Chapter 13
--Je n'ai pas longtemps à vivre, je suis touché... Je souffre tant que j'en aurais depuis bien des années fini avec cette vie, sans ta mère...--Et il commença de me parler d'elle avec cet aveuglement que j'avais déjà remarqué en lui. Jamais, dans mes heures les plus hostiles, je n'avais douté que son culte pour sa femme ne fût sincère, et, cette fois encore, je l'écoutais, dans ce commencement de crépuscule, et tandis que nous redescendions sur Paris au grand trot, me dire des phrases qui me prouvaient combien il l'avait aimée. Hélas! sa passion en pensait plus de bien que ma tendresse. Il me vantait le tact exquis avec lequel ma mère comprenait les choses du coeur; j'avais, moi, tant connu ses insensibilités! Il exaltait la finesse de son intelligence; elle m'avait si peu compris! Et il ajoutait, lui qui avait tant contribué à nous séparer:
--Aime-la bien, tu seras bientôt seul à l'aimer...
S'il était le criminel que j'avais osé penser, certes il savait qu'en dressant ainsi ma mère, entre lui et moi, il m'opposait la seule barrière, que je ne pourrais jamais, jamais franchir, et je comprenais de mon côté, lucidement, amèrement, que cet obstacle serait plus fort même que les pires certitudes. À quoi bon tant chercher alors? Pourquoi ne pas renoncer tout de suite à mon inutile enquête? Mais c'était déjà trop tard.
XIII
Ai-je été un lâche? Quand je songe à ce que j'ai pu accomplir, de cette même main qui tient la plume, il faut bien que je me réponde: «Non.» Comment expliquer, alors, que ces toutes premières scènes, celle où j'avais essayé de torturer mon beau-père dans son cabinet de travail en lui parlant des crimes commis à plusieurs et du danger des complicités;--celle au chevet de son lit, où je lui avais dit en le regardant: «non, M. Massol ne vous a pas oublié»;--celle dans mon propre appartement où je lui avais mis en main les lettres accusatrices:--oui, comment expliquer que ces trois scènes aient été suivies de tant de journées d'inaction? Je me suis reproché cruellement de n'avoir rien su trouver pendant des mois, qui me donnât enfin la sensation de la vérité. Ah! la preuve qu'on étreint, qu'on regarde en face, qu'on a auprès de soi, comme une personne, c'est le hasard qui me l'a fournie. Ce n'est pas moi qui l'ai arrachée des ténèbres où elle gisait. Mais était-ce ma faute? Du moment que mon beau-père avait trouvé en lui assez d'énergie pour ne pas succomber au premier assaut, le plus soudain, le moins attendu, que me restait-il, qu'à veiller, épiant les moindres indices, et aussi à creuser le fond et le tréfonds de son caractère? J'en revenais à mon raisonnement primitif: puisque les données matérielles m'échappaient, ramasser du moins toutes les raisons morales de croire plus ou de croire moins à la probabilité du crime compliqué dont j'accusais cet homme dans ma pensée. Cela supposait qu'au rebours de mes habitudes anciennes je vécusse beaucoup dans la maison de ma mère. Cette intimité aurait dû nous être, à M. Termonde et à moi, un intolérable supplice. Comment me supportait-il, se sentant soupçonné de la sorte? Et moi, comment supportais-je sa présence, le soupçonnant ainsi que je le faisais? Eh bien! non... J'avais certes la morsure d'une vipère au coeur lorsque je le voyais auprès de ma mère, installé dans la sécurité de ce luxe et de cette tendresse, aimant sa femme, aimé d'elle, respecté de tous et que je me disais:
--Si cet homme pourtant est un assassin, un lâche, un ignoble assassin?...
Et je le voyais tel qu'il aurait dû être, livide, les cheveux coupés, les mains liées, marchant vers l'échafaud dans le froid de l'aube, avec l'agonie de l'expiation dans les prunelles, et, devant lui, le couteau de la guillotine, noir sur le ciel pâle... Au lieu de cela: «Souffres-tu, ami?...--Mon Jacques, pour quelle heure as-tu demandé la voiture?...--Couvre-toi bien...--Qui aurons-nous à dîner mercredi?...» C'était le jour où ils recevaient leurs amis, pendant l'hiver et jusqu'à la fin du printemps. La voix douce de ma mère parlait ainsi, et la constatation de leur vie à deux me crucifiait, mais l'attrait de savoir était plus fort que cette douleur. Mes soupçons s'exaltaient jusqu'au délire, et ils aboutissaient à un irrésistible besoin de le tenir, lui, sous mes yeux, de lui infliger le tourment de ma présence. Il s'y prêtait avec une facilité complaisante qui m'étonnait toujours. Subissait-il des sensations analogues aux miennes? Aujourd'hui que tous les mystères sont dévoilés et que je sais la part qu'il avait prise à l'horrible complot, je comprends que j'exerçais sur lui une attraction torturante. L'idée fixe du meurtre accompli le suppliciait, et je faisais partie vivante de cette idée fixe, comme il faisait partie vivante de ma continuelle, de ma sinistre rêverie. Il ne pouvait plus penser qu'à moi, comme je ne pouvais plus penser qu'à lui. Notre haine nous attirait l'un vers l'autre, comme un amour. Séparés, la tempête des imaginations folles se déchaînait, trop furieuse. Du moins il en était ainsi pour moi, et sa présence, qui m'était si douloureuse, calmait en même temps les espèces d'ouragans intérieurs qui, loin de lui, m'emportaient d'une extrémité à l'autre du possible. À peine étais-je seul que les projets insensés tourbillonnaient en moi. Je me voyais lui sautant à la gorge, lui criant: «Assassin...» et le contraignant d'avouer, par la violence. Je me voyais déterminant M. Massol à reprendre, pour mon compte, l'instruction jadis abandonnée, et ce dernier arrivant au boulevard de Latour-Maubourg avec les données nouvelles que je lui aurais fournies. Je me voyais soudoyant deux ou trois coquins, enlevant mon beau-père et l'internant dans quelque maison isolée de la banlieue, jusqu'à ce qu'il eût confessé le crime. Ma raison s'en allait dans ces divagations auxquelles m'entraînait l'excès de mon désir, avivé encore par le sentiment de mon impuissance. Et lui aussi, quand je n'étais pas là, devait traverser des heures pareilles, former mille plans divers et y renoncer. Il se demandait: «Que sait-il?...» se répondant selon les heures: «Il sait tout, il ne sait rien...--Que fera-t-il?...» et, tour à tour, concluant que je ferais tout, que je ne ferais rien. Lorsque nous étions ensemble, au contraire, en face l'un de l'autre, la réalité s'imposait à nous et détruisait tant de chimères. Nous restions là tous les deux, à nous étudier, comme deux bêtes qui vont s'affronter, mais aussi chacun de nous deux comprenait exactement où l'autre en était. Nous ne pouvions montrer pleinement, ni lui sa défiance, ni moi mes soupçons. Nous constations que nous n'avions pas avancé d'une ligne depuis notre première causerie à mon retour de Compiègne. Et pour ma part, cette évidence, tout en me désespérant, m'apaisait un peu, elle soulageait ma conscience du reproche que je me faisais trop souvent, de demeurer là, inefficace. Que pouvais-je?
Tristes souvenirs que ceux de cette époque, de ces longs mois qui se passèrent ainsi; de ce février, de ce mars, de cet avril! Oui, jusqu'au mois de mai de cette année 1879, je vécus cette vie étrange, voyant mon beau-père quasi chaque jour, en proie, lorsqu'il n'était pas là, aux pires orages de l'imagination, et, quand il était là, m'ensanglantant le coeur à cette cruelle présence. Mon champ d'action était circonscrit à l'étude minutieuse de son caractère, et, cette action-là, j'en usais du moins, et j'en abusais, me livrant à l'anatomie de son être moral, avec une ardeur de curiosité, tantôt déçue et tantôt satisfaite, suivant que j'étreignais ou non quelques détails significatifs. Je m'attachais aux plus petits de préférence, comme plus involontaires, par suite comme moins susceptibles de tromper, comme plus capables de me renseigner sur les arrière-replis de cette nature.... Nous montions à cheval, au Bois, le matin, plusieurs fois par semaine et, ensemble, contrairement à nos habitudes d'autrefois. Il venait me prendre, ou bien nous nous rencontrions, sans nous être donné rendez-vous, attirés l'un vers l'autre par l'instinct de notre passion commune. Tandis que nous allions, causant de choses indifférentes, je le regardais manoeuvrer son cheval d'une façon si dure, qu'à chaque promenade, et quoique excellent écuyer, il courait le risque d'être jeté à terre. Il avait le goût des bêtes difficiles, et, avec cela, des passages de férocité froide, où il brutalisait l'animal presque cruellement. Ce qu'il faisait ainsi avec les chevaux, despotique, injuste, implacable, je songeais en moi-même qu'il l'avait fait avec la vie, pliant toutes les choses et tous les êtres, autour de lui, à sa volonté. Rancunier à l'excès, au point d'avouer qu'il ne pouvait pas attacher de sens au mot «pardon», il s'était taillé dans le monde une situation à part, peu aimé, très redouté, reçu dans les salons du plus difficile accès. Sous les apparences d'une correction parfaite, il cachait une énergie extrême et qui s'était montrée pendant la guerre. Il s'était battu sous Paris, admirablement. À propos de sa tenue à cheval, j'arrivais ainsi aux inductions les plus éloignées de ce point de départ. Sa violence innée me le faisait juger capable de tout pour satisfaire ses passions. J'apercevais, dans le courage déployé par lui en 1870, une espèce de contrat passé avec lui-même, comme une réhabilitation de sa personne à ses propres yeux, au cas où il aurait réellement commis le crime. D'autres fois je me demandais si ce courage n'avait pas été tout simplement la mise en oeuvre de cet instinct de férocité que je constatais en lui, ou bien un débouché offert au fond de désespoir sur lequel je le sentais vivre, dans son décor de bonheur. Mais d'où venait ce désespoir? Était-ce uniquement d'une santé détruite?... J'examinais alors sa physiologie, pendant que je galopais à son côté, cherchant une correspondance entre la construction de son corps et les équivoques indices fournis par les livres spéciaux sur l'aspect extérieur des criminels: il avait le buste trop fort pour ses jambes, les bras trop développés, une expression facilement dure de la mâchoire inférieure, et le pouce un peu trop long. Ce dernier détail occupait une place d'autant plus importante dans ma pensée, que mon beau-père avait l'habitude de fermer la main, ce pouce en dedans, comme pour le cacher. Je me rendais bien compte que je ne pouvais rien tirer de positif de pareilles remarques, je les rejetais comme puériles, et aussitôt je les reprenais, afin de les compléter par d'autres qui donnassent une valeur aux premières. C'est ainsi que, toujours galopant le long des allées du bois, je creusais l'hérédité de M. Termonde. Son aïeul maternel s'était tiré un coup de pistolet; son frère, à lui, s'était noyé, après avoir mangé sa fortune, pris du service, et déserté dans des circonstances honteuses. Il y avait du tragique dans cette famille. Que de fois, tandis que nous chevauchions botte à botte, tous deux silencieux, ai-je roulé ces mornes et folles pensées dans ma tête, et de pires encore!...
Nous revenions. Quelquefois j'allais déjeuner chez ma mère, ou j'y passais aussitôt après mon rapide repas, pris solitairement dans ma petite salle à manger de l'avenue Montaigne, qui donnait sur le tir de Gastine-Rainette, et le claquement des balles sur les tôles qui m'arrivait même à travers les fenêtres fermées ne s'associait que trop bien à ma sombre humeur.--Il était très rare que M. Termonde et moi fussions en tête-à-tête durant mes visites au boulevard de Latour-Maubourg. Que m'importait maintenant? S'il était le criminel que je m'obstinais à poursuivre, il était prévenu, et je n'avais plus la chance de lui arracher son secret par surprise. J'aimais beaucoup mieux l'étudier pendant qu'il causait, et, au cours de ces causeries soutenues devant moi avec l'un ou l'autre, je constatais combien sa maîtrise de lui-même était entière. Dans mon enfance et ma première jeunesse, j'avais haï ce pouvoir de se dominer si complètement que je sentais être le sien, tandis que moi j'étais si fou, si naturellement victime de ma sensibilité nerveuse, si incapable du sang-froid qui masque de calme les violentes émotions. À présent, ce m'était une sorte de joie d'observer la profondeur de son hypocrisie. Il avait une telle habitude, presque une telle manie de la dissimulation, qu'il se taisait des moindres événements de sa vie, même à sa femme. Jamais il ne disait ni ses visites, ni les gens qu'il avait rencontrés, ni ses lectures, ni ses projets. Manifestement, il s'était dressé à prévoir les conséquences les plus éloignées de chaque phrase qu'il prononçait. Une surveillance de soi aussi continue, dans une vie d'apparence si aisée, si unie, avait quelque chose de trop étrange pour que cet homme ne donnât pas, même aux indifférents, une impression de personnage énigmatique. En ajustant ensemble les diverses pièces de ce caractère, et rapprochant cette dissimulation de la frénésie passionnée que j'avais observée en lui, il m'apparaissait, à moi, comme un être infiniment dangereux. Il questionnait beaucoup et parlait très posément, très sobrement, à moins qu'il ne fût dans un certain état singulier comme l'après-midi de notre promenade en voiture, où il semblait s'étourdir du flot de ses paroles. Alors il ricanait nerveusement, et découvrait des théories presque cyniques ou des particularités d'esprit qui me faisaient, moi, frissonner. Il avait par exemple une connaissance extraordinaire de toutes les questions relatives à la médecine légale. À l'occasion d'un procès retentissant qui se jugeait cet hiver-là, et au cours d'une discussion très animée à laquelle prenaient part plusieurs personnes, il lui échappa de citer la date du jour où fut arrêté le célèbre docteur La Pommeraie. Je vérifiai le chiffre, il était exact. Quelle étrange préoccupation des choses du crime et qui concordait trop bien avec certaines données que je devais à mes entretiens avec M. Massol! N'était-ce pas l'obsédante, l'unique pensée que le vieux juge prétendait avoir observée chez la plupart des meurtriers, qui les amène à retourner sur les lieux où ils ont tué, à revenir auprès du cadavre de leur victime pour le regarder lorsque le cadavre est exposé dans un lieu public, à rechercher ceux qui les soupçonnent, à lire minutieusement les journaux où il est parlé de leurs forfaits, à suivre les affaires où l'on poursuit des actes pareils au leur?... À d'autres heures, mon beau-père tombait dans ces silences terribles dont rien ne le tirait, fumant, fumant... Un cigare alors succédait à un autre, malgré toutes les défenses du médecin, sans interruption aucune. Le tabac le jour, la morphine la nuit,--quelle souffrance essayait-il donc de tromper avec cet abus de stupéfiants? Étaient-ce les tortures de sa maladie, ou les autres, celles que j'imaginais quand je me livrais à mes tragiques hypothèses? Il avait aussi des instants d'une lassitude telle que même ma présence le laissait indifférent,--les lassitudes d'un homme arrivé à l'extrémité de ce qu'il peut supporter de douleur, et dont l'âme se refuse à sentir, pour avoir trop senti. Je le surpris ainsi deux ou trois fois, seul, dans la demi-obscurité de la nuit commençante, si profondément abîmé dans sa fatigue, qu'il ne prenait pas garde à moi qui m'asseyais en face de lui, et le regardais sans rien dire moi-même. J'étais tenté de lui crier: «Avoue, avoue, mais avoue donc enfin!...» Et je n'aurais pas été surpris qu'il se rendît, qu'il laissât s'échapper son secret, qu'il me répondît: «C'est vrai...» C'est alors aussi que je sentais l'inanité des petits faits que j'avais ramassés si soigneusement. Et s'il n'était pas coupable?... Je me taisais, en proie à cette fièvre de doute qui me rongeait depuis des semaines, et il finissait, lui, par sortir de son silence pour me parler de ma mère. Il évoquait de nouveau cette image entre nous. Pourquoi?... Y pensait-il avec tant d'émotion parce qu'il se croyait très malade et sur le point de la quitter à jamais? Voulait-il se défendre contre moi avec ce bouclier devant lequel je reculerais toujours, il le savait bien? Était-ce une supplication de lui éviter, à elle, une suprême douleur? Oui, c'était cela plutôt que tout le reste. Avec sa bravoure native et sa violence, il n'aurait pas supporté l'outrage de mes yeux fixés sur lui, les allusions atroces de certaines de mes phrases, la menace continue de ma présence, s'il n'avait point voulu à tout prix épargner à ma mère une scène entre nous, quoiqu'il fut bien sûr que de cette scène ne jaillirait aucune preuve certaine... Mais qu'il fut seulement accusé de cela devant elle, non, il préférait souffrir comme il souffrait. Car il l'aimait. Si intolérable que ce sentiment pût me paraître, il fallait bien que je l'admisse, même dans l'hypothèse du crime,--surtout dans cette hypothèse. Et alors je comprenais que, malgré notre haine, nous nous trouvions devoir agir en commun pour ne pas toucher au bonheur de cette créature qui nous était si chère à tous les deux. La différence était pourtant grande entre nous. Que je fusse attaché à ma mère, il pouvait en éprouver une impression d'ombrage et de jalousie, mais non pas ce frisson d'horreur qui me saisissait quand je songeais qu'il l'aimait autant que moi, et qu'il en était aimé... peut-être avec le sang de mon père sur la conscience!
Il l'aimait!... C'était pour elle qu'il avait acheté la main d'un autre et fait répandre ce sang, et c'était elle qui devait causer sa perte, elle qui se mouvait entre nous deux avec ce même regard de tendresse heureuse dont elle nous avait enveloppés l'un et l'autre, le soir où elle m'avait vu assis au chevet de son mari malade et où son sourire s'était fait si tendre pour lui et pour moi:--le même sourire! Les efforts qu'il faisait pour entretenir la sécurité dans ce coeur de femme devaient tourner à sa ruine. Oui, toutes les précautions prises par lui, en vue de parer aux éventualités qu'il croyait possibles, furent le principe même de cette ruine, depuis ses savantes confidences à la douce créature jusqu'à la menteuse affection qu'il me témoignait devant elle. Si nous n'avions pas fait semblant, lui et moi, de nous aimer, elle ne m'aurait jamais parlé comme elle me parla, je n'aurais jamais su d'elle ce que j'ai su et qui a terminé si brusquement le duel silencieux auquel s'usait mon impuissante énergie... Y a-t-il donc une fatalité, ainsi que l'ont pensé certains hommes, ceux-là même qui ont, comme Bonaparte, manié le plus vigoureusement les choses réelles? Ce que je comprends, à regarder ma vie par delà des événements accomplis, c'est qu'il existe une logique profonde des situations et des caractères, et cette logique développe toutes les conséquences de nos actions jusqu'à leur terme, si bien que la réussite même de nos criminels projets emporte avec elle de quoi nous briser un jour. Quand j'y songe avec un peu de suite, et comment ce fut d'elle, de cette femme tant aimée par lui, que me vint le suprême indice, que je n'espérais pas, et la certitude après laquelle je ne pouvais plus reculer, un vertige de terreur m'envahit, comme si le grand souffle de la destinée passait sur mon front. Oui, cela m'épouvante, parce que j'ai aussi du sang sur les mains, et cela me rassure en même temps, parce que je me dis que j'ai été l'ouvrier d'une oeuvre inévitable, l'esclave nécessaire d'un maître invisible... Pauvre mère! Si tu avais su? Toi aussi, tu fus donc l'instrument meurtrier du sort, mais un instrument aveugle, comme le couteau qui tue et qui ne le sait pas. Au lieu que moi, j'ai vu, j'ai su, j'ai voulu... Ah! j'ai eu jusqu'à présent la force de tenir le pacte fait avec moi-même, celui de confesser mon histoire simplement, détail par détail, et sans me juger... Et voici qu'à l'approche de la scène qui détermina la nouvelle et dernière période du drame de ma vie, mon âme hésite. Lâche! lâche! lâche!... Le rêve me saisit de nouveau, cette espèce de stupéfaction que ce soit mon histoire à moi, que j'aie agi comme j'ai agi, que j'aie cela sur ma mémoire... Non, je me suis donné ma parole, je continuerai. Oui, j'ai commis l'acte, de cette main qui tient ma plume. Oui, j'ai du sang, du sang, une ineffaçable tache, là, sur ces doigts qui tremblent, mais il faudra bien qu'ils m'obéissent et qu'ils écrivent l'histoire jusqu'au bout.
XIV