans la cavité gauche du coeur, et que le sang ne s'étant pas épanché tout d'un coup, la mort n'avait pas du être instantanée. Moi, je ne peux pas dire combien de minutes avait duré l'affreuse crise, je ne sais pas non plus combien je restai de temps ainsi, foudroyé par cette pensée: «On va venir, et je suis perdu...» Non, ce n'était pas pour moi que je tremblais. Que pouvait-on faire à un fils qui, venait de venger son père assassiné?... Mais ma mère?... Ces résolutions de la ménager à tout prix, ce souci quotidien de son bonheur, mes larmes cachées, mes tendres silences, voilà où venait aboutir cette sollicitude de tant de semaines. Il faudrait bien maintenant, ou m'expliquer, ou lui laisser croire que j'étais, moi, un vulgaire meurtrier... J'étais perdu... Mais si j'appelais, si je criais subitement que mon beau-père venait de se tuer devant moi?... Est-ce qu'on me croirait, et d'ailleurs ne venait-il pas d'écrire lui-même de quoi me convaincre d'assassinat, sur cette feuille de papier qui restait là, sur la table?... Allais-je la supprimer, comme un bandit, avant de quitter le théâtre d'un crime, détruit tout vestige de sa présence?... Je la saisis, cette feuille de papier, grande et large, couverte de caractères tracés avec une écriture un peu plus grosse que d'ordinaire. Comme elle tremblait dans ma main, tandis que j'y lisais ces mots: «Pardon, Marie. Je souffrais trop. J'ai voulu en finir...» Et il avait eu là force de signer!... Ainsi, sa dernière pensée avait été pour elle. Dans ces courtes minutes, qui s'étaient écoulées, entre mon coup de couteau et sa mort, il avait aperçu cette terrible chose: que j'allais être arrêté, que je parlerais pour expliquer mon acte, que ma mère saurait son crime, à lui, et il m'avait sauvé en me forçant aussi de me taire... Mais allais-je profiter de ce moyen de salut? Accepterais-je cette épouvantable générosité par laquelle cet homme, que j'avais tant détesté, s'acquittait avec moi à tout jamais?... Je dois rendre à mon honneur cette justice, que mon premier mouvement fut de déchirer ce papier, d'anéantir avec lui jusqu'au souvenir de cette dette imposée à ma haine par un atroce et sublime dévouement de celui qui avait été l'assassin de mon père. À ce moment, j'aperçus devant moi, sur la table, le portrait de ma mère, une photographie de sa jeunesse, où elle était représentée en un adorable costume de soirée, les bras nus dans des manches de dentelle, des perles dans les cheveux, mieux que gaie, heureuse, avec une expression si pure de son visage penché... Mon beau-père avait tout sacrifié pour la sauver du désespoir d'apprendre la vérité, et elle recevrait par moi le coup fatal, et elle saurait en même temps, que l'homme qu'elle aimait avait tué son premier mari, puis qu'il avait été tué par son fils!... Je veux croire, pour continuer de m'estimer encore, que l'image seule de sa douleur me détermina... Je posai de nouveau la feuille de papier sur la table, je m'éloignai du cadavre qui gisait sur le tapis, sans lui jeter un regard. L'idée de ma fuite du Grand-Hôtel, la veille, me rendit du courage. Il fallait essayer une seconde fois de partir sans trembler. J'avisai mon chapeau, je sortis de la chambre, j'en refermai la porte comme un indifférent. Je traversai le hall. Je descendis l'escalier. Je passai devant le valet de pied qui se leva machinalement, puis devant le concierge qui me salua. Ces deux domestiques ne m'avaient même pas dévisagé. Je rentrai comme j'avais fait la veille, mais dans quelle anxiété plus tragique encore!... Étais-je sauvé? Étais-je perdu? Tout dépendait de l'instant où l'on entrerait chez mon beau-père. Que ma mère fût revenue quelques minutes seulement après mon départ, qu'un autre visiteur fût arrivé aussitôt, que le valet de pied fût monté avec quelque lettre, je me voyais soupçonné, en dépit de la déclaration écrite par M. Termonde,--et je sentais que mon énergie était à bout. Non, si j'étais accusé, je ne trouverais pas assez de vigueur morale pour me défendre, tant ma lassitude était grande, si grande que je ne souffrais même plus. Il ne me restait qu'une force, celle de suivre sur la pendule l'allée et la venue du balancier avec la marche des aiguilles... Un quart d'heure s'écoula, puis une demi-heure, puis une heure. Il y avait une heure et demie que j'étais sorti de la chambre fatale quand un coup de sonnette retentit à la porte; je l'entendis à travers les murs. Un domestique m'apportait un laconique billet de ma mère, griffonné au crayon d'une main affolée et qui m'annonçait que mon beau-père venait de se tuer dans une crise de douleur. La pauvre femme me conjurait d'accourir aussitôt. Ah! du moins, elle ne saurait jamais la vérité!
XIX