Chapter 14
J'en étais donc avec mon beau-père, vers le commencement de l'été, six mois après la mort de ma tante, juste au même point qu'au jour déjà si lointain où j'étais venu dans son cabinet de travail, affolé de soupçons par les lettres de mon père, jouer le rôle du médecin qui palpe un corps, et cherche du doigt la place sensible, symptôme probable de l'abcès caché. Comme à la minute où je l'avais vu, après cet entretien, passer dans sa voiture la face décomposée, j'avais toutes les intuitions, je n'étreignais pas une seule certitude. Aurais-je continué cette lutte où je me sentais vaincu d'avance? Aurais-je renoncé à me débattre dans cette atmosphère vide et noire où j'étouffais?... À coup sûr, je n'attendais plus de solution au problème posé devant moi pour ma douleur--et quelle douleur, stérile tout ensemble et mortelle!--lorsque j'eus avec ma mère une conversation si foudroyante, qu'à l'heure actuelle mon coeur s'arrête de battre en y songeant... Je parlais de dates ineffaçables; si celle du 25 mai 1879 s'en va jamais de ma mémoire, c'est que l'André Cornélis qui trace ces lignes, avec un tel tremblement, sera lui-même anéanti jusqu'au coeur de son coeur, jusqu'à l'âme de son âme... Mon beau-père, qui se trouvait sur le point de partir pour Vichy, venait de subir une nouvelle crise de foie, la première depuis celle du mois de janvier, au lendemain de notre terrible conversation. J'avais la conscience de n'être pour rien dans cette reprise aiguë de son mal, du moins d'une manière positive et directe. Le combat que nous soutenions l'un contre l'autre, sans autres témoins que nous-mêmes, et sans qu'un de nous prononçât une parole, n'avait été marqué par aucun épisode nouveau. J'attribuais donc cette complication au développement naturel de la maladie chronique dont il était atteint. Je me rappelle très exactement ce que je pensais ce 25 mai, à cinq heures du soir, tandis que je montais les marches de l'escalier de l'hôtel du boulevard de Latour-Maubourg. Je souhaitais d'apprendre que mon beau-père allait mieux, d'abord parce que je voyais ma mère tourmentée depuis une semaine, et puis, il faut tout dire, ce départ pour les eaux m'apparaissait comme une délivrance, à cause de la séparation qu'il amènerait. J'étais si las de mes inefficaces douleurs! Mes malheureux nerfs s'étaient tendus au point que les moindres impressions désagréables me devenaient des blessures. Je ne dormais plus, moi aussi, qu'à l'aide de narcotiques, et d'un sommeil traversé de rêves cruels où toujours je me promenais avec mon père, en sachant et sentant qu'il était mort. Il y avait particulièrement un cauchemar dont le retour régulier me rendait l'appréhension de la nuit presque insoutenable... Je me trouvais dans une rue pleine de peuple, occupé à regarder une devanture de magasin. Tout d'un coup j'entendais s'approcher le pas d'un homme, celui de M. Termonde. Je ne le voyais pas et j'étais sûr que c'était lui... Je voulais m'en aller,--mes pieds étaient de plomb, me retourner,--mon cou demeurait immobile. Le pas se rapprochait encore. Mon ennemi était là derrière moi. J'entendais son souffle. Je savais qu'il allait me frapper. Il passait le bras par-dessus mon épaule. Je voyais sa main armée d'un couteau, qui cherchait la place de mon coeur; elle y enfonçait le fer lentement, lentement, et je me réveillais dans une inexprimable agonie... Ce cauchemar s'était répété si souvent, depuis quelques semaines, que j'en étais venu à compter les jours qui me séparaient du départ de mon beau-père, d'abord fixé au 20, puis reculé jusqu'à son rétablissement. J'espérais que ce départ m'apaiserait au moins pour un temps. Je ne trouvais pas en moi l'énergie de m'en aller plutôt moi-même, attiré que j'étais chaque jour par cette présence que je haïssais et recherchais à la fois avec fièvre; mais je me réjouissais secrètement que l'obstacle vînt de lui, et que son éloignement me fournît l'occasion de respirer, sans avoir à me reprocher ma faiblesse.
Telles étaient mes réflexions tandis que je montais cet escalier de bois, tendu d'un tapis rouge et joliment éclairé par des fenêtres à vitraux, qui conduisait au hall affectionné par ma mère. Le valet de chambre, qui m'ouvrit la porte de cette pièce, répondit, à ma question, que mon beau-père allait mieux, et j'entrai avec plus de gaieté que d'habitude dans cette pièce où tenaient pourtant mes plus tristes souvenirs. Que j'étais loin de pressentir que le cartel appendu sur un des murs marquait en ce moment une des heures les plus solennelles de ma vie! Ma mère était assise devant un petit bureau, placé au coin de la grande baie vitrée qui fermait la pièce du côté du jardin. Elle appuyait son front sur sa main gauche, et, de la droite, au lieu de continuer la lettre commencée, elle tenait son porte-plume levé, immobile,--un porte-plume que je vois toujours, en or, avec une perle blanche à son extrémité, petit détail qui à lui seul eût révélé la minutie de son luxe.--Son absorption dans sa rêverie était si forte qu'elle ne m'entendit pas entrer. Je la regardai longtemps, sans bouger, tout saisi par l'expression désolée de son fin visage. Quelle pensée sombre fermait sa bouche, plissait son front, crispait sa main, tendait ses traits? Cette visible préoccupation contrastait trop avec la sérénité habituelle de cette gracieuse physionomie pour que je n'en demeurasse pas comme atterré. Rien qu'à la voir toute seule ainsi, par la fin d'une claire journée de printemps, avec les feuillages verts du jardin qui faisaient comme un fond de gaieté à sa mélancolie, j'éprouvai, une fois de plus, que j'étais incapable de supporter sur ce visage chéri les stigmates d'une vraie peine. Mais qu'avait-elle? Son mari allait mieux. Pourquoi donc son souci de ces derniers jours s'était-il exaspéré jusqu'à la douleur? Se doutait-elle du drame qui se jouait auprès d'elle, dans sa maison, depuis des mois? M. Termonde s'était-il décidé à se plaindre à elle, afin que je cessasse de lui infliger la torture de mes assiduités? Non. S'il m'avait deviné depuis le premier jour, comme je le croyais, sans en être sûr, il ne pouvait pas lui avoir dit: «André me soupçonne d'avoir fait tuer son père...» Ou bien le docteur avait-il pronostiqué des symptômes dangereux derrière l'apparente amélioration de l'état du malade? Si mon beau-père était en péril de mort? À cette idée, une joie me saisissait, puis aussitôt une souffrance,--la joie qu'il disparût de ma vie, et à jamais; la souffrance que, coupable, il partît sans que je me fusse vengé. Par-dessous mes hésitations, mes scrupules, mes doutes, je l'avais laissé grandir en moi, ce sauvage appétit de la vengeance, que ne contente pas la mort de l'être haï, si l'on n'en est pas soi-même la cause. J'avais soif de cette vengeance, comme un chien a soif de l'eau après avoir couru sous le soleil tout un jour d'été. Il me fallait m'y rouler comme ce chien se roule dans cette eau, fût-ce la bourbe d'une mare... Je continuais de regarder ma mère et de ne pas bouger. Elle poussa tout d'un coup un profond soupir; elle dit tout haut: «Ah! mon Dieu, quelle misère!...» et relevant son visage baigné de larmes, elle me vit. Elle jeta un faible cri de surprise et je m'avançai vers elle...
--Vous souffrez, maman, lui dis-je. Qu'avez-vous?
L'appréhension de, sa réponse rendait ma voix toute tremblante. Je me mis à genoux devant elle, comme au temps où j'étais tout petit. Je pris ses mains que je couvris de baisers. Hélas! Encore à cette heure ma bouche rencontra cet anneau d'or, cette alliance que je haïssais à l'égal d'une personne. Cette impression amère ne m'empêcha pas de lui parler enfantinement. «Ah! lui disais-je, si vous avez des peines, à qui les confier, sinon à moi?... Où trouverez-vous quelqu'un qui vous aime plus?... Soyez-moi amie, reprenais-je, est-ce que vous ne sentez pas combien vous m'êtes chère?...» Elle baissa la tête deux fois; elle fit le signe qu'elle ne pouvait pas parler, et elle éclata en sanglots.
--Est-ce que je suis pour quelque chose dans votre chagrin?... lui demandai-je.
Elle secoua la tête dans l'autre sens pour me faire comprendre que non. Puis, d'une voix que l'émotion étouffait, elle me dit, en flattant mes cheveux de sa main, comme autrefois:
--Tu es si gentil pour moi, mon André...
Qu'ils étaient simples, ces quelques mots, et ils me prirent le coeur comme si une main me l'eût serré!... Lui en avais-je mendié, de ces petites paroles qu'elle ne m'avait jamais dites, de ces gracieuses phrases qui sont comme des gestes de l'âme, d'involontaires, de tendres caresses d'esprit à esprit, et voilà que j'obtenais ce que j'avais tant désiré, à quel moment et par quels moyens! Mais c'était si doux quand même de sentir qu'elle m'aimait... Et je lui dis, employant, pour lui être bon, des mots dont les syllabes me brûlaient la bouche:
--Est-ce que notre cher malade va plus mal?
--Non, il est mieux... Il repose maintenant, fit-elle en montrant du doigt la chambre de mon beau-père.
--Ma mère, repris-je, parlez-moi, confiez-vous à moi, que je pleure avec vous, que je vous aide peut-être... C'est si cruel qu'il me faille vous surprendre, pour voir vos larmes!...
Je continuai, la pressant de mes questions et de mes plaintes. Qu'espérais-je donc arracher à cette bouche dont les lèvres tremblaient sans rien dire? À tout prix, je voulais savoir. Je n'étais pas en état de supporter de nouveaux mystères. J'étais certain que l'idée de mon beau-père était mêlée à cet inexplicable chagrin. Lui seul et moi pouvions bouleverser ainsi ce coeur de femme. Elle ne se tourmentait pas à cause de moi, elle venait de me le dire. C'était donc à lui que se rapportait ce souci, et ce n'était pas une affaire de santé. Avait-elle, elle aussi, surpris quelque indice? L'affreux soupçon avait-il traversé son esprit? À cette simple hypothèse, la fièvre me gagnait. Et j'insistai, j'insistai encore. Je la sentais céder, rien qu'à la manière dont sa tête se penchait sur moi, à sa main tremblante sur mes cheveux, au souffle plus court de sa poitrine.
--Si j'étais sûre, dit-elle enfin, que ce secret mourra entre toi et moi?...
--Oh! maman!... fis-je, avec un tel reproche dans la voix qu'elle eut honte et que je vis le sang monter à ses joues. Peut-être ce petit mouvement de honte acheva-t-il de la déterminer. Elle me baisa le front longuement, comme pour effacer le nuage que son injuste défiance venait d'y amasser.
--Pardon, reprit-elle, j'ai tort... À qui confier cela, sinon à toi? À qui demander conseil?... Et puis, continua-t-elle comme se parlant à elle-même, s'il s'adressait jamais à lui?...
--Qui, il?... interrogeai-je.
--André, dit-elle presque solennellement, peux-tu me jurer sur ton amour pour moi, que tu ne feras jamais, entends-tu, jamais la moindre allusion à ce que je vais te raconter?
--Maman! répliquai-je avec le même accent de reproche, et, tout de suite, pour l'entraîner:--Je vous en donne ma parole d'honneur.
--Ni...
Elle ne prononça pas de nom, mais elle me montra de nouveau du doigt la porte de la chambre.
--Jamais, répondis-je.
--Tu as entendu parler d'Édouard Termonde, son frère?...
Sa voix s'était faite basse, comme si elle avait eu peur des mots qu'elle prononçait, et, cette fois la direction seule de ses yeux, tournés vers la porte toujours close, m'avait indiqué qu'il s'agissait du frère de son mari. Je connaissais vaguement cette histoire. C'était à ce frère que je pensais, lorsque j'étudiais la vie mentale de la famille de mon beau-père. Je savais qu'Édouard Termonde avait gaspillé en quelques années sa part d'héritage, une somme énorme, douze cent mille francs; qu'il s'était ensuite engagé; qu'au régiment il avait continué sa vie de débauches; que, privé d'argent du côté des siens, et à la suite d'une perte de jeu, il s'était laissé entraîner à voler, avec complication de faux. Puis, se voyant sur le point d'être découvert, il avait déserté. Enfin, il s'était fait justice en se jetant à la Seine, après avoir demandé pardon à son frère dans une lettre dont les termes prouvaient un dernier reste de délicatesse morale. L'argent volé avait été restitué par mon beau-père, le scandale étouffé, grâce à la disparition du misérable. J'avais reconstitué toute cette aventure d'après les indiscrétions de ma vieille bonne dans mon enfance, et pour en avoir trouvé la trace dans quelques passages de la correspondance de mon père. Aussi, quand ma mère me posa sa question d'un air si ému, je prévis qu'elle allait me parler des peines de famille éprouvées par son mari, lesquelles m'étaient absolument indifférentes, et ce fut avec un sentiment de déception que je lui demandai:
--Édouard Termonde?... Celui qui s'est tué?...
Elle inclina la tête pour répondre: oui, à la première partie de ma phrase; puis, d'une voix plus basse encore:
--Il ne s'est pas tué, il vit toujours, dit elle.
--Il vit toujours... répétai-je machinalement, et sans comprendre quel rapport unissait l'existence de ce frère aux larmes que je venais de voir sur ses joues à elle.
--Tu sais maintenant le secret de ma douleur, reprit-elle d'un ton plus ferme et comme soulagée, c'est ce frère infâme qui est le bourreau de Jacques, lui qui l'assassine jour par jour avec les transes affreuses qu'il lui donne... Non, ce suicide n'eut pas lieu. Des hommes comme celui-là n'ont pas le coeur qu'il faut pour se tuer... Ce fut Jacques qui lui dicta cette lettre pour le sauver du bagne, après avoir tout préparé pour sa fuite et lui avoir donné de quoi refaire sa vie, s'il l'avait voulu... Pauvre ami, qui espérait du moins préserver de cette horrible histoire l'intégrité de son nom!... Ce nom de Termonde, il fallut bien qu'Édouard le quittât pour échapper à toute recherche, et il passa en Amérique... Il y vécut... comme il avait vécu ici. L'argent qu'il avait emporté fut bientôt dévoré. Il eut de nouveau recours à son frère... Ah! le misérable avait compris que Jacques avait fait tant de sacrifices à l'honneur du nom, et, quand mon mari lui refusa l'argent qu'il demandait, il se servit de cette arme qu'il savait sûre... Alors commença le plus odieux, le plus épouvantable chantage: Édouard menaça son frère de revenir à Paris... Aller au bagne en France ou mourir de faim en Amérique, il aimait mieux le bagne ici, disait-il, et Jacques a cédé une première fois... Il l'aimait, malgré tout, c'était son frère unique... Tu sais, quand on a montré à ces gens-là une faiblesse, on est perdu... Cette menace de revenir avait réussi. L'autre en a usé jusqu'à extorquer des sommes dont tu ne te fais pas une idée.... Il y a des années que dure cette abominable exploitation, mais je ne la sais, moi, que depuis la guerre... Je voyais mon mari si triste, si triste. Je sentais qu'un chagrin le rongeait, et puis, un jour, il m'a tout dit... Le croirais-tu? C'était pour moi qu'il avait peur... Que veux-tu qu'il me fasse? lui demandais-je.--Ah! il est capable de tout pour se venger, me répondait-il... Et puis, il me voyait si tourmentée moi-même de ses mélancolies!... Je l'ai tant supplié qu'il a résisté à la fin. Il a refusé net tout secours nouveau. Nous n'avons plus entendu parler du misérable pendant quelque temps... Il a tenu sa menace, il est à Paris!...
J'avais écouté ma mère avec une attention croissante. À toute époque de ma vie, moi, qui n'avais pas les mêmes illusions qu'elle sur la sensibilité de mon beau-père, je me serais étonné de l'influence étrange exercée par ce frère déshonoré. Il y a des fléaux semblables dans trop de familles pour que le monde n'ait pas intérêt à séparer les uns des autres les divers représentants d'un même nom. Energique et violent comme je le connaissais, je me serais demandé pourquoi M. Termonde pliait sous la menace d'un scandale qu'il devait estimer à sa juste valeur. Puis j'aurais expliqué cette faiblesse par des souvenirs d'enfance, par une promesse faite à des parents à leur lit de mort. Mais dans la disposition d'âme où je me trouvais, avec les soupçons que je nourrissais depuis des semaines, il n'était pas possible qu'une autre pensée ne se présentât point à moi. Et cette pensée grandissait, grandissait, prenait corps. Mes yeux exprimèrent sans doute l'épouvante subite que me donna l'éclair de cette idée soudaine. Car ma mère s'interrompit de sa confidence pour me dire:
--Est-ce que tu te sens mal, André?...
--Non, eus-je la force de répondre, c'est de vous avoir surprise à pleurer tout à l'heure qui m'a donné un coup. Cela va passer...
Elle me crut. Elle venait de me voir si bouleversé de son émotion. Elle m'embrassa tendrement, et je la priai de continuer son récit. Elle me dit alors que la semaine précédente un étranger avait demandé à voir mon beau-père, venant de la part d'un de leurs amis de Londres. On l'avait introduit dans ce même hall et devant elle. Aussitôt que M. Termonde avait aperçu cet homme, elle avait deviné, à son agitation extraordinaire, que c'était Édouard. Les deux frères s'étaient enfermés dans le cabinet de travail. Elle était restée là, elle, morte d'anxiété, entendant par minutes les voix qui grondaient sans pouvoir distinguer les paroles. Le frère était sorti enfin par le hall, et l'avait regardée en passant, avec des yeux qui l'avaient glacée de terreur.
--Et le soir même, dit-elle encore, Jacques prenait le lit... Comprends-tu mon désespoir à présent?... Ah! ce n'est pas notre nom qui m'importe à moi... Je m'épuise à le lui répéter: qu'est-ce que cela nous fait? Est-ce que cette boue peut nous salir?... Mais sa santé!... Le médecin dit que chaque émotion violente est pour lui un verre de poison... Ah! s'écria-t-elle, il me le tuera...
Ce cri, qui me révélait une fois de plus la profondeur de sa passion pour mon beau-père, l'entendre à cette minute, et penser ce que je pensais!
--Vous l'avez vu? demandai-je sans presque me rendre compte de mes propres paroles.
--Mais puisque je te dis qu'il a passé là,--et elle me montrait la place du tapis, avec la terreur peinte sur son visage.
--Et vous êtes sûre que c'était son frère?
--Jacques me l'a dit le soir, fit-elle; mais je n'avais pas besoin de cela, je l'aurais reconnu aux yeux... Comme c'est étrange! Ces deux frères si différents, Jacques si fin, si distingué, une âme si noble... Et lui ce gros, ce lourd personnage ignoble, commun, un abominable scélérat... ils ont le même regard...
--Et sous quel nom est-il à Paris?
--Je ne sais pas, répondit-elle, je n'ose plus en parler. S'il savait que je te l'ai dit... avec ses idées?... Mais quoi, petit, tu l'aurais toujours appris un jour?... Et puis, ajouta-t-elle avec fermeté, il y a longtemps que je t'aurais parlé de ce triste secret, si j'avais osé... Tu es un homme, toi, et tu n'es pas retenu par ce scrupule excessif de l'affection fraternelle. Conseille-moi, André, que faut-il faire?
--Je ne vous comprends pas, lui répondis-je.
--Oui, reprit-elle, il doit y avoir un moyen de prévenir la police et de le faire arrêter sans qu'on en parle dans les journaux ni ailleurs... Jacques ne voudrait pas, lui, parce que c'est son frère... Mais si nous agissions, nous, de notre côté?... Je t'ai entendu dire que tu voyais ce M. Massol, que nous avons connu lors de notre malheur... Si j'allais le trouver, lui demander conseil? Ah! s'écria-t-elle, je veux que mon mari vive, je l'aime trop!...
Pourquoi une panique s'empara-t-elle de moi à la pensée qu'elle pourrait donner suite à ce projet nouveau et s'adresser au vieux juge d'instruction,--moi qui n'avais pas osé retourner chez lui depuis la mort de ma tante, de peur qu'il ne devinât mes soupçons, rien qu'à me regarder? Qu'entrevoyais-je donc avec tant de netteté, pour que je me misse à la supplier au nom même de cet amour qu'elle portait à son mari?
--Vous ne ferez pas cela, lui disais-je, vous n'en avez pas le droit... Il ne vous pardonnerait pas et il aurait raison... Ce serait le trahir.
--Le trahir, dit-elle... ce serait le sauver!...
--Et si l'arrestation de son frère lui portait un coup nouveau?... Si vous le voyiez malade, plus malade à cause de ce que vous auriez fait?...
J'avais trouvé le seul argument qui pût la convaincre. Étrange ironie du sort! Je la calmai, je lui persuadai de ne pas agir, moi qui venais de concevoir soudain cette monstrueuse hypothèse:--que l'exécuteur du crime, l'instrument docile entre les mains de mon beau-père, avait été ce frère infâme, qu'Édouard Termonde et Rochdale ne faisaient qu'un.--Ô vision terrible!...
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